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Full text of "Le violier des histoires romaines: ancienne traduction françoise des Gesta ..."

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L^ — st h 



ce. p. 50 




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LE.^IOLIER 



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OfiS 



HISTOIRES ROMAINES 



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y 



Paris, imprimé parGuiRAUDiT et Jouaust, h^» rae S.-Hoiioré, 
avec les caractères elzevirieos de P. Janmit. 



LE VIOLIER 

DES 

HISTOIRES ROMAINES 

Aaciennt Iradattioufranioùt 

GÊSTA ROMANORUM 

N«uvc11e MtioD, [«rue et inoolte 

M. G. BRUNET 



A PARIS 
Chez P. Jannet, Libraire 

KDCCCLVIII 



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ni Ocr 1926 • 



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X' 



INTRODUCTION. 



othèque elzevîrienne s'est propo- 
émettre en lumière les productions 
res qui ont eu le plus de vogue 
^en iEge,eIquJ, délaissées depuis 
irssiècles, neiistenl plus que sous 
ntiques devenues très rares , très 
chères, et inaccessibles au public. 

En parcourant cette carrière, où elle a recueilli de 
lires et honorables sympathies, elle ne pouvoit lais- 
ser de cûté une composition qui a charmé les loi- 
sirs de nos ancStres et dont la vogue fut européenne. 
Les Ccsta Romanoram reflètent admirablement les 
idées qui dominoient dans les siècles qui ont précédé 
la Renaissance ; on y retrouve cette crédulité naïve 
qui n'est pas sans charme, et ce goût pour les fictions 
qui ne meurt jamais , mais qui change de forme i mC' 
sure que la civilisation se développe. 

Nous espérons qu'on nous saura quelque gré d'avoir 
retiré d'un oubli injuste la plus ancienne traduction 
françoise de ce recueil curieux ; nous la reproduisons 
textuellement, sans rien supprimer aux longues Morali- 
Uliotts qui accompagnent chaque récit, et çiui montrent 
ce qu'a d'édifiant, au point de vue religieux , un des 
traits de la vie d un empereur romain qui la plupart 
du temps n'a jamais existéonn'a rien fait de ce qu'on 
hiiprne. 
Nous tenons i surcharger lemolnspossiblele texte que 



Vj iNTRODUCTIOïh 

nous présentons; notre introduction se bornera àindiquer 
rapidement ce qu'il faut savoirà Tégard de la rédaction de 
l'œuvre qui nous occupe, et à mentionner les éditions 
et traductions qu'elfe a produites , les travaux dont 
elle a été Pobjet. Des notes succinctes signaleront les 
sources ou imitations de chaque récit. Il eût été facile 
de porter notre préface à plus de deux cents pages et 
d'étendre considérablement les notes en les surchar> 
géant de citations ; mais nous sommes bien convaincu 
que cet appareil d'érudition n'auroit rien ajouté au 
mérite de 1 édition nouvelle , et nous nous renfermons 
dans les limites les plus étroites. Dans un travail decç 
genre^ il faut, avant tout, s'efforcer d'être bref; et, si 
cette méthode est préférable , elle est peut-être moins 
aisée. Le titre de Gesta Romanorum ^ ou de Nobles 
gestes etfaictz vcrtuculx des Romains », vient de ce que, 
surtout au commencement de ce recueil , ce sont des 
empereurs romains qui sont presque toujours les hé- 
ros des anecdotes relatées ; quelques-uns de ces em- 
pereurs sont pris parmi les douze Césars ; Titus, Ves- 
pasien, Claude, s y montrent ; Pompée et César sont 
mis sans façon au nombre des empereurs. De vérité 
historique il n'y a pas la moindre trace ; la chronolo- 
gie est violée de la façon la plus audacieuse ; le chapi- 
tre 59 nous offre la réunion- de Socrate , d'Alexan- 
dre et d'un empereur romain ; le chapitre 8c) nous 
apprend que , vingt-deux ans après la fondation de 
Rome, une statue fut, au milieu du Forum , élevée en 
l'honneur de Jules César. Dans la rédaction latine, les 

I. Le mot gestes avoit alors une acception qu'il a perdue. 
On sait quel rôle jouent dans la littérature du moyen âge les 
Chansons de geste. Un compilateur du commencement du 
XVI le siècle, Jacques Bongars, a rassemblé diverses relations 
relatives aux croisades, en deux volumes, fort recherchés au- 
jourd'hui , qu'il a intitulés : Cesta Dei per Francos ; un au- 
teur anglois , frappé des nombreux actes de-barbarie conunis 
par les croisés , a proposé une variante significative dans k 
titre : il met Cesta diabolL 



Introduction. y^ 

Boms des enperevrs sont conformes aux notions histo- 
nqaes ; mais les traducteurs ont forgé à plaisir une 
foule de potentats imaginaires, et ta rédaction ans^oise 
BOUS fait coniioitre les. empereurs Merelaus^ Sole- 
mius, BoQoiiius, Betoldus, Ciclades, Lamartinus^ et 
bien d'autres dont nulle biographie universelle n'a ja- 
mais fait mention , et pour cause. 

Avant d'entrer en matière , et pour fournir quelaues 
renseignements nécessaires i ceux qui désireroient étu- 
dier à fond la i^uestion que nous ne faisons qu'indi- 
quer, il n'est pas superflu de signaler les travaux des 
savants modernes que nous avons consultés. Cestrsh- 
vaux sont surtout : 

L'introduction courte, mais substantielle, qnele sa-* 
vaut conservateur des manuscrits du Musée britaifni-^ 

2ue^ sir Frédéric Madden. a placée en tète de s#o 
dition de l'ancienne tradfuction angloise des Gâta 
(Londres, 1838); 

La dissertation que le docteur Graesse, de Dresde, a 
mise à Ica fin du second volume de sa traduction alle- 
mande ( 1 843, 2 vol . in- 1 2) ; 

La dissertation de Warton , insérée dans VHistorj 
ofenglish poetry; 

Celle que Ton doit à Ijuplume d'un archéologue an- 
gk)is , zâé et instruit , Francis Douce : elle a pam 
dans le curieux ouvrage qu'il a mis au jour sous le titre 
^Illustrations of Shakespeare , p. 333-428 et p9de 
la seconde édition ( 1 8 39). 

Ces érudits ont discuté longuement une question 
que Qous nous bornerons à résumer : à quelle époque 
et en quel pays a été formé le recueil des Gesta r quel 
^ l'écrivain qui l'a rédigé? 

Faute de données positives, il a fallu cherchera 
arriver par voie de conjecture, à la sdutioo de ce • 
problème, qui n'est pas sans intérêt pour l'histoire lit*- 
téraire. 

Un habile critique ang^ois, Tyrwhitt, dans les notes 
qu'il a jointes à son édition de Chaucer (1775, s v<>l% 



viij Introduction. 

in-8, ou 1708, 2 vol. in-4), émet l'opimon que les 
Ccsta ont été rédigés à la fin du douzrème ou au com- 
mencement du treizième siècle ; mais cette opinion a 
trouvé bien des contradicteurs. Warton et Douce ont 
pensé avec plus de vraisemblance que cet ouvrage 
ayoit été composé dans la première moitié du quator- 
zième siècle, il fut sans doute connu de Boccace, qui 
écrivit son Dicameron au milieu de ce même siècle, et 
qui a plusieurs fois traité les mêmes sujets. 

On a d'ailleurs la preuve que notre recueil étoit ré- 
digé avant Pan 1 5 50 : car Robert Holkot, dominicain 
célèbre à cette époque, et mort en i J49, a inséré 
presque textuellement clans ses MoralitaUs plusieurs 
dts récits que présentent les G esta. Son ouvrage , im- 
primé à Venise en 1505, sous le titre de Moralitates 
palchra in asum Pradicatorum, se compose de qua- 
rante-sept histoires , accompagnées de moralités, et le 
tout est complètement dans le genre de Touvrage que 
nous dierchons à faire corinoître. 

Il est bien difficile de déterminer Fauteur qui, pre- 
nant de côté et d'autre et utilisant ses lectures, fort 
étendues pour Tépoque, a compilé la collection qui est 
venue jusqu'à nous. 

Quelques bibliographes sont tombés, à cet égard, 
dans de fâcheuses méprises : Barbier avance dans son 
Dictionnaire des Anonymes que l'auteur dû Dialogus 
Creaturamm moralisatus i attribue les Gesta à Heli^ 

I . Ces dialogues ont joui d'une grande vogue au moyen 
âge. Ce sont des apologues en prose, offrant chacun un* sens 
moral ; ils furent composés par Nicolas de Pergame. L'édi- 
tion de 1480 (Gouda, Gérard Leeu) est la {rfus ancienne 
que l'on connoisse ; elle fut suivie de plusieurs autres : Co- 
logne, 1481 ; Stockholm, 1483; Anvers, i486 et 1 491, etc. 
L'ouvrage reparut en i (00 (Genève) sous le titre de : De^ 
structorium vitiorum ex similitudinum creaturarum exemplorum 
approprîatione permodum dialogi. 

Quant à la traduction françoise, le Manuel du Libraire en 
dte deux éditions : l'une datée de 1 500, sans indication d« 



Introduction. ix 

nand ; mais dans ce dialogue, chap. 68 , l'ouvrage 
indiqué comme étant sorti de la plume d'Hêlinand 
est assurément la Chronique composée par cet auteur, 
et non le livre des Gesta. On pourroit citer quelques 
exemples d'écrivains du moyen âge qui , en mention- 
nant les Gestes des Romains , ont entendu parler de 
Quelque abrégé de VHistoire romaine, et non du recueil 
e contes qui nous occupe. Barbier n'a point échappé 
à une autre erreur où il avoit été précédé par Panzer, 
par Warton et par le rédacteur du catalogue en huit 
volumes du Musée britannique , lorsqu'il a avancé que 
Robert Gaguin avoit donné une traduction françoise 
des Gesta. Cl'est une méprise causée par une simili- 
tude de titre : l'ouvrase de Gaguin, intitulé lès Gestes 
romaines, est une traduction de la troisième décadie de 
Tite-Live ; elle a été imprimée à Paris vers 1 504, 
in-fol.,et en i^ij. 

L'opinion la plus répandue est celle qui fait hon- 
neur de la composition des Gesta à Pierre Bercheure, 
prieur du couvent des Bénédictins de Saint- Eloi , à 
Paris, mort en 1362 ». 

lieu (Genève) ; Tautrc de Lyon, Claude Nouny, 1 J09. Cette 
dernière est un volume de 68 feuillets^ signé A.-R. Un exem- 
plaire s'est adjugé 160 fr., vente Cailhava, en 1846, no 521. 
Une autre édition, publiée également à Lyon par Ci. Nourry, 
1511, in-4, s'est payée ijo fr., vente Coste, no 952. L'ou- 
vrage fut mis en françois par Colard Mansion , sons le dtie 
àeDyaiogae des créatures moraligié, Goawe (Gouda), 1482. 
La Bibliothèque impériale possède le seul exemplaire connn 
de ce volume. D'autres éditions françoises (Lyon, 148^ et 
Paris, I $o() sont d'une grande rareté. Il existe aussi d'an- 
denhes éditions flamandes et angloises dont nous n'avons pas 
à nous occuper ici. 

M. Edelestand du Méril, dans son Histoire de la fabte 
isopiqae (Paris, 1854 , p. 1 52), transcrit deux des fables du 
Dtalogus d'après un manuscrit de la Bibliothèque impériale. 

I. Y., au sujet de ce laborieux polygraphe, Fabricius, Bi- 
hliotheca latina médiat atatis; Dupin, Bibliothèque des au- 
teurs ecclisiastiques ; A. Gantier, Notice insérée dans les 



• f. • 



-A 



X Introduction. 

♦ 

Salomon Giassius , dans sa Philolo^ sacra , com-^, 
posée vers 1623, lui attribue expressément ce recueil , 
et cite (édition d'Amsterdam, 1680, p. 200) Tanec— 
dote de saint Bernard et du ioueur (chap. 1 70 de Té— 
dition latine et chap. 1 38 de la nôtre). 

On ignore sur quelle autorité Giassius a établi une 
assertion aussi formelle; mais, si Ton prend la peine 
de parcourir les ouvrages de Bercheure , on est tout 
disposé à lui attribuer les G^ta. Les auteurs que cite 
le prieur de Saint-Ëloi sont également ceux qui sont 
mentionnés dans ces contes. Pline, Senèque, Valère 
Maxime , les légendaires, sont de même les autorités 

3u'il invoque; une grande ressemblance de style et 
*idées se reconnoît au premier coup d'œil. Quelques 
coïncidences dignes de remarque frapperont sans peine 
un lecteur attentif : c'est ainsi que le récit étrange re- 
latif à un éléphant indomptable tué par deux vierges, 
qui lui coupent la tète et qui font de la pourpre avec 
son sang (chap. yt de l'édition latine), se retrouve dans 
le Dictionarium oe Bercheure. au mot Adulatio (t. 3, 
p. 109). Les Gesta y chap. 160, rapportent une lé- 
gende concernant une possédée qui habitoit dans le 
diocèse de Valence en Dauphiné; le Redactorium mo- 
rale présente (1. 14, chap. 44) une anecdote relative 
à un château infesté par des esprits et situé dans les 
mêmes parages. 

Douce a insisté pour que les Gesta fussent attribués 
à tin rédacteur allemand ; mais ses arguments se ré- 
duisent à dire que dans le chapitre 142 il se trouvé 
des noms allemands donnés à des chiens , et que dans 

Actes de V Académie de Bordeaux, 184^, p. 49J-JI9- Le 
plus important des ouvrages de Bercheure est divisé en troi$ 
parties , sous le titre de : Reductorium , Repertorium et Dîc^ 
tionnarîum morale utriusque Testamenti, C'est une sorte 
d'encyclopédie qui renferme tout ce qu'on savoit au XlVe 
«iècle. Depuis Tan 1474 jusqu'en 1691, on compte plus de 
vingt éditions partielles ou complètes de cette œuvre du sa- 
vant religieux. 



Introduction. jj 

le chapitre 444 on rencontre vn ]Mx>verbe alfemand. 
De judicieux critiques n'ont vu là que quelques addi- 
tions faites par un scribe ou par un éditeur germa- 
nique. 

L'écrivain le plus moderne dont les Gesta invoquent 
le témoignage (cnap. 1 4 5 ) est Albert de Stade, qui ache* 
va sa chronique avant l'époque où mourut Ëerchen • 
re. Cette circonstance a été signalée avec raison. Une 
objeaion a été mise en avant : le prieur bénédictin , 
dont l'érudition étoit étendue et solide pour son épo- 
que , n'auroit pas commis les inexcusables erreurs 
chronologiques qu'on rencontre dans les Gcsta ; il n'au- 
roit pas a ce point défiguré l'histoire , et il n'auroit 
pas introduit dans son recueil bien des contes absur- 
des. A cela on peut répondre que Bercheure avoit réu- 
ni , et non composé lui-même , les anecdotes qui cir- 
culoient alors, et que la rédaction primitive des Gesta 
(le fait est hors de doute) a été modifiée dans le cours 
du quii^ième siècle. Les prodiges qui choquent le 
lecteur moderne sont empruntés aux auteurs anciens 
ou à des voyageurs, à des géographes du temps; ils 
se retrouvent dans tous les auteurs du moyen âge, et 
pas un ne les révoque en doute. 

On a relevé dans le texte latin des Gesta des gal- 
licismes incontestables ; nous n'en citerons qu'un pe- 
tit nombre : Quando prias dixisti (chap. 6} ; Per ora* 
ddum eam acupit (chap. 54) ; Fredencus unam portam 
marmàream construxit (diAp. 56); So/i(iui(chap, 76}; 
Saper mensam posait (chap. So) ; Ad Deum vos recoin- 
0UR</p (chap. 118). 

Il est vrai que d'autres critiques ont signalé égale- 
ment dans cette latinité, bien peu cicéronienne, desan^ 
glicismeset des germamsmes. Quelques traits emprun- 
tés à l'histoire germanique, l'autontéde divers anciens 
auteurs allemands, invoquée , tels spilt les faits qui ont 
paru à des critiaues d'outre-Rhin suffisante pour re- 
vendiquer le rédacteur des Gesta comme un de leurs 
compatriotes. Des Anglois en ont dit autant de leur 



V] Introduction. 

côté. Nous croyons plus sage de regarder la question 
comme insoluble , puisque nul manuscrit ne porte un 
nom d'auteur, puisque nul témoignage contemporain 
ne vient jeter quelque jour sur la question , et nous 
regarderons les Gesta comme une œuvre dont le plan 
primitif fut bientôt bouleversé , et dont on peut faire 
nonneur au quatorzième siècle tout entier, la France, 
l'Allemagne et l'Angleterre apportant chacune leur 
contingent dans ce recueil, qui, publié en entier et en 
réunissant ce que fournit chaque traduction particu- 
lière, seroit d'une étendue bien considérable. 

La composition des Gesta , nous venons de le dire , 
ne nous est point parvenue telle qu'elle sortit des 
mains de son rédacteur; elle subit des changements , 
et des additions parfois assez longues, qui brisent l'unité 
de son plan. 

Il n'est pas douteux que la longue histoire d'Apol- 
lonius de Tyr (chap. 1 5 J de l'édition latine, et chap. 
1 2 5 de la nôtre) n'a jamais formé une partie de la ré- 
daction originale , et il est très vraisemblable que la 
légende de saint Alexis fchap. 1 5 de l'édition latine et 
de la nôtre), que celle du pape Grégoire (chap. 81 
et 79), et plusieurs autres, ont été ajoutées à la collec- 
tion à l'époque où elle fut imprimée, ou peu de temps 
auparavant. Un critique éclairé, Schmidt, regarde 
toutes les histoires depuis le chapitre i3^e jusqu'au 
18 le comme ayant été intercalées après l'époque où 
écrivoit Herolt , c'est-à-dire après 14 18. 

On sait que les copistes du moyen âge prenoient beau- 
coup de liberté avec les textes qu'ils transcrivoient. Un 
livre tel que les Gesta , formé de récits presque tous 
fort courts et indépendants les uns des autres , of- 
froit , sous ce rapport, un libre champ à l'arbitraire; 
aussi on trouve sans cesse, dans les copies antérieures 
à l'invention de l'imprimerie et dans les éditions les 
plus anciennes , les plus grandes différences dans le 
nombre , le choix et l'ordre des récits qui forment le 
recueil en question. 



Introduction. xlîj 

Les manuscrits latins des Gcsta ne sont pas rares. 
Montfaucon en mentionne un comme se trouvant au 
Vatican parmi les manuscrits de la reine de Suède 
n. 172. Un manuscrit de la Bibliothèque impériale a 
Vienne, n. CLXVIII, renferme vingt-huit histoires , 
dont vingt-quatre sont dans les éditions latines. Grimm 
{Haus-Maerchcn , t. 3, page 576) signale un autre 
manuscrit comme étant aussi à Vienne, et il lui em- 
prunte rhistoire d'un roi qui avoit un cneval noir, un 
chien noir, -un faucon noir et un cor noir, récit qui 
n'est point dans les éditions latines , mais qui se ren- 
contre dans l'édition allemande de 1489, chap. 34. 

Un manuscrit de la Bibliothèque impériale de Pa- 
ris (6244, A, quinzième siècle) renferme quarante his- 
toires, qui se retrouvent presque toutes dans les 
textes latins. Schmidt cite a diverses reprises un ma- 
nuscrit qui est conservé à la bibliothèque de Ratis- 
bonne, et qui présente diverses histoires dont on cher- 
cheroit en vain la reproduction dans les éditions. 

Les traductions allemandes des Gesta fournissent 
d'utiles données sur l'état où se trouvoit cette coIIec- 
tion avant qu'elle fût livrée à l'impression. L'édi- 
tion d'Augsbourg , 1489, renferme quatre-vingt-treize 
histoires ; plusieurs ne sont pas dans le texte Latin , 
d'autres sont des épisodes empruntés au Roman des 
sept Sages. Des manuscrits de cette version germanique 
se trouvent dans les bibliothèques de Berlin, de Dresde 
et d'autres jdlles ; ils diffèrent grandement les uns des 
autres dans le nombre et dans Farrangement des récits. 
Un manuscrit de Zurich , qui paroît du quinzième siè- 
cle, contient cent histoires; Bodmer en choisit 
douze et les inséra dans la collection d'anciens apolo- 
gues au'il mit au jour en 1757 : Fabein aus den Zeiten 
aer Minnessingery Zurich y petit in-8. Un autre ma- 
nuscrit, qui avoit appartenu au célèbre bibliophile 
Richard Heber, est entré au Musée britannique; il 
porte la date de 1420 et renferme cent vingt-quatre 
chapitres: quatre-vmgt-dîx sont conformes afi texte 



XÎV I KT RaDUCTI ON. 

tatin; quatorze sont empruntés au RMion des sept Séh- 
ga et sont pîacés entre les chapitres 4.3 et j8 ; deux. 
sont pris à la Discipljna clericatis et n'ont pomt passé 
dans la rédaction latine; httit se trouvent aansie ma- 
BDScrit anglo-latin ; dix proviennent de soorces diffi- 
ciles à détermine^-. 

Il y a tout lieu de croire que l'éditeur de la première 
édition allemande des Gesta fit un choix dans les copies 
qu'il avoit sous les yeux, ou bien qu'il se servit a'un 
manuscrit qui n'étoit pas complet ; il y ajouta des his- 
toires qui , très vraisemblablement, ne faisoient point 
partie de Fceuvre primitive. , 

M. Madden est entré dans quelques détails sur ce 
qu'il appelle les Gesta angMatins, Ce travail paroît 
avoir été exécuté sous le règne de Richard II. Les ma- 
nuscrits n'en sont pas très rares dans les bibliothèques 
britanniques ; il en a été signalé plus de vingt-cinq. 
L'œuvre ressemble aux Gesta latins; bon nombre d'his- 
toires sont au fond les mêmes, mais les détails va- 
rient , le récit diffère , les noms propres sont généra- 
lement changés, et les. moralisatîons ont toujours été 
refaites. On compte en tout cent quatre histoires dans 
cette rédaction (quelques manuscrits n^en donnent que 
cent une ou cent deux) ; trente ne sont, pas dans le 
texte latin ordinaire, et quatre récits présentent des 
différences assez grandes pour qu'on puisse les regar- 
der comme des productions nouvelles. Le texte , aans 
les divers manuscrits anglo-latins, n'offre ^ère de 
différence; mais l'ordre dans lequçl les histoires sont 
placées est tout à fait différent. Tyrwhitt et Wartott 
n'avoient pas saisi la différence entre cette rédaction 
anglaise et le texte ordinaire; Douce les reprend avec 
raison à cet égard, et il conjecture que ce travail 
pourroit bien être sorti de la plume d'un théologien 
anglois, John Bromyafd, qui vivoit à la fin du quator- 
zième siècle, et qui a laisse un long ouvrage intitulé : 
Summa Predicantium ; c'est une collection d'anecdo- 
tes et de récits puisés de toutes parts et rangés sous 



Introduction. xt 

ifirers thres coordonnés alphabétiquement. Ce répcr-<> 
toire, destiné aux prédicateurs, fut imprimé à Nurem- 
berg en i4^S ^ in-folio, et obtint d'assez nombreuses 
éditions. Bromyard connoissoit fort bien tes CtsU, 
fXU r^roduit fréquemment leurs narrations; nous eil 
citerons des exemples. 

L^influence des Gesta anglo^latins fat des phis mar- 
quées sur la littérature de la Grande-Bretagne ; les 
poètes du.temps, Gower, Chaucer, Occlere, Ljdgate, 
s'en inspirèrent , et leurs écrits reproduisent parfois 
les mêmes sujets. 

Le théologien Felton ata souvent les Gesta daas les 
Strmoncs dominicales qu'il compila à Oxford en i^p, 
et qui existent en manuscrit aans diverses bibliotnè- 
ques britanniques. 

.Une partie des sources d^où proviennent les récits 
contenus dans les Gesta est facile a reconnottre: l'auteur 
les signale lui-même: Vaière Maxime, Pline, Sénèque, 
Cicéron ^ Aulu-Gelle , Macrobe , tels sont les auteurs 
dont*il invoque parfois expressément le témoignage, 
et que d'autres fois il a mis à contribution sans les 
nommer. Il lui arrive d'ailleurs assez souvent de se 
tromper dans l'indication des autorités dont il fait usa- 
ge ; il avance un fait d'après le témoignage de José- 
phe ou d'un auteur latin , et ni cet auteur ni Josèphe 
ne renferment rien de semblable. 

Les contes orientaux, qui s'étoient répandus en Eu- 
rope à la suite des croisades, ne lui étoient point in- 
connus , et ils laissent en maint endroit sentir une 
influence des plus marauées ; les récits fabuleux relatif 
â Alexandre le Grana et à Virgile transformé en en- 
chanteur ont fourni ieUr contingent , ainsi que la vie 
des saints, et surtout la fameuse Légendi dorie de 
Jacques de Voragine, si chère aux lecteurs du moyen 
âge. 

Vers la fin de la collection , on reconnoit plus que 
jamais l'œuvre de diverses mains. L'auteur des Ôtîa 



XV) INTRODUCTIOK» 

impenaîia , le crédule Gervais de Tilbury i. fonrnit k 
matière de plusieurs chapitres, et un assemblage confus 




tdire telle qu elle circuloit au moyen âce bien eh^ 
tendu; elle ne ressemble pas toujours à celle de Tite- 
Live, et elle n'a aucun rapport avec celle de Nlebuhr 
et de la critique moderne. e . * 

Il est un assez gfand nombre de récits dont on ne 
sauroit retrouver aujourd'hui les sources; plusieurs 

Sroviennent, sans doute, de traditions défigurées ou 
e faits plus ou moins apocryphes et dénaturés ; il en 
est aussi dontonpeut vraisemblablement faire honneur 
à l'imagination du rédacteur du recueil qui nous oc- 
cupe ou à celle de quelques-uns de ses contemporains. 
Un certain nombre des récits contenus aans les 
Ccsta se retrouvent dans diverses productions du 
moyen âge ; il seroit impossible aujourdliui de déter- 
miner bien exactement quel $tt^ l'auteur qui a f<^t des 
emprunts à l'autre, et il a dû' arriver souvent que, sans 
se connoître peut-être , ils auront puisé â la même 
source. 

Nous signalerons dans nos notes les coïncidences 
qu'offrent certains chapitres soit avec divers fabliaux , 
soit avec des recueils d'anecdotes instructives et d'his- 

I . Son ouvrage est une desaiption du inonde , composée 
pour charmer les loisirs de Tempereur Othon IV. Elle est rem- 
plie de fables et de légendes populaires qui offrent un inté- 
rêt réel pour l*étudc des idées au Moyèn-Age. Elle a été pu- 
bliée pour la première fois par Leibnitz dans la collection 
des Scriptores rerum Brunswicensmm (Hanovre, 1707-1711, 
} vol. in-fol., t. i.p. 81 1). Un savant allemand, M. de Lie- 
Diecht, a publié récemment un extrait de ces Otia, en y joi- 
gpant des notes (Leipzig, 1855, m-8). On peut consulter^ 
sur Gervais de Tilbury, VHistoirt UUiraire de la Franct^ 
t. 17, p. 81. 



J^TRODUCTION. ZVÎj 

toves morales, telles qu^ la Disdflina dertéklis de 
Pierre Alphonse i, le CoriUe Lucanoràt Jnan Manuel s, 
les Ccnîo novcllc antiche 3, et certains CQnteitrs italiens. 

1. Noos n'avons pas besoin de parler en détail de cette 
production singulière, écrite en latin vers ie commencement 
du XJe siècle. Pierre-Alphonse est le nom qu'un juif con- 
verti, Rabbi-Moîse Sephandi, né en 1062 , dans l'Aragon , 
et mort en 1 1 10, reçut de son panrain, le roi Alphonse VI. 
La Discipline de clergie renferme les instructions qu'un pèie 
donne à son fils, et, selon la méthode des anteurs de l'Onent, 
les conseils de la morale prennent la forme de la nanation et 
de l'apologue. Nous avons fait usage àf. l'excellente édition 
donnée à Berlin, en 1827, par M. W. V. Schmidt, petit in-4, 
d'après un manuscrit de la bibliothèque de Breslau , avec 
ime préface et des noter en allemand ; nous avons également 
consulté la traduction en versfrançois faite au XJVe siècle et 
dont il a été donné en 1824, à Paris, aux frais de la Société 
des bibliophiles françois, une jolie édition, tirée à 200 exem- 
plaires seulement, et précédée d'une notice de M. Labonderie, 
Consulter, pour plus amples détails sur cette production , un 
aiticle de M. Raynouard dans le Journal des Savants , mars 
1824, p. 178-18;; VHistoire littéraire de la France^ t. 19; 
la Revue française , numéro du 1 5 février 1838, t. 5, p. 14^1 ; 
YAnalecta biblion^ de M. Du Roure, 1836, t. 1, p. 96. 

2. V. Le Comte Lttcanor, apologues et fabliaux eu XI Ve 
siècle, traduits pour la première fois de l'espagnol par M. 
Ad. de Puibusque, Paris , 1854, in-8. Juan Manuel, mort 
en 1362 , fut un des hommes d'Etat et des écrivains les plus 
distingué de l'Espagne au XlVe siècle. Le Comte Lucanor 
est un recueil de quarante-neuf historiettes ou apologues mo^ 
laux, accompagnes d'une sentence morale en vers. Il en existe 
denx éditions, devenues rares (Séville, 1575, et Madrid, 
1642. V. Ticknor, History of spanish littérature, t. i,p. 61- 
75; de Puibusque, Histoire comparée des littératures fran-* 
çoise et espagnole^ t. 1, p. 69 et 401 ; Bouterwcck, Histoire 
de la littérature espagnole^ t. i, p. 94, etc.). Deux traduc- 
tions allemandes (Berlin, i840,ln-i2, et Leipzig, 1843, 
in-8 ) avoient précédé celle que le public françois doit a 
M. de Puibusque, et dont il a été rendu compte avec de justes 
éloges dans aivers journaux {Bibliothèque de l'Ecole des 
Chartes^ 4e série, 1. 1 ^ p. 8 1 ; Athen^m françois ^ 9 juin 1855). 

3. La première édition datée de ces Cent Nouvelles, dont 

Violier, b 



xvfij Introduction* 

Parmi les ouvrages orientaux, celui dont on re- 
trouve le plus souvent la trace, c'est le recueil d'apo- 
lo^es connu sous le nom de Bidpay ou Pilpay, et 

âui , primitivement composé en sanscrit , a passé en 
iverses langues de l'Orient et de l'Europe, sous le 
titre de C ailla et Dimnai, 

l'auteur est resté inconnu, parut à Bologne en 1525; eUe 
avoit été précédée d'une autre qui ne porte point de date. 
Elles sont toutes deux fort rares, et, en 1847, i la vente Li- 
bri, elles furent payées. Tune 379 fr., l'autre 451 fr. Des 
renseignements développés sur ce recueil curieux et sur les 
anciennes éditions se trouvent dans le Catalogue Libri , no 
233$, dans le Manuel du Libraire, t. i , p. 6 1 1 , et la Biblio- 
theca Crenviliana, Londres, 1842, p. 496. En fait d'éditions 
plus récentes, on peut citer celles de Florence, 1572, 1724, 
1728; Turin, 1801; Milan, 182$.' 

I . M. Kosegarten a publié le texte sanscrit. M. Silvestre de 
Sacy a mis au jour, en 1 8 1 6, la version arabe, en y joignant 
un savant mémoire sur l'origine de ce recueil. Le Manuel du 
'Libraire (t, i , p. 351) donne d'amples détails bibliographi- 
ques sur ce recueil , dont nous n'avons pas à nous occuper 
ici. M. Loiseleur-Deslongchamps, dans son Essai sortes 
fables indiennes (Paris, 1838), a signalé les divers récits 
.qui , dérivant de cette source , se sont répandus chez tous 
les peuples de l'Europe. 

En fait de productions orientales qui offrent parfois des 
anecdotes semblables à celle des Gesta, nous signalerons 
YHitopadisa , recueil d'apologues et de contes traduits du 
sanscrit, dont M. Lancereau a donné en i8n une excellente 
traduction , accompagnée de notes instructives , et faisant 
partie de la Bibliothèque elzevirienne. Nous ne devons pas 
oublier ie poème persan d'Hussein Vaez Kashefy : Anvari 
Soheifyy publié à Calcutta en 180 ( et en 18 16; il en existe 
.aussi une édition lithographiée à Bombay et très rare en Eu* 
rope. Voir sur cet ouvrage Loiseleur-Deslongchamps, p. 14 
et 70 , et Silvestie de Sacy, Notice^ et extraits des manus- 
crits, 1. 10. 

Les recueils de fictions arabes si connus sous le titre de 
Mille et une Nuits et de Mille et un Jours présentent à plu- 
sieurs reprises des traits que les rédacteurs des Gesta ont mis 
en œuvre de leur côté ; nous avons signalé ces coïncidences. 
Observons en passant que les traductions en langues euro- 



Introduction. xûc 

Là vogue Qu'obtinrent les dsta n'a rien qui doive 
nous surpremlre. Rien de plus ordinaire dans les pro- 
ductions du moyen â(;e, rien de plus goûté du public 
d'aJors que des recueils d'historiettes et d'anecdotes 
accompagnées de réflexions édifiantes. 

Dans les anciennes éditions de la Légende dorée ^ la 
vie de chaque saint est suivie de longues considérations 
pieuses , complètement dans le genre des morûlisations 

2ui viennent à la suite de chacun des chapitres des 
"testa. C'étott, en effet, le meilleur moyen d'exercer 
quelque influencé sur les esprits peu éclairés. 

Dans le Miroir idstorial de Vincent de Beauvais, 
on trouve une fable d'Esope intercalée au milieu d'un 
sermon, et des exemples semblables sont loin d'être 
rares. On en trouveroit bien d'autres en feuilletant les 
vieux sermonnaires manuscrits ou imprimés que l'ou- 
bli dévore au fond des grands dépôts publics, et parmi 
lesquels viennent s'offrir à notre plume les noms d'Hé- 
rold {Sermones discipuli, Hacenoae, 1512, in-fol.}, de 
Jean Bromyard, professeur de théologie à Cambridge, 

5ue nous avons déjà mentionné; d'Etienne Baron, 
Lngbis de l'ordre des Minimes à la fin du XVe siècle, 
et de bien d'autres que nous laissons de côté , sans 
même nous arrêter à des prédicateurs bien plus con - 
nus y à Menot, à Barlette, à Raulin, à saint Vincent 
Ferrien. 

péennes des contes arabes dont il s'agit ne conservent nul- 
lement , et pour causé, la physionomie de roriginai. Un cin- 
quième de l'ouvrage est absolument intraduisible, et l'orien- 
. taliste le plus audacieux n'oseroit rendre littéralement les 
trois quarts du reste. On y voit les dames de la plus haute 
société de Bagdad donner l'exemple de la plus scandaleuse 
immoralité ; on rencontre à chaque instant des images k côté 
desquelles les épigrammes de Martial sont un modèle de ré- 
serve. 

I. La Monnoie a glissé, dans le Glossaire qu'il a joint 
i ses piquants noëls bourguignons, l'extrait d'un ser-^ 
mon de saint Vincent Fenier sur le devoir conjugal , mor- 
ceau qui a beaucoup d'affinité avec un des contes de La 



3. 



Xt INTRODUCTIOK. 

PenLot loigleaps im pareâ isage a pretaln en 
chaire; il snbsiâoit enooEe en Italie m aède dernier, 
tdon le témoignage de Grosiey, qni affane avoir en- 
tendu, à Venise , on jacobin raconter dass m sennon 
une foule d'histoires ridicuks, entre mtpa celle d'nn 
Yoteor de grand chemin qni fnt tné -par nn Tolenr qu'il 
avoit attaqué, et qui mourut sans confession, ^n 
corps, dont l'âme ne se détacha pas, fnl cnseYeli an 
pied d'un chêne. C^elque temps après , saint Domini- 
que passe par-là ;irappelie le bandit, qû, malgré ses 
crimes, avoit chaque jour récité le Rostre; il le res- 
suscite, le confesse, l'absout et lui ouvre l'entrée du 
paradis. 

Les Gesta parurent, sous ce rapport, offrir à l'é- 
loquence de la chaire un secours des plus précieux, 
et Erasme atteste, dans son Eloge de la folie (Baslesc, 
1780. p. 261), l'usafie qu'on en faisoit. 

Schelhorn {Amœnit. htter,, t. 1, p. 807) dit avcûr 
en sa possession un manuscrit des Gesta qui portoit 
en marge l'indication des historiettes que ses anciens 
possesseurs avoient utilisées dans leurs sermons. 

A côté des Gesta on pourroit placer un assez grand 
nombre d'ouvrages qui n'ont pas eo, il s'en faut, au- 
tant de vogue, mais qui , conçus d'après un plan tout 
semblable ^ présentent de même une série d'anecdotes 
plus ou moins controuvées, prises de côté et d'autre 
dans les auteurs classiques , cnez les légendaires, dans 
les chroniques, et toujours accompagnées de réflexions 
édifiantes. 

Parmi quelques-unes de ces productions , qui furent 
alors lues avec avidité , et qui sont depuis longtemps 
reléguées dans la classe si nombreuse des livres que 
personne n'ouvre, nous mentionnerons : 

VApiarius, de Thomas de Cantimpré, composé au 

Fontaine, le Calendrier des Vieillards ^ et qui, selon la re- 
marque de la Biographie universelle, est un monument pré-r 
deux de Tinnocence de Torateor et de la simplicité du 
temps. 



iNTRODUCTiON. ZXJ 

Xllle âède, réimprimé plusieurs fois jusçiQ'en 1647, 
traduit en hoUandois et en François, et ani, représen* 
tant t'Egiise sous la forme de ruches d'aoeilles, appuie 
ses réflexions morales par des contes nombreux. 

Le Formicarius de Jean Nyder (Cologne, in-fol., 
sans date; Strasbourg, 1S17; Douay, 1602, etc.), 
ouvrage dont le but est dMnspirer Tanour de toutes 
les vertus chrétiennes par l'exemple des fourmis ; il 
fait l'histoire naturelle de ces insectes, et à chaque 
chapitre il ajoute des anecdotes et de pieuses consi- 
dérations ; 

Les Moralisûtiones historiarum y de Robert Hotcot, 
Paris , I 5 I o ; 

Le Brutarmm ou les ParaboU d'Huçies ou' Odo 
de Ceriton, moine de Ctteaux, qoi vivoit en Angle- 
terre à la fin du Xlle siècle, et dont les ouvrages sont 
restés manuscrits, à l'exception de ses Homilia de 
utnctis, Paris, 1520, in-fol. ; 

Le recueil anonyme intitulé : Spéculum exemplonm 
ex diversis Ubris in unum laboriose coUecîum, Uaven- 
trise . 1 48 1 ^ iiKfol . , Hagenhoae , i ^ 09 , in-fol . Outre 
ces aeux éditions on en compte cinq ou six autres. 

On moralisa divers auteurs latins, et notamment 
Ovide^ auquel Thomas Wallevs ou de Valois rendit ce 
service au milieu du XiVe siècle 1. Cette production, 
imprimée en 1 509, à Paris, sous le titre de Metamor- 
phosis Ovidiana moraliter explicata , fut si bien accueil- 
lie du public qu'il fallut en donner deux éditions nou* 
veiles en 151$ et en 1521. Il en avoit déià paru une 
traduction françoise, sous le titre de : Mitamorphost 
d'Onde moralisiez elle forme un très rare et bien pré- 
deux volume, mis au jour à Bruges en 1484; Colart 
Mansion en fut le traducteur et l'imprimeur. 

Les poèmes du moyen âge, les romans de cheva- 

I. V., sur cet auteur, V Histoire littéraire de la France^ t. 
19, p. 177-184 ; la Biographie universelle^ t. 4f ; un travaU 
de M. de Bormans , dans les Mémoires de l'Académie de Bel- 
pqae^U 19, 1852, seconde partie, p. 1)2-1(9. 



xxij Introduction* 

ierie n'échappèrent point à la manie de tout ailégorî- 
ser. On interpréta une composition fort profane , le 
Roman de la Kose^ en montrant que la rose étoit la^ 
sagesse divine, l'état de grftce, ia Jérusalem céleste , 
et, en 1577, une édition françoise d'Amadis fut pré- 
cédée d'une préface développant les trésors d'instruc-. 
tion cachés sou5 le voile de ces récits, et totalement' 
inaperçus des lecteurs ordinaires ■ . 

Un court exposé de ce(]ui concerne la bibliographie 
des Gesta et leurs traductions doit ici trouver sa place. 

L'édition que divers bibliographes regardent comme 
la première est un in-fol. de 169 feuillets, sans lieu ni 
date, où l'on reconnoit les caractères d'Ulric Zell, 
qui imprimoit à Cologne vers 147a. Ce volume est 
intitulé : Ex gestis Romanorum hystorie notabila de vi* 
tiis virtutibus^ue tractantes cum applicationibas morali-^ 
zatiset misticis. Il contient cent quatre-vingt-une his-^ 
toires, et il est d'une grande rareté. 

Une autre édition m-folio^ de 125 feuillets, sans 
lieu ni date, ne renferme que cent cinquante-une his- 
toires, et peut-être a-t-elle devancé celle d'Ulric Zeii. 
Les caractères sont semblables à ceux de N. Ketelaer 
et de Gérard de Leempt, qui imprimoient à Utrecht 
en 1473. ^^ volume est décrit dans la Bibliothua Gren- 
viliana, Londres ^ 1S42, p. 273. 

On ne trouve également que cent cinquante^n cha- 
pitres dans une autre Mitionyde 1 18 feuillets, imprimée 
avec les caractères de Terhoemen de Cologne ; mais les 
cent quatre-vingt>une histoires se montrent de rechef 

I . A des époques plus récentes on a voulu également don- 
ner un cachet de moralité à quelques poètes latins par trop 
vifs. Nous avons vu en ce genre un livre curieux , œuvre 
d'un naïf et laborieux Allemand , Jean Burmeister, Martialis 
parodU sacrée , Goslar, 161 2. Parfois , l'arrangeur subistitue 
à des mots qui bravent Thonnéteté les noms les plus juste- 
ment vénérés, et, pour que rien ne manque au ridicule de 
son œuvre, il imprime les épigrammes licencieuses du poète 
latin à côté de ses pieuses parodies. 



Introduction. zjoij 

dtos quatre ou cinq autres éditions sans liai ni date^ 
aui paroissent avoir été exécutées dans les Pays-Bas on 
dans Jes provinoes rhénanes» Un volume in«4 porte la 
souscription de Jean de Westphalie à Louvain, mais, 
il n'est point daté. 

La première édition qui porte une date est un in-. 
Iblio exécuté à Gouda par Gérard de Leeu en 1480; 
pois viennent une édition donnée à Hasselt en (48I9 
et une autre datée de 148Q et n'ayant point de nom 
de ville ni d'imprimeur. Elles contiennent Tune et 
l'aitre 181 chapitres. 

Arrivent ensuite d'autres volumes, datés de 1 493, in- 
fol; 1494, in-fol.; 149^, in-4 (Nuremberg); 1497, 
»-4î »497, >n-4 (Strasbourg); 1499, (Pans), in-4; 
iSoo, in>8. 

De 1 506 à 1 5 )8 on compte seize éditions, publiées 
â Paris j Lyon. Venise, etc. Il faut ensuite fran- . 
chir un mtervalle de près de trois siècles pour arriver 
â l'édition de M. Adelbert Keller. C'est un volume 
io'S de 307 pages, publié à Stutt(;art en 1842; il 
contient 181 cnapitres, et il reproduit, sans une ligne 
d|introdttction et sans une seuie note, le texte de ré-, 
dition regardée comme l'édition princeps. M. Keller 
se réservoit de discuter toutes les questions relatives 
i l'histoire littéraire des Gesta, de si^aler les sour- 
ces de ces récits et d'en rechercher les imitations, dans 
vn travail spécial et étendu, qui , nous le croyons, . 
n'a point encore vu le jour, et dont les amis de 1 étude 
doivent désirer vivement l'apparition, car il répandra 
Boe clarté vive et nouvelle sur bien des points peu 
connus de l'histoire de la fiction au moyen âge. 

Après avoir circulé quelque temps en manuscrit, 
one traduction françoisedes Gâta fit enfin imprimée; 
«Ile a pour titre : 

Le Vioiier des histoires romaines moraliseei, sur la 
w>biu ^teSj faictz nrtacttlx et anciennes cronicques des 
f(omauuns,/ort récréatif a moral, nounUcment trans- 



XXIV INTRODUCTIOK. 

laU de latin en françois, et imprimé pour Jehan de 
La Garde, Paris. 152 1, petit in-fol. 

Deux autres éditions ne tardèrent pas à suivre 
celle-là; elles furent, Tune et l'autre, mises au jour à 
Paris . par Philippe Le Noir, actif éditeur de romans 
chevaleresques ; rune n'a point de date, l'autre porte 
celle du 20 septembre 1525. C'est un volume in-4, 
en caractères gothi(jues. avec des figures sur bois 



(4 et 140 feuillets, sig. À.-G). 
Citons aussi l'édition de 



Denis Janot, Paris, ip^» 
petit in-4, caractères gothiaues, 4 feuillets préhna- 
naires et 140 feuillets chiffrés; un bel exemplaire de 
ce volume rare a été adjugé au prix de 142 £r. à la 
vente de M. Armand Bertm, n*» 1 155. 

En voyant ce recueil quatre fois sous presse dans 
une période de dix ans, on reconnoît toute l'étendue 
de la vogue dont il entra en possession ; mais ék fut 
suivie d'un long oubli , et plus de trois siècles dévoient 
s'écouler avant que le retour de l'attention publique 
vers les productions du passé vînt rendre néces- 
saire une édition nouvelle du Violier des histoires nh 
maines. 

Cette traduction n'a point reproduit tous les récits 
de l'édition originale ; elle s'est bornée à en translater 
cent quarante-neuf i . Il est permis de croire que le désir 
de ne point faire un volume trop épais a décidé le 
choix d'une des éditions les moins complètes comme 
devant servir de guide. La version est d'ailleurs fidèle ; 
les moralisationSf parfois abrégées dans quelques-unes 
des éditions latines, ont été reproduites dans tous 

I . Les chapitres que le traducteur françois a supprimés-, 
ans qu'il soit possible de connottre aujourd'hui les motin 
qui l'ont conduit, portent dans l'édition latine les numéros 
suivants: 27, j), 87, 88, 91, 92, 9?, 9$, 98, 104, 105, 
108, 109, 117, 118, 126, ijo, ijj, i}4» >î&» «4», MJ, 
144, 145, 152, 157, i6i, 169, I7J, 178, 179, 180. On 
peut supposer d'ailleurs que le rédacteur du Violier a pris 
pour guide soit une édition complète, soit un manuscrit. 



my 



Introduction. zxv 

leurs diveloppemeats ; ils ne faticuoient nullement 
alors l'attention de lecteurs qui vouloient être édifiés. 
Nous crojons à propos de placer ici les titres. des 
histoires qui figurent dans le texte latin et qui ne sont 
point comprises dans notre Vhlien Nous y joignons 
quelques indications succinctes. 



Ch. 27. De la rémunération équitable (parott 
d& à l'imagination du rédacteur). Ce récit fait partie 




Winkyn 

toire semblable, où figure le roi Arthur, se trouve dans 
l'ouvrage de Roberts , Cambrian popalar Antiqaitus , 
181 }, p. 94. 

Ch. 53. Qu'il ne faut point changer les bons gou- 
vemeurs (emprunté à Valère-Maxime, liv. 6, ch. 2). 
Cette histoire manque dans les rédactions aneloises, 
ainsi que cellesdes ch. 88, 92, 93, 95, 98, 1 18, 133, 
138, 142, 143, 144, lAS, IS2, léy, 161, 169. 

Ch. 87. Comment Jésus-Chnst s'est exposé â la 
mort pour nous. (C'est l'anecdote bien connue rela- 
tive à Auguste et à un soldat qui avoit combattu à 
Actium.) 

Ch. 88. De la ruse du diable qui conduit beau- 
coup d'hommes à leur perte ( de Vinvention du ré- 
dacteur). > 

Ch. 91. De la torpeur et de la paresse ( même ob- 
servation ). Cette anecdote fait partie du texte anglois 
publié par Madden, ch. 56, p. 191. Elle forme le 
chap. 21 de l'édition de Winkyn de Worde; elle est 
dtée dans les Moralitates d'Holcot, dans les Sermones 
de Felton, dans la Samma Predicantium de Bromvard. 
Un récit analogue a trouvé place dans les f/tfu^-Af^r- 
chcn de Grimm, qui l'a emprunté au recueil de Pauly; 
Sckimpfand Emsty ch. 243. 

Ch. 92. Jésus-Christ a voulu mourir pour nous 
donner la vie. ( On y distingue quelques indices d'une 
origine orientale. ) 




xjtyj Introduction. 

Cb. 95. De rhéritage et de la joie de Fâme fidèl^ 
(légende monastique). 

Ch. 9^. Jésus-Christ nous a rendu Théritage de la 
patrie céleste ( récit peu exact des causes de la guerre 
entre Constantin et Maxence). 

Ch. 9S. Que Dieu peut être apaisé en cette vie. 
( usage prétendu attribué aux Romains ). 

Ch. 104. De la mémoire des bienfaits. (Histoire 
d'Aqdrodés et du lion qu'il avoit sauvé ; elle est prise 
d'Aulu-^Gelle, Nuits attiqucs. l. 5, ch. 14, lequel a 
suivi un auteur grec nommé Appion^ contemporain 
de Tibère, mais qui n'étoit pas très digne de foi. Le 
rédacteur des Gestû est plus simple dans son récit que 
récrivain latin, et il paroît avoir puisé dans quelque 
source orientale.) 

Ch. I oj . De la vicissitude de toute bonne chose , 
et spécialement d'un jugement droit. (Voir Madden, 
ch. 7, p. 16.) Il s'agit dun serpent qui apporte une 
pierre précieuse , au moyen de laquelle un empereur 
recouvre la vue. Pareils récits ne sont pas rares chez 
jes écrivaiens du moyen âge. ( Voir Schmidt . notes . 
jointes à la traduction allemande d'un choix ae nou- 
velles de Straparole, 1817, p. 281.) Le fond de cette 
histoire est emprunté à une chronique allemande de 
Charlemagne. et le fait est indiaué comme s'étant. 
passé à Zurich. (Consultez Scheuchzer, Itineraria Al- 
pina, t. 3, p. 381^ et Grimm, Deutsche Sageriy t. 2, 
n*' 45 3, t. 2, p. 155, ainsi que la traduction françoise 
intitulée Veillées allemandes.) Voir aussi les Cento 
Novelle antichej nov. 49, p. 69; Turin, 1802. 

Ch. 108. De la constance fidèle dans les promes- 
ses. (C'est l'histoire de Damon et de Pythias, racon- 
tée par Valère Maxime, 1. 4, ch. 7, et par uicéron^ 
TttsculéneSy V. 22 et OfûceSy III, 10.) 

Ch. 109. Que le diable trompe finalement et pré- 
cipite dans l'enfer ceux qu'il enrichit par l'avarice. 
(Ce récit, emprunté à l'histoire de Bariaam et de Jo- 
saphat, a passé dans le Miroir historial de Vincent de, 



Introduction. zxvij 

Beanvab, 1. 14; dans le Décâminn de Boccacc, 
jour. 10, nov. 1; dans les Cmîo NcvdU âiaUkif 
n® 6), etc.) 

Ch. 1 17. Des obstinés qui ne Yeulent pas se con- 
vertir, et du châtiment qne leur infligera la sentence 
définitive. ( Ce récit, relatif i une loi obligeant le se* 
dncteur d'une jeune fille à Tépouser, ne parott pa 
avoir one base historique réelle. Il fait partie du texte 
anglois édité par Madden, ch. ^9^ p. 172, et il forme 
le 43e chapitre de l'édition de Wmkyn de Worde.) 

Ch. 1 18. De la tromperie et de la ruse. (Ce conte, 
d'origine orientale, se trouve, avecpeu de changements, 
dans les Mélanges de liuiratmt onentaU de Cardonne, 
t. 1, p. 62, et sous le titre du Déposkaire iafidUt dans 
les Mille a un Jours^ édit. de Loiseleur Deslon^ 
champ, p. 652. On le rencontre aussi dans la Duo- 
flina clericalis de Pierre Alphonse, ch. 16 (t. 1, p. 
16, de l'édition de Paris; voir encore les notes de 
Schraidt, p. 137); dans les Fabliaux recueillis par 
Barbazan (t. 2, p. 107} et Legrand d'Aussy (t. 3, 
p. 248); dans les Cento Novelle anùche (nov. 74, 
p. 48, édit. de 1802 ); dans le Dicamérên de Boccace, 
(joum. 8, nov. 10). 

Ch. 1^0. Que l'homme saize l'emporte sur l'homme 
fort. ( Récit qui semble dû à rimagination du conteur. 
H a passé dans les deux rédactions an^^oises publiées 
par Madden. ch. 16, p. 46, et ch. 5, p. 28^ ; mais 
il n'a pas été admis dans l'édition de Winkjrn de 
Worde.) 

. Ch. 133. De l'amitié spirituelle (une anecdote 
semblable se trouve dans le Comte Lucanor^ p. 210 
de la traduction de M. de Puibnsqne. L'auteur es- 
pagnol substitue deux chevaux aux deUx chiens dont 
il est question dans le texte latin.) 

Ch. 134. De l'innocence de la mort de Jésss^. 
Christ. ((>tte histoire repose sur une loi signalée 
d'après l'autorité de Sénèque ; mais de fait il n'y a 
rieo.de pareil dans Jes. écrits de ce philosophe. Le 



nvuj Introduction. 

texte anglois (voir Madden, ch. 5, p. 9, et l'édition 
de Winkyn de Worde, ch. 7) mentionne cette anec> 
dote sans invoquer Sénèque.) 

Ch. 1 38. De ceux dont nous triomphons par la 
bonté , lorsque nous ne pouvons les vaincre par la sé- 
vérité. (Paroît emprunte à un trait de la vie d'Alci- 
biade, et peut-être aussi à auelque source orientale.) 

Ch. 142. Des filets du aiabie dans lesquels il s'ef- 
force de nous enfermer. ( Historiette mystique et mo> 
raie.) 

Ch. 143. De la crainte du jugement dernier. (Ré- 
cit emprunté à l'histoire de Barlaam et de Josaphat ; 
de là il a passé dans le Miroir historial de Vincent de 
Beauvais, dans la Confessio Amantis de Gower, dans 
Golden Légende de Caxton.) Swan (t. 2, p. 458) a 
transcrit les passages de ces deux auteurs anglois. 

Ch. 144. De l'état actuel du monde. (Anecdote 
morale dont nous ne retrouvons pas la source.) 

Ch. 145. De la voie du salut que le Seigneur Dieu 
a ouverte par son fils. (L'auteur s'appuie sur l'auto- 
rité d'Albert. On trouve en effet quelque chose d'a- 
nalogue dans Albert le Grand, De Animalibus, 1. 35.) 

Ch. 152. Que Jésus-Christ nous a délivrés des pér 
rils éternels et des assauts des démons. ( Ce récit pa- 
roît avoir été inspiré par un trait relatif à Clonymus, 
fils de Cléomène. roi de Sparte.) 

Ch. 1 57. De la peine aes pécheurs qui ne font pas 
en cette vie satisfaction de leurs fautes. (Nous retrou- 
vons ce récit dans la Disciplina clericalis de Pierre 
Alphonse, ch. 8 (voir les notes de Schmidt, p. 120),- 
et dans les Cento Novelle antiche, nov. 50, p. 76 de 
Péditiondei8o2.) 

Ch. 161. Qu'il faut toujours rendre grâce à Dieu 
de ses bienfaits ( emprunté â Geirais de Tilbury, Otià 
imperialia, l jj ch, 60), 

Ch. 169 Des douze lois et de la façon de vivre. 
(L'histoire de Solon a servi de base à ce récit.) 

Ch. 173. Des fardeaux et des embarras du monde. 



Introduction. xzix 

et' des joies da ciel (récit mystique ou'on peut rap- 
procher d'un passage de Matthieu Paris, p. 927, 
édition de Watt, 1684, in-folio}. 

Ch. J78. De la providence, mère de toutes les 
richesses. ( On ne retrouve pas la source de ce récit^ 
où un monarçiue reçoit une leçon de morale en coiir 
tempiant les images tracées sur une tapisserie.) 

Ch. 17^. De la gourmandise et ae l'ivrognerie. 
( Déclamation contre ces deux vices^ d'après l'autorité 
de Césaire, auteur d'instructions religieuses et mora> 
les fort répandues au moyen âge.) 

Ch. 180. De la fidélité. (L'auteur cite Paul le 
Lombard, c'est-à-dire Paul le Diacre, qui„ dans son 
Historia Longobardorum, I. 5, ch. 2, rapporte en effet 
un trait semblable.) Les noms des personnages ne 
sont pas les mêmes que ceux qu'indiquent les Gesta, 

Les Gesta trouvèrent en Allemagne et dans la 
Grande-Bretagne un accueil tout aussi favorable qu'en 
France. On s'empressa de les mettre à la portée du 
public, qui^ne connoissoit que l'idiome national. 

En fait de traductions angloises, nous citerons d'a- 
bord celle que Winkyn de Worde imprima à Lon- 
dres, in-4 gothique, sans date. Ce volume, de 164 
nages (signatures Â-0), ne contient aue 43 histoires; 
il est tellement rare qu'il a voit échappe aux recherches 
des bibliographes anglois les plus zélés , tels que Her-^ 
bert, Dibdin et Douce; ce dernier avoit même douté 
que cette édition existât. Le fait est qu'on n'en con- 
noît qu'un seul exemplaire, conservé à Cambridge, dans 
la bibliothèque du collège de Saint-Jean. 

J. Johnson (Tjpographia , Londres, 1824, t 1, p. 
386) en a transcrit un chapitre >. M. Madden l'a décrit 



I. Lt Rétrospective Review y Londres, 1820, t. 2, p. 327 , 
a consacré un très court article à ce volume; il en reproduit 
également une des histoires , la 5e , laquelle ne se trouve 
|»iot dans les autres rédactions angloises, mais qui fait par- 
tie de notre Violier, 



XXX ÎTRODUGTION.' 

(préface, p. xv); le livre fat iriprimé de 1 5 loà 1 5 f 5 ; 
■if eut pour basé les anciennes rédactions angloi- 
ses manuscrites, mais le style fat rajeuni et des 
changements considérables eurent lieu, sur les qaan 
rante-cînq histoires qu*il renferme, trente-cinq se 
trouvent aans les deux manuscrits que Maddeo regarde 
comme les meilleurs, et cet érudit a placé les huit au- 
tres récits p. 486-503 de son édition. Ces huit cha- 
Î)itres portent dans le volume de Winkyn de Worde 
es nos I, 2, j, 4, 5 ,5,28 37. 

On connoît des éditions de 1577s 1595» 1648, 
1663, 1668, 1672. 1682, 1689 et 1703, et deux sans 
date; elles ne renferment que 43 ou 44 histoires >, et 
elles suivent toutes la rédaction angloise; le style 
est revu et rendu plus moderne à mesure qu'on se 
rapproche de notre époque. 

En 1 70 j on imprima à Londres une traduction de 
quarante>cinq histoires, d'après le texte latin et d'ar 
près une édition de 1 514. (Je travail devoit être con- 
tinué; il ne le fut pas 3, mais il reparut vers 17 10, en 

1 . Cette traduction fut publiée par un fécond écrivain , 
Richard Robinson , dont les ouvrages sont aujourd'hui ou- 
bliés. D'après une note de la main de cet autear (manuscrits 
du Musée Britannique), on apprend que sa version fat réim- 
primée sept fois; il dédia la septième édition au docteur 
Watson , évèque de Chichester, qui lui témoigna sa recon- 
noissance par le don de deux shellings (2 fr. 50). Détruits 
par un long usage, les exemplaires de ces diverses éditions 
sont devenus très rares. 

2. Cette quarante-quatrième histoire, qu'on trouve dans 

3ùelques-uns de ces volumes anglais, est te i6e chapitre 
es éditions latines {De vita exemplarï) M de notre VioUerj 
on ne la rencontre pas dans le texte anglo-latin. Swan, qui 
parle de cette traduction, t. i , p. 68, a cru devoir reproduire 
six des histoires qu'elle renferme : ce sont les chapitres i, a, 
18, 21, 27 et 32. 

^ Swan signale en détail , dans son introduction, p. lix- 
cxxxii, le contenu de ce volume. Il transait en entier les 
douze chapiues. L'un d'eux, le 2 le, est l'histoire du roi Léar» 



INTRODUCTIOH. , XJO^ 

an volame sans date, qui contient quatorze antres his- 
toires étrangères aux yéritabies Gesta. En 1721, une 
autre édition reproduisit ces cinquante^euf histoires 
dans un style rajeuni. On cite également des éditions 
d'Aberdeen, 1715, et de Glasgow, 1753 ; elles ren- 
trent dans la classe des livres populaires. On voit ainsi 
qu'oubliés en France au dix-septième et au commen- 
cement du dix-huitième siècle, les Cota continueient 
d'avoir en Angleterre de nombreux lecteurs. Ils furenl 
à leur tour délaissés pendant, long-temps ; mais, en 
1S24 , Charles Swan publia en deux volumes petit in-S 
une traduction du texte latin ; elle comprend iSo his- 
toires , et elle est précédée d'une Introduction de plus 
de 140 pages, où se trouvent de longs extraits des 
Cesta angbis. Le traducteur a joint des notes assez 
nombreuses et instructives. 

Voyons maintenant, en fait de versions des Getta, ce 
que nous offre l'Allemagne. 

En 1498, l'imprimeur Hans Schobser fit parottre k 
Augsbourg une version des Gesta : elle forme un vo- 
lume in-folio de 4 et 128 feuillets; il est devena fort 

si connue par la tragédie de Shakespeare. Elle est mise 
sous le nom de l'empereur Théodose. Le chap. 25 le 
compose d'une série de questions adressées par l'emperenr 
Andronic à un chevalier. Le moyen âge offre divers exemples 
de productions analogues , mais d'une étendue bien plu 
considérable; nous nous bornerons à en citer deux : lo Us 
Mil //// vmgt et quatre demandes , avec les solutions et res- 
ponses d touspropoz, selon le sage SldraCy ouvrage imprimé 
plusieurs fois à la fin du 15e et au commencement du i6e 
siècle (voir Delandine, Manuscrits de la bibliothèque de Lyon^ 
t. 2, p. 129^ P. Paris, Manuscrits françois- dt la bibliiH 
thèque du roi, t. 6, p. 24; Du Roure, Analecta-biblioHy 
L I, p. 232; le Bulletin du BibUoDhiU, 18)6, p. 436, et 
1846, p. 612) ;^ 20 L'Enfant saige a troysans, irtterrogi par 
Adrians, empereur de Romme, opuscule imprimé vers 1 $00, 
et qui a reparu récemment à Epinal avec quelques change- 
ments. V. Charles Nisard , l/iVt. des livres populaires^ t. 2, 
p. 17. 



luLxij Introduction. 

rare et ne contient que 93 chapitres, y ne autre édi- 
tion, Strasbourg, J. Kammerlander, 1538, in-folio, 
présente un texte notablement modifié par des suppres- 
sions nombreuses et des changements considérables. 

IJn moment avant de donner le texte latin , M. A. 
Keller publioit, en 1841, un ancien texle allemand 
des Gesta , d'après un manuscrit de Munich. Ce vo- 
lume renferme cent onze histoires, et il forme le vingt- 
deuxième volume de la collection publiée par le li- 
braire Basse ; Bibliothèque de la littérature nationale al- 
lemande. 

. L'année suivante, un des plus laborieux érudits dç 
rAllemagne, le docteur J. G. Th. Graesse. mettoit 
au jour à Dresde une traduction allemande des Gestay 
faite d'après le texte latin (2 vol. in-12; viij et 287, 
31 5 pages). Il y joignit quelques ifotes succinctes, une 
dissertation sur l'origine et les éditions des Gesta , et 
deux suppléments. 

Le premier renferme tout au long trente récits qui ne 
font point partie de la rédaction latine des Gesta, mais 
qui se trQuveHt soit dans l'ancienne édition allemande, 
soit dans le manuscrit de Grimm. Ils ont été , à l'ex- 
ception de huit, insérés dans l'édition allemande àe% 
Gesta due au zèle de M. A. Keller. Il n'est donc pas 
inutile de sig^ialer les sujets de ces diverses narrations. 

I. Alexandre et. Diogène. Cette anecdote est racon* 
tée d'après l'autorité du philosophe Saturne (chap. 18, 
Keller). 

II., Histoire de quatre ermites (chap. 26, Keller). 

III. Histoh-e de deux frères (chap. 30, Keller). 

IV. Histoire du grand Alexandre (chap. 38, Keller). 

V. Histoire de Josias, l'empereur de Rome (chap. 
37, Keller). 

VI. Histoire d'un noble romain. 

VII. Histoire d'un homme qui n'avoit qu'un fils. 

VIII. Histoire de l'empereur Octavien. 

IX. Histoire du roi Hérode qui avoit une fille fort 
belle. 



Introduction. xxxh 

X. Histoire de l'empereur Lacius. 

XI. Histoire de Gallien, l'empereur romain. 

XII. Histoire d'un habile negromancien. 

XIII. Une belle histoire de Dioclétien , ils de Do- 
mitien. (Ce récit , beaucoup plus long que les autres, 
est un remaniement de l'ouvrage bien connu au moyen 
jlfe sous le titre du Roman des Sept Sagis de Rome i. 
11 renferme treize contes divers; six d'entre eux se re- 
trouvent dans l'édition de Keller, chap. 72,. 73, 74, 
75, 76, 78.) 

XIV. Histoire d'an sacrifice offert par le grand 
Alexandre. 

XV. Histoire d'un tableau, d'un ho mme et de Tero- 
pire du monde. (Récit d'une des merveilles opérées par 
l'enchanteur Virgile; chap. 21, KellerO 

XVI. Histoire d'un forestier et de son 41$ qui von- 
loit tuer un empereur (chap. 26, Keller). 

XVII. Histoire d'un eniant, d'un chevreuil et d'un 
loup (chap. 50, Keller). 

XVI I I . Histoire d'un cheval noir (chap. ) 3 , Keller). 
* XIX. Histoire d'une femme , d'un nragou et d'un 

lion au temps d'Antonin (diap< u, Keller). 

XX* Histoire d'une Ville située sur les bords de la 
mer et du martyre de Notre Seigneur (chap. 67, Kel- 
ler). 



I . Renvoyons aux détails que fournit le Manuel âa Libraire, 
t. ) , p. 2 )8 , sur les diverses êditîotis en différentes lances 
de cette production longtemps célèbre. M. Keller a publié à 
TUbingue, en 1836, le texte en vers françois du XII le siècle, 
et il Ta fait précéder d'une longue et savante préface. Une 
vieille traduction en prose a été mise au jour en i 8)3» à Paria, 
à la suite de V Essai sur Us Fables indiennes et sur leur intro- 
duction en Europe, par M. Lobeleur-Deslongchamps; Plusieurs 
des histoires contenues dans le Roman des sept Sages sont 
placées dans une des œuvres d'imagination les plus remar- 
quables <)u'offre le Moyen-Age, Li Romans de /jolopathos. 
Une édition , la première qui puisse revendiquer le titre de 
complète Y a para en 1S56 dans la Bibliothèque elzevirienne. 

VioUer» c 



xxxiv Introduction. 

XXL Histoire d'Octavicn et d'une tour avec des 
images (chap. loo, KeHer). 

aXIî. Histoire du roi qui vouloit prendre par force 
saint Pierre et saint Paul (chap. 76, Keller). 

XXIII. Histoire de Saint Daniel qui vit une colonne 
(chap. 87, Keller). 

XXIV. Histoire d'une colonne qui ètoit à Jérusa- 
lem (chap. çi, Keller). 

XXV. Histoire de deux frères qui étoient grande- 
ment en guerre Tun contre l'autre (chap. 94, Keller). 

XXVÏ. Histoire d'un pont et des bêtes féroces qui 
le eardoient (chap. 96, Keller). 

aXVH. Histoire des sources qui sont miraculeuses 
(chap. 97, Keller). 

XXViII. Histoire de sept arbres et des sept péchés 
mortels (chap. 95, Keller). 

XXIX. Histoire d'un empereur qui avoit puni une 
femme , laquelle fut sauvée par sa fille (chap. 101, 
Keller). 

XXX. Histoire de trois sirènes qui ont fait périr 
beaucoup de voyageurs. 

Le deuxième supplément oui accompagne la version 
du docteur Graesse tait connoitre dix-sept récits qu'offre 
la rédaction angloise des Gesta et qui s'écartent du texte 
latin. 

Un érudit qui s'est placé , dans la Grande-Breta- 
gne, au premier rang des explorateurs de la littérature 
au moyen âge, sir Frédéric Madden, a mis au jour, en 
1838, une traduction angloise des Gesta, jusqu'alors 
restée inédite. Ce beau volume in-4, de xxii et J30 
pages , tiré à fort petit nombre pour le Roxburghe- 
Club) n'a point été mis dans le commerce. Il n'en 
existe sans doute en France qu'un seul exemplaire , 
celui qui appartient à la Bibliothèque impériale et que 
nous avons longtemps eu sous les yeux. Voici son con- 
tenu : 

Pages i — xxiv , introduction. 

Pages t — 268, soixante-dix histoires, d'après un 



Introduction. ixxv 

nmuscnt conservé au Musée britannique (fonds Har- 
leyen, n. 7553). 

Pages 26^485, quatre-vingt-seize histoires, d'a- 
près un manuscrit appartenant au même Musée (addt- 
tionaJ, B. 9066). 

Pages 486-503 , histoires empruntées à l'édition 
de Winkyn de Worde. 

Pages So$~SJo> notes, 

(garante- neuf des récits contenus dans les éditions 
latines sont reproduits parfois avec des changements 
assez sensibles dans le texte du manuscrit Harleyen; 
les noms des empereurs sont presque toujours modi- 
fiés ; trente-six des récits latins sont reproduits dans 
le second manuscrit publié par M. Madaen. 

L.e premier de ces manuscrits renferme dix-sept 
chapitres i qui ne sont point dans le texte latin. Huit 
chapitres a du second manuscrit provoquent pareille 
observation; plusieurs chapitres de celui-ci (45 , 48, 
$0i 51, 52, etc.) sont des apologues étrangers à la 
rédaction habituelle des Gcsta, et qu'on attribua à Odo 
de Ceriton , écrivain du quatorzième siècle. 

On chercheroit en vain dans le premier manuscrit 
quinze des histoires 3 que présente le second ; mais en 
revanche trente-huit chapitres du premier manuscrit ne 
figurent point dans le second. 

Si nous examinons l'édition de Winkyn de Worde, 
dont nous avons parlé, nous constaterons qu'elle con- 
tient vingt-neuf histoires qui se retrouvent,dans l'édi- 
tion latine. Elle en renferme par contre un certain nom- 
^e(chap. I, 2, 3, 14, 23,25; 2Q, 30, 35, 36, ;9, 
40, 41) qui ne font pomt parUe du texte latm publié 

1- Ce sont les chap. 12, 15, 18, 19, 21, 25, 26, 29, 38, 
39, 40, 60, 62, 63, 64, 69 et 70. 

a. Chap. 16, 18, 19, 24, 27, 3 2, 36, 79. Les châp, 27, 
^^4) 109 et 130 de Tédition latine de Keiler, correspondant 
^uchap. 9, 17,. 15 et 5 dé ce seoSnd manuscrit anglois, ne 
font point partie du texte du VioUer. 

3. Chap. 17, 18, 19,21,22,2), 24, 25, 27, }2, 33,. 
J4i ÎJu Î9ct46. 



XXXVJ INTRODUCTION; 

par M. Keller,.mais qui se trouvent toutes dans le 
texte anglo-latin. 

M. Madden a également collationné un manuscrit 
conservé à la bibliothèque de Cambridge, et notam- 
ment trente-deux histoires ; elles se retrouvent toutes 
dans l'un ou Tautre des deux manuscrits du Musée 
britannique, et, à l'exception de quatre (chap. 21,22, 
24 et 29) , elles se rencontrent aussi dans le texte 
latin. 

Oh remarque dans l'ancienne rédaction angloise, 

aui forme la seconde partie de la publication de Mad- 
en (chap. LXXVïll, p. 446), 1 histoire de la reine 
Sibille, tille de l'empereur Constantin et femme de 
Charles , roi de France , faussement accusée par un 
chevalier félon nommé Macaire , et défendue par un 
autre chevalier, Aubri de Montdidier. Ce récit rap- 
pelle immédiatement l'anecdote célèbre du chien de 
Montargis. La trace la plus ancienne que Ton ait re- 
trouvée de ce trait est dans Plutarque {De soUrtia' 
animalium gesta) , et se rapporte à une histoire rela- 
tive à Pyrrhus , et qui a passé , avec quelques chan- 
gements, daris un Bestiaire latin conserve çn manuscrit 
au Musée britannique. 

Un moine de l'abbaye des Trois-Fontaincs , ordre 
deCiteaux, Alberic, dans sa chronique, qui se termine 
à l'an 124^,' mentionne l'histoire des Gesta comme 
étant également arrivée à la reine Sibille. épouse de 
Charlemaçne. Bercheure en fait mention ae son côté 
dans son Dtctionarium , au mot Ca/n>, et il dit qu'elle 
se trouve dans Phistoire de Charlemagne {ut in Gtstis 
Caroli magni). Cet épisode fait le sujet d'un poème 
dont M. Guessard a découvert le manuscrit à Venise, 
et qui formera l'un des volumes d'épopées carlovin- 
giennes qui doivent faire partie de la Bibliothtque 
tizenmntu^ mais il n'est pas douteux qu'il n'ait 
fait partie des récits dés trouvères ; Albefic l'affinne 
expressément {a cantoribus GaUicis palckerrima eonUxta 
est fabulai; et de là il a passé dans la littérature éis- 



Introduction. xxxyij 

pagDo/e, où, en se développant , il a fourni matière 
à un livre fort peu connu : Hystoria de la rqna SabiUâ, 
M. Ferdinand Wolf, de Vienne, en a donné une 
analyse, p. 124-158 d'un ouvrage fort intéressant: 
a Essai (en allemand) sur les travaux des Fran- 
çois relatifs à la publication de leurs anciennes épo- 
pées héroïques (Vienne, 1833, in-8.) » Aujourd'hui, 
«race aux efforts de divers érudits , parmi lesquels il 
faut remarquer surtout Tinfatigablc Francisque- Michel, 
cet essai seroit susceptible de recevoir des développe • 
ments bien considérables. 

On peut, d'ailleurs, recourir, au sujet de l'histoire 
que raconte la rédaction angloise des Cesta, à la disser- 
tation de Bullet sur le Chien de Montargis^ insérée 
dans ses Dissertations sur la mythologie françoue, i77i, 
p. 64-92 , et à la Collection de dissertations sur Vtiis-* 
toire de Franu mise au jour par M. Lebcr, t. xvill, 
p. 162. Wlson de la Colombière ne l'a point oubliée 
dans son Vray Théâtre d'honneur et de chevalerity 1648, 
in-folio. 

A la £n du quinzième siècle, les lecteurs des Pays- 
Bas eurent de leur côté les moyens de s'instruire et de 
^ifieren lisant les Gesta. On connolt trois anciennes 
raitions d'une vieille traduction flamande; elles sont 
Joutes devenues fort rares. La première, publiée à 
yottda, chez Gérard Leel^ est un in-folio de 240 
feuillets; elle renferme 181 chapitres, de même que 
[édition primitive latine, d'après laquelle elle a été 
wte. On peut observer que, si le dernier chapitre est 
numéroté 182, c'est le résultat d'une erreur qui a placé 
1.^ chapitre 181 après 179, en sautant 180. Les autres 
wtlions virent le jour à Zwolle, chez P. Van Os, en 
.'4^4) in-folio, et à Anvers, chez H. Eckert, en 1 5 12, 
ïB-folio. 

En Espaçie et en Italie, on ne trouve point de tra* 
nuctions entières des Cesta; mais la littérature de ces 
^^ pays a reproduit assez souvent l'empreinte des 
^tsqui forment notre collection. Nous aurons l'oc- 



xzxriij iNTRODUcrroN. 

casion de (aire remarquer que les conteurs italiens, 
Bocuce i leur tfte, ont plusieurs fois narrj des 
anecdotes qui se retrouveront ici. Trois volumes au 
moios eussent ÈlÈ nécessaires si, à lasuîte du teicte de 
notre Violter , nous avions voulu oifrir les nombreuses 
histoires du mime genre que présentent les rédactions 
latines, allemandeset angloises des Ctsta. Tel n'étoît 
point notre plan , et nous croyons avoir donné à 
notre travail une étendue bien suffisante pour qu'on 
ait une idée complète d'une des productions les plus 
goûtées des lecteurs du Moyen-Age. 



ZXXIX 




PROLOGUE CAPITAL 

Adressant àtrèsnoble, trèsillustre et trèsvertueuse 

dame Madame Loyse^ mère du très chrestien 

roy de France François premier 

de ce nom. 




trhsnoble, trlshonorie dame madame Lojse, 
mire du treschrestien roy de France François 
premier de ce nom, salut, honneur, félicité et 
joje. Pensant en moy et préméditant à qui je 
pourrois ce présent livre dédier et adresser, ma trlschiïre 
Dame, Vait de juste raison a regardé la resplendeur des 
vertus qui en vous sont infuses siaabondantement que tou- 
tes autres transpassent et excédent, tant soit la fleur de leur 
honneur et gloire pullulante sus le germe de Vaccroisse- 
ment de tous incomparez mentes, tout ainsi que le verd 
therebinte plus amplement sur tous arbres ses branches et 
rainceaulx dilate. Parqnoy ces choses longuement consi- 
dérées, l'audace de mon petit couraige, combien qu'à moy 
soit témérité plus que prudence vous adresser livre si mal 
digeste, compillé et traduit, a prins ce désir que cestuy 
volume seroit illustré , paré et anobly de la magnificence 
de vostre nom. Car tant soit mal couché le langaige creu 
et agreste sans illumination et beaulté d'oraturCy toutes- 
fois^ bien me semble que si le doulx et non desdaigné re- 
cueil de vostre nom le prend à gré, qui sera prisé, estimé 
et loué, à cause que la clémence de vostre vertueux cou- 



xl - Prologue capital. 

mge., et toutes faultet sans reprchencion carrk/sr et ûmtn- 
der. Ce livre donc accepterez, nommé AtViiyltT'éts hys* 
toires rommaines, à cause qu'il coriùent maintes gestes 
et propos divers des faictz des RommainS, qui moult sont 
'^Iqisantes et delectatles, et encorplus proufptables à cause 
des sens moraulx spirituelz desquels elles sont fructueuse- 
ment revestues pour le nouvel parement, édification et in- 
térieure beaulte de toutes bonnes meurs et conditions, en 
tant que toute vertus se peult dedans considérer et mirer, 
par consideracion des nobles faictz d'aultruj qui en la lec- 
ture de ce livre sont contenus et reluysent trlssinguliere- 
ment à l'introduction de tous lecteurs, comprehencion é^ 
bonnes meurs, refioriture de fraiz mémoire. Les princes 
pourront dedans veoir le regissement de leurs antuesseurs, 
maintes prouesses et vaillances , parauoy Hz seront stimu- 
lez de la poicture de leurs immortelles vertus par l'imita— 
tion de leurs faictz, gloire et excellences, qui les exciteront 
à tout honneur acquerre. Donnez donc à ce présent œuvre 
faveur, et le recevez acceptablementy et il vous pourra don- 
ner récréation de vos labeurs^ defastiguer et adoulcir le 
pesant faix de vos sollicitudes, et refreschir l'entendement' 
de vostre florissant mémoire. 




13 




VIOLIER 



DES 



HISTOIRES ROMAINES 




Des pensées des femmes variâmes. 
Chapitre I'. 

ompée, empereur, régna grandement 
riche, lequel avoit une moult belle 
fille, laquelle tendrement il aymoit, en 
telle manière qu'il ordonna et establist 
dnq chevaliers pour la garder, à celle fin que on 
ne peust parler à elle pour la seduyre , sur peine 
de grant péril «feangier mortel. Les chevaliers 

I. Chap, I de Tédit. de Keiler. Swan, t. i, p. i. — Un récit 
semblable se trouve dans l'ancienne rédaction angloise des 
Gesta publiée par Madden, chap. 32, p. 104. La fille 
de Pompée y porte le nom d'Aglaé. Elle n'est p«int nommée 
dans notre texte, qui suit la leçon habituelle des manuscrits 
latins ; dans quelques-uns elle est appelée Rosimunde. On 
remarquera l'introduction des habitudes de la féodalité dans 
nne histoire dont Pompée est le héros ; la fin du récit témoi- , 
gne d'une origine orientale. 

Violier, 1 



•A >ji^ 



2 Le Violier 

qui i'avoient en garde la gardoient songneuse— 
ment, estant armez nuyt et jour, et ordonnèrent, 
une lampe qui ardoit toute nuyt devant l'huys de 
la chambre , affîn que aucun n'allast parler à elle 
quant ilz dormoient. Au surplus , ilz avoient ung 
petit chien bien abayant pour les exciter à veil- 
ler. Geste noble fille, par le vouloir de son père, 
délicatement, pompeusement et solennellement 
estoit nourrye, par quoy elle desiroit en son af- 
fection et délicat courage veoir les spectacles du 
monde. Comme ung jour elle regardast hors de 
son palais, aucun duc survînt, lequel impudicque- 
ment la regarda et fut de son amour et royalfe 
beaulté féru et navré ; car elle estoit belle sin- 
gulièrement et aux yeulx de tous gracieuse, par 
habondant seuUe fille de l'empereur, venant par 
droit à la succession de l'empire paternel, après 
la mort de son père. Cestuy duc, en parlant à 
elle, luy fist moult de grandes choses promesses, 
affin qu'elle seconsentist à sa voulenté. La fiile,*. 
espérant les choses promises, se consentit à sa 
voulenté incontinent, tua le chien, esiaignit la 
lampe, puis en fin suyvit ce duc au lieu oh il la 
mena. Le lendemain fut faicte grande admira- 
tion de la fuyte de la fille de l'empereur ; chascun 
queroit de toutes pars qu'elle istoit devenue. 
Leans au palais du roy estoyt ung vaillant cham- 
pion qui tousjours pour la justice de l'empire 
magnanimement et vertueusement avoit bataillé, 
lequel , oyant que la dicte fille s'en estoit allée, 
legièrement courut après, et tellement qu'il a- 
co«suyvit le duc oui la menoit. Icelluy duc, 
voyant acourir un cnevalier tout armé après luy, 
combatit contre luy , mais le champion le sur- 



DES HjSTOlRES ROMAINES. ) 

monta^ puis après luy trancha la teste. Ce fait, 
ramena au palais la pucelle, laquelle de longtemps 
ne vit la face de son père , mais incessamment 
rendoit gros soupirs et larges. Cela oyant aucun 
grant seigneur et sage qui tousjours avoit esté 
constitué médiateur entre l'empereur et les au- 
tres y tant Âst Que la fille reconcilia à son père ; 
puis luy, rempty de charité, la fist donner à un 
grant seigneur en mariage. Cela fait, son père 
wy donna dons variables, mesmement une robbe 
précieuse, longue jusques aux talons et de di- 
verses couleurs semée , qui estoit bordée de 
descriptures telles ou semblables : «Je t'ay par- 
donnée ton offence, garde toy de plusoffencer.» 
D'ung roy elle receut une courone d'or d'ung tel 
dicton engravée : « Ta dignité de moy sort et 
émane du vaillant champion. » Elle eut ung bel 
anneau portant en escript : « Je t'ay aymée , 
pource apprens à aymer. ;) Du sage médiateur 
elle obtint ung autre riche anneau escript en telle 
forme : « Qu'ay je fait , combien et pourquoy ? » 
Du filz du roy éUe eut semblablement ung an- 
neau» de tel enseignement : « Tu es noble, ne 
contempne ta noblesse. » De son frère germain 
ung autre qui disoit : « Viens à moy, ton frère 
suis, et pourtant ne crainctz point. » De son es- 
poux elle receut ung sienet d'or par lequel l'hé- 
ritage de son espoux luy estoit confermé, por- 
tant tel escript et sentence : « Tu es jà espouse, 
pourtant ne veuille plus errer. » Ceste belle pu- 
celle tout le temps de sa vie garda ces choses 
son^eusement et fut de tous aymée, puis enfin 
expira et rendit ses jours en bonne paix. 



4 Le Violier 

Moralisation sur rkistoirede PompU et de sa fille. 

Très chers seigneurs et dames , pour parler mora- 
lement et aomer ce livre de nouvel sens fructueux 
et spirituel , cest empereur est nôtre Dieu et père ce- 
leste, qui a appelle les siens par la mort de son pré- 
cieux enfant, et rachaptez des gouffres infernaux; 
c'est le roy des roys et le seigneur des seigneurs, 
dominans comme il est dit au XXX Ile de Deutero- 
nome : « Mais est ce pas celluy qui t'a possédé, qui t'a 
fait et créé? » La fille qui est unique, spirituellement 
est Tame raisonnable , qui est baillée pour garder a 
cinq chevaliers, ce sont les cinq cens ae nature, les 
quels sont armez par les vertuts que l'homme reçoit au 
baptesme. Les cinq cens sont députez pour garder 
l'ame contre le monde, la chair et le dyable. La 
lampe qui art est la voulenté à Dieu en toutes choses 
subjecte, qui tousjours doit ardre par fréquent désir en 
toutes bonnes opérations afïin qu'à péché ne consente. 
Le petit chien bien abbayant est la conscience, qui a 
debatre contre les péchez ; mais . l'ame qui désire 
veoir les pompes séculières , qui est douleur, sort dc;- 
hors , et toutesfois et quantes qu'elle fait contre les dî* 
vins commandemens , subitement est par le duc infernal 
rapteur et cruel volontairement reriyer, tellement que 
la lampe des bonnes opérations est estaincte, le 
chien de conscience tué , et lors l'ame servant le mau- 
vais esperit et la nuyt de péché. Par cela a esté chose 
nécessaire que le vaillant champion, qui est Jesuchrist , 
vray fils de Dieu, qui pour nous virillement a ba- 
taillé , soit descendu pour combattre lé dyable , telle- 
ment qu'il l'a vaincu , et enfin en paradis , qui est la 
maison du roy et empereur étemel, l'ame ramenée. Le 
sage médiateur est Jesucbrist f4it homme, comme dit 
l'apotre saint, a Vnus est mediatorDei ethominum homo 
Jésus christus. » Le fils du roy est Jesuchrist^ comme dit 
David : « Filius meus es tu ; ego hodie genui 2^. » Il est 



DES Histoires romaines. ) 

aostre frère, comme chante le XXXVI le de Genèse : 
Fraur noster est. Il est espoux de l'ame^ comme dit sus 
son second , Osée : « Sponsabo te micki in fidc v , je te 
espouseray ea la foy^ et de rechief : a Sponsus sangtiH 
num tu muhi cris. » Par luy nous sommes réconciliez 
au père céleste : c'est nostre paix qui a fait une chose 
seulle de diverses. De luy nous avons plusieurs dons : 
Premièrement, la lon^erobbe, c'est assavoir sa saincte 
peau , qui est polimitique , c'est à dire de diverses 
couleurs, car elle fut descrachée, blessée, sallie. iina- 
blement dilacerée. L'escripture qui dessus etoit aisoit: 
(c Je t'ay pardonné , car je t'ai rachaptée ; ne faits plus 
de mal : c'est la tunicque de Joseph, au sang des tes- 
tes taincte. Le bon Jésus nostre roy nous a la cou- 
ronne glorieuse donnée quant il a voulu voluntaire* 
ment estre couronné pour nous , et là nous trouvons 
en escript que la dignité de l'ame procède de luy. 
De ceste couronne parle sainct Jehan, quant il dit : 
a Exivit Jésus portans coronam spineam. » Jésus aussi 
est nostre champion, qui nous a donné une bel anneau, 
c'est le pertuys de sa main dextre sur le quel pouvons 
lire: Jet'ay aymée tendrement ; apprens à ayroer. Il 
est dit en l'Apocalipse , premier chap. « Dilexit nos et 
lavit nos a peccaùs nostris in sangaine suo. b Jésus en 
tant que médiateur nous a donné ung autre bel an- 
neau , c'est le pertuys de la main senestre, sur le quel 
devons lyre : « Que t'ay-je fait ? combien et pourquoi ? 
que t'ai je fait ? xoioj mesme me suis adnichille, prenant 
la forme d'ung serviteur, combien que je suis Dieu et 
homme, pour te rachapter, toy, ame perdue. » De ces 
trois choses, dit Zacharte, XXIIIIe chapitre : « Qns 
sunt ista plaga in medio manunm tuamm f » Quelles 
sont ces playes au meillieu de tes mains ? Et Jésus res- 
pond : ce Ce sont les playes les Quelles j'ayprinses es 
maisons de ceulx oui m'ont ayme. » Jesuchrist en tant 
<jue nostre frère, fils de Dieu étemel , nous a donné le 
tiers anneau , c'est à exposer le pertuys du pied dex- 
tre; la dessus est escript : a Tu es noble, ne mets en 



6 Le Violier 

oubli ta noblesse. » Semblablement, Jésus est nbstre 
frère germain, etquant à cela il nous a fait collation 
du quart anneau ; c est le pertuys du pied senestre, sur 
le quel est escript: « viens hardiment et point ne 
doubtes; ton frère suis. » Jesuchrist, quant à ce qu'il 
est espoux de nos âmes, nous a fait donnaison d'ung 
signet d'or par le quel Pheritage paternel et infiny est 
confermé. Ce signet d*or charitable nous signifie Tapé- 
rition et la playe de son précieux costé percé de la 
furieuse lance ; la dessus est insculpté et mis par es- 
cript de récent mémoire : « Tu es ja espousée , voyre 
par miséricorde ; ne vueilles donc plus pécher. » Donc- 
ques. seigneurs et dames du sang baptismal régénérez, 
estuaions si bien à ces dons précieux conserver que 
nous puissions dire : « Seigneurs, tu nous as donné 
cinq taiens, et en ce faisant pourrons sans doubte par- 
venir au giron de l'héritage céleste, le quel nous oc- 
troyé le Père, le Fils et le benoist Saint Esprit. Amen. 



Dt miséricorde , sus l'hystoire de Titus, 
Chapitre II *. 

itus, filz de Vaspasien empereur, régna, 
qui establist pour loy, sur peine de 
mourir, que les enfans alimentassent 
et nourrissent leurs pères en vieillesse. 
Le cas advint que deux frères estoient d'un^ seul 
père, desquelz l'ung avoitung filz, qui vit son 
oncle souffreteux et indigent, pourquoy tout in- 
continent le secourut et nourist, selon l'inten- 
tion de la loy et contre la voulenté de^son père, 
parquoy son père Pexpulsa de sa compaignie ; 
toutefois point ne laissa à secourir aux affaires 

I. Chap. 2 de redit, de Keller. Swan, t. 2, p. 9. 




-* . A 



DES Histoires romaines. 7 

de son oncle, luy administrant tout ce qu'il luy 
estoit convenable. Après ces choses consumées, 
son oncle fut £ait riche grandement et son père fut 
povre. L'enfant, cecy vopnt, secourut à son père 
contre Je vouloyr de son oncle, oui luy avoit 
deffendu , et pour la cause fut de la société de 
son oncle totalement expulsé , chassé et banni, 
lequel luy dist : « Mon cher nepveu , te sou- 
viengne que j'ay esté povre par aucun temps, et 
contre la voulenté de ton père, mon frère, tu 
m'as tous mes affaires ministrez, et pour la cause 
je t'ay fait et ordonné mon héritier, comme si 
tu estoys mon propre filz naturel; parquoy, selon 
le vouloyr des loyx , tu doys estre de mes biens 
frustré , car l'enfant ingrat ne parvient point à 
llïéritàge ; mais le filz adoptif , comme toy, qui 
as ton père nourry contre mon commandement, 
parc|uoy point n'obtiendras ne posséderas mon 
héritage. » Lors le nepveu respondit à l'oncle : 
<c Mon oncle, dist il, aucun ne doyt estre pugny 

Eource que la loy contrainct et ordonne ; mais 
i lo^ naturelle non seulement, mais aussi la loy 
escnpte commande les enfans alimenter leurs 
pères quant ilz ont nécessité^ mesmement les 
nonorer; parquoy, cela bien excogité et pensé, 
selon le droit, point ne doist estre chassé au droit 
heritaige. » 

L'exposition sur Vkjstoire précédente et ordonnance 

de Titus. 

Ces deux frères sont Dieu et le monde ^ c'est à 
noter la seconde personne de la Trinité et ce 
siècle présent, lesquelz sont tous deux d'ung père 
céleste procédez : le filz de Dieu par étemelle gène- 



8 Le Violier 

ration et le monde par création. Entre ces deux, dès 
le commencement , est discorde semée, tellement aue 
qui est âmy de Tung est ennemy de l'autre, selon 
sainct Jacques, disant en son quart: « Quicumqae vo- 
lutrit cssc amieus hujus seculi, inimicusconstitueturDei. » 
Un chascnn chrestien est le^filz de Jesuschrist, car il 
luy adhère par foy catholicque. Donc nous ne devons 

f>as nourrir le monde par orgueil , par avarice , par 
uxure , par déception et autres péchez, si nous vou- 
lons estre filz de Dieu. Et si nous faisons le contraire, 
nous sommes de Dieu et de la société de Jesuschrist 
expulsez quant à Theritage céleste ; si nous voulons 
nourrir Jesuschrist par les œuvres de charité, bonté 
et pitié, le monde nous aura en haine. Toutesfois 
mieux vault aquerir du peuple U haine que le royaulme 
céleste perdre. 



De juste jugement su$ U péché d'adultïre. 
Chapitre IIP. 

ucun empereur régna à Rome qui con- 
stitua par ioy si aucune femme estoyt 
trouvée par les sentes de péché en 
adultère, qu'elle devoit estre préci- 
pitée du hault d'une montaigne contre terre. Le 
cas advint qu'aucune fut en adultère trouvée, par 

3uoy elle nit mise sur la montaigne; mais, en 
escendent, si doulcement couUa qu'elle ne se 
fist oncques mal ne ne fut blessée. Cela congneu', 

I. Chap. î de Pédit. de Keller. Swan, t. i, p. 12. — Cette 
histoire est une de celles qui n'ont pas trouvé place dans les 
aqciennes rédactions angloîses, mais qui figurent dans le 
texte que Madden appelle anglo- latin, et que donne un 
manuscrit du Musée britannique. Elle y forme le chap. 86. 




#^" 



DES Histoires ROMAINES. 9 

elle fut en jugement rame^née , là où le juge, san^ 
hiy faire miséricorde, de rechief luy assigna 
morteJJe sentence, la commandant encore lais- 
ser trebuscher du sommet de la montaigne. La 
povre femme commença à parler et deist au juge : 
i< Monseigneur le moaereur^ toute chose poli*, 
tîcque, vous faictes contre la conception de la 
I07, car la loy veult que on ne soit pugn/ que 
une fois pour ung péché, et si j'ay été trebus- 
chée , selon la loj et en ensuy vant vostre sen* 
tence , du haut de la montagne jusaues en bas , 
et Dieu n'ait pas permys par son aivin nairacle 
me toUir la vie ; saulves les honneurs des assis* 
tans , il me semble que je dois être sauvée , veu 
que je n'avoys que une fois adultéré , et Dieu 
n'a pas voulu souffrir ma pugnition en monstrant 
son miracle. » Le juge, ce voyant, fut cons- 
tant et lui dit : « M'amye , tu as prudentement 
respondu, va en paix.» Et en tel moyen fut 
sans martyre sauvée. 

Moraiisation sar Vhystoin de adalthrc. 

Très chers enfans, cest empereur est nostre Dieu, qii 
a faicte telle loy que si aucune créature laissant son 
vray espoux Jésus par foy, et adultère par pollution 
de son ame , mesmement avec le dyable par pechi 
niortel, doit estre getté de la haulte montaigne dû 
ciel comme fut le premier homme Adam, père de 
toute gent ; mais Dieu le père, par la passion de son 
chier enfant , nous a sauves , car dès quant Phorome 
pèche, .Dieu ^ par sa bonté , douleur et mansuétude. 
Ae nous pu^nit, ains, par son infinie grâce, nous attend 
i conversion et pénitence, si que ne tombons en 
enfer. 




10 Le ViOLlER 



De la justice et ordonnance de César. 
Chapitre IV». 

esar regn/à Rommè , le quel ordonna 
en son temps que si aucun ravîssoit 
et prenoit femme par force , qu'il fust 
en la juridiction des femmes soubrays , 
pour scavoir s'il mourroit ou se il la prendroit 
en mariage sans douaire. Le cas advint que au- 
cun , de nuyt, ravit deux femmes ensemblemem, 
desquelles l'une demanda la mort du rapteur et 
Paùtre sa délivrance par mariage. Le ravisseur 
fut prins et mené devant le juge , affin qu'il res- 
pondist aux deux femmes. La première fît sa re- 
ôueste que il mourust selon la loy , et l'autre 
aist cju'elle le vouloit à mary. Et elle dtst à la 
première femme : « Vray est que la loy dist que 
tu doys obtenir ta pétition , et en semblable ma- 
nière celle mesme loy pour mon fait le déclare; 
mais pource que ma pétition est maindre , tou- 
tesfois plus caritative , bien m'est advis quç le 
juge pour moy jugera. » Chascune d'icelles se 
lamentoit fort et demandoit, par continue pos- 
tulation , le bénéfice de la loy. Enfin le juge 
leur concéda que la seconde femme eust l'homme 
ravisseur par mariage , et ainsi fut fait. 

Moraiisation sur le propos, 

C est empereur est nostre Seigneur Jesuschrist. Le 
ravisseur est chascun pécheur qui ravist et vielle 

I Chap. 4 de Tédit. de Keller. Swan, t. 2, p. 14. 



- ± 



DES Histoires romaines. ii 

deux femmes, c'est assavoir justice pareillement mise- 
ncorde, que toutes deux sont nllesde Uieu. Le ravisseur 
est devant le divin tribunal convoqué quant l'ame 
par mort est du corps séparée. La première, qui est 
justice, contre le transgresseur instamment allègue (joe 
il doit mourir de mort éternelle selon la loy de jus- 
tice. Mais Tautre, qui est miséricorde divine , tout a 
Topposite dict que par le sacrement de pénitence doit 
le pécheur avoir pardon , et estre joinct à elle , telle- 
ment que par cela est le pécheur à la grâce de Dieu 
assemblé. 



De vraye fidélité. — Chapitre V». 

ucun empereur régna, en Terapire du- 
quel estoit ung marchant qui avoit ung 
jeune enfant , lequel il envoya sur mer 
en marchandise, qui par les piratres 
et larrons de mer fut détenu pnsonnier, lequel 
rescripvit à son père pour sa rédemption. Le 
père ne le voulut oncques rachepter, tellement 
que le povre captif par long temps estoit tout 
aebile , macéré et gasté. Celluy qui le tenoit es 
liens en chartre de prison avoit une moult belle 
fille, qui estoit à tous gracieuse pour sa beaulté, 
et estoit leans en sa maison délicatement nourrie 
jusques qu'elle eust vingt ans consummez. Geste 
fille souvent alloit visiter celluy prisonnier et le 

I. Chap. 5 de Pédit. dcKeller. Swan, 1. 1, p. 1 6.— Cette 
historiette se trouve dans la rédaction angloise des Gestes 
(Madden, chap. 67, p. 246). Elle forme le 34e ch. de l'é- 
dition de Wmkyn de Worde. L'empereur y porte le nom 
d'Antonin ; la délivrance du jeune homme rappelle un tncî- 
dent de la 236e des Mille et une Huits, 




12 Le Violier 

consoloît; toutesfois tant estoit désolé gu'il ne 
pouvoit aucune consolation recevoir, ams get- 
toit et faisoit de son affligé courage gros , mer- 
veilleux et continuels soupirs. Ung jour advint 
que la pucelle parloit à lui , et il luy respondit : 
« Ma chière dame , pleust à Dieu que vostre 
voulenté fust de me délivrer hors de ceste pri- 
son. » La dicte pucelle luy respondit : « Com- 
ment pourroit cecy estre, veu que ton propre père 
qui t'a engendré ne le veult faire ? Moi qui suis 

pen- 
i*en 

-^-. ,car 

ta rédemption il perdroit du tout en tout ; tou- 
tesfois, concède moy une chose que je te veulx 
requérir, et je te defivreray. » Lors le prisônm'er 
luy dist : « O bonne pucelle ! demande ce qu'il te 
plaira, et, s'il est possible, je te Taccorderay.» La 
pucejle dist alors : « Je ne quiers autre chose pour 
ta délivrance fors que tu me veuilles prendre à 
femme et espouse ^uand temps opportun sera. )> La 
quelle chose le prisonnier luy promist. Cela fait, 
tout incontinent la fille le délia et en son pays 
avec luy s'en alla. Quand le'prisonnier fiit devant 
son père , il luy dist : « Mais dy moy qu'est ceste 
pucelle qui avec toy est venue ? » Et il respondit : 
« Mon père , dit-il , elle est fille de roy, et Tay 
en mariage prinse. » Lors le père dit au fils : « Je 
veulx que, sur peine de perdition d'héritage, 
que la laisses. » mon pèrç ! dist l'enfant , que 
dictes-vous ? Plus suis tenu à elle que à vous , 
car j'ay esté en prison et pas ne m'avez délivré, 
et ceste fille l'a fait, non pourtant que je vous 
«scriptz de mon estât. Celle non seulemeiit m'a 



DES Histoires romaines. i} 

délivré de chartre , mais plus fort de captivité 
et de mort, parquoy c'est la raison qu'en mariage 
je la doyve prendre. » Lors le père dist : « Mon 
filz, je te dis que tu ne te doys en elle fier, et par 
conséquent en mariage la prendre, car elle a 
deceu son père « quant elle t'a délivré sans son 
congé , si qu'il a perdu ta rançon , qui montoit 
grant argent ; l'autre raison est oue , nonobstant 
qu'elle t'aye délivré, si ne la aoys tu prendre 
en mariage , car cela elle a fait pour sa lubricité 
et pour sa luxure; pour vray a esté cause de ta 
deuvrance , pas' ne semble juste chose qu'elle 
doyve estre ta femme. » La pucelle , cela oyant , 
respondit au père : « Quant à ce que tu me dis 
que j'ay mon père deceu , il n'est pas vray : cel- 
luy est deceu qui en aucun bien se laisse dimi- 
nuer ; mais mon père tant et tant est riche qu'iln'a 
besoing d'aucun ayde mortel ; pourquoy, quand 
j'ay cela advisé, cest enfant ay voulu délivrer, es- 
pérant que mon père, par sa délivrance, n'eust 
de guières son bien augmenté, et toutesfois, pour 
baîfier sa rançon, tu eusses esté plus povre , par- 
quoy en ce fait Tay saulvé , et à mon père point 
n'ay injure commise. Quant à l'autre raison que 
tu ais que je l'ay faict par luxure, je respondz que 
cela ne se peult ainsi faire, car lubricité est pour 
beaulté ou pour richesses, ou pour honneurs ou 
pour force , cela est vrai ; et toutes fois ton fils 
n'a l'une de ces choses , car sa beaulté est par 
la prison desformée ; riche n'a pas esté, veu qu'il 

I. L'idée exprimée ici , puisqu'elle a trompé son père elle 
peut bien te tromper aussi, se trouve expressément dans 
VOthello de Shakespeare (acte i, se. 3) : « She hasdeceivcd 
hcr father and may thee. » 



14 Le ViOLiER 

n'avoit un seul denier pour se rachepter; pas 
n'a esté fort, car sa force, par Taffliction des 
lyens, a esté annihilée: donc, seulle pitié m'a 
à cecy esmeue. » Cela entendu, le père derechef 
ne povoit son filz arguer ; pourquoy en grande 
solemnitë furent faictes les nopces , et puis fina- 
blement mourut et perdit la lumière de ce monde. 

L'exposition moralU sus l'hystoire précédente, 

Cest enfant prins par les larrons de mer estoittout le 
^nre d'humaine nature, détenu par ie péché des 
premiers parens, et mis fermé et relié es prisons de la 
puissance du dyable. Le père qui point ne le voulut 
ajrder est ce présent monde, qui cela n'avoit en puissance 
m en volunte.La fille qui en prison le visita est la divinité 
à Pâme conjointe, qui des humains eut compassion, et 
descendit es bas enfers et les délivra de la diabolique 
puissance , pour la divinité des cieulx , descendit nous 
visitant endoulceur et pitié quant il print notre chair 
et substance , ne requérant autre chose fors qu'el fust 
à l'homme conjoincte par foy et mariage spirituel , 
selon Osée , qui dit en son second : a Sesponsatio u 
michi in fide. » Toutes fois nostre père cnarnel , le 
monde, toujours contre tous murmure, car il est ira- 
possible servir Dieu et au monde ; mais il vault mieulx 
contempner le monde que la société de Dieu perdre , 
comme dit sainct Mathieu : « Qui délaissera son 
père , mère , frère , sa femme, ses cEâmps et héritages 
pour Tamour de moy, la vie qui est éternelle possé- 
dera, la quelle nous veuille concéder Jesuschrist filz de 
Dieu le vivant, qui^avecques le Père tout puissant et 
le Sainct Esperit tout clément vit et règne lassus es 
siècles des siècles pardurablement. 



DES Histoires romaines. i) 




De la prosécution de raison, — CHAPITRE VI». 

ng empereur estoit puissant, mais cruel 
et tyrant , le quel espou^a la fille d'ung 
roy moult fort de beauté informée. 
Lors, après les espousailles, eulx*deux 
firent paction que si aucun d'eulx mouroit, Pau- 
tre survivant se tueroit luy mesmes. Advint ung 
jour que cest empereur alla en loing!kaines par- 
ties, et voulant esprouver son espoub'e, vers elle 
transmist aucun messagier luy disant que son 
mary estoit mort. L'eroperière luy oyant, pour 
craincte de ne violer ce qu'elle avoit promis à 
son dit nlary, d'une haulte montaigne se trebus- 
cha pour mourir; toutesfois elle ne mourut pas, 
ains fut par médecins secourue. Ôerechief se 
vouloit trebuscher. Ce voyant, son père luy 
conunanda que à son mary n'obeyst; mais elle 

I. Chap. 6 de Pédit. de Kellcf. Swan, t. i, p. 21. —Ce 
récit forme le chap. 89 du texte anglo-latin dont nous avons 
déjà parié à Toccasion du chap. x ; mais nous ne le rencon- 
trons dans aucune des autres rédactions angloises. On y voit 
une allusion à l'usage répandu dans Tlnde et qui prescrivoit 
à une femme de se brûler avec le cadavre de son mari. Cet 
usage remonte à une très haute antiquité, quoiqu'il ne soit 
point prescrit par le plus ancien code des Hindous, par les lois 
de Manou. V. Diodore de Sicile, I. XIX, 33 ; Solin, chap. 
J7; Bohlen, Das Mît Indien (Kœnigsberg, i8}6, 2 vol.), t. 
I, p. 293 ; Colebrooke, Asiatic Researches y t. 4, p. 209- 
219. Il seroit possible que ce ne fût pas sur les bords du 
Gange, mais chez les peuples du nord de l'Europe, que le ré- 
dacteur des Gestes eût été prendre une idée semblable; chez 
les Hérules , chez les anciens Polonois et chez les Danois, le 
suicide étoit un devoir pour les veuves. V. l'Histoire de la 
poésie scandinaYCj par M. Ed. du Méril, p. 116. 



i6 Le Violier 

ne vouloyt à ce consentir ; parquoy le père dist : 
« Puisque à mes commandemens ne veulx obtem- 
pérer, sépare toy de ma royalle compagnie. » 
Lors dist la dame.: «Et, mon seigneur, pas n'est 
raison, et je te le prouve. Quant aucun est ab- 
strainct de jurement, il est tenu de venir à la 
consummatîon. Donc, si je veulx mon jurement 
accomplir, pourtant point ne dois estre de ta 
compaignie séparée. Pour le surplus, aucun ne 
doist estre pugny pour chose qui est comman- 
dable ; mais comme ainsi soit que Phomme Soif 
et la femme seuUement une mesme chose, bien 
est commandable que la femme, pour son es- 
poux, cominandablement meure. Pour mieulx 
dilater mon propos et renforcier, en Judée telle 
loy estoit par aucun temps, que la femme se 
devoit brusjer après la mort de son mary, en 
signe d'amour et de douleur, ou elle toute vive 
se devoit, avec le sien espoux, en sépulture 
mettre. Pourtant, point ne delinque-, mon père, 
si pour l'amour de mon espoux veulx, de ma 
propre main, tirer mon esperit démon corps. » 
Le roy, voyant la constance de sa fille , luy dist : 
« Quant à l'obligation de ton jurement, cela ne 
veulx, car il prétend à mauvaise fin , c'est assa- 
voir à la mort. Tout jurement doit estre raison- 
nable. Pour la cause , le tien est de nulle valeur. 
Quant à l'autre raison, que tu dis qu'il est chose 
commandable que la lemme meure pour son 
espoux , cela n'est pas bon : car jaçoit que les 
deux ne soient qu'ung en un corps par affection 
chamelle, toutesfois en l'âme sont deux qui 
viallement diffèrent, et pour mes raisons, tes 
allégations frivolles et de nul effect. La femme,. 



DES Histoires romaines. 17 

ce cohââeranty ne sçavoît en oultre que alléguer, 
aîns à son père consentit, et de rechief ne se vou- 
lut trebuscner ne tuer pour son maiy. 

L'exposition moralU sus rhjstoire devant allegaà. 

Ce roy empereur est le dyable , la pucelle fille de 
roy est Tame touit gracieuse , qui est â la similitude 
de Dieu créée , laquelle si est par péché espouse do 
dyable. Quant ilz sont assemblez, ilz font tel appoin- 
tement que Pung pour l'autre prengne mort. Lors le 
dyable s en ya loing là bas en enfer, et veult que son 
espouse spirituelle par peohé se trebusche du ciel en 
enfer, qui est la haulte montaigne comme il eitoit fait 
devant Tincarnation. Mais Jesuschrist par sa passion 
de cecy fut la guerison. Toutesfois encor Pâme s esforce 
de se trebuscher toutesfois et quantes qu'elle fait contre 
le divin commandement. Mais Dieu son père ne vetfH 
qu'elle se perde, mais par contriction et confession se. 
convertisse, la tenant avec luy lassus en gloire. 



De Vtnv'u des maayais contre les bons. 
Chapitre VII» 

iocletian régna jadis, en l'empire du 
quel estoit aucun excellent chevalier, 
le quel avoit deux enfans, lesquelz il 
aymoit singulièrement. Le jeune, con- 

I. Chap. 7 de Pédit. de Keller. Swan, t. i, p. 25. — Ce 
récit rappelle la parabole de Penfant prodigue (Evangile se- 
lon saint Luc, chap. 1 ; il ne se trouve dans aucune des * 
anciennes rédactions aogloises , mais il fait partie de l'édi- 
tion de Winkyn de Worde (chap. 37, reproduit par Mad- , 
den, 502). I 
Violier. 2 




i8 Le Violier 

tre le désir de son père y print une paillarde fol- 
lement à femme, (^ant le père cela congneut, 
grandement en fut dolpreux, et chassa son filz 
de sa société et famille. Cestuy expulsé fut en 
grant misère; toutesfois, de sa femme paillarde 
conceut et eut ung bel enfant, et si parvint en 
grande povreté. Le povre , considérant sa néces- 
sité , manda à son père qu'il luy pleust le con- 
soler et ayder à vivre. Le dit père, voyant de 
son filz la nécessité, fut frappé aux entrailles 
d'une saveur de miséricorde, tellement que son 
filz ainsi povre reconcilia à son amour. Puis, 
luy reconcilié, recommanda son enfant de $a 
femme paillarde conceu à son père , si que le 
père le fist traicter comme son propre enfant, 
pourquoy le plus ancien fiit tristement dolent et 
marry, et luy indigné dist au père : « Mon père, 
tu es fol; et cela te prou veray par raison. Celluy 
est fol qui prent à héritiers et nourrist ung sien 
enfant qui luy a fait injure ; mais mon frère , qui 
a ung enfant engendré d'une paillarde public- 
quement, a fait trop grande portion d'injure 
quant, contre ton commandement, a espousé 
une paillarde publiaue; pourquoy il semble que 
tues grandement fol,ve^ que tu nourris son en- 
fant et luy as ta paix donnée. » Le père respondit : 
« Mon enfant, ton frère germain est à moy re- 
concilié par grande contriction, etpour les lon- 
gues prières des autres, .et pour la cause rai- 
son me contraîhçt aymer son çhfant plus que 
toy. Par ceste raison tu m'as plus que lui offencé, 
et si tu ne m'as pas à toy reconcilié , car point 
n'as recogneû ta coulpe par ton orgueil et su- 
perbité ; et tu es jà ingrat à ton frère , le. désirant 



DES Histoires romaines. 19 

de mon paternel soulas et amour du tout débou- 
ter, ce que deusses pour vray empescher. Tu te 
deusses e$jouyr pour sa reconcilation, et tu sè- 
mes en ton cueur maling toute poison d'ingrati- 
tude ; pourquoy considère cjue point ne viendras 
à la succession de mon héritage : car ce que tu 
devoirs posséder occupera ton frère. » Et ainsi 
fut fait. . 

Moralisaùon sus le propos. 

Par cestuy sage père, nous enteadons Dieu le père, 
etpar les deux frères aogelique oatvre et humaine^ 
llivinaine jadis à la paillarde conjoincte, c'est assavoir 
à iniquité, quant de la pomoie prohibée contre le divio 
commandement et décret eousta, pourauoy elle fiit de 
la céleste maison expulsée. L'entant oe la paillarde 
spirituellement est tout le genre des humains, qui par 
le premier péché pery estoit : cest enfant ftit fait ma- 
ladfe , car après son péché il tut mis en ceste vallée de 
larmes et douleurs, comme dit ce tiers chapitre de 
Genèse parlant : a In sudore mkus tui vesccris paut 
tuo. 9 Semblablement, par les suffrages des saincts et 
oraisons au ciel respendues pour Thumain genre 
comme dit le Psalmiste : « Desiierium eonim est oratio 
eorum » , leur désir est leur oraison. Mais Tautre 
frère, qui est le diable, nous impure murmurant con- 
tre notre reconciliation par son ingratitude, voulant 
alléguer (]ue_, pour notre transgression, point ne de- 
vons venir â l'héritage des cieulx ; mais son allégation 
ne nous nuyra si nous vivons sainctemenf, mais au- 
rons le lieu et héritage qu'il a perdu iassus es cieulx. 



10 Le ViOLiER 




De faine gloire. — Chapitre VIII ». 

;eon régna, en la fleur de son temps, 
qui grandement se delectoit à veoir et 
regarder belles femmes, parquoy il feist 
en ung temple faire trois statues et 
ymages stables , et si commanda à tous de son 
empire que ils les adorassent. Le premier ymage 
tenoit la main au peuple directement estendue, 
portant un anneau d'or en l'un g des doigtz, qui 
avoit ung tel escripteau et superscription : « Je 
suis au doiçt noble. » Le second ymage despainct 
avoit la barbe d'or et estoit en son fronc escript : 
<c Je suis barbu, et pourtant, si aucun est chaulve, 
viençne vers moy et il prendra de mon poil. » 
Le tiers ymage portoit ung manteau d'or pré- 
cieux et nche par excellence de pris, et une belle 
robbe de pouipre vermeil , et sus son estomach 
estoit escnpt en caractères d'or : <c Je suis qui ne 
doubte personne. » Ces trois ymages par dedans 

I. Chap. 8 de Tédit. de Relier. Swan , t. i, p. 28. — Ce 
récit rappelle quelques traits relatifs au célèbre tyran de Sy- 
racuse, Denys. Voir Valère-Maxime, 1. i , chap. i ; EUcfl, 
Var, histor., 1. i , et Cicéron, De natura Deorum^ 1. h 
Il forme le chap. 68 (p. 249, édit. de Madden) de la rédac- 
tion angloise des CestOy et ae partie, chap. 26, p. 361; 
Tempereur y porte le nom de Donat. V. aussi le chap. ^8 
de Winkyn de Worde. Bromyard , dans sa Summa preàicaii' 
tium , au mot Rapina, raconte le même trait, en disant ex- 
pressément où il Ta pris : Sicut in antiquis continetur Gestis* 
Gower, dans sa Confessio amantis, 1. $ (f. 122, édit. iSSAh 
le rapporte également, avec quelques changements, et Swan 
a transcrit dans une de ses notes (t. i, p. 283-294) les vers 
de ce vieux poète. 



DES Histoires romaines. 21 

estoient de pierre. Quand les statues furent par- 
faictes selon la voulenté de l'empereur, il deaeta 
par loy que quiconques osteroit aux ymages l'an- 
nel, Je mantel ou la barbe» il le feroit mourir de 
cruelle mort. Il advint qu'aucun tyrant par au- 
cun temps entra en ce temple dedié, et voyant 
le premier jmage, tout incontinent son anneau 
ravist. Ainsi feit aux autres deux : il emporta la 
barbe d'or de la seconde , puis de la tierce le 
manteau , et incontinent saillit hors du temple. 
Dès aussitost que le peuple cela congneut, il le 
dénonça à l'Empereur. Quant l'empereur sceut 
le cas des ymages , il fut grandement courroucé 
et marry ; si feit incontinent appeler et venir le ty- 
rant devant luy et l'interrogua de son larrean 
fait contre son commandement. Le tyrant res- 
pondit : « Sire, vous plaise que je vous responde 
s'il est licite. — Respondez, dit l'empereur, je 
le permetz. » Lors dit le tyrant : « Quant je suis 
au temple sainct entré, j'ay apperceuTa première 
ymage qui me tendoit la main et me montroit 
son anneau comme s'elle vouloit dire que je le 
prinsse. Toutefois point ne l'ay voulu prendre 
)usques à ce que j'ay apperceu l'escripteau disant 
et proférant : « Je suis noble. » Et tors je prins 
l'annel de la main, préméditant que c'estoit sa 
propre voulenté, selon le signe que il faisoit et 
le dicton qu'il proferoit. Secondement, le second 
ymage je congneuz, et auant i'euz bien sa barbe 
d'or apperceue et regaraée , longtemps en moy 
pensay et dis : « Le père de cest ymage jamais 
n'eut si belle barbe ne si riche, bien le scay, car 
je l'ay congneu ; et que le filz soit plus ricne, plus 
puissant et plus hault en dignité que le père , 



22 Le Violier 

raison pas ne le consent, parqaoy il est bon et 
expédient luy oister ceste barl^. Toutesfois cela 
ne Youluz faire jusques à ce que je vis et apper- 
ceuz la superscription qui disoit : a Je porte 
barbe. Pourtant qui n'en aura et sera sans 
^oil connne chaulve , si viengne vers moy et 
prengne et se pare de mon poil. » Et comme vous 
pouvez bien veoir et appercevoir, je suis chaulve. 
Parquoy, selon ses deux poîntz et raisons, j'ay la 
barbe prinse et ravie. Le premier point est affin 
que Pymage feust à son père semblable, si que il 
ne feust en orgueil de sa barbe dorée ' ; Paultre 
point si feust pour subvenir à ma teste , qui est 
chaulve. Tiercement , au tiers ymage suis aussi 
circonvenu, qui avoit le manteau d'or. Le man- 
teau ay prins et ravy pour la cause que je vous 
diray, car à moy mesmes regarcky que en y ver 
Por est froîct naturellement et l^ymage de çierre 
est aussi froide pareillement; et pourtant, sicest 
ymage lapidaire, plaine de froict, estoit de man- 
teàp d'or vestue, ce seroit adjouster frigidité sur 
frigidité , qui seroit à l'ymage chose griefve ; et 
qui plus est, si l'ymage portoit'en esté manteau, 
trop luy seroit chose pesante; toutesfois, pour ces 
choses encore ne luy eusse le manteau ravy ne 
osté si je n'eusse leu l'escripture dé son frone, qui 
proferoit : « Je suis qui ne crains personne. » 
Quand j'eus cela veu, je pensay que pour oster 

I . Notre auteur s*est évidemment inspiré d*un trait rap- 
porté par Valère- Maxime, écrivain qui Fui est très familier 



DES Histoires iiomaines. a^ 

Porgaeil de cest ymage bon «stoit de luy oster la « 
cause de qui l'orgueil hii causoit, et pourtant le 
manteau j'ay prins. » L'empereur luy respondit : 
« Vien ça : (a loy estoit elle pas ordonnée que au- 
cun ne àespouiilast les jmages ? si estoit, et estoit 
la dicte lov publiée sur peine de mort ; pourtant 
que tu as taict ce que pas ne te estoit décent, je 
te condampne que aujourd'huy soyes pendu et 
honteusement mis à mort. >t Et ainsi fut fait et 
acomply. 

L^exposition moralU sus Vhystoire devant dicte. 

Cest empereur est nostre sauveur Jesuschrist. Les 
trois images sont trois genres du monde présent, 
esquelz Dieu se délecte selon Pescript : a Dtlicia 
mue sunt esse cunifiliis hominum. v Si nous vivons jus- 
tement , pieu demeurera avec nous. Par le premier 
image qui a la main estendue devons les povres et 
simples entendre , qui ont la main ouverte pour donner 
dons et promesses aux juges , pourquoy il est dit que 
les dons aveuglent les juges. Si Ton demande au juge : 
Pourquoi as tu prins les pecunes ? il respondra : Puis-je 
pas bien avec bonne conscience prendre ce qu'on me 
oaille de bon cueurP'Par le second ymage nous en- 
tendons les riches du monde par la grâce de Dieu aux 
richesses exaltez, pourquoy dit le Psalmiste : « Desten- 
tore érigeas Dauperem. » Ceulx cy sont des envieulx 

3ui disent de rhomme riche : Cestuy cy a la barbe 
'or, c'est assavoir plusieurs richesses et plus que son 
père n'a. eu : il le fault opprimer per fas et per nefas. 
Ceulx cy oppriment le riche disant : Nous sommes 
chaulves, c est à dire privez de biens, pourquoy il est 
bon que cestuy rusticque bourgeoys et citoyen nous 
déporte de ses biens; aucunesfois on en estrancle 
pour en avoir. Cupidité est la racine de tous maulx. 
Par le tiers ymage vestu du manteau devoiis entendre 



24 ' * .'Le VlOiifiR ' 

les hommes eti dignité çon^kofit , eomf les prelatz 
d'église; les joges aussi de la terre, qui ont la gard^^<«|, 
de la loy à inférer les vertus et extirper par les vices :- 
ceulx qui ne sont humbles conspirent contre leurè 
prelatz , pour autant qu'ilz ne veulent souf^ir le joue 
de discipline , disant : Nous ne voulons pas ceulx cy 
régner dessus nous. Les imh ne voulurent obéir à 
Jesuschrist en ceste forme par leur orgueil. Telz con- 
spirateurs de malle mort mourront et leurs sembla- 
bles. Estudions doncques nostre vie corriger affin que 
puissons estre saulvez. 



De naturelle malice par mansuétude qui retourne 
à bénignité. -— CHAPITRE IX». 

lexandre régna, qui fut grandement 
sage, lequel print à femme la fille du 
roy de Sirie, qui luy engendra un très 
bel enfant. L'enfant creut, et comme 
en l'aage légitime fust parvenu , tousjours estoit 
mauvais envers son père, luy désobéissant en 
toutes choses et pourchassant sa mort. L'empe- 
reur de ce s'esmerveilloit, et vint à l'emperière, 
luy disant : « Ma très chière amie, je te prie qu'il 
te plaise me dire le secret de ton cueur et me 
faire l'ouverture de tes gestes passées. Dy moy 
si tu as été pollue d'aultre que de moy? » L'em- 
perière respondit : « Sire, pourquoy de ce me 
viens tu parler? » L'empereur respondit : « Je te 
demande pource que ton filz de jour en jour 
demande la persécution de mon corps et la mort 

t. Chap. 9 de l'édit. de Relier. Swan, 1. 1, p. 34 ; chap. 
4, p. 177 de redit, de Madden. L'empereur y porte le nom 
de César, ainsi qu'au chap. 30 de la 2e partie, p. 371, 




Qcs HiSTOiRti; iioiiia^BS. :>5 

aussi. S'il estait mon fiU^ il me semUè^qoe cela 
p^^ n'atempteroit. » L'emperière içspândit c 
«tl^u sçait et congnoit aue jamais â autre qil'^ 
toy-nè me soubmis, et cela prouveray par toute 
Yoye. Cestuy est ton vray enfant, mais la cause 
pour laquelfe persécuter te veult je ne puis sça- 
voir. » Comme le roy cecy entendist/doulce-> 
ment à son enfant parla et dist : a O mon bon 
enfant, je suis ton père, par moy tu es entré au 
monde présent et seras mon héritier, et toutes- 
fois tu me menasses de mort ; poùrquoy le fais tu ? 
Respons moy, délaisse toy ae ceste sorte d'ini- 
quité, et tout ce qui est à moy c'est à toy. Laisse 
moy vivre pacifiquement et ne me vueiiles point 
tuer. » L.e nlz, ne consentant au père, de jour en 
jour s'esforçoit et publiquement et privément de 
le tuer. Le père, cela voyant, un jour mena son 
iilz en un désert, l'espée toute nue, puis luy dist : 
« Mon filz, prens maintenant ce glaive mortel et 
me tue sans présence de cent, affin qu'il n'en 
soit aucun scandale. » L'enrant, ce voyant, fiit in- 
continent frappé au cœur de compassion, et, en 
gettant le cousteau , luy flexé contre terre, dist 
au père , luy postulant miséricorde : « O mon 
père! j'ay gneivement péché envers toy et fait 
offense grande ; je ne suis digne d'estre ton en- 
fant nommé ; je te prie, donne moy pardon, an- 
nunce moy, et de rechief seray ton enfant par 
dilection 'comme par génération, te servant en 
toutes choses selon ta voulenté. » Le père, 
voyant de son enfant la contriction, tomba sus 
son col , l'embrassa et luy dist : « Soyes désor- 
mais mon enfant cordial et fidèle, sans trompe- 
rie, déception et barat, je te seray père gracieux. » 



26 Le ViOLiER 

Et cela dit, le vestit le père de vestemens pré- 
cieux, fi$tgrans bancquetz,f estes et convis, et en 
son demaine l'entretint gracieusement. Cela fait, 
vesquit quelque peu de temps , et enfin donna 
son corps à la mort. 

L'exposition morde sur le propos. 

Cest empereur est nostre Seigneur Jesuchrist, filz 
de Dieu. L'enfant qui le poursuyt est le mauvais 
çhrestien, qui est le iilz de Dieu par la vertu de bap- 
tesme. La mère de l'enfant est reglise militante oui 
nous baille le baptesme. Cest enfant quiert et chercne 
la mort de son père, toutesfois et quantes qu'il fait 
contre ses commandemens. Le père Jésus mené son 



filz au désert de ce monde, voulant mourir pour luy, 
tellement au'il est mort, davantage plus que ne dit 
rhystoire de Alexandre. Dieu donne le cousteau au 



çhrestien pour le tuer : cest assayoir, son libéral arbi- 
tre de le laisser quanta son amour et sa grâce spiri- 
tuellement ou de le prendre ; maià il doit taire comme 
le filz d'Alexandre : getter le glaive d^niquité et malice 

3ui Jésus persécute , se reconcillier à Dieu son père ^ 
emander pardon, et avec luy par grâce se tenir ; et si 
ainsi le fait, çnfin se tiendra en Paradis avec toute la 
court céleste de ses anges. 



De la dispense de ramefidèlle. —Chapitre Xi. 

.a$pasien régna longtemps sans lignée ; 
finablement^ par l'oppinion et conseil 
des sages, pnnt à compaigne (juelque 
jeune pucelle de loingtaine région qui 

i. Chap. 10 de Pédit. de KeUcr. Swan, 1. 1, p. 41.— Cette 




DES Histoires romaines. 27 

moult estoit belle. Demeura longtemps en 
estrange pays avecques elle , tellement qu'il eut 
lignée d'elle. . Cela fait, l'empereur s'en voulut 
aller en son empire pour disposer de ses royalles 
négoces, mais sa femme ne le youloit consentir» 
ains disoit : « Si tu t'en vas, je me mettray à mon 
et contraindray mon ame se souiller de Ja lay* 
dure de mon meurtrier sang, lequel je tireray de 
mes veines et artères. » Quant l'empereur cecy 
congneut, fist faire deux beaubc anneaulx et y fît 
enchâsser deux pierres précieuses, que aucuns 
jugent que naturellement ou ma^cquement 
avoient efficace, vertu et puissance, Tune de 
mémoire tousjours avoir et l'autre d'oublyance. 
Les anneaux fermez et fais, ceHuy qui portoit 
nature d'oblivion laissa à l'emperière sa femme, 
l'autre de recordation porta avecques luy. Dès 
aussi tost que l'emperière print l'anneau, Tamour 
de son espoux mist en oubly. L'empereur, ce 
voyant, subitement en son empire se transporta, 
et plus avecques sa femme ne retourna, et ainsi 
en paix ses jours fina. 



histoire se retrouve . avec quelques changements , dans la 
rédaction angloise ces Gesta, chap. 41 , p. 179, édit. de 
Madden,et 2e partie, chap )i,p. 37 j. Elle est mentionnée 
2»ar Bercheure {Reinctor. Moral. ^ 1. 14, ch. 71), et elle est 
peut-être prise de VHistoria scholastica de Pierre Comestor 
(Exode , chap. 6) , d'après lequel Vincent de Beauvals l*a 
citée {Spéculum nistoriale, I. 2, chap. 2). Elle parolt avoir 
été une tradition rabbinique relative à Moïse, après son ma- 
riage avecla.élle.du roi d'Ethiopie. Qu^nt à la vertu mer- 
veilleuse prêtée à certaines pierres, c'étoit une idée très ré- 
pandue au Moyen Age, et Psellus {De lapidibus^ chap. 7) 
confirme ropimoo de Tanteur des Gesta, 



28 Le Violier 

Moralisation sur Vhjstoirc de Vaspasien, 

Par cest empereur devons entendre Tame, laquelle 
tendre convient à son propre pays, qui est le royaul- 
me des deux. La femme de l'empereur est nostre chair, 
qui Tame détient en moult de délectations, par lesouel- 
les elle ne peut passer pour aller en paradis, là où est 
la conversation des âmes , tout son soûlas et empire 
pardurable. Pourquoy ne permet la chair l'ame passer, 
pource que Tung contre Tautre convoite. Faisdoncques, 
toy, comme fist l'empereur, deux anneaulx , Tun d'obli- 
vion et l'autre de mémoire. Ces deux anneaulx sont : 
oraison et jeusne. L'oraison est l'anneau de mémoire 
(]ui fait en Dieu penser ; l'apostre dit : « Priez sans 
intermission. » Jeusne peult estre dit l'anneau d|obli- 
vion, car il retrait et fuyt la volupté de la chair, si qu'il 
n'empesche l'usage de raison et œuvre méritoire par 
lesquelz on tend à Dieu. Estudions donc ces anneaulx 
porter avec nous, si que nous puissions la vie des bien- 
neureux posséder. 



Du venin dépêché duquel cothidiennement sommes nourris. 

Chapitre XIi. 

lexandre de Macédoine régna grande- 
ment riche, qui avoit pour son maistre 
docteur le grant et introduyt Aristote , 
l'enseignant en toute doctrine. Cec^ 
oyant , la royne d'Acquillon fist sa fille noumr 

I . Chap. 1 1 de Tédit. de Keller. Swan , 1. 1, p. 44 ; Mad> 
den, 2e partie, chap. 22, p. ^48. — Warton observe que le 
trait dont il s'agit ici est emprunté au Secretum secretorum 
(Paris, 1529, f. ij, chap. 28, De puella nutrita veneno) : 
« C'est uo ouvrage remph de sottises, et que le Moyen Age 




DES Histoires romaines. 29 

de venin , depuis l'heure de sa nativité. Et comme 
elle fiist en i'aage légitime parvenue , tant estoit 
belle; que c'estoit merveilles; tant trescendoit en 
beaulté, que plusieurs en furent infectz et folz. 
La royne sa mère l'envoya au roy Alexandre 
pour en faire sa concubine. Dès quant il l'eut 
veue, soubdainement il fut prins et navré de son 
amour et vouloit dormir avec elle ; mais Aristote, 
ce cognoissant^ luy dist: « Nefaictes ces choses, 
empereur, car se vous le faictes, des aussi tost 
vous mourrez et expirerez vos jours , pour ce 
qu'elle a esté tout le temps de sa vie de poison 
alimentée. Je le veulx prouver, dit Anstote: 
cj près est aucun malfaicteur qui doit mou- 
nr, selon la loy, pour offence par luy commise ; 
ordonnez qu^'û dorme, s'il vous plaist, avec elle, 
pour voir s'il est vray que elle soit empoisonnée. » 
Cela fut fait. Le malfaicteur baisa la fille devant 

* 

attribua sans scrupule à Aristote. » Des écrivains anciens, 
parmi lesquels il suffit de citer Pline (Hist. nat., I. 25, ^) 
et Aultt-Gelle (1. 17, 16), rapportent au sujet de Mithn- 
date nne anecdote semblable. Le voyageur MandeviUe parle 
de peuples qui se nourrissent exclusivement de substances 
vénéneuses. Les Gesta font à plusieurs reprises (chap. 31) 
des emprunts à Thistoire fabuleuse d'Alexandre le Grand , 
si répandue au Moyen Age. Nous nous écarterions complè- 
tement de notre sujet en abordant les questions relatives à 
ces traditions bien curieuses ; nous renvenons , entre autres 
travaux qui discutent amplement cette matière , à un mé- 
moire de M. Berger de Xivrey sur le pseudo-Callisthèrie (No- 
tices et extraits des manuscrits de la Bibliothèque du roi^ 1. 1 ^, 
2€ partie, p. 162-306), et aux recherches de M. Guillaume 
Favre svaVHistoire fabuleuse d'Alexandre jinséréts en partie 
dans la Bibliothèque universelle de Genève (1818), et repro- 
duites avec des développements considérables dans ses Mi- 
langes d'histoire littéraire , Genève , i8$6 , in-8, t. 2 , p. 
1-184. 



)o Le ViOLiER 

tous et incontinent cheut mort et opprimé. Cela 
veu, Alexandre collauda plus c|ue devant son 
maistre, qui de mort l'avoit délivré, et renvoya 
à la mère la fille. 

L'exposition morallc sas Vkysioin de Alexandre. 

Cestuy Alexandre paissant peult astre dit chascun 
chrestien bon , fort et puissant par les vertus qu'il 
a au baptesme prinses. La reine d'Acquilion est habon- 
dance ae biens, qui quîert à tuer Phomme spirituelle- 
ment aucunesfois, et autresfois corporellement. La pu- 
celle qui est empoisonnée peult estre luxure, nourrie 
de viandes délicates, ou gloutonnie, qui sont les venins 
de Tame. Le ^rant Anstote constant est raison ou 
conscience , qui tousjours contredit ou murmure contre 
les choses qui sont à l'ame nuy santés. Le malfaicteur 
est l'homme pervers, à Dieu inobédient , qui plus suyt 
les délices de la chair que les divins commandemens. 
Tel dort en péché nuyt et jour, baisant et attouchant 
sa gloutonnie, pareillement sa luxure, par lesquelz bai- 
semens et attouchemens soubdainement est mis à mort ; 
parquoy dit le sage : « Qui tangit picem inquinahitwr 
ahea, » Donc donnons nous bien garde de tel cas, si 
nous voulons aller en paradis. 



De mauvais exemple. — Chapitre XII». 

'empereur Otto régna, en l'empire du 
quel estoit un prestre fort luxurieux, 
parç^uoy plusieurs en estoient fort scan- 
dalisez, mesmement ses subjectz, tel- 
lement que aucun de ses paroissiens ne vouloit 

I. Chap. 12 de redit, de Keller. Swan, t. i, p. 47. 




DES Histoires romaines. ^i 

aller à la célébration de sa messe. Le cas ad- 
vînt que aucun jour de feste cheminoit le dict 
paroissien parmy un champ, et tant eut ^nd 
soif que c'estoit merveille, tellement que il luj 
estoit advis que il mourroit s'il ne beuvoit. Il 
vint à Ung ruisseau de clère fontaine, là où il 
beut ; mais tant plus il beuvoit , tant plus grant 
soif il avoit, et s'enesmeTveilloit, disant : « Dea, 
qu'est cecy ? disoit il ; il me convient quérir la foiv- 
taine de ce missel affin que j'en bo)rve. * Comme 
il cheminoit pour trouver la fontaine, d'adven- 
ture va rencontrer ung homme fort ancien et 
beau qui luy dist : «Où vas tu, mon amy?>> 
<c Je voys , disl il , pour trouver la fontaine, je 
suis si pressé de soif que je deffaulx quasi en la 
voye. J'ay trouvé un missel d'eau, mais tant 
plus en ay beu, de tant plus ayeu soif» Pourtant 
il me faut troXiver la source pour veoir si je me 
pourray rassasier.» Le dit vieillart luydist : « Mon 
amy, ici est la fontaine de ce missel et la vraye 
source ; mais dy moy pourquoy c'est que tu 
n'es aujourd'huy entré en Pegiise pour ouyr 
messe comme les autres. « Certes, monseigneur, 
dist il, nostre curé est tant exécrable et de mau- 
vaise conversation et de vie lubrique ^qu'il m'est 
advis que ses messes ne sont à Dieu plaisantes.» 
Adoncque dist le vieillart : « Soit ainsi que tu 
dis, regarde la fontaine de laquelle tant grande 
doulceur et. suavité d'eau procède du myssel de 
laquelle tu as beu. » Lors le paroissien regarda 
et veit que la source de. l'eau procédoît de la 
gueulle a'ung chien tout puant et pourry, par- 
quoy il fut estoimé et (^uasi j>ar manière de dire 
mouroit de soif et n'osoit boire. <( N'ayes p^iour, ^ 



)2 Le Violier 

dist le vieillart, tu as beu de cette liqueur et du 
rayssel de ceste source, toutesfois point ne te 
grèvera ; boy hardiment. » Il beut de ce fons et 
s'en saouUa, puis dit : « mon Seigneur! jamais 
si doulce chose ne beu. « Voy, dit le vieillart, 
comment cette liqueur d'eau n'a point mué sa 
liqueur ne sa couleur; non pourtant qu'elle pro- 
cède d'ung chien tout puant, infect, point n'en 
est l'eaue polue. Pareillement est il de la messe 
d'ung mauvais prestre tout indigne ; nonobstant 
que la vie du mauvais prestre te desplaise, pour- 
tant n'en laisse d'ouyr sa messe. » Cela dist, le 
vieillart s'esvanouit de luy, et cela révéla aux 
autres le paroissien, et ouyt désormais les messes ; 
puis enfin mourut et fut saulvé en paradis. 

Moralisation sus l'hystoin du prestre luxurieux, 

Cest empereur est nostre saulveur Jesuchrist, en rem- 
pire duquel, cest assavoir au inonde présent, est ung 
{ prestre lubrique, qui est le mauvais chrestien; car, en 
a sorte aue le prestre doit les âmes garder, pareille- 
ment le ctirestien les vertus de Tâme prinses aux fons 
de baptesme, si qu'ilz ne soient pollués. Cestuy mau- 
vais prestre pert plusieurs par son mauvais exemple. 
Parquoy dit saint Grégoire que autant qu'ils com- 
mettent de mauvais exemples, autant ilz tuent d'âmes. 
Si tu es tel , fais comme le paroissien , chemine par les 
champs^ c'est à noter par les royaulmes, jusquesque 
tu parviengnes à celluy que ton âme tant ayme , c'est 
à Jesuchrist, par l'ancien représenté. Tu le trouveras 
par les œuvres de miséricorde; mais premièrement il 
te fault boire du niyssel, nonobstant que point n'estai- 
gnes ta soif. Ce ruyssel est le baptesme, qui seulle- 
ment ta soif d'originel péché estainct ; mais si derechief 
tu pèches, plus par luy ne seras estainct, jusques que 




DES Histoires romaines. jj 

tu procèdtt à ceste fontaine dont vient le ruyssel , qui 
est Jesuchrist, comme luy-mesme le dit : « Je suis la 
fontaine de eaue vive, saillant à la vie d'éternité. » Les 
niysseauls ou vaines de ceste savoureuse fontaine sont 
les parolles de Tescripture saincte qui saillent et de- 
coudent par la bouche du chien puant, qui est le mau- 
vais prestre prédicateur. 



De l'amour mal ordonnée. — Chapitre XIII i. 

adis estoit ung empereur ayant une 
belle femme, laquelle fort il aymoit. 
L^an premier de ses nopces elle con- 
!>ceut ung bel enfant que tendrement 
elle allaicta, tellement qu'elle le mettoit toutes 
les nuictz avec elle coucher. Quand il Ait en la 
fleur de trois ans venu, l'empereur mourut et 
expira , de la mort duquel saillit grande lamen- 
tation. La royne ne se pou voit saouller de plo* 
rer et gémir. Après les obsèques et funérailles 
de Fempereur, la royne demoura en aucun 
chasteau, toute par elle gouvernant son enfant 
et le faisant tousjours avec elle coucher, tant 
l'aymoit. Quant il vint en l'aa^e de dix huyt ans, 
le dyable oécepteur et mauvais tant et tant sol- 
licita l'enfant et la mère que charnellement se 
congneurent, etconceupt la mère de son propre 
filz naturel. Quant l'enfant congneut son erreur 
et celluy de sa lifière, de grand douleur qu'il eut 

I. Ghap. 13 de Inédit, de Keller. Swan, t. i,p. 54.— Ce 
récit présente quelque ressemblance avec l'hbtoire d'Œdipe ; 
une narration analogue se rencontre dans le Miroir historial 
de Vincent de Beauvais, 1. VU, chap. 93. 

Violier. % 



34 Le Violier 

s'en alla en lointaine contrée ; puis, quant vint 
l'heure de la royne, d'ung beau filz fut délivrée, 
laquelle le voyant, lui couppa la gorge pour se 
celer, et en fuy couppant aucunes gouttes de 
sang luy tombèrent en la main senestre, tellement 
qu'elles furent faictes quatre cercles rondz en 
ceste forme qui s'ensuit OOOO. La royne ne 
les peut oncques oster, en manière que ce feust, 
parquoy elle portoit tousjours ung gand en celle 
main où estoient les cercles de honte que elle 
avoit. Ceste dame moult fort estoit à Nostre 
Dame dévote. Toutesfois, tant estoit honteuse 
de son cas, que jamais n'osa son mal fait con- 
fesser, et, toutesfois , de quinze jours en quinze 
jours les autres péchez confessoit. Cette dame 
faisoit larges aumosnes pour l'honneur de Nostre 
Dame, tellement que chascun la reputoit de 
bonne sorte. Le cas advint que ung jour, comme 
son confesseur disoit cinq Ave Maria auprès de 
son lit, Notre-Dame s'apparut à luy et luy dist: 
« Je suis la Vierge Marie, je te veux dire quel- 
(jue secret. » Le confesseur fut grandement res- 
jouî et dist : « Ma très chère dame, dis à ton 
serviteur ce qu'il te plaira. » Lors dist la royne 
des Vierges : « La royne de ce royaulme se con- 
fesse souvent à toy; toutesfois soyez avertis 
qu'elle a un crime sus le cueur qu'elle n'ose nul- 
lement manifester par la chose qu'elle a. Demain 
vers toy viendra pour se confesser : dis luy, de 
par moy que les oraisons et aumosnes sont à 
mon filz présentées et très acceptables. Dis luy 
aussi que je luy commande qu'elle se confesse 
entièrement du cas et crime lequel elle a commis 
secrettement en sa chambre^ son enifant occis et 



V 



DES Histoires romaines. )< 

conceu de son autre filz. J'ay prié pour elle; 
pourtant si elle veult son cas confesser, son pé- 
ché lujr est effacé. Si elle ne te veult obtempé- 
rer, prie la qu'elle oste son gand de la main , et 
tu verras çn sa paulme son péché escript non 
confessé ; mais si elle ne veult son gand oster, 
tire le par force. >> Cela dist , la glorieuse Vierge 
se disparut » . Le lendemain la royne se confessa, 
excepté de ce péché ,secret. Le prestre , voyant 
que point elle ne s'en confessoit, luy dist : « Ma 
dame, plusieurs de maintes choses parlent, 
pourquoy esse que vous portez ce gand en la 
main incessamment ? Montrez le moy hardiment, 
affin que je voye si aucune chose là est mucée 
qui à Dieu soit desagréable. » La royne luy re- 
pondit : « Mon père , ma main blessée n'est pas 
encore guérie, pour la cause pas ne la verrez. » 
Cela oyant, le prestre la print par la main et à 
force luy osta son gand et luy dist : « Dame, ne 
crains point : Nostre Dame, qui t'ayme, cela m'a 
commandé. » Quant sa main rut ouverte^ le pres- 
tre veit quatre sercles rondz et sançiins. Au pre- 
mier cercle quatre cccc estoient imprimés , au 
second quatre dddd, au tiers quatre m mm m et 
au quart quatre rrrr. Autour des cercles, en la 
manière crung signet, estoit telle superscription 
rouge : <( Les quatre cccc signifient : Casa cecidi 
carne ceca, c'est-à-dire : Je suis par cas tumbée 



I. Nous ne nous souvenons, pas d'avoir rëocootré ce récit 




longue énumération de ces prodiges 
vrage de M. Paulin Paris sur les Manuscrits de la bibliothèque 
du Roi, t. IV, p. I-; t. VI, p. 311. 



^6 Le Violier 

de chair aveuglée. Les quatre dddd, Démon dedi 
dona donata : Je donne au dyable les dons don- 
nés. Les mmmmsignifîoient: Monstrat magnifeste 
manus maculaîa: La main maculée démontre 
manifestement. Parles rrrr estoit entendu : Re- 
cedit ruhigo regina rogata, c'est à noter : Rouillure 
s'est séparée quant la royne si a esté priée. 
Quant la royne cela veit, aux pieds du confes- 
seur humblement tumba et son péché confessa. 
La remission et absolution donnée, puis la pé- 
nitence faicte, lors après peu de jours dormit en 
Nostre Seigneur la royne , de la mort de la- 
quelle fut fait moult grant deuil en la cité. 

L* exposition sur Vkystoin devant dicte. 

Celle royne peult signifier humaine nature qui estoit 
au premier homme plantée ; la quelle conceupt de 
son enfant, c'est-à-dire de la délectation charnelle, 
quant elle mangea de la pomme. Lors elle tua son en- 
fant, qui est tout Phumain genre. Pourquoyle sang de 
nostre playe, c'est à veoir nostre péché, estoit si no- 
toire, que on ne l'a peu celer fors que par ung gand, 
qui est -nostre fragilité et dyabolique déception , et ja- 
mais ne se pouvoit effacer fors que par la passion de 
Jesuchrist; et comment, voycylavoye : Le confesseur, 
qui est le Sainct Esprit, visitala vierge Marie, duquel, 
elle conceut ung entant, c'est assavoir Jesuchrist, filz 
de. Dieu, par le quel nous sommes saulvez. L'humame 
nature fut en son péché de quatre cercles signée. C'est 
de cogitation , qui précède le péché , c'est de délecta- 
tion , c'est de consentement , et c'est de l'acte de pé- 
ché. Au premier cercle sont quatre GCCC. Le pre- 
mier signifie !e Cas du dyable qui nous sednyt ; le se- 
cond signe , la Cheuste dedans enfer; le tiers la Char- 
nalité dénote, qui nous feist en infirmité inconstant, 
et le quart nous fait mention de la Cécité et aveugle- 



DES Histoires romaines. ^7 

ment qu'avons eu en péchant ; car Adam estoit en hon- 
neur an beau paradis de délices et i) ignora tout cela. 
Au second sont quatre DDDD. Le premier signifie le 
Don qu'avons donné au dyable : nous luy avons donné 
nozâmes ; le second signifie que les Dons oue luy avons 
donnez nous estoient donnez de Dieu ; te tiers note 
que c'est à Démon, le dyable, ce que avons donné, et 
le quart fait mention que avons Donné. Les MMMM 
dénotent autre chose : La première dénote Qu'elle 
Monstre nostre cas ; la seconde signe que c'est Mani- 
festement qu'elle monstre Testât où nous sommes mys; 
la tierce dénote la Main d'Adam et de nous estre ma- 
culée, c'est à veoir noz opérations, tant feussent-elles 
dignes; car sans la mort de Jesuchrist ne povions 
estre rachaptez, et la quarte fait Mémoire de celle main 
parledyableconduicte pour prendre le fruict deffendu. 
Au quart cercle sont les RRRR. La première fait 
mention de la Rouillure de péché ; la seconde dit qu'elle 
a fait Recession ; la tierce chante que c'est par le moyen 
d'une Royne ; puis la quarte note que c'est à cause qu'elle 
a entendu noz Rogations et prières , car sans elle 
jamais n'eust Adam esté purgé de son péché. C'est 
celle que devons prier en toutes noz tribulations et af- 
faires, misères et calamitez, pour parvenir à l'éternelle 
béatitude, la<]uelle nous doint le Père, le Filz, le benoist 
Sainct Esprit, Amen. 



De rhonneur qu'on doit aux parens faire. 
Chapitre XÏ V'. 

orotheus régna, qui constitua pour I07 
et décret que les enfans nourrissent 
et alimentassent leurs parens. Il y avoit 
ung chevalier en la court de l'empire , 

1. Chap. 14 de redit de Keller. Swan, t. i, p. 60.— Cette 




j8 Le Violier 

qui avoit prins nouvelle femme , fort belle créa- 
ture , de laquelle possedoit ung bel enfant. Le 
dict chevalier s'en alla voyager, et en faisant son 
pèlerinage fut prins au chemin et lyé estroicte- 
ment ; lequel escripvit à son filz et à sa femme, 
pour sa rédemption. La princesse, ce voyant, 
tant et tant plora , gémit et se dolorosa , qu'elle 
devint aveugle. L'enfant dist à la mère : « Je 
veulx aller vers mon père , pour le rachapter des 
lyens de captivité.,» La mère respondit : i< Tu 
ne yras pas, car tu es mon enfant seul et unic- 
que , ma joye totallement et la moytié de mon 
âme >. Par adventure te pourroit il advenir 
comme à ton père. Quoy 1 ainieroys tu mieux 
ton père, qui est absent, rachapter, que ta mère, 
privée de lumière, substanter et nourrir, qui 
avecques toy est présente ? Je concluds que tu 
ne doys , selon raison , de moy te séparer pour 
ton père visiter. » L'enfant lors respondit et 
moult sagement : « Non pourtant ^ue ton filz 
je sois, toutesfois mon père generatif est cause 
principalle de ma génération. Il est agent, et tu 
es le patient ; il est lyé, et tu es à ta liberté et 
te tiens à ton privé. Il est entre les mains de ses 
ennemys , et toy au meillieu de tes fédérez et 
amys. Il est vray que tu es aveugle; toutesfois 
il ne voyt lumière qui soit, pour les ténèbres des 
prisons, fors seullement ses lyens , grosses chaî- 

histoire se retrouve sous le nom de l'empereur Prothéc 
dans la rédaaion angloise des Gesta (Madden, chap. $2, 
p. 181). 
I. Anima dimidium mea. Cette expression se rencontre 

Sarfois dans les G^jf a. Notre auteur ne Ta-t -il pas empruntce 
Horace,, qui en a fait usage dans sa troisième ode ? . 



DES Histoires romaines. 39 

nes.playes et misères, et pour la cause je le 
veuix aller rachapter. » Et ainsi fut fait, tellement 
que chascun posa l'enfant, pour le labour de 
son père desagraver et donner à repos. 

L'exposiiiott sur le propos. 

Cestuy empereur estnostre Père céleste , qui a pour 
toy ordonné que les enfans nonrrissent leurs pa- 
rens, et speciaiiement les pères; mais le monde de- 
cepùf est nostre mère. Quant l'enfant transgresse le 
coinmanderaent du père , durement est par son oère 
corrigé , navré et flagellé ; mais la mère le traicte uoul- 
cernent, tendrement et savoureusement. Nostre Saul- 
veur Jesuchrist nous permet flageller pour noz deffaulx, 
car c'est nostre Père céleste ; mais nostre mère 'e monde 
nous adoulcist et donne choses délectables. Jésus, 
nostre Père, s'en va loing voyager, comme dît le pseaul> 
Qie : (nExtraneasfactus sam fratribas meis. » Il est prins 
prisonnier, non pas en sa personne , mais en ses mem- 
ores, qui sont les chrestiens : car qui est en péché mor- 
tel, il est en la prison du dyable. Parquoy Dieu veult 
cstre rachapté. Il peult estre dit rachapté quant ses 
membres ne sont plus des lyens de pecné lyez; mais 
le monde , nostre decepvante mère, cela ne veut per- 
mettre : car elle veult que nous soyons avec elle , sans 
nous amender et faire pénitence, nous monstrant 
ses délectations, blandisses et Ivesses, et est aveugle 
par son effect, car elle rend et faict les autres aveugles 
sans veoir les choses futures , les joyes de paradis et 
les peines d'enfer. Mais ne la croyons pas ; faisons com- 
me le bon enfant qui dist à sa mère : « Mon père, pour 
vray, est cause pnncipalle de ma génération; c'est as- 
saveoir de l'âme. Parquoy tout ce que j'ay est à luy, 
et ma mère , le monde , n'est que la cause secondaire, 
<)ui est le patient \ c'est assavoir les richesses, honneurs 
et lyesses mondâmes. » Ne la croyons pas, celle 'mère ; 



40 Le Violier 

faisons pénitence cependant que !e temps nous dure; 
n'attendons pas à la vieillesse ; disposons-nous simple- 
înçnt et vivons selon Dieu , et nous aurons paradis. 
C'est comment on râchapte son père quant à ses mem- 




Dé saint Alexis, fils d'Eufemian, empereur. 
Chapitre X V «. 

ucun empereur estoit en Tempire de 
Romme, du vivant du quel estoit ung 
jeune filz nommé Alexis , lequel estoit 
^^.^.»«„filz d'ung très noble citoyen rommain 
appelé 'Euferoian , le quel estoit en la court de 

.. I. Chap. I j de redit, de Keller. Swan, t. i, p. 6j.— U 
légende de saint Alexis fut très répandue au Moyen Age; 
on en rencontre plusieurs rédactions dans les Acîa sancto- 
rum , réunis par le jésuite Boiland et par ses continuateurs 
(t. 4 de juillet, p. 238-262) ; Vincent de Beauvais Va racon- 
tée {Miroir historiaU 1. XVIII, chap. 4j), et on peutcon- 
sulter les divers hagiographes , ainsi que la Légende dorée-, 
notamment la traduction françoîse, 1835, t. i, p- 'ÎY' ? 
la version angloise deCaxton, 1479, p. 1 j8 (réimprimée 
dans Swan, t. i, p. 300-3 11 ) ; cette narration fut mise en 
vers anglois: V. Warton, Hist. ofenglish poetry,t. i, P- 
146. Un petit poème latin, en 14J strophes rimées, a ete 
inséré par Hoffmann dans un recueil consacré à reprodw« 
d'anciens écrits composés en Allemagne {AltdeuUche Blaet- 
ter, t. 2, p. 273-287). Conrad de Wur^bourg fit, au treiac- 
mt siècle, de saint Alexis, le héros d'un poème assez long, 
Obcriin {Diatriba de Conrado Herbipolensi , 17S6) en publia 
quelques fragments; cette production fut mise au jo»^ ^" 
entier dans la coUeaion de Mevei [Sammlang altdeutscntr 
Dichtungen, Quedlinburg, 1833). Mone, dans son travaiisuf 
la littérature populaire dans les Pays-Bas, cite (p. i93) "" 
cantique flamand sur le même sujet. 
Parmi les livrets que le colporuge répand en Fiance, 01» 



DES Histoires romaines. 41 

l'empire fort aymé. Devant le dit empereur avoît 
trois mille jeunes enfans vestus de soye et ceintz 
de bauldriers d'or^ les quelz luy administroient 
toutcequi lu}r appartenoit. Entre iceulx Rommains 
estoit Eufemian fort misericordieulx envers les 
povres , tellement que tous les jours preparoit 
trois tables pour les povres orphelins, pèlerins, 
veufves et pupilles , les quelz cordiallement ser- 
voit; et luy, environ l'heure de nonne, prenoit 
son repas avecque les gens religieux en la 
craincte de Dieu. Sa femme, nommée par son 
nom Abael, estoit de mesme religion et propoz. 
Comme au commencement point n'eussent d'en- 
fans , tant prièrent Dieu que il leur en donna 
ung; puis se vouèrent et confermèrent vivre 
chastement. 

L'enfant Alexis ht baillé aux escolies pour 
întroduyre selon les sept ars Uberaulx et philo- 
sophicques. Quant Alexis, le doulx enfant, fut en 

{encontre le Cantique et la Vie de saint Alexis. Des extraits 
de cette production font partie de Y Histoire de la littérature 
populaire^ par M. Ch. Nisard, t. 2, p. 182. Swan , t. i, p. 
298, a donné des extraits d'un cantique anglois sur le métne 
sujet. Des poètes dramatiques s'inspirèrent de cette légende. 
Desfontaines fit parottre, en 1645, Saint Alexis ou l*lUusfre 
OUmpie, tragédie où il n'y a pas un vers, pas une scène digne 
d'nne citation. On eut plus tard VAlexiuSy en vers latins, 
par C. de Lignières, Paris, 166$. Nous avons rencoiitré un 
Auto de santo Aleixa, Evora, 1749, in>4, et la Vida de son 
Alejo fait partie d'un recueil précieux et presaue impossible i 
trouver complet : Comedias nuevas éscogidas delos mejoresia- 
genîos de Espana^ i6 52-1 704, 48 vol. in'4. La bibliothèque 
publique de Bordeaux possède une tragédie manuscrite inti' 
tulée : Le Charmant Alexis ^ tragédie de Louis de Massip : 
elle est datée dé 16(5. Une Historia et vita di santo Alesso, 
sans lieu ni date, in-4 , figure au catalogue Libri (Paris, 
Jannet, 1847, n. (2)1). 



42 Le VlOLIER 

aaçe de marier, l'on luy esleut une belle damoî- 
selle de la maison imperialle , qui luy fut en ma* 
nage baillée. Quant la nuyt des nopces fut venue, 
que les deux espousez furent seulz ensemble, 
parlant l'ung à l'autre , saint Alexis commença 
à dire que c'estoit une chose moult utile que de 
garder chasteté ; et, en cela disant, provocquoit 
sa femme en la craincte de Dieu et en Pestât de 
chaste conversation. Il luy bailla son annel d'or 
et son bauldrier à garder, luy disant : « M'amye, 
tenez ces choses et les gardez jusques à ce que à 
Dieu plaira , le quel soit entre toy et moy. » Cela 
fait, il print sa substance quanta aucune por- 
tion, et secrettement s'en alla sus mer jusques à 
la province de Laodocie, là où il applicqua et 
vint. Depuis chemina ou nagea vers Edisse , cité 
de Syrie, auquel lieu estoitung ymage de Nostre 
Seigneur Jesuchrist faicte sans ouvrage manuel, 
et estoit en un blanc linge. Là , tout ce que il 
avoit apporté aux povres distribua , et se vestit 
de salles habillemens et simples pour se seoir 
avec les povres en aucun lieu de quelque chap- 
pelle qui estoit dédiée pour la mère de Dieu ; et 
là vivoit de ses aulmosnes et du résidu qui luv 
estoit; de peu se contentant, aux povres mouft 
distribuoit. Son père remplissoit l'air de ses ge- 
missemens et tenoît ses complainctes en son 
cueur, en grant dueil et tristesse pour l'absence 
de Alexis son enfant , le quel fist courir mainiz 
serviteurs de lieu en lieu , querans le dit Alexis. 
Aucuns des messagiers vindrent en Edisse, la 
cité là où il estoit , et point ne le congneurent ; 
mais il les congneut bien, sans en faire mention, 
et luy donnèrent comme aux autres povres l'au- 



DES Histoires romaines. 4) 

mosne y la quelle sans semblant receut , Dieu 
regraciant de ce qu'il prenoit de ses serviteurs 
mescongnoissans. Les messagiers, au père retour- 
nez^ nuncèrent qu'il n'estoit possible de le trou- 
ver. Sa mère, dès l'heure de son département, 
avoit mis un sac et préparé sus le pavé de sa 
chambre. Là dessus se tenoit en la compai^'e 
de gros souspirs, pleurs et gemissemens, et disoit 
tousjours : « Icy demoureray jusques à ce que 
mon enfant je revoye. » La bonne femme de Alexis 
estoit avec elle, qui luy disoit : « Ma mère, jus- 
ques à tant que j'auray de mon bon et doulx 
espoux nouvelles, à la manière d'une forte tour 
et stable, d'avecque toy ne partiray. » Comme 
ainsi doncques sainct Alexis, par l'espace de 
dix sept ans , au service de Dieu demourast , fi- 
nablement l'ymage de l'église parla au secrettain 
et garde de ieans et dist : « Fais entrer le servi- 
teur de Dieu , car il est digne du royaulme des 
cieulx , et sus luy repose Tesperit de Dieu , et si 
est son oraison comme l'encens devant Dieu 
montée. » Comme cela ignprast le secretain ou 

Î>ortier , et Alexis ne congneut point , de rechicf 
uy dist la mère de Dieu : « Çelluy qui se sied de- 
hors aux galleries est celluy que je demande. » 
Le secretain le congneut et le fist entrer en l'é- 
glise. Quant Alexis fut Ieans et congneut la 
gloire gue luy faisoit le peuple par l'exortation 
du portier, qu'on le nonçoit cstre divin, inconti- 
nent s'en saillit et monta en navire , convoitant 
venir en Tharce de Sicille; mais, par la divine 
dispense, la nave fut au contraire poulsée par 
les ventz de Dieu envoyez, tellement qu'elle vint 
et applicqua au port de Romme, ce que voyant, 



44 l^E ViOLIER 

Alexis dist : « Puisque ainsi plaist à Dieu , en la 
maison de mon père, sans bailler de moy co- 
pioissance , demoureray et ne seray à aucun de 
sa famille nuysant. » Comme il passoit par la 
cité de Romrae , son père rencontra qui venoit 
du palais, de grans seigneurs tout au tour envi- 
ronné , et luy dist : « Chier seigneur, serviteur 
de Dieu , je te prie qu'il te plaise me laisser en 
ta maison héberger, et là me nourrir des miettes 
de ta table. Je suis ung povre pèlerin. Si tu le 
fais, je prieray Dieu pour toy. » Cela oyant, le 
père de sainct Alexis, pour Tamour de son enfant, 
qu'il cuydoit avoir perdu , le fist mener en sa 
maison, et commanda qu'il eust à boire et à man- 
ger des meilleurs metz de sa table ; puis luy or- 
donna serviteur propre pour luy administrer. 
Alexis tous les jours en oraisons perseveroit, et 
son corps en la maison de son père, pleine de 
biens, maceroit à force de jeusner et soy abstenir 
de morceaulx. Les servans, auxquelz il ennuyoït, 
souvent , en signe de derrision , luy gettoient 
l'eaue de la cuisme sur la teste. Mais il estoft en 
toutes choses pacient et doulx. Alexis, p?r l'es- 
pace de douze ans , incongneu à la maison de 
son père demoura. Voyant , le doulx et bon Alexis, 
Que Dieu vouloit avoir son âme, fist requeste 
a'avoir du papier et de l'ancre , puis mist et ré- 
digea par escript tout l'ordre de sa souffreteuse 
vie. Le dimenche d'après , après les solemnitez 
des messes , vint une voix tonnante , qui proce- 
doit du sainctuaire, disant: « Venez tous qui 
labourez et estes chargez, et vous serez à repos. » 
Tous ceulx qui cela ouyrent cheurent sur leurs 
faces. Et secondement vint la voix, qui dist: 



DES Histoires romaines. 45 

<c Querez l'homme de Dieu, affin qu'il prie Dieu 
pour Romme. » L'on alla partout, mais on ne 
sçavoit que trouver. Lors retourna la voix en 
disant : « En la maison d'Eufemian querez 
l'homme de Dieu. » Eufemian, requis sus cest 
affaire, respondit qu'il ne congnoissoit en sa 
maison personne pour ce cas. Lors les empereurs 
Archadius et Honorius, avecques le pape dit 
Innocent, vindrent en la maison de Eufemian ; 
et l'ung des ministres du dit Eufemian dist à son 
maistre : « Seigneur, regardez si ce pèlerin , qui 
tant est pacient, est point celluy qu'on quieit 
oour estre de Dieu approuvé. » Le bon père d'A- 
lexis courut en sa maison , mais il trouva son filz 
Alexis mort , et avoit le visage cler comme ung 
ange > lequel estoit soubz l'eschielle de la mai- 
son, selon aucuns, ou en autre lieu, commepovre. 
Le père luy voulut oster le papier escript ou la 
cartne qu'if avoit entre les mains ; mais il ne 
peut oncques. Le père, cela voyant, saillit au 
devant des empereurs et du pape , leur comptant 
le cas. Et eulx devant le corps mort entrez , dist 
le pape : « Nonobstant que soyons pécheurs , 
toutesfois, par la vertu que nostre Seigneur Dieu 
nous députe comme pasteur des âmes , nous te 
venons adjurer que ceste cedule tu nous mons-» 
très, affin de sçavoir que c'est que contient l'es- 
cripture.» Alors le pape se approcha du corps, et 

λrint la cedulle, puis la fit lire devant tous. Quant 
e bon Eufemian veît que c'estoit son filz, tumba 
à terre comme mort, et, quant il fut revenu en 
son cueur, parla et dist en trenchant ses veste- 
mens et arrachant ses cheveulx et se couchant 
dessus le corps de son filz : « HelasI mon enfant. 



^.•- 



_> 



46 Le Violier 

paurquoy me as tu ainsi blessé de douleur si 
véhémente ? Pourquoy m'as tu par si longtemps, 
en me cellant ta congnoissance, mis en affliction 
si dure ? Suis je pas bien misérable ! » disoit le 
bon homme. Puis vint la bonne dame sa mère, 
laquelle, comme leonne toute furieuse qui veult 
rompre le reth, en rompant et déchirant ses yes- 
temens, arrachant ses cheveulx et en levant les 
yeulx en Tair contre le ciel, disoit, pour ce 
qu'elle ne pouvoit aucunement approcher du 
corps mort de son chier enfant, pour la grande 
multitude du peuple qui là affluoit : « Baillez 
moy mon enfant , faictes moy entrée , si que je 
puisse veoir la consolation de ma povre âme qui 
a mes mammelles succées.» Comme elle futvenue 
jusques au corps, elle se laissa tumber dessus et 
dist : a Helas ! mon enfant, la lumière de mes 
yeulx, pourquoy nous as tu cecy fait f Pourquoy 
si povrement et justement avec nous as tu vescu , 
sans te monstrer par cognoissanc^ ? Tu voyois 
ton père piteulx pour ton départ, et moy, ta mère, 
larmoyant de jour en jour, et tu n'en faisois 
compte 1 Tes serviteurs te donnoyent injure, et tu 
prenois tout en simples^ ! » De rechief se met- 
toit sus le corps de son enfant et l'ârrousoit de 
ses larmes , puis le baisôit en son beau visage , 
semblant d'ung ange lumineulx , et l'applaudis- 
soit de ses mains ; puis disoit : « Plorez avec- 
ques moy, tous- ceulx qui estes présent, et me 
prestez les ru}^sseaulx de voz yeulx, pour mons- 
trer que je suis la mère de celluy qui , pat l'es- 
pace de dix et sept ans, a esté en ce lieu musse 
sans^e faire conçnoistre. Il a esté de noz servi- 
teurs souvent injurié, et mot ne sonnoit ! Il ne 



DES Histoires romaines. 47 

mangeoit comme point ,< et vivoît ! Il voyoit sa 
femme , mot ne luy disoit ; son père congnoissoit 
et moy sa mère, qui [30ur luy gémissions, et il 
n'en faisoit compte ! Dieu ! helas ! c|ui me don- 
nera ung cueur nouvel qui soit plam de larmes 
et de pleurs, affin que |our et nuyt je plore la 
douleur de mon âme ! » Quant sa femme sceut le 
cas, elle fut vestue d'ung mantel adriatîCque, 
puis fit ses lamentations comme la mère , disant: 
« Helas ! je plus que misérable , je suis au jour- 
d'huy la désolée! veufve je suis devenue! plus 
n'ay en qui je regarde! Mon miroer est rompu , 
mon espérance s*est de moy mocquée ; j'ay une 
douleur nouvelle commencée qui jamais n'aura 
fin. » Le peuple , ce voyant, ploroit sans cesse. 
Cependant le pape , les empereurs et tous ceulx 
de la noblesse mirent le corps en la bière , le 
menant au meillieu de la cité, et fut au peuple 
dénoncé que l'homme de Dieu estoit trouvé, tel- 
lement que chascun couroyt au devant du corps. 
Et ceulx qui estoient malades , par l'attouche- 
ment du corps sainct estoient guéris et sanez. 
Les aveugles recevoyent lumière , les demonia- 
des avoyent convalescence par santé , et gène- 
rallement tous ceulx qui estoient opprimez de 
quelque maladie que ce fust. Les empereurs, ce 
voyant, voulurent eulx mesmes, avecques nostre 
sainct père le pape, le tumbel porter, affin qu'ilz 
faussent par le corps sanctifiez. Pour le porter à 
l'église, tant estoit la place plaine de peuple, que 
les empereurs furent contrainctz de faire getter 
par les chemins force d'or et d'argent pour oc- 
cuper le peuple qui couroyt au tour du corps pour 
le toucher, affin qu'on le portast plus pompeu- 



48 Le Violier 

sèment à l'egiise. Mais le peuple ne s'amusok 
que à toucher le sainct corps glorieulx. Parquoy, 
avec grant peine, fut ledit corps au temple Sainct 
Boniface conduit et porté, et là par l'espace 
de sept jours en laudes et canticques persista le 
peuple ; puis fut le monument de sainct Alexis 
ouvré dignement et couvert' de gemmes et pier- 
res précieuses , qui estoit d'or, et enfin fut mis 
le digne corps reposer avecques grande révé- 
rence. De ce tombel et monument sailloyt si 
grande odeur, qu'il sembloyt qu'il fust tout plain 
de choses aromaticques. Il mourut environ Pan 
de nostre Seigneur trois cens vingthuyt. 

L'exposition mordit sur la vie saint Alexis. 

Cestuy Eufemian peult estre dict rhorame mondain 
qui a ung enfant qu'il ayme tendrement. Il luy 
donne femme , c'est assavoir la vérité du monde , pour se 
délecter comme Tespoulx avecques Pespouse. La mère 
peult estre ce monde qui tant ayme ses enfans mon- 
dains ; mais le bon enfant, comme sainct Alexis, miealx 
ayme Dieu servir que pè e ne que mère. Pas ne se 
tient aux vanitez séculières ; cest enfant monte sus une 
navire : c'est l'Eglise, là où il entre pour aller vers 
paradis; et doit l'enfant bon chrèstien laisser ses ves- 
temens des pompes mondaines et se vestir comme povre, 
résident ou les numbles par dict et par fait. Le secre- 
tain ou portier qui le conduit en 1 église peult estre 
le discret confesseur qui doit le pécheur instruire. Mais 
aucunes fois le vent se lève de temptation dyabolicque , 
qui mène le chrèstien en son pays, comme sainct Alexis, 
le destournant de son propos et œuvre saincte. Donc- 
ques , si tu te sens frappe d'aucune temptation , fais 
comme sainct Alexis : prendz la table de pèlerin ,. c'est 
à dire force de vertu, si que tu ne sois de ton père 



.■♦■>. ^'%^ 



DES Histoires romaines. 49 

congneu, c'est assavoir du monde , fors qnfe ta soyes 
homme et Dieu, Maïs aucuns sont qui se cleulient 
Quant leurs enfans font pénitence, contempnantle mon- 
oe, les richesses et les biens caducques, et prenant po- 
vreté pour l'amour de Dieu. Demande doncques'la ce- 
dulle qui est la testification de conscience, prouvant 
que Dieu fidellement tu as ministre. Lors viendra le 
£rand pape Jesuchrist avec les empereurs, qui sont 
les anges, et mèneront ton âme iassus en l'esglise Sainct 
Boniface, c'est à dire à la vie des bienheureux, où est 
toute joye , souJas et félicité. Ainsi soit îL 



De la vie qui est exemplaire. — CHAPITRE XVI K 

'on Ht d'ung empereur qui ûst une 
chappelle construire qui moult estoit 
belle ; comme il creusoit aux fonde- 
^^^^^^ mens de son palays, il troura ung 
cercueil d'or environné de trois cercles, et sus 
le dît cercueil estoit escrit : « J'ay expendu , j'ay 
donné, j'aj gardé, j*ay eu, fay perdu; je suis 
pugny.» Comme l'empereur eust cecy veu, il ap- 
pela ses satrapes et leur dîst : « Allez et con- 
gnoissez que ceste superscription signifie. >» Les 
princes luy dirent : « Sire , c'est telle chose : 
Devant toy estoit ung autre, seigneur en l'empire, 
qui vouloit aux autres donner exemple , lequel 
escripvit ce que tu vois parescript : « J'ai expendu 
ma vie, jugeant droictement, veillant les autres, 
moymesmes selon rayson me chastiant; j'ay 
donné aux chevaliers les choses nécessaires , aux 




i.Chap. 6 de redit, de Keller. Swan,t. i, p. 80. — On 
remarquera , dans ce récit , le mélange de fictions orientaleis 
et d'idées chrétienne^. 

Violier. 4 



jo Le Violier 

povres leur vie, puis à moymesraes, selon les 
mérites; j'ay gardé en toutes choses justice. 
Sus les indigêns j'ay fait miséricorde; j'ay eu le 
cueur large pour distribuer à mes servans; j'ay 
eu la main pour chastier et deffendre chascun, et à 
pugnir ; j'ay perdu foUye ; j'ay perdu l'amytié de 
mes ennemis et la luxure de la chair. Je suis jà 
pugny en enfer, car à ung Dieu n'ay pas creu ; 
je suis pugny, helas! car en enfer n'est aucune 
rédemption. » Quant l'Empereur eut cecy en- 
tendu, de plus en plus fut sage , veillant les au- 
tres selon raison y et en paix finit ses jours. 

Moralisûtion sus l'hystoin devant dicte, 

Cellay empereur .est chascun bon chrestien , qui 
doit édifier une chappelle, c'est son cueur, à Dieu, 
pour faire sa volunté, et le creuser par la voye de coo- 
trition , et ainsi il pourra trouver le cercueil d'or, c'est 
à veoir, son âme parée de vertus, avecqucs trois cercles 
d'or: c*est foy, charité et espérance^ qui rcnvironiient. 
Puis il trouve l'Esçripture, qui a dit : « J'ay expendu, 
et quoy ? au service de Dieu, mon corps et mon âme. » 
Puis est escript:«J*ay garde, quoy? le cueur contrict 
et humilié pour à Dieu plaire. » Puis il y a : a J'ay don- 
né, et quoy ? delectioa à Dieu de tout mon vouloir et 
amour à mon proesme. J'ay eu, et quoy ? vie misera- 
.ble , car en péché conceu et né en péché. J'ay eu^ et 
quoy? baptesme, pour estre fait de Dieu chevaher, 
moy qui estoys serf du dyable. J'ay perdu, et quoy? 
la grâce de Dieu. Je suis pupy, pourquoy ? pourceque 
par mes delictz mon esperit est affligé, et souffre ma 
chair pénitence. J'ay despendu , et quoy ? mon temps 
es œuvres de miséricorde par la grâce que Dieu m'a 
donnée. » Finablement, est et doit estre par escript sur 
le cueur de l'homme : « J'ay ce que j'ay donné. » Et 




DES Histoires romaines. 51 

3ii'as-tu donné, chresti«n? <xJ'ay donné toot le temps 
[e ma vie conseil, consentement et bon propos de 
vivre ; vers mes prelatz obédience de bon cueur, et â 
Dieu service. Par quoy i*ay eu paradis , iiiextimable 
joye qui est tout. » Voilà que le ctirestien doit lire 
dessus son cueur, et il en aura le bien éternel. 



De la parfection de vie, — CHAPITRE XVI Ii. 

ut aucun empereur qui ordonna que 
oui le vouldroit servir à gré, il obtien- 
aroit de luy grande dignité, moyennant 

qu'il frappast trois coups au portail 

du palays pour congnoystre qu'il vouloit servir. 
Le cas advint qu'en la cité de Romme lors estoit 
ung povre nommé Guyon, qui pensoit entre soj 
de l'edict de l'empereur et disoit : « Je suts 
povre, bien faict et né et produyt de sang non 
noble. Parquoy, si je veulx esire riche , servir 
me convient. » Il s'en alla au palais, et, selon la 
loy, frappa trois fois. Le portier le laissa entrer, 
lequel salue l'empereur à deux genoulx , qui luy 
demanda : « Çue quiers tu, mon amy .^ » Et il luy 
dîst : « Je suis deiiberé de vous servir seîl vous 
vient à cueur. » Lors Tempereur Tinterrogua de 
quel service le pourroit Bien servir, et il Juy dist 
qu'il sçavoit six choses faire. La première es- 
toit : « Je sçay, distiT, bien garder le corps d'ung 
grant prince, cammfi.Êdt ung homme d'annes, et 
acoustrer son Hct, abiller à manger, et lui laver 

I. Chap. 17 de redit, die Kellcr. Swan, t. i,jp. 8j.— Çê. 
récit se retrouve dans la rédaction angloise des Ôestd (Madk 
den, cbap^ 28» p. 91); L'empereur poitie 1q oool d*Esm^i^ 



ÎA > 



^iLi 



j2 Le Violier 

ses pieds ; le second est que je sçay bien veiller 
quant les autres dorment, et dormir quant îlz 
veillent ; le tiers, je congnoys bien le goust de 
bon vin, et selon le goust juger chascun breu- 
vage ; le quart , je sçay bien mviter les hommes 
aux convis pour l'honneur de l'invitant ; le quint, 
je fais bien le feu sans fumée; le sixiesme, j'en- 
seigne bien aux hommes la voye d'aller vers la 
terre saincte sans dangier. » Lors l'empereur luy 
dist : « Voicy beaulx mistères et utiles. Avecques 
moy tu demoureras, et premièrement je te veulx 
expérimenter de mon corps : tu garderas mon 
corps ceste saison et tout le cours de l'année. » 
« Monseigneur, dist Guyon , je veulx faire toute 
vostre voîunté. » Lors Gujon assez honneste- 
ment para le lict de son seigneur, lava le linge, 
puis tout armé coucha devant l'huys de la cham- 
ore du roy; et avoit ung chien pour l'esveiller se 
d'adventure se fust enaormy, et pour abbayer 
contré ceulx qui eussent peu venir. Illavoit les 
piedz de l'empereur, et si sagement faisoit son 
affaire que on ne le pouvoit reprendre. Parquoy 
l'empereur le loua moult fort. L'an finy et com- 
plect, le roy le feit son senechal pour sçavoir 
s'il sçavoit Sien veiller. Guyôn, ainsi institué, 
laboura tout l'esté , veilloit et faisoit toute pro- 
vision pour Pyver, affin que, quant l'yyer vien- 
drblt, ilsercposastquantles autres travailleroient, 
et dormist quant ilz veilleroient. Ainsi parfit son 
office deuement. Quant l'empereur vit sa pru- 
dence , moult fut fort esjouy , et appella son doù- 
.teillier, et luy dist qu'il apportast du vin pour veoir 
à son grant serviteur le congnoistroit bien. 
if Metz, dist-iJ, en mon calice du vin, du moust 



DES Histoires romaines. 5} 

et du vinaigre, puis baille^ela à Guyon à boire.» 
Cela fut fait en la sorte commandée. Quant Guyon 
eut beu, il va dire : « Cecy a esté bon, il est 
bon et sera bon ; c'est assavoir le moust sera 
bon , le vin est bon et le vinaigre a esté bon. » 
Quant Pempereur congneust de Guyon la pru- 
dence , dire luy va : « Cher serviteur, va t'en 
par tous les royauimes et chasteauix, et invite 
tous mes amys à disner avecques moy , car la 
feste de la Nativité s'approche fort. » Guyon feist 
le commandement de son seigneur; il s'en alla 
par tous pays et invita tous les ennemys de son 
seigneur, et non point ses amys , tellement que 
au jour de Noël la salle de l'empereur fut plame 
de ses ennemys. Quant l'empereur vit ces cho- 
ses , il eut paour et fut esmeu es entrailles , et 
dist à Guyon : « Vien ça , Guyon ; pourquoy as 
tu mes ennemys invitez? Je t'avois dit que tu 
invitasses mes amys, et non autres. — Il est 
vray, dist Guyon ; mais , monseigneur, escoutez, 
s'il vous plaist. En quelque temps de l'année, tes 
amys te viendront veoir , tu les recevras en joye ; 
mais non pas ceulx cy , les ennemys. Pour- 
quoy je les ay amenez en ta court, afnn que par 
ton beau visage, doulceur et convy que tu pen- 
ses faire , tu les attrayes à amour, et soient faictz 
de tes ennemys tes amys. » Et ainsi fut faict , 
car avant le convy furent ses grans amys , de 
quoy l'empereur fut moult joyeulx. Pour le quint 
mistère de Guyon, l'empereur voulut faire du 
feu sans fumée, comme Guyon luy avoit dit. 
Guyon eut de ce le commandement , et fit du 
feû de bois si sec qu'il ne fuma oncques , car 
l'esté il avoit fait seicher du bois à l'ardeur du 



54' Le Violier 

soleil, comme sage. L'çmpereur, esmeu de sou- 
las , dist à Guyon : « Il reste encore faire ton 
dernier office. — ^Je le feray, dist Guyon; qui 
vouldra avec moy venir en la saincte terre me 
suyve sans danger et péril, et nous yrons par 
mer. » Plusieurs hommes et femmes, petis en- 
fans de tout aage, ce voyant, suivirent Guyon, et 
estoient quasi en nombre que on n'eust sceu 
discerner. Quant ilz furent sur mer, Guyon dist 
à celle belle compagnie : « Voyez vous ce que 
je voy ? » Et ilz dirent : « Non , non , ne sçavons 
que c'est. — = Levez, dist il, les yeulx en Pair, 
et voyez une grande roche. — Nous la voyons 
bien , dirent ilz ; mais pourquoy cela vous nous 
dictes ne sçavons. )> Guyon dist : <c En celle 
roche gist continuellement ung oyseau en son 
nid , et a tousjours sept œufz soubz luy, es— 
quels il se délecte grandement. La nature de 
cest oyseau est telle que, tant qu'il est en ce 
nid, la mer est paisible; mais, s'il advient 
que l'oyseau laisse son nid, la mer se trouble 
toute , tellement que, si aucun passe sur l'eau , 
il est sans remède submergé, et point n'est en 
danger tant que l'oysel est en son nid. Ainsi yra 
et reviendra seurement. Lors dirent les passans : 
« Et comment pourrons nous sçavoir quant l'oy- 
seau est en son nid ou non ? » Guyon leur dist : 
« L'oyseau y est tousjours , et jamais son nid ne 
délaisse fors que pour une cause. Notez qu'il y a 
ung autre grant oyseau qui est de cestuy ennemy 
mortel, lequel continuellement, nuytetjour, la- 
boure de vouloir violer les œufz de cestuy cy et 
entrer en son nid. Quant cest oyseau voit son 
nid maculé , de douleur qu'il a il s'envole. Lors 



DES Histoires romaines. ^5 

laaier est troublée tellement que lesventz l'ung 
l'autre combatent, et personne ne doit en mer 
naçer, en bateau oiT autrement.» Lors dirent les 
assistans : « Helas ! seieneur, comment est il 
possible qu'on puisse garder cestoyseau ennemy 
de l'autre s'approcher de son nid^ affm que pas- 
sons seurement ? » Lors dist le sage Guy on : « Ce 
que plus a en horreur et en hayne cest oysel 
est le sang d'ung aigneL Prenez de ce sang et 
en arrousez le nid par dedans et par dehors , et, 
tant qu'il y aura goutte du dict sang , jamais Fo y- 
seau ennemy ne s'approchera de l'autre pour le nid 
infester. Par ce moyen, vous yrez à seureté en la 
saîncte terre de Hierusalem , et retournerez en 
santé. » Tout ainsi fut fait comme Guyon avoit 
dit: prindrent du sang d'aigneau et en aspergè- 
rent le nid, et furent en Hierusalem et retournè- 
rent en santé. Quant l'empereur veit le sage 
moyen de son serviteur, il le constitua et fist 
des plus grans de sa court. 

L'fxposiàsn morale sus rystoire devant dicù, 

Cest empereur est nostre Père céleste, qui a fait la 
loy que qui frappera troys coupz, c'est assavoir 
jeasnera, fera oraison et anlmosne sus la porte de 
son chasteau, qui est Teglise, sera son cheraiier et 
aura le rovaulme des cieux. Guyon te povre peult 
estre dict rhomme tout nnd, saillant du ventre ce sa 
mère, qui frappe trois graus coupz en la porte de 
r^ise, ûuant il demande baptesme, là où ii promet à 
Dieu de le servir de six choses. Le premier est de 
bien garder le corps du prince Jesuchnst, comme fist 
Guyon ; il doit estre de bonnes vertus armé, si qu'au- 
otoe teinptation n'entre poiaten la chambre du cueur. 



j6 y Le VroLiER 

qui est la salle de Jésus, et n'offence nostre Sergnein% 
et doit avoir ung bon ctuen abs^ant: c'est coBscience^ 
qui tousjours doit contre les vices murmurer. Le se- 
cond est qu'il doit bien préparer le Hct de son sei— 
gneur, qui est son cueur, et par les œuvres de miséri- 
corde muer le linge , c'est à dire les vices en vertus^ 
et laver les macules de péché par Teaue de contrition et 
la chambre de son cueur garder par mundicité, si 
qu'il n'y ait aucune chose qui les yeux de son seigneur 
scandalise, qui est le precieulx corps de Jesuchrist. Puis 
il doit deux ibis en la sepmaine laver les piedz de son 
maistre par confession et satisfatibn, et tuy plaire par 
bonne anection. Le tiers mistère de service que devons^ 
à Dieu faire, c'est assavoir gouster et congnoistre le 
bon vin : ce vin est pénitence , voire pénitence de se 
macter ou pénitence de martire. Le vinaigre bon a 
esté en son temps : c'est la persécution des benoistz,. 
glorieulx et saintcz martirs ou autres^ qui ont fait péni- 
tence ; ce leur a esté amer autresfois comme le vinai- 
gre, mais maintenant il leur est bien doulx Ussus en 
paradis. Le vin est bon, c'est à dire pénitence qui est 
patientement faicte. Le moust sera bon quant la chair 
avecTesperit, au jour du jugement^ ressuscitera pour ea 
paradis aller. Dieu aune bonne taverne de bon vin, 
qui est joye céleste de paradis, et le beau signe devant 
la boutique, qui est la croix samcte. Le quart mistère,, 
c'est bien inviter les gens qui sont ennemys. \\ fault 
inviter les ennemys de Dieu à soit convy, qui sont les 
pécheurs, selon l'Escripture : a ^on veni vocarejastos sed 
peccatores ad penitenùam. » Tu dois par bons exemples 
et instructions les pécheurs à Dieu reconcilier et ré- 
voquer de leur propos mauvais. Le quint service 
qu'on doit faire sagement, est faire le feu sans fumée ,. 
c'est assavoir charité sans la fumée de rancune, mau- 
vaistié et ire; ceulxqui ayment par semblant de paroi- 
les, et non de cœur, font feu qui rend la fumée dv 
péché d'ire, cela n'est pas une charité; gectons toute 
manière d'ire si nous voulons bien eschauffer Dieu le 



* 



DES Histoires roKaines. 57 

créateur par notre charité. Le dernier mistère de bien 
servir est enseigner les gens à aller sans dangier en 
la terre sainte, qui est le ciel; mais pour y aller il 
convient passer par la mer. La mer est ce monde 
périlleux, pour les vents de péché qui y ventent, et 

four autres similitudes que je laisse pour le présent. 
1 fault monter en la navire qui veult la mer passer. 
La nef est Tame sainte, de la auelle les marchandises 
sont les œuvres de charité, les cordes les divins 
commandemens, le mast pascience, le voille persévé- 
rance; foy est rancre, raviron charité, le gouver- 
neur le sainct esperit; les nautonniers menant la nef, 
les exemples des saincts ; de ceste nef est dit au pro- 
yerbe : Facta est quasi navis instUoris de longe portans 
panem suum. Une navire porte toutes choses : les 
pommes qu'elle porte sont les œuvres qui bon sentent 
devant Dieu, les quelles sont données a manger après 
disner en délectation et soûlas. La fruiction de noz 
œuvres nous sera au ciel donnée lors après ceste pré- 
sente vie. Laissons les autres choses de la nef et venons à 
la roche de Guy on. En la mer de ce monde périlleux est 
uns grande roche: c'est le corps humain, composé de 
quatre gros elemens. En ce corps est ung nid , c'est 
nostre cueur, auquel est le bel oyseau, le Sainct Espe- 
rit, qui tousjours y réside par la vertu du baptesme. 
Cest oysel a sept œufz , ce sont les sept dons de sa 
grâce neupmatique. Tant qu'il est en ce nid, nous po- 
vons seurement passer, aller et venir, et au contraire 
non ; mais s'il aavient que cest oysel saille de ce nid 
cordial, pour yray, la mer se troublera et y viendront 
les ventz, ce sont les dyables, ta propre chair et les 
mondaines cupiditez qui en la mer de ce monde ven- 
tent et confluent. Jamais le Sainct Esperit ne sort par 
grâce de ce cueur, fors que par le inoven d'ung autre 
mauvais oyseau son ennemy, ort et infâme, qui est le 
dyable, plain de malice, voulant nuyt et jour faire 
saillir le âainct Esperit de nostre cueur, par la poyson 
et infestation de peste. Mais il fault asperger et arrou- 




j8 Le Violier 

ser le nid de ton caeur de sang de Talgneau, c'est 
assavoir, du mémoire de la passion de Jésus. Par ce 
moyen, royseau enneray, le dyable, ne s'approchera 
point ae ce cueur et n*y entrera jamais, et amsi pour- 
rons aller en la saincte terre de promission , qui est 
paradis aux bons promis. Voilà qu'il fault faire comme 
Guyon fist, qui veult aller seurement. 



De commettre homicide sans y penser. D'un chevalier 
nommé Julian qui tua son pire et sa mire. 

Chapitre XVIII «. 

aintenant avons à parler de sainct 
Julian, qui ignorentement ses parens 
tua et occist. Comme ung jour sainct Ju- 
lian alla à la chasse, trouva ung cerf 
lequel il suivit longuement. Le cerf parla et dist 
à Julian : « Tu me suis, toy qui seras occîseur 
de ton père; semblablement de ta mère. » Lors, 

I. Chap. i8 de Tédit. de Keller. Swan, t. i, p. 92. — 
On peut consulter, au sujet de saint Julien l'Hospitalier, les 
Acta sanctorum , t. 2 de janvier, p. 974, la Légende dorée^ 
et un travail de Chastelain dans ses notes sur le Martyrologe, 
recueillies par les bollandistes. Quant à la tradition relative 
à ce saint ^ elle a trouvé place dans Boccace (Décaméron , 
journée ire, nouv. 2), et elle a fourni un conte tort connu à 
La Fontaine (1. H, conte 5). Le vieux poète allemand Hans 
Sachs a fait un récit semblable {Werke, t. i, p. ^$7) ; une 
pièce de théâtre, due à trois poètes renommés en Angleterre, 
Johnson, Fletcher et Middleton, et intitulée la yeuve (the 
Widow) , roule sur le même sujet. 

Une histoire semblable, dont la scène est dans l'Inde, se 
trouve, traduite en anglois,'dans VAsiatick Mîscellany (t. 2, 
p. 462), et en françois, dans Tédition des Mille et un jours 
donnée par M. Loiseleur Deslongchamps (Paris, 1838 , p. 
643). La fin du récit, tel qu'il se trouve dans notre texte, rap- 
pelle la légende de saint Christophe. 



i 



DES Histoires romaines. )9 

quand Julian eust ceste voix ouye r moult fiist 
esbahy, et craignoit fort que cela lui advint c|ue 
le cerf luy avoit miraculeusement predict. Juhan 
laissa toutes choses et secrettement s'en partit, et 
parvint en une loingtaine région où il fist tant 
que il eut avec aucun grant prince habitude. Si 
bien et si vaillantement se conduyten la court du 
dit prince que il le fist chevalier et luy donna pour 
espouse qj^uelque dame vefve chastelaine, si qu'il 
eut son cnasteau par douaire de mariage. Lors 
les parens de Juhan, vacabuns par le pays, le 
queroîent en menant grand deuil pour sa perdi- 
tion et absence de son pays. Incessamment al- 
loient de lieu en lieu pour le cuyder trouver. Fi- 
nablement le père de Julian et sa mère vindrent 
au logis où estoît Julian espousé, et comme la 
femme de Julian les interroguoit de leur voye, 
sentier et chemin, ils luy comptèrent toute leur for- 
tune, tellement que la chasteiaine congneut qu'ils 
estoient bien parens de son mary, pour ce que 
par adventure son dit mary lui avoit compté qu'il 
tes avoit laissez sans prendre congé. Julian n'estoit 
pas au pays pour l'heure. La dame les receut 
amoureusement pour l'amour de son espoux Ju- 
lian , et les fist manger, puis reposer au propre 
lict de son espoux et d'elle , pour tousjours leur 
monstrer plus grande portion d'amour. Le matin 
venu, la chastellaine s'en alla à l'église. Ce pen- 
dant vint arriver Julian , et entra en la chambre 
pour esveiller son espouse , pensant qu'elle dor- 
mist encore ; et luy estimant de ses parens que ce 
fussent quelque paillard et adultère qui iustavec 
sa femme venu coucher ce pendant qu'il n'y es- 
.toit pas , tira son espée secrettement et son père 



6o Le Violier 

tua, ensemblement sa mère. Jutiati, puis après , 
saillit hors de la maison et veit sa femme qui ve- 
noit de l'église, çiui lu]r fut en admiration grande, 
car il la cuydoit avoir tuée , comme il est dit , 
avec l'adultère soupçonné. Quant elle fut arrivée 
devant l'huys, il l'interrogua qui estoient ceulx 
qui reposoient en son lict, et elle luy dist : a Mon 
amy, c'est vostre père qui vous est venu voir, et 
aussi vostre mère. » Quand Julian entendit la voix 
de son espouse, quasi c^u'il ne cheut comme mort 
sans avoir plus d'espent, et dist : « misérable 
que je suis! ô traystre ! tu es bien mauldit quant 
tu as tes parens occis ! moy povre, que dois- 
je faire ? Las ! las ! maintenant me recorde de la 
prophétie du cerf, qui me dist bien le cas advenu. 
Helas! ce que je fuyois m'est advenu. De mon 
pays, où estoit mon père, semblablement ma 
mère, m'estois séparé, si que je n'eusse pas 
occasion de les tuer; encore m'est la malédiction 
sus moy tombée. » Cela dit , il print de sa femme 
congé , disant : « Adieu, ma seur, m'amye , je 
m'en vois à l'adventure ; jamais ne cesseray de 
cheminer jusques à tant que je congnoisse se 
Dieu aura accepté ma pénitence. » Lors la povre 
dame , qui en ses douleurs participoit et mesloit 
ses larmes avecques les siennes , luy respondit : 
(( A! monseigneur, jamais Dieu ne parmette que 
sans moy te dispares ! quelque part que tu soyes 
je seray, et à la mort et à la vie ; c'est bien rai- 
son que je, qui ay prins avec toy souvent joye, 
maintenant avec toy prengne labeur et tristesse.» 
Julian et sa femme s'en allèrent et enfin arrivè- 
rent à ung grant fleuve là où plusieurs perilloient 
et se noyoient, et là firent quelque grand hospi- 



DES Histoires romaines. 6i 

tal pour substanter les povres, et tous ceulx qui 
vouloîent passer delà reaue les passoient inces- 
samment en faisant pénitence. Lors après long- 
temps, à l'heure de minuyt, comme Julian, tout 
lassé, se reposoit, et faisoit gelée, vint une voix 
lamentable qui dist à Julian qu'il le passast. Julian 
se leva soubdainement et trouva aucun person- 
nage guasi mort de froit , le print et le mena en 
sa maison et le fist approcher du feu , mais onc- 
ques ne le peut eschaufFer. Et lors,.craignant Ju- 
lian qu'il ne mourust en la place, tant fist qu'il 
le mist en son lit et le couvrit diligentement. 
Après peu de temps , celluy povre, qui paravant 
ressemoloit comme ladre tout reluysant , monta 
aux cieulx et dist à Julian son hoste : <( Julian , 
Dieu m'a vers toy transmis , et te mande qu'il 
accepte ta pénitence , parquoy toy et ta femme 
monterez en paradis, et en brief. » Puys celluy 
là se disparut, et après peu de temps Julian et 
sa femme bien heureusement moururent en Nos- 
tre Seigneur, pleins de bonnes oppérations et 
aulmosnes qui en paradis les conduirent. Ainsi 
soit il de nous. 

L'exposition moralle sur Vhjstoin de Julian, 

Le chevalier JuHan peult estre dit chascun bon 
chrestien et prélat , qui doit virilement contre les 
trois ennemys, le monde, la chair et le dyable, debel- 
1er et combattre par manière de chasse, comme sainct 
Julian, et se mesler de prendre les bestes es forestz, 
c'est assavoir acquérir les âmes, et suyvir le cerf 
Jesuchrist. Si ainsi est ^ue le vray prélat ou chrestien 
ensuyt Jesuchrist, il doit tuer ses parens, c'est à dire, 
selon l'Escripture, délaisser pour l'amour de Dieu , 



62 Le Violier 

selon ce que'dit TEscripture : Qui divisent patreniy ma- 
trem etc, Julian s'en alla en région loingtaîne; pareille- 
ment doit le bon chrestien fuyr loing du monde, c'est 
à dire que point ne doit mettre son cueur, ains Tes- 
loingner des choses mondaines. Quant Dieu te verra 
ainsi triompher en laissant le monde, délibérera te don- 
ner la chastellaine^ c'est assavoir sa grâce, qui sera 
Pâme de ton cordial cbasteau le gardant. Mais il ad- 
vient souvent que les parens charnelz et vanitez du 
monde suyvent le bon chrestien, le persuadant à mal 
par temptation , et sont mys en ton propre lict de 
cueur comme en celluy de Julian. Mais tu les dois 
tuer par le couteau de résistante pénitence , puis fuyr 
au fleuve de TEscripture saincte, là, dresser la maison 
de salut, c'est assavoir oraisons, jeusnes et aulmosnes 
faire ; par ce moyen tu pourras trouver Dieu en ton 
lict et en ton cueur et parvenir lassus es cieulx. 




Du pechi d'orgueil. — Chapitre XIX '. 

n lict es Gestes rommaînes cju'îly avoit 
jadis ung prince des Rommains nommé 
Pompée qui estoit associé de la frile de 
César par droit de mariage. Ces deux 
seigneurs convindrent en ung conseil ensemble, 
tellement qu'il estoit conclud entre les deux que 
tout le domaine du monde seroit à eulx mys et 
adjousté à l'empire. Le cas fut que Pompée trans- 

I. Chap. 19 de l'édit. de Relier. Swan , t. i, p. 97.— Ce 
récit parolt avoir été inspiré par un passage bien connu de 
la PharsaUde Lucain (1. 1, v. 182) : 

Ut ventum est parri Rubiconis ad undam 
Ingens visa du6i patris trepidantis imago... 



— - »♦ •• 



DES Histoires romaines. 63 

mit César à combattre diverses remons, pource 
qu'il estoit jeune ; pourtant le vouloît au labeur 
apprendre. Pompée voulut demourer à Romme, 
gardant les régions, et si donna à César terme 
dedans cinq ans, laquelle chose s'il ne la faisoit, 
privé devoit estre de son droit perpétuellement. 
César assembla grande exercite, cheminant es 
parties à luy ordonnées, esquelles il trouva gens 
tort beiliqueulx, lesquelz il ne peut pas en si 
peu de temps superer et surmonter, mieulx av- 
mant Pompée lors offenser que laisser la bataille, 
parquoy Pompée l'aliéna de son droit et luy def- 
lendit la cité de Rome, tellement qu'il estoit 
sans oser s'approcher, comme interdict de Pom- 
pée. Quant la bataille de César fut finie , ledit 
César voulut retournera Romme. Pour y venir se- 
crettement, il luy fallut passer par le fleuve Ru- 
bicon , et là luy apparut ung ymage sur l'eaue, 
grant à merveille, lequel parla du meillieu de 
l'eaue, et dist : « César, si tu viens pour la rom- 
maine prospérité, il t'est permis venir jusques 
icy ; sinon, ne présume plus avant passer et venir 
sus ce fleuve. » Lors dist César : « J'ay tousjours 
pour le proffit rommain travaillé et suis encores 
prest à souffrir les labeurs pour la chose publique 
multiplier, et les dieux, lesquels tousjours adore, 
m'en soyent tesmoings. » Cela dit, l'ymage dis- 
parut. Après cela incontinent César frappa son 
destrier, passa le fleuve, puis dist, au contraire 
de ses premières paroles , qu'il relinquoit et lais- 
soit les droits rommains, et que jamais ne ces6e- 
roit de persécuter son sire Pompée. Cela fist , 
car de ce jour en avant s'esforçoit de le des- 
truire. 



6*4 Le Violxbr . . 

U exposition morale sus Vhjstoire devant dicU, 

Par cestuy Pompée, qui éstoit ancien, entendons 
Dieu,!e créateur dé tous, qui a esté dès le commen- 
cement et tousjours sera. Par César entendons Adam^ 
qui fut prince de tous les hommes, duquel la fille fut 
à Dieu par fôy espousée, qui est Tame. Dieu donc- 
ques, voulant prouver Adam comme Pompée César, le 
mist en paradis terrestre pour le cultiver et garder, le 

fuel, tout incontinent, de son estât si digne se glori- 
ant et voulant à sa femme plaire, pour obeyr au 
dyable, viola ung seul commandement que Dieu luy 
avoit baillé; pour la cause Dieu le chassa de paradis, 
non seulement terrestre, mais aussi de l'empire céleste. 
Toutesfois Adam, espérant en son animé courage ce 
qu'il avoit perdu et obmis récupérer, tant qu'il peust 
continuellement laboura. Mais il ne povoit toutesfois 
en son predict estât revenir jusques à l'advenement 
de nostre seigneur Jesuchrist , le vray ymage de Dieu 
son père , qui sur les eaues de nostre rédemption ap- 
parut à son baptesme, qui nous dist à tous voulant 
retourner en gloire : Nisi quis regeneratus fuerit ex aqua 
et spiritu sancto, etc. «Qui ne sera regenwé de l'eau, et 
du Sainct Esperit, ne peult aller en paradis, la cité 
capitalle d'amour et de joye. » Plusieurs sont qui 
viennent à ce fleuve, promettant assez devant les tes- 
moings par procureurs, qui sont leurs parrins , servir 
Dieu et virilement contre le dyable combattre pour 
la cité de paradis, comme César pour la cite de 
Romme; mais quant ils ont fait leurveu, de leur pro- 
messe s'oublient et contempnent les commandemens 
de Dieu , comme fist Absalon après qu'il fut à son 
père reconcilié. Dieu nous garde de faire selon cest 
exemple. 



^ > ' • ^ •*. 




DES Histoires romaines. 65 



De tribulation et misère. — Chapitre XXi. 

'empereur César Conrad régna, en l'em- 
pire duquel estoit un conte nommé 
Leopaidus, le quel, craignant l'ire du 
roy, s'en fust et s'en alla en une forest 
luy et sa femme. Là se mussoit en ung petit 
tugurion devant la fureur du Roy. En la quelle 
forest remémorée , quant le dit empereur César 
Conrad chassoit, de nuytfut contrainct de de- 
mourer et en ce tugurion loger. La femme du 
dit conte Leopaidus , qui estoit preste de faire 
son enfant, luy administra ce que il luy estoit 
nécessaire, tout au moins mal qu'el peust. Celle 
mesme nuyt, elle enfanta, et César entendit une 
voix disant : « Prendz ! prendz ! prendz ! » Luy, 
tout estonné de paour, dist en soy mesme : « Que 
peult estre cecy ?» Il pensoit en celle voix signi- 
ficative sans cesse, tellement qu'il s'endormtt 
sus cela. Et voicy secondement la voix qui dist : 

I. Chap. 20 de l'édit. de Relier. Swan, t. i, p. 100. — Il 
s'agit d'événements fabuleux de la vie de l'empereur Henri 
III. Grimm, dans ses Deutsche Sagen, t. 2, no 480 {Veillées 
allemandes, t. 2, p. 210), en parle d'après la Chronique 
de Godefroy de Viterbe. La Légende dorée raconte longue- 
ment, à propos de la vie du pape Pelage, des détails du 
même genre. Voir la Golden Légende de Caxton, fol. 397. 

Ajoutons que ce récit se trouve dans l'ancienne rédac- 
tion angloise des Gesîa (chap. 48, p. 164, édit. de Madden), 
ainsi que dans la 2e partie (chap. 39, p. 363) ; il forme le 
chap. 42 de l'édition de Winkyn de Worde. 

L'ancienne rédaction allemande donne beaucoup plus d'é- 
tendue à ce chapitre. Voir l'édition allemande de Graesse, t; 
2, p. 198-206. 

Violier. 5 



flaaasr^-i fraer 



66 Le Violier* 

« Rendz! rendz! rendz! » César incontinent 
s'esveilla , et , en grand paour détenu , disoit à 
part luy : « Que signifie cecy ? Premièrement je 
oys : Prendz ! et puis secondement : Rendz ! Que 
dois je rendre, quant je n'ay chose prinseT» 
César, sus la cogitation de cela-, de recnief s'en- 
dormit. Tiercement retourna la voix disant : 
« Fuys ! fuys ! fuys ! car cest enfant premier en- 
gendré sera ton gendre. » César tousjours de 
plus fort en plus fort s'esmerveilloit. Et le len- 
demain appella deux de ses secrétaires hommes 
d'armes et leur dist : « Allez et vioUentement arra- 
chez de celle femme son enfant, et puis le met- 
tes en deux parties et m'en apportez le cueur. ;» 
Les secrétaires , bien contrictz de l'exécution 
qu'ilz dévoient faire, prindrent l'enfant des 
mains de la mère; mais c^uant ilz le veirent si 
bien formé , point ne le mirent à mort , ains sus 
une branche d'arbre tout au plus hault, pour 

f)aour que les bestes sauvages ne le dévorassent, 
e mussèrent , et puis prindrent ung lièvre et le 
mirent en deux et à César en portèrent le cueur. 
Le mesme jour, comme quelque duc par là pas- 
sast et entend ist l'enfant crier, privement le print 
et le.mist en son giron, sans que on le veist ; et 
comme il n'eust point d'enfans, le bailla à sa 
femme, qui le nourrist et fist nourrir ; puis fai- 
gnojent estre de leur génération et semence, les- 
quelz le firent baptiser et appeler Henry. Quant 
l'enfant fust grand, il estoit moult beau et de 
corps bien formé, bien parlant et à tous gracieux ; 
lequel vojrant César si beau , le demanda à son 
père putatif, le duc, et le fit demourer en sa court. 
Mais quant il vit l'enfant si gracieux à tous , et 



'iX^* 



DES Histoires romaines. 67 

qu'il estoit moult fort prisé , et de tous honoré , 
le dit César fort se douota que il pourroit après 
luy régner, et que par adventure pouvoit estre 
celJuy qu'il avoit commandé à ses secrétaires à 
mort mettre. Voulant de cecy estre bien seur, 
des lettres à sa femme manda , de sa main es- 
criptes, et en telle forme : « Tant que tu aymes 
ta vie , dès aussi tost que ces lettres tu auras 
leues, tue cest enfant que tu scez... » Comme 
ainsi fust que le messa^ier aux lettres fiist logé 
dedans quelaue lieu samct et sacré, et se repo- 
sast sus ung oanc , dormant, la bource dedans la 
quelle lors estoient les lettres de la mort de l'en- 
fant du conte Leopaldus pendoit contre bas; 
- parquoy ung prestre qui cela vit , par curiosité 
regarda dedans et leut les lettres, et ayant en 
horreur le cas du meurtre qui devoit estre fait 
subtillement , rasa cest article : w Tue l'enfant >> , 
et y mist en lieu : « Donne nostre fille le plus tost 
que tu pourras à ce bel enfant. )> Comme ainsi 
nist que la royne leut les lettres , et les voyant 
du signet de l'empereur approuvées, les princes 
appella , et les nopces fist de l'enfant et de sa 
fille. La feste des dictes nopces fut à Aigregain 
célébrée. Quant César Conrad congneut les 
nopces de sa fille, bien fut estonné. Mais les 
deux secrétaires et le prestre luy comptèrent le 
cas tel qu'il estoit advenu. Les secrétaires luy 
dirent que c'estoit celluy que pas n'avoient tué, 
ains l'a voient mis sur ung arbre. Le duc qui 
l'avoit trouvé en la forest dist qu'il n'estoit pas 
son filz, et le prestre confessa qu'il avoit contre- 
fait le mandement contenant la mort de l'en- 
fant. Parquoy César vit bien qu'il estoit impos- 



68 .Le ViQLiER 

sible contre le divin vouloir résister, parc^uoy il 
approuva les. nopces de l'enfant estre miracu- 
leusement ordonnées, et fist après luy régner soii 
gendre. • 

Moralisation sus le propos. 

Cestuy empereur est Dieu le père, qui, pour le 
premier péché des parçns , fut courrouce et gecta 
Adam dehors du paradis terrestre , comme César 
Conrad le conte ac Romme. Le premier homme , 
voyant sa transgression , s'enfuyt en la forest de ce 
monde. Ma is Dieu^ voulant vener vers les âmes, trans- 
mist son enfant en ceste forest, quant il print chair 
humaine de la glorieuse Vierge Marie sacrée; ce fut 
l'Enfant glorieux qui nasquit à minuyt de la contesse 
de Paradis. Leroy qui ouyt Ja voix disant: « Prendz ! * 
prendz ! prendz ! r> peult estre chacun de nous , qui 
deust estre roy de soy mesmes pour se gouverner se- 
lon Dieu et son salut procurer. A chascun de nous 
est ceste voix proférée : « Prendz 1 » Par la première 
voix : a Prendz ! » est dénoté que nous avons prins 
Tainé de Dieu le créateur à sa semblance formé. Par 
le second cry, que nous avons prins nostre corps avec- 
ques les cinq sens de nature. Par le tiers cry et voix 
qui a dit: «Prendz! » que nous prendrons leroyaul- 
me des cieulx si nous vivons selon raison , comme fist 
l'Enfant l'empire de Romme. La seconde voix , que 
l'empereur ouyt par trois fois disant : « Rendz 1 rendz i 
rendz ! » signine que nous devons à Dieu rendre l'ame 
nette par la purgation de son precieulx sang espandu 
et difîuz pour nous purifier; cela est le premier «rendz». 
Par le second est entendu que nous devons rendre les 
divins commandemens à Dieu en payant les décimes 
oblations et nous exerceant en tout le vouloir de Dieu, 
disant ce que dit le Psalmiste : Rtddam tibi vota qua 
distinxerunt labia mta. Par le tiers «rendz ! » est signi- 
fié que devons à Dieu rendre nostre corps prest et 



DES HlSTOIKES ROMAINES. 69 

appareillé pour le servir, et toHerer, souffrir et endu- 
rer toutes les tribulations , peines et labeurs pour son 
nom, La tierce voix ouyt César, qui dist trois fois : 
«Fuys! fuysî fuys! car cest enfant primogenite sera 
ton gendre. » Par le premier commandement de fuyr 
est entendu que devons le dyable fuyr par les œuvres 
de miséricorde , le mondé par povreté et la chair par 
chasteté et par jeusne ; par le second fuyr est noté 
qu'on doit éviter de toute sa force sa propre voulenté, 
vanité , péché et le consort des maulvais ; et par le 
tiers fuyr Ton doit noter la fuyte d'enfer et de ses peines 
par contriction , confession et satisfation : car ung en- 
tant nous est né qui a son empire sur ses espaulles, c'est 
assavoir Jesuchrist, qui a eu la croix sur son dos en 
signe de victoire contre le dyable. La croix est le 
vray empire de Jésus. Cest enfant plusieurs persécu- 
tent , et , par leurs concupiscences mettent ae rechef 
à mort. Mais les deux hommes d'armes et secrétaires, 
grâce de Dieu et puissance divine, ravissent l'enfant Jé- 
sus et le mettent en l'arbre, c'est en l'Eglise, là où 
le bon duc, qui est le prélat, le trouve par œuvres mé- 
ritoires et le nourrit purement et dignement. Mais l'hom- 
me de péché le prent à l'autel sans craincte, sans 
amour et sans grâce. Si tu veulx sagement besongner, 
prendz une lièvre , c'est ta chair, et la tue par ta mor- 
tification des affections terriennes , par oraisons et par 
jeusnes et aulmosnes, et puis tire ton gieur comme 
celluy du lièvre de ces chamelles affections , si que 
l'enfant Jésus soit saulvé et puisse demourer avecques 
toy et espouser ta fille , qui est ton ame. Mais il ad- 
vient souvent que l'homme récidive, c'est recheoir en 
péché. Parquoy il est dit esçripre de sa propre main 
une lettre à sa propre femme l'emperière du monde, 
qui est la propre cnair d'icelluy, pour mal perpétrer 
et occire l'enfant Jésus. Ces lettres, escriptes de la 
main du pécheur, sont les propres agitations salles et 
mauvaises qui mandent à la chair l'enfant Jésus occire 
par luxures charnelles, crapulles et gïoutonnies. Mais 



fc4.r-?'Stf.. 




70 Le Violier 

le prestre , discret confesseur ou prédicateur, doit ou- 
vrir la lettre de TEscripture saincte par correption et 
demonstrance ; puis en cela faisant muer la lettre qui 
dit : «Occy cest enfant», c'est à dire en grâce; cela 
se fait par pénitence. Lors Jésus le filz de la Vier- 
ge ton ame sans doubter espousera , à laquelle des- 
ponsation les princes , qui sont les vertus cardinalles , 
seront convocquez, et pourras avec Jésus régner las- 
sus en gloire. 

Defraudi, dol et conspiration, et de la coutelle sur les 
choses contraire. — Chapitre XXI i. 

ustin réfère que les citojens de Lace- 
demone feirent conspiration contre 
leur roy, et eulx prevalans , le chas- 
sèrent hors de sa cité et de tout son 
royaulme. Le cas advint qu'en celle fleur de 
temps que le roy de Perse mallissoit en son 
courage destruyre celle cité et avecques grande 
caterve de gent armée Tassieçea , le roy expulsé 
d'icelle toutesfois ne pouvoit hayr son peuple 
qui Pavoit expulsé, mais luy voulut subvenir. 
Après qu'il eut connu toute la machination du 
roy persien contre sa cité de Lacedemone , cjui 
pas n'estoit en son obeyssance , sagement cogita 
et pensa comment il pourroit intimer aux Lace- 
demoniens ce c^u^ le roy de Perse faisoit contre 
leur party. Il print des tablettes et dedans escript 
toute la machination des dictz Persiens, et Tin- 
formation de résister à leur entreprinse pour 
leur cité deffendre. Lorsqu'il eut tout escript ce 

V ';3*P; ^' «^î^'^dit. de Keller. Swan, t. i,p. 105. — 

nim^rAI ^ '/*?P- '° > <!"' rapporte ce trait à l'égard de 
Demarate, roi de Sparte. 



DES Histoires romaines. 71 

qu'il voulut , son escripture couvert de cire qu'il 
mist dessus, et son messagier choisy digne de 
foy, adressa ses lettres aux magnâtes et prin- 
dpaulx de la cité. Mais quant les lettres furent 
par ks Lacedemoniens veues et ouvertes, nulle 
lettre là apparut, ains tant seullement la plaine 
cire. La question fut faicte des tables escriptes, 
et chascun des satrapes fut semont à dire son 
conseil et oppinion qu'on devoit faire des tablet- 
tes ; mais on ne trouva personne qui peust se- 
lon celle rescription ouvrir son entendement. Il 
advint que la seur de ce roy de celle cité chassé , 
voyant l'i^orance de ces lettres, demanda congé 
de les veoir; laquelle les veit, et lors, par astuce 
féminine, leva, petit à petit, la cire qui couvroit 
Pescripture , tellement que la lettre fut en forme 
de lire, car de tant plus elle eslevoit la cire, de 
tant plus la lettre se manifestoit, si qu'on po- 
voit lire tout le contenu. Les satrapes, ce voyant, 
fiireni grandement joyeulx , firent le conseil de 
ces lettres , et se derfendirent si bien que leur 
cité fut sauvée. 



L'exposition moralle sus le propos. 

Par cestuy roy je entens le roy omnipotent, qui â 
esté de sa cite, qui est l'humaine société, expulsé 
quant les premiers parens transgressèrent en paradis 
terrestre, quasi disant qu'ilz ne vouloient point Je Dieu 
que euix-mesmes : Eritis sicut DU scientes bonum et ma- 
km. Toutesfois|, Nostre Seijgneur Jesuchrist ceste pre- 
«icte cité tousjours a aymée , car il nous a aymez , 
comme ainsi fust que nous fussions ses ennemys, com- 
me dit Tapostre : Cum inimici essemus reconcUiati su- 
«w Deo per morUm filii ejus, Cestuy roy Jésus, con- 
gnoissantque le roy de Perse , le dyable d'enfer, roy 



4 



72 Le Violier 

sur tous les enfans d'orgueil, vouloit sa cité et ses ci- 
toyens destruire par ses machinations de péché , print 
des tablettes esc[ue]les la loy de Moyses il escript , 
contenant ses dix commandemens de la loy, qui est 
l'information de salut , et de se préserver de la machi- 
nation et trahyson du dyable , puis les envoya par son 
messagier Moyses aux citoyens de sa cité du monde. 
Mais ceste manière d'escripture fut et estoit tellement 
obfusquée de cire, c'est à noter de cerimonies, que les 
lois moralles ne peurent entendre quant à la totalité et 
plain mistère dedans contenu, jusques que vint la seur 
du roy, la glorieuse Vierge Marie , tant sage , bonne , 
doulce, sans amer, et la pucelle qui osta la cire de des- 
sus, c'est l'ombre, c'est la couverture prophétique, c'est 
la cerimonie de la loy escripte. Pour cecv oster, la 
Vieree Marie s'approcha par sa purté de feu et cha- 
rité de son enfant, et là fist couller celle cire par l'in- 
telligence des loix divines , tellement qu'on congnoist 
à présent ce aue le roy mande : ce sont les comman- 
demens que aevons observer pour nostre cité super- 
nelle pacifier. Il a esté nécessaire que ceste cire soit 
coulée par la chaleur de son enfant, qui est le vray filz 
de Dieu, du feu de charité eschauffé. Et cela fut à sa 
purification , quant elle se voulut oiffrir à tenir les ceri- 
monies de la loy, nonobstant qu'elle n'y estoit subjecte. 
Par ce moyen nous a délivré de la captivité du dyable 
d'enfer. 



De crainte mondaine. — Chapitre XXIIi. 

aînct Augustin narre que quant les 
Egyptiens vouloient jadis déifier leur 
déesse, qu'on nommoit Isis, et Serapis, 
leur Dieu , procedoient en cette ma- 

I. Chap. 22 de l'édit. de Keller. Swan, t. i, p. io8. — 
V. saint Augustin, Cité de Dieu, 1. i8, chap. 5. 




r 



DES Histoires romaines. 73 

liîère : Premièrement establîrent pour loy que 
quiconques les disoit estre de la lignée des hom- 
mes, non eulx seulement, mais tous ceulx de 
leur généalogie pugnis dévoient estre , c'est as- 
savoir avoir le chief trenché; secondement firent 
mettre dedans tous les temples esquelz leurs 
ymages estoient honorez un petit ydolle qui avoit 
le doy en la bouche > , si qu'il fist par cela signe 
de silence, c'est assavoir aux entrans es ditz 
temples, et en celle façon vérité devoit estre 
celée. 

Moralisation sur le propos. 

Les mondains font ces choses, qui sont ténébreux 
oppresseurs de vérité et les su b verseurs de Testât 
ecclésiastique, quant ilz veulent déifier et glorifier 
eulx-mesmes aux autres semblables. Ils mettent incon- 
tinent aucun ydoIIe devant les yeulx des prelatz , fai- 
sant signe de silence , tout affin que aucun ne les ose 
redarguer, ne de leurs faictz dire la vérité. 




De médecine spirituelle. — Chapitre XXIIIa. 

onsieur saint Augustin recite que l'an- 
cienne coustume lors estoit que les 
corps des empereurs dévoient estre 
bruslez après leur mort et les cendres 
dévoient estre gardées en lieu eminent. Il ad- 

1 . Les Romains empruntèrent à cet usage des Egyptiens 
rhabitude de représenter le dieu du silence, Harpocration, 
faisant un geste semblable. V. l'article de M. Alfred Maury, 
relatif à ce dieu, dans le Complément dt V Encyclopédie mo- 
derne, Paris, Firmin Didot, t. 5, 1857. 

2. Chap. 23 de Pédit. KcUer. Swan, t. i, p. 109. —-Le 



k^ABpAtf^ ...* tj..« . ........ fi 



74 Le Violier 

vint que aulcun mourut duquel le cueur ne pou- 
voit estre bruslé. Chacun de ce s'esraerveilloit , 
parquoy les sages furent priez pour en donner 
leur raison, lesquelz finablement dirent que l'em- 
pereur mort avoit esté empoisonné, et que pour 
le musse poison ne pouvoit le cueur estre bruslé ! 
Lors le peuple tira le cueur du feu et mist dessus 
du triade. Par ce moyen fut le poison chassé , 
et dès aussitost que de rechief le cueur fut mis 
au feu, il fut bruslé. 

L'exposition mordit sur^U propos. 

Cj uant à parler moral lement , les cueurs des pe- 
^^^cheurs de péché mortel empoisonnez ne peuvent 
estre du feu du Sainct Esperit esprins et illuminez, fors 
que par le triade, qui est pénitence. 



De la sabgestion du Dyable par les choses temporelles. 
Chapitre XXIV i. 

1 est escript d'ung enchanteur qui avoit 
ung vergier si beau 'et plain de toutes 
choses fructueuses qu'il estoit délec- 
table merveilleusement. Cest enchan- 
teur ne le vouloit monstrer fors à ses ennemys et 
aux folz , et quant ilz furent dedans introduitz 
fort s'esmerveilloient de la plaisance du lieu 

traducteur allemand des Gesta , le docteur Graesse^ dit avoir 
en vain cherché dans les œuvres du célèbre évéque d'Hip- 
pone le passage mentionné ici. 

Pline, liv. 29, c. 4, raconte quelque chose d'analogue au 
sujet des vertus de la thériaque. 

I. Chap. 24 de redit, de Keller. Swan, t. i, p. 3. — Le 
traducteur anglois cite le témoignage du voyageur Mande- 
ville, comme garant de l'authenticité de faits de ce genre. 




DES Histoires romaines. 75 

somptueuix, demandant instantement que leans 
peussent à jamais demeurer Cest enchanteur ne 
le consentoit fors à ceulx oui luy promettoient 
leur héritage, parquoy les folz, estimant que ce 
fiist paradis où ilz dévoient à jamais demourer, 
donnèrent tout leur bien pour ce verger. L'en- 
chanteur se levoyt de nuyt, et en les trouvant 
dormant les mettoit à mort, et par ce verger 
ainsi fist maulx infiniz et perpétrâmes. 

Moralisation sur le propos. 

Cest enchanteur avecques son jardin est ce monde 
caducque avecques ses richesses et sa gloire. Dict 
est enchanteur, pourceque par ses illusions il nous 
abuse comme font ces jongleurs qui fai^ent mettre de 
l'argent es mains des regardans, et ilz n'y trouvent 
chose qui soit. Ainsi est-il du monde : quant nous cuy- 
dons trouver les biens , ilz sont caducques. Le monde 
nous monstre des honneurs , offices, bénéfices, et nous 
les convoitons contre le salut de noz âmes et en cuy- 
dant estre plus riches ; mais en la fin ouvrons la main, 
et nous ne trouverons chose que soit. C'est ce que dit 
le Psalmiste : Nihil invenerunt omnes viri divitiarum in 
manibus suis. Ne faisons pas ainsi : contempnons le 
monde pour avoir paradis. 



De Voubliance des bénéfices et du mal d'ingratitude. 
Chapitre XXV ». 

adis estoit une noble dame qui moult 
d'injures souffroit de aucun tyrant luy 
degastant sa terre. La dame, ce voyant, 
en grande perplexité et douleur fut, et 

I. Chap. 25 de Tédit. de Kellcr. Swan, t. i, p. 1 1 j. — On 
ne retrouve pas la source où a été prise cette historiette. 







76 Le Violikr 

ne cessoit de plorer. Le cas advint que quelc'un 
pèlerin passa par le lieu où elle demouroit, le- 
quel la voyant ainsi désolée, luy, esmeu de pitié 
et compassion, luy promist qu'il la vengeroit 
du tyrant et feroit pour elle contre luy ba- 
taille, moyennant que s'il mouroit en bataille 
qu'elle auroit à jamais et mettroit son bourdon 
et sa mallette dedans sa chambre pour remem- 
brance de luy et.luy seroit aggreable. Cela luy 
promist, et, la bataille faicte, vainquit le pellerin 
le tyrant; toutefois il fut blessé jusques à la mort. 
La dame pucelle, congneue samort,fistce qu'elle 
luy avoit promis, pendit son bourdon et sa mal- 
lette devant son lict. Le bruyt et renommée voila 
par tous les royaumes que ceste dame jà avoit 
son pays recouvert, parquoy trois nobles roys la 
vindrent visiter pour l'avoir à femme. La dame, 
ce voyant, se para honestement et pense en soy 
qu'il luy seroit en deshonneur si ces roys trou- 
voient en sa chambre le bourdon et la mallette 
du pellerin, parquoy elle les fist oster sans plus 
les remettre ; par cela mit en oubly son cheva- 
lier et fut ingrate de sa grâce. 

L'exposition mordit sur Vhistoire devant dicte. 

Ceste dame .pour vray est l'ame pécheresse. Le 
tyrant est le dyable , qui Ta privée de son héritage 
céleste par long temps. Parquoy elle gemissoit lon- 
guement , et non sans cause, jusc^u'àce que Jesuchrist 
vint en ce monde comme pèlerin ; sa mallette au'il 
portoit estoit sa pure chair, en laquelle mussée lors 
estoit la divinité. Le bourdon ou baston est le bojrs de 
la croix, auquel il pendit pour i'ame, faisant le sixième 
jour du tyrant victoire pour restaurer les choses de 






f 



DES Histoires romaines 77 

Pâme perdues. La victoire faicte, le pèlerin veult que 
rame continuellement ave dedans la chambre de son 
cueur le bourdon et mallette, c'est la mémoire récente 
de sa passion. Les trois roys estranges sont le dyable, 
la chair et le monde ^ qui viennent à Tame suggérant, 
délectant et consentant. Parquoy Tame les voyant et 
ne pensant aux choses futures, se pare des vices et con- 
cupiscences, et leur accourt par consentement de pe^ 
che, et ainsi oste le bourdon et mémoire de Jesuchnst, 
son vray chevalier; ce qu'il ne ifault pas faire, mais du 
tout retenir sans estre trouvé ingrat. 



De la vertu d'humiliti.^CHkPlTRE XXVIi. 

I estoit aucune noble royne qui de son 
serviteur rustique conceut. L'enfant 
ijvesquit vicieusement et se porta mai 
? devant son père putatif. Le prince 
mary de la royne demanda ung jour à la royne 
se il estoit son filz, laquelle enfin luy congneut 
que il n'estoit pas à luy. Toutesfoys pas ne le 
voulut de son règne priver. Il luy donna son 
royaulme, mais il voulut que il feist ses veste- 
mens de deux couleurs et de deux genres de 
drapz, tellement que l'une moytié seroit de drap 
précieux et l'autre moytié de vil et détesté, affin 
aue quant il verroit la noble partie, qu'il fust 
aiscret en ses gestes, et qu'il ne se voulust 
point orgueillir quant il verroit l'autre qui seroit 
ville. 

Moralisation sur le propos. 

Par ceste royne nous pouvons entendre nostre 
chair, qui conçoit de son serviteur rustique , qui 

I. Chap. 26 de Tédit. de Keller. Swan, t. i, p. 115. 




■f}. 



78 Le Violier 

est la terre. L'enfant est charnel, et pourtant il n'ayme 
point son père spirituel Jesuchrist : Qui de Urra est de 
terra loquitur. Non , pourtant , Dieu ne le veult pas 
déshériter; son père luy fait robe de deux condicions, 
affin qu'il pense de son estât. Il a robe de mesme son 
père rusti(|ue , c'est assavoir terrestre , si qu'il ne se 
glorifie point, pensant qu'il est de terre venu et qu'en 
terre retournera. Et a aussi, quant à l'autre partie, robe 
de noblesse, si qu'il pense qu'il est en estât qu'il ne 
doit laisser perdre. 



De Vexecrable fraulde des vieilles. 
Chapitre XXVIU. 

adis estoit une dame qui estoit empe- 
rière. Dedans son empire demouroit 
ung chevallier qui avoit une noble 
femme fort chaste , craignant Dieu et 
moult belle. Le cas advint que le dit chevallier 
s'en alla et dist à sa femme devant que par- 

I . Ce chapitre, le 28e de Tédit. de Keller, porte, dans les 
rédactions latines , le titre suivant : De inexecrabili dolo ve- 
tularum. (Swan, t. i , p. 120.) Une histoire analogue se 
trouve aussi dans la Disciplina clericalis de Pierre Alphonse 
(chap. i4,p. {t,dePédit. deSchmidt, etchap. 11, t. i, p. 75, 
de redit, de Paris, 1824), et dans Boccace [journée 5, nouv. 
8). Le récit tout entier, à l'exception de la tin, qui est chan- 
gée, se retrouve dans le SyntipaSy publié en grec par M. 
Boissonnade; Paris, 1832, p. 51. Il est fort possible que le 
rédacteur du Syntipas ait lui-même puisé chez les conteurs 
indiens. V. le recueil d'apologues publié sous le titre de : 
le Katha sarit sagara, en allemand et en sanscrit, par H. 
Brockhaus; Leipzig, 1820, in-8, p. {6. Loiseleur Deslong- 
champs (^Essai sur les fables indiennes ^ p. 106) a signalé 
diverses imitations de cette historiette. 




À 



DES Histoires romaines. 79 

tir : « Je te laisse seulle sans aultre concierge, 
car tu es assez sage pour te gouverner. » La 
sage femme vesquit saigement et chastement en 
attendant son espoux. Advint ung jour qu'elle 
fut contrainte par aucunes prières et requêtes 
d'aller disner en la maison d'une sienne voisine, 
puis s'en retourna en son logis. Quelque jeune 
damoisel la vit, et, la trouvant belle, la convoita, 
luy envoyant plusieurs mes^giers pout l'inciter 
à son amour desordonnée; mais la dame n'en 
fist compte. Luy, se voyant contempné, devint en 
langueur ; toutesfois souvent alloit là où estoit la 
dame, mais tousjours estoit refusé en toutes cho- 
ses. Il advint ung jour qu'il alla à l'église tout 
dolent et triste grandement de l'imparfection de 
ses amours, et rencontra une vieille saincte femme 
réputée, laquelle luy demanda que il avoit et la 
cause de son triste cas. Il luy dist qu'il ne luy 
proufBteroit point de son cas congnoystre. Lors 
dist la vieille : « Mon amy^ si tu veulx que la 
médecine te prouffite, descouvrir te fault ta ma- 
ladie; pourtant monstre moy ton dueil,et, àl'ayde 
de Dieu , je te donneray Dons remèdes. » Lors 
le jeune filz luy dist qu'il estoit amoureux d'une 
telle dame. La vieille lors luy respondit : « Va 
l'en bien tost en ta maison, et en brief temps 
tu auras bonnes nouvelles. » L'ung et l'autre se 
disparurent et allèrent en leurs maisons. Geste 
meschante vieille lors avoit une chienne qu'elle 
contraignit à jeusner par deux jours entiers, et le 
tiers jour luy bailla à manger du pain confit en 
moutarde pour la faire plorer et larmoyer tout 
le jour. Lors la vieille macquerelle s'en alla en 
la maison de la dame qu'aymoit le jeusne damoi- 



8o Le Violier 

sel, qui la receut honnestement, pour la cause 
qu'elle estoit saincte par son semblant réputée. 
Quant ensemblement furent assises, la dame re- 
gardoit la chienne qui larmoyoit et rendoit gros- 
ses gouttes d'eaues par les yeubc. La dame de ce 
s'esmerveilloit grandement et demanda à la 
vieille pourquoy la chienne ploroit, qui luy dist : 
(( ma très chère dame , ne quiers point pour- 
quoy cesie beste pjf ure, car el a si grant dou- 
leur qu'on ne le sçauroit estimer. » De plus fort 
en plus fort la dame queroit la cause. Lors luy 
dist la vieille : « Geste chienne, que lu vois, es- 
toit ma propre fille, tant plaine de chasteté et 
beaulté que c'estoit merveilles. Pour sa beaulté 
aucun jeune damoisel de son corps plaisant et 
polly fut amoureux si fort que c'estoit merveilles ; 
mais tant estoit ceste fille chaste que du com- 
pagnon n'eut cure, parquoy Pamoureux mourut 
de douleur et tristesse. Pour laquelle coulpe Dieu 
la mua en chienne , comme vous voyez. » Cecy 
dit, commença fort la vieille lors à gémir et dire 
que toutesfois et quantes que sa fille se recorde 
de sa beaulté passée, de plorer ne se peult cesser, 
et si exite les autres à compassion. Et lors la 
dame ce voyant, commença à dire devant la 
vieille : « Las ! dur helas I semblablement aucun 
jeune damoisel me veult aymer, et est pour 
moy en langueur de maladie continuelle. » Quant 
la vieille ce congneut et entendit, dist à la 
dame : « Ne vueillez pas, ma chère dame, ne 
vueillez pas ainsi faire comme ma fille, si que 
ainsi qu'à elle ne t'en viengne, qui seroit ung in- 
toUerable vinaige. » Lors dist la dame : « Don- 
nez moy sus cecy bon et meur conseil, bonne 



1 ■ «II— 



DES Histoires romaines. 8i 

matroime, si que point ne soye chienne ^ » La 
vieitle dist : <cll faut que tu envoyés par devers 
luy tout incontinent et iuy mande que tu feras 
sa voulenté, si qu'il ne trespasse. » La dame dist 
alors : <c Je prie ta saincteté que toy mesme ailles 
vers luy et ramènes en ma chambre, car si ung 

I. L'origine orientale de ce récit se manifeste dans la (a- 
dlité avec laquelle une femme représentée comme vertueuse 
se persuade qu'elle peut être changée en un animal. Ces 
métamorphoses étoient regardées en Asie comme chose des 
plus simples. Sans nous arrêter aux nombreux exemples que 
foumissent les contes arabes, nous mentionnerons la transror- 
mation d'un jeune homme en mulet, racontée dans VEvangiie 
apocryphe de V Enfance. Voir t. i, p. 183, du Codtx apo- 
cryphtts Novi Testanunti, de Fabricios, et p. 18) des Efon- 
gelia apocrypha, edidit Tischendorf, Leipzig, 1853, in-8. 
Consulter aussi les Evangiles apocryphes traduits par G. Bru- 
net, Paris, Franck, 1849, p. 76, et la note insérée au t. i, 
col. 993, du Dictionnaire des apocryphes, Migne, 1856, gr. 
itt-8. 

Le texte latin des Cesta reproduit souvent mot pour mot 
celui de la Disciplina cUricaUs; dans la version françoise en 
vers de ce dermer ouvrage, intitulée le Chastoieaunt d'un 
père à son fils (Paris, 1824), ce récit a pour titre : De la 
maie yieille qui conchia la prude femme. Pareille anecdote se 
trouve dans différents ouvrages : Voir Schmidt, Beitrage zar 
Ceschichte der romantischen Poésie^ p. 66, 68, et notes sur 
l'édition de la Disciplina clericalis , 129-136. Elle est dans 
un ancien recueil d'apologues allemands, VEsopus de Stain- 
faœwel (in-fol., sans date, vers 1475], dans l'une des huit 
febles latines d'Adolphus, composées vers Tan 1 31 5, fable 6 
(apud Leyser, Historia poetarum medii «eyi, p. 2018); dans le 
poème de Hugo von Trimbcrg, le Coureur (Der Renner\ 
Francfort, 1 549, feuillet 66. Un des poètes dramatiques les 
plus féconds et les plus remarquables de l'Allemagne au 
iésàkme siècle, Hans Sachs, a fait de cette historiette le 
sujet d'une de ses comédies : La Chienne qui pleure .{pas 
weynent Hûndtlein), liv. 4, partie 3, feuillet 28, de l'édition 
de I $78. Le nom du mari et de la femme, Philip Balbona 
et Paulina, celui de l'amant, Félix Spini, indiquent un orn 
^nal italien, qu'il faudroit retrouver. La vieille, qui porte au 
Violier, 6 



8a Le Violier 

autre le faisoit, il en pourioit venir scandalle. » 
Lors dist la vieille : « J'ay de toy pitié, je feray 
ce que tu dis. » Ainsi alla la besongne, tellement 
que la chaste dame eut compaignie du jouvencel, 
et par le moyen de la macquerelle pire q'ung 
dyable. 

Moralisaùon sus le propos. 

Cestuy chevalier est Jesuchrist; la chaste femme, 
Tame tant belle par le lavement et fart de bap- 
tesme. Dieu luy donne son libéral arbitre pour se 
gouverner d'elle mesme €t selon sa voulenté. L'ame 
souvent est invitée pour disner avec sa voisine, la 
chair, quant elle est invitée sus les concupiscences char- 
nelles. Maintenant le jeune damoisel, oui est la vanité 
du monde, l'attrait tant qu'il peult et la fait solliciter; 
et si elle ne consent au premier, la maquerelle, qui est 
le dyable querant qu'il dévorera, sollicite Pâme de 
toute sa puissance pour consentir au péché; et com- 
me il luy monstre la chienne plorante , qui est Pespe- 
rance de longue vie^ pareillement ou trop grande pre- 
sumption de la divme miséricorde; car, ainsi que la 
chienne plore par la moustarde, semblablement rame 
par Tesperance faulce plore , c'est assavoir est decep- 
tivement affligée, si qu elle ne congnoist la /erité, tel- 
lement que elle consent au péché. Si doncques nous 
voulons de l'ame la chasteté garder, nous devons fuyr 
le monde quant à sa vanité , car tout ce qui y est est 

côté un long chapelet, et qui est parente de la fameuse Ce- 
lestine, du théâtre espagnol, prononce un monologue où elle 
dit qu'elle gagnera plus comme entremetteuse que comme 
fileuse de lame : 

Mit Kuplerey wil ich mehr gewinnen 
Denn daheim mit dem Wollen spinnen. 

La rédaction allemande des Gesta a supprimé cette his- 
toire ; elle ne figure pas non plus dans les diverses rédactions 
angloises. 



DES Histoires romaines. 8j 

orgueil de vje y concupiscence des yeux ou concupis- 
cence de chair, et pourtant il fault celaeviter, si nous 
vouions monter laûus. • 




Desmaahais justiciers. —Chapitre XXVIII i. 

adis estoit aucun empereur oui or- 
donna sur griefVe peine que le juge 
directement et justement jugeast, et si 
autrement il faisoit, |)oint de miséri- 
corde ne trouveroit. Le cas advint, comme sou- 
vent, qu'aucun juge, par dons conompu, faulx ju- 
gemens donna et viola justice. L'empereur, ce 
congnoissant, commanda qu'il fust escorché ; ainsi 
fut taict, et fist mettre sa peau sus le siège tribu- 
natoire sus lequel se devoit seoir le ju£e, pour 
signifier à celluy et à ceulx qui depuis dévoient 
estre juges que faulcement ne jugeassent, sur 
peine d^en avoir autant. Et fist et constitua l'en- 
tant de ce juge mort et escorché en l'office de 
judicature , luy disant : « Tu seras assis sur la 
peau de ton père pour juger. Si aucun te pré- 
sente quelque don pour décliner ta droicte voye^ 
regarde la peau de ton père, si que tu ne faces 
comme luy. » 

Moraîisation sus le propos, 

Cest empereur est nostre seigneur Jesuchrist, qui 
a edit une loy gue qui mauvaisenient jugera il 
mourra. Le juge qui juge mal est l'homme qui n'a 

1. Chap. 29 de l'édit. de KcIIer. Swan, t. i, p. 12 j. — 
Ce récit est empranté à rhistoiie du roi des Poses Cambyse , 
fils et successeur de Cynis. 



84 Le Violier 

pas à droictement se juger quant à rectitude de juste 
vie, délinquant contre Dieu. S'il a ofFencé, il doit 
estre tOtallement escorché, c'est assavoir de tous ses 
vices par pénitence deue^ si qu'il puisse dire comme 
Jacob, oc Pellem pro pelle: et totum quod habet homo 
dabit pro anima sua, » La peau qui est mise sus le 
siège du juge pour mémoire nous représente la passion 
de Jesucnrist, que l'homme doit recentement avoir au 
siège de son cueur, si que nous ne déclinons de la 
voye directe de salut et de grâce , comme il est dit : 
Memorare novissima et in eternum non peccabis. Mé- 
moire les choses futures et tu ne pécheras point. 
Jesuchrist non seullement a pour nous baillé sa peau 
au siège de la croix, mais aussi sa vie. Pourtant, si 
nous sommes ses vrays enfans, nous ne le devons 
jamais offencer ; et s'il nous convenoit chancelier, re- 
gardons à la croix combien pour nous il endure , si 
que nous nous amendons et jugeons directement ; et 
par ainsi serons sauvez et aurons le pris de justifica- 
tion. 




De pechi et jugement. — Chapitre XXIX i. 

ng empereur estoit qui feist telle loy, 
que à celluy qui retoumeroit de la ba- 
taille victorieulx fussent fais troys hon- 
neurs et troys molestes. Le premier 
honneur estoit que le oeuple courust au devant 
du victorien avecques lyesses ; le second, que 
tous les captifz et prisonniers fussent lyez piedz 
et mains derrière son chariot et Tensuyvissent ; 

I. Chap. 30 de Tédit. de Keller. Swan,t. i, p. 127. — 
Cette histoire forme une partie du chap. 4$ de la rédaction 
angloise (p. 146, édit. de Madden). V. aussi la seconde 
partie, chap. 13, p. 108. L'empereur est appelé FoUiculiis. 



DES Histoires romaines. 85 

le tiers, ({ue luy^ vestu de la robbe de Jupiter^ 
seroit assis en son curre, lequel dévoient tirer qua- 
tre chevaulx blancz, et devoit estre mené jusques 
au Capitolle. Mais affin qu'il n'oubliast sa ville 
condition par orgueil , il luy convenoit tollerer 
trois injures. La première, si estoit que avecques 
celluy estoit mys aucun de viU^ condition pour 
donner espérance sur chascun de povoir parve- 
nir à telle portion de gloire s'il le aesservoit par 
sa probité et vaillance. La seconde moleste si 
estoit que celluy de ville condition le batoit et 
collaphisoit, si que il ne se glorifiast tfop, et di- 
soit devant luy : « Congnoys toy mesmes et ne te 
glorifies point de si grant honneur ; regarde der- 
rière toy et te congnoys estre mortel et nomme. » 
La tierce moleste de deshonneur estoit qu'il es- 
toit permys, celluy jour, dire contre la personne 
du triumphant tout ce que on vouldroit à son 
deshonneur et opprobre. 

L'exposition moralU sur le propos, 

Celluy empereur est le Père céleste, victeur de 
bataille, Jesuchrist, qui contre les dyablcs obtient 
victoire. Parquoy, le jour de Pasque flories, les Juifs 
trois honneurs- luy feirent. Le premier honneur fut que 
le peuple luy acourut courant et portant des rameaulx 
d'olives etxle palmes en chantant : Osannafilio David! 
Bencdictus qui vcnit in nomine Domini,rex Israël. Le se- 
cond honneur fut que tous les captifs, qui sont les 
Juifs captifs en pèche, le poursui voient pour cognoistre 
son estât et pour veoir les signes que il faisoit. Le 
tiers honneur estoit que le victeur estoit vestu de la 
robe de Jupiter; Jesuchrist fut vestu de la robe d*or 
de la divinité à Thumanité conjointe, que tyroient 
quatre blancs chevaulx, qui sont les quatre saincts 




86 Le Violier 

^yangelistes , qui ont parlé de son humanité et de sa 
divinité. Contre ces trois honneurs, trois molestes luy 
furent faictz. Ung de serviile condition fut mis avec- 
ques luy : c'est assavoir le mauvais larron. Le second 
moleste si estoitque ses serviteurs le collaphisoient ; 
les Juifs disoient à Jesuchrist : « Prophetize <^ui t'a 
frappé. » La tierce moleste vouloit et permettoit que 
chascun rinjurioit et luy crachoit au visage. 



De la ligueur de la Jlfort. —CHAPITRE XXX i. 

n lit de la mort d'Alexandre , comme 
sa sépulture se faisoit d'or, plusieurs 
philosophes là s'assemblèrent, des- 
quelz l'ung dist : <( Alexandre fist hier 
ung trésor d'or, et aujoûrd'huy, au contraire, 
l'or fait de luy trésor. » L'autre dist : « Hier ne 
suffisoit à Alexandre tout le monde , mais au- 
joûrd'huy trois ou quatre pas ou aulnes de drap 

I. Chap. )i de redit, de Keller. Swan, t. i,p. 129. — Ce 
récit est emprunté presque mot pour mot au chapitre De 
Sepultura Alexandrie lequel termine l'ouvrage connu sous 
le nom de Liber Alexandri de pratiis. Cette production, 
écrite en latin barbare , et qui a réuni des fables d'origines 
diverses , se conserve dans des manuscrits assez nombreux 
et différant parfois les uns des autres d'une manière sensible ; 
elle a été imprimée dès le XVe siècle. 

Consulter, à son égard, les Recherches de M.'Favre (Mi- 
langes y t. 2 , p. 67-77), que nous avons déjà signalées. 
On trouve une histoire semblable dans la Disciplina cUricalis 
de Pierre Alphonse (chap. 38, p. 8) , de l'édit. de Schmidt) ; 
de là elle a passé dans le Dialogas creatararum, chap. 60. 
Le poète allemand Hans Sachs, que nous avons déjà nommé, 
a traité le même sujet dans une composition de peu de mé- 
rite intitulée : Die sieben Phylosophjy ob der Leich Alexandri 
magni. Voir le 4e livre de ses Œuvres, t. 2, feuillet loj, 
édit. Nuremberg, 1578. 



DES Histoires romaines. 87 

luy suffisent. » Le tiers dist : « Hier à Alexandre 
le peuple donnoit honneur et luy obeyssoit, et 
aujoura'huy sur luy domine. » Le quart dist : 
« Hier Alexandre povoit plusieurs ae la mort 
préserver, et aujourd'huy n'a sceu vaincre la 
darde de la mort. » L'autre dist : « Hier il près- 
soit laterre^ mais aujourd'huy la terre le presse.» 
L'autre dist : « Hier il faisoit tout le monde crain- 
dre, mais chascun charoigne le repute. » L'autre 
disoit : « Hier avoit Alexandre plusieurs amys , 
et aujourd'huy pas ung. » L'autre, qui estoit der- 
nier, disoit : « Hier menoit Alexandre grant 
exercice de bataille, mais aujourd'huy il est 
mené à sépulture K » 

Moralisation sus le propos. 

L'empereur Alexandre peult estre dit chascun ri^ 
che de ce monde, qui a totallement è$ choses 
mondaines labouré. Sa sépulture faite d'or est sa mon- 
daine gloire , sus laquelle les saiges philosophes^ qui 
sont les expositeurs de TEscripture saincte, qui par 
manière de reprehension et de demonstrance luy 
dirent que tout est instable quant la mort vient , et 
que ceulx oui souloient porter honneur et estre des 
amys du riche plus ne le sont. 

I . Nous observerons que Tancienne rédaction allemande 
des Gesta renferme trois récits dont Alexandre est le héros , 
et qui ne se trouvent pas dans les éditions latines. En voici 
les titres : Alexandre et Diogène. C'est l'entrevue bien connue 
du conquérant et du cynique abrité dans son tonneau. L'au- 
teur la raconte d'après le philosophe Saturne. V. l'édit. de 
M. Kelier, ch. 18, etGraesse, t. i, p. 144. — Alexandre et 
Porus, Le roi macédonien attire de son c6té, par la renom- 
mée de sa générosité, les chevaliers de son adversaire (ch. 
j8, édit. Kelier ; Graesse , t. 2, p. 146). — Alexandre et un 
sacrifice. Un adolescent placé auprès de l'autel supporte sans 
broncher la souffrance causée par un charbon ardent qui est 



88 Le Violier 




De bonne manière d'inspiration. 
Chapitre XXXI i. 

enecque racomptc que es corps veni- 
meux , pour la malice du venin et trop 
grande froideur, aucun ver ne peult 
naistre. Mais si les corps sont frapez 

de fouldre , puis après ilz peuvent aucuns vers 

produire. 

Moralisation sus le propos. 

Par le corps venimeux j'entens les pécheurs de 
péché empoisonnez. Telz pour la fra^lité de péché 
ne peuvent le ver produire, parquoy Dieu les frappe 
de sa fouldre, qui est la grâce par inspiration, la 
quelle, si pécheurs la veullent recevoir, des aussi tost 
produict le ver de contriction ; et pourtant il se fault 
contrir et faire pénitence. 

— — ^ I > ■ I I I I I II III mw^^^m^ I ■ 

Du pechi de jactance. —Chapitre XXXII 2. 

alère le Grand recite que aucun homme 
nommé Palatin dist à son filz en plo- 
rant, et à tous ses voisins : ce Helas ! 
dist-il^ j'ay en mon jardin ung arbre qui 

tombé sur son bras (ch. 19, édit. Relier; Graesse, t. 2, 
p. 196). 

1. Chap. 52 de rédit.de Relier. Swan, t. i, p. 131. — 
Emprunté à Sénèque, Questions naturelles,}. 2, chap. 32. 

2. Chap. 33 de Pédit. de Relier. Swan, t. i, p. 132. — On 
chercberoit en vain quelque récit de ce genre dans Valère- 
Maxime, mais on trouveroit le même sujet dans Cicéron (-De 
oratore, II, 69). On peut aussi le rapprocher de ce que Plu- 
tarque {Vie d* Antoine, chap. 70) raconte de Timon. 




DES Histoires romaines. 89 

estimprospèfe, dedans lequel ma première femme 
se pendit, puis en après la seconde, finable* 
ment la tierce; pour la cause, j'en suis dolent. » 
Quelc'un qui là estoit, Arrius nommé, luy dist : 
<( Je m'esbahys de tant de larmes que tu tires de 
tes yeulx pour tes fortunes. Donne moy, dist-il, 
de cet arbre malheureux trois graphons ou ver- 
gettes, affin que je les divise entre les voisins , 
affin que chascun ait ung arbre de telle nature, 
si que sa femme là se pende. » Tout ainsi fust il 
fait. 

L'exposition moralU sus U propos. 

Cest arbre meschant réputé est la saincte croix 
en laquelle pendit le benoist filz de Dieu. Geste 
croix doit estre plantée dedans le vergier cordial de 
l'homme par mémoire de la passion. En cest arbre, 
trois femmes se pendent : orgueil de vie, concupis- 
cence de chair et concupiscence de yeulx. L'homme 
2ui est marié au monde maine trois femmes : l'une, 
lie de chair, volupté appelée; l'autre, fille du dyable, 
qui est orgueil nommée ; l'autre, convoitise des yeux. 
Mais quant le pécheur adhère vers la grâce de Dieu par 
pénitence, ces vicieuses femmes, non point ayant leurs 
voluntez propres, se pendent. Cupidité se pend par la 
corde d'aulmosne, volupté par la corde de chasteté et 
de jeusne, puis orteil, fille du grant dyable, se pend 
par la corde d'humilité. Celluy qui quiert les vergettes 
et syons est le bon chrestien. qui veult faire pendre 
ses voisins et ses voisines en la sorte par la semblable 
nature de l'arbre , pour vray est le bon chestien ; et 
celluy qui plore ses femmes est l'homme misérable, 

3UÎ trop ayme ses voluptez sensuelles, charnelles et 
issolues , plus que les émotions du sainct Esperit. 
Touttesfois tel homme peult estre souvent réduit, par 
l'information du bon chrestien, à la droicte voye pour 
obtenir le royaulme de paradis. 



90 Lb Violier 




Dt la grande pondération de vie. 
ChapitkkXXXIIIi. 

'on lit du roy Alexandre , qui avoit le 
grand Aristote pour docteur et maistre, 
qui moult de biens conceut de sa doc- 
trine, bien et vertu. Son disciple le roy 
Pinterrogoit de moult de choses profitables et à 
luy et aux autres, et especiallement d'aucune 
doctrine. Lors le maistre luy dist : « Filz , en- 
tendz diligentement , et si tu retiens mes doc- 
trines, à grande perfection tu parviendras et hon- 
neur. De sept choses te veulx endoctriner : le 
premier est que tu ne passes point la balance ; 
le second, que tu ne nourrisses point le feu avec- 
ques le couteau ; et le tiers est : ne prendz point 
la couronne; le quart est : ne mangeue point le 
cueur d'ung petit oyseau ; le quint : quant tu se- 
ras acheminé, ne retourne point nullement; le 
sexte : ne chemine point par la voye publique; 
le septiesme : ne- parmetz point en ta maison 
garruler l'arondelle. » Le roy estudia fort en ces 
sept choses, et moult y prouffita. 

Moraiisation sus le propos. 

Ceste balance peult estre la vie des hommes : les 
deux pendans ou baianceaulx sont l'entrée des hu- 

I. Chap. 34 de Tédit. de Kdler. Swan, t. i, p. 1 5 j. — Ces 
détails sont empruntés au livre du pseudo-Aristote Secretum 
jecretorum, que nous avons déjà mentionné au sujet ûvl 
chap. il. 



DES Histoires romaines. 91 

mains et Pyssue. Soit mys l'homme dedans Tung des 
balanceaulx , c'est assavoir en povreté où il est né et 
en l'autre povreté où il décédera, et il trouvera que 
tout sera semblable, c'est assavoir, que l'homme tout 
nud est au monde venu et aussi tout nud s'en retour- 
nera, comme dit l'Ecclésiastique : ce Sicut egrcssus est 
nudus de utero matris sua^ sic revertetur et mhil auffert 
secum de labore suo. » Mectz le temps de pénitence 
lors avecques le temps de péché, et garde bien que 
pesché ne transcende. Dis comme Zacnée : a Su ait" 
qucm defraudarUy reddo quadruplum. » Secondement, 
il ne fault pas le feu nourrir avec le coutteau , c'est 
assavoir provocquer l'homme plain d'ire par dures 
parolles et exaspérantes. Le couteau est la dure cor- 
rection : « Lingua eorum gladius acutus. » Tierce* 
ment, ne prenons point la couronne, c'est à dire ne 
reprenons point les loix. La cité en la quelle nous 
sommes est l'Eglise. Les loix sont les doctrines de 
l'Eglise, les quelles l'on ne doit reprendre. Quarte- 
ment, il ne fault point manger du cueur de l'oiseau , 
c'est à noter qu'il ne fault avoir en son cueur tristesse 
des fortunes, tribulations, haynes et envies^ ains 
lyesse, comme dit l'Escripture des apostres, qui joyeu- 
sement alloient souffrir mort pour 1 honneur de Dieu : 
ce Ibant apostoli gaudentes, etc. » Quintement, ne fault 
pas retourner quant on est achemmé, c'est à entendre 
quant on est oste de péché, on ne doit pas y retourner par 
le vomissement de réitération : « Fili peccastinon adjicias 
ultras. » Sextement, il ne fault pas cheminer par la 
voye publique. La voye publique, pour vray, est la 
voye des pécheurs, par la quelle la plus grande portion 
passe , car elle est large, comme dit sainct Mathieu : 
«c Spaciûsa est via que duxit ad perditionem et muîti 
sunt qui ambulant per eam. » Septiesmement, il fault ne 
souffrir en la maison de son cueur l'arondelle gar- 
ruler : c'est péché qui contre sinderese murmure ; 
pourtant , ne souffrons pokit cest oyseau péché mur- 
murant en nostre cueur. 



92 Le Violier 




De la reformation de paix et de la venseance de ceulx qui 
la discipent. — Chapitre XXXIV i. 

n Ht aux Gestes des Rommains que 
telle jadis estoit lacoustume, que quand 
on vouloit conformer la paix entre les 
grans seigneurs entre lesquelz estoit 
discorde, Ton montoit au hault d'une grande 
montaigne. Lors là estoit un aignel occis en leur 
présence ; le sanç estoit respandu en signe de 
pacifique reformation, et en signe que qui rompe- 
roit la paix, grande pugnition seroit faicte d'icel- 
luy, et seroit son sang espandu et diffuz. 

Moralisation sus le propos. 

Les deux grands seigneurs furent Dieu le père 
cunctipotent et l'homme. De Dieu est dit : « Mag- 
nitudinis ejus non est finis, » Et de Thomme fait à 
limage de Dieu: « Omnia subjecisti sub pedibus 
ejus, » Entre ces deux estoit grande discorde. Mais 
la paix fut faicte depuis entre ces personnes, et pour la 
conformer fut mys Paygnel sans macule sus le mont 
de Calvaire, pour respandre le sang en signe d'amytié 
en la présence des deux parties, et en signe que qui 
romperoit et violeroit la paction , son sang seroit res- 
panau, et du violateur faict grande vengeance. Jesu- 
christ a esté l'aignel chaste mené sus le mont de 
Calvaire pour respandre son sang ; parauoy si ceste 
paix nous brisons, grande vengeance ae nous sera 
requise. 

I. Chap. 3( de redit, de Keller. Swan, t. i, p. 156. 



DES AVSTOIRES ROMAINES. 



9î 




Du cours de la vie de Vkomme* 
Chapitre XXXVi. 

'on Ut de aucun roy qui entre toute 
chose desiroit à sçavoir la nature de 
l^homme, dedans rempire duquel es- 
toit quelque philosophe grandement 
sage qui donnoit bon conseil ; le roy l'envoya 
quérir et luy manda qu'il vint à luy sans différer. 
Il vint au roy et le roy lui dist : « Je veulx ouyr 
de toy, maistre, quelque science; dys moy au 
commencement que c'est que l'homme. » Le 
maistre respondit : « L'homme, dit il, t»t tnise- 
rable tout le temps de sa vie ; voy le commence- 
ment , le meillieu et la fin , et tu verras que tppt 
est misère ; parquoy disoit Job à ce propos : Homo 
natus est de matierey brevi vivens tempore, repletur 

I. Chap. }6 de Tédit. de Keller. Swan, 1. 1. p. 1)7. — On 
remarquera combien la moralisation est écourtée dans le texte 
firançois; elle est bien plus étendue dans la rédaction la> 
fine ; Ton y trouve l'histoire de Bucéphale empruntée à So- 
lin (chap. 4$), qui Tavoit prise dans Pline (Hut. nat., 1. 8, 
chap. 54). Des récits analogues se trouvent dans Arrien 
(Hist. Alex., 1. 5, chap. 19), dans Plutarque [Vie d*Àlexan' 
i/re, chap. 6), dans Aulu-Gelie [NuiU attiques^ 1. 5, ch. 2], etc. 
Les poètes du moyen âge qui ont pris le héros macédonien 
pour sujet de leurs chants ont raconté à Tégard de son cour- 
sier des particularités fabuleuses : 

Oncques nus home vit beste de sa façon : 
Si a teste de buef et s'a iex de lion. 
Clos est en une tor, s'a mures environ. 
Quant on prend ci-entor traitor u laron , 
iTla beste le livrent, s'en fait destruction. 

V. V Essai de M. E. Talbot sur Us légendes d'Alexandre dans 
les romans français du XI le siècle; Paris, 18 jo, p. 77, et 
consulter p. 182 quant i la mort de Bucéphale. 






W 



94 Le Violier 

multis miseris. Si tu regardes le commencement, 
tu te trouveras toutnud et tout povre; si le meil- 
lieu, le monde qui te vient molester, et par 
adventure verras desjà ton ame condamp- 
née ; si la fin tu concçmes et regardes, tu verras 
la terre qui te veult recevoir; et pourtant, mon- 
seigneur le roy, n'aye cause de trop te glorifier.» 
Le roy luy. dist : « Maistre, je te prie et requiers 
quatre questions, lesquelles si tu absoulbz, à 
grandes dignités te promouveray. La première 
question est : Qu'esse que Phomme ? La seconde si 
esta quoy il est semblable. La tierce si est où il 
est. ^La. quarte, finablement, avecques quoy il 
est^VjD Le philosophe, respondit à la première 
question et dit : « L'homme, dist-il , est le servi- 
teur de la mort émancipé, Phoste du lieu et ung 
viateur passant. Le serviteur est dit, car il est à 
la mort subject; il est ITioste du lieu pource qu'il 
est mis en oubly ; et si est le viateur passant , 
car tousiours il court à la mort, soit en man-- 
géant, dormant ou en veillant: parquoynous 
nous devons, comme les pèlerins, de vivres 
pourvoir, qui sont les vertus. La seconde ques- 
tion est à qui est l'homme semblable par sa con 
dîiîon. II. est à la glace semblable, ce dist le 
maistre, qui pour la chaleur bien tost se fond et 
se consumme; l'homme fait et compagé d'ele- 
mens et de terre par la chaleur d'informîté est 
-^ bien tost corrompu. Quant à la tierce question , 

qui est : Où est l'homme ? le maistre dict qu'il est 
en la bataille contre les troys ennemis. Et le 
maistre dit finablement et respond à la quarte 
question, qui est : Avecques qui est l'homme? 
qui est : Avec sept compaignons qui continuelle- 



•* 

N 



«mm 




DES Histoires romaines. 9) 

ment le molestent : faim^ soif, chaleur, froit» 
lassitude, mort et infirmité. 

L'exposition moralU sur le propos. 

Le roy qui ces choses demande pour vrayest cba&- 
cun de nous, qui doit sçavoir que c'est de l-homme : 
toute misère tend à la mort et corruption. 



De V érection de pensée vers le ciel. 
Chapitre XXXVli. 




Une racom[)te que l'aide voile bien 
hault en Pair, nidifie, taisant des pe- 
tis qui sont hays d'un serpent nommé 
pâmas , lequel serpent voyant le nid 
de l'aigle trop hault pour attaindre , le vent à 
soy tire , puis son venin respand, affin que lors 
l'air de son venin infect monte vers ces petis et 
les suffocque ; mais l'aigle , par l'instinction de 
nature bien enseignée , fait telle cautelle : pour 
obvier à cela, elle porte quelque pierre que on 
ditagatte, la mettant en son nid du costé oui 
est contre vent ; et ainsi , par la vertu de celle 
pierre, chasse le venin, si qu'il ne monte vers ses 
petis poussains. 



r 
/ 



1. Chap. 37 de Pédit. de Relier. Swan. t. i, p. 14^. — 
Les détails indiqués ici d'après l'autorité de Pline ne se 
trouvent pas dans cet écrivain, mais il mentionne (1. 38, chap. 
10) ce que Tauteur des Gesta rapporte au sujet des pro- 
priëtés de Tagate. 



96 



Le Violier 



Moraîisaûon sus le propos. 

Par ceste nature d'aigle qui hault voile, nous en^ 
tendons l'homme, duquel le désir doit voiler au ciel 
en contemplant les choses terriennes. No5tr/i conversatio 
in celis est, Nostre conversation doit au ciel estre par 
affection. En ceste conversation nous devons noz 
poussins, qui sont nos œuvres bonnes, mettre , car le 
mauvais serpent ancien n'y attins pas si tost qu'en 
basTieu terrestre ; touteffois il boute sa puissance par 
l'apposition et venin de péché mortel, il s'efforce de 
noz œuvres maculer. Leayable s'en va, et essaye par le 
vent de vaine gloire s'il pourra nos œuvres tuer et 
mortifier de leur mérite; mais prenons la pierre pré- 
cieuse, oui est Jesuchrist, et la mettons entre nous et 
le vent ae vaine gloire : par ce moyen ne serons suf- 
focquez. ^ 



S 




De la cautelle d'effacer péché. 
Chapitre XXXVII i. 

n list au temps de l'empereur Henri 
second , que comme ainsi fust que au- 
cune cité fut des ennemys assieeée, 
devant qu'ilz entrassent en ladicte 
cité, une coulombe descendit en la cité. Autour 
du col de ladicte furent Uouvées des lettres por- 
tant telle sentence : La génération canine vient 
et sera la gent contemptieuse, contre laquelle par 
toy et par autres deffendz ta loy. 

I. Chap. )8 de Pédit. de Keller. Swan, t. i, p. 14^. — • 
Cette anecdote est consignée dans les Deutsche Sagen de 
Crimm, t. 2, no 478 {veiiUes allemandes, t. 2, p. ao8). 



DES Histoires romaines. 97 

Moralisation sur le propos. 

PaiT ceste coulombe dievons entendre leSainct Esperit, 
oui en espèce de coulombe sus Jhesuchrist des- 
cendit et nous apporta les lettres, et de jour en jour 
apporte que la gent mauvaise, c'est à vcoir Tannée 
du dyable, nous vient assiéger pour nous perdre. Donc 
quant nous avons les lettres et inspiration du Sainct 
Esperit, donnons nous garde de nostre cas et pour- 
voyons à résister. 




De la reconciliation de Dieu et des hommes. 
Chapitre XXXVIIIi. 

n lit es gestes rotnmaines que jadis es- 
toit entre deux frères si grande dis- 
t. 1 ._ ji lî- I 



corde que l'ung degasta et perdit les 

terres de l'autre. Julius,imperateur, cela 

oyant , conceUt contre celluy frère grande persé- 
cution , parquoy le frère qui tant avoit fait de 
mal vint à son frère , lui requérant miséricorde , 
le priant en oultre qu'il eust par ses prières .et 
postulations à faire la paix de l'empereur contre 
luy marry. Tous les circonstans dirent lors qu'il 
n'avoit pas la reformation de la paix desservie , 
mais griefve peine; mais ilrespondit : (t Le prince, 
n'est pas à aymer qui est doulx en bataille comme 
ung aignel, et en paix comme lyon cruel; non- 
obstant que digne ne soye de mitiguer mon frère, 
touteffois je le reconcilieray si je puis. >y Et ainsi 
fist. 

I. Chap. 39 de Pédit. de Keller. Swan, t. 1, p. 146.— On 
ne sait où cette anecdote a été prise. 

Violier. 7 



r 
/ 



98 Le Violier 

Moralisation^sus le propos. 

Ces deux frères sont le filzde Dieu et l'homme mor- 
tel, entre lesquelz est grande discorde ouant consent 
à péché mortel ; tant persécute l'homme le filz de Dieu 
son frère qu'il le veult de rechief crucifier. Parquoy 
dit l'apostre : Crucifigentcs iterumfilium Dei; parquoy 
l'empereur son père se courrouce contre le mauvais 
enfant; mais. nous devons aller à nostre frère, qui est 
si doulx, et îuy quérir miséricorde par contriction de 
cueur, et il nous pardonnera et fera la paix envers 
son père. Si tu crains sa justice, fuys à sa miséricorde, 
car elle superexalte son jugement, et est plus g;rande 
.sa propiciation que nostre misère. Misericordia ejus 
saper omnia opéra ejus. 



De la manière de temptation et science de résister. 
Chapitre XXXIX'. 

n lit, comme dit Macrobe, qu'il es- 
toit ung chevalier qui estoit jaloux et 
souspeçonneux de sa femme, pour au- 
cunes choses qu'il oyoit et voyoit. Il 
demanda à sa femme s'il estoit vray qu'elle ay- 
mast autre plus que Iuy; elle Iuy jura simple- 
ment qu'elle n'aimoit autre que lui. Le cheva- 
lier ne la creut pas. Il s'en vint à une clerc bien 
sage, le priant de lui faire cognoistre la vérité ; le- 
quel Iuy dist que cella ne pourroit faire s'il ne 
voyoit la femme, pareillement s'il ne confabu- 
loit avec elle. Le chevalier Iuy dist : « Je te prie 

I. Chap. 40 de redit, de Keller. Swan,t. i,p. 148,— 
Rien de pareil ne se lit dans les Saturnales de Macrobe. 




^ 



DES Histoires romaines. 99 

que aujourd'huy tu disnes avec moy et je te col- 
loqueray avec ma femme. » Le clerc vint disner 
avecle chevalier, qui le fit soir près de sa femme. 
Le disner failly, le clerc commença à parler de 
diverses négoces avecques la dame. Cela fait, le 
clerc print le doy de la dame , luy tastant le 
poulx, puis après il luy fist sermon de celluy 
duauel elle estoit doubtée; parcjuoy le poulx de 
la aame commença à se mouvoir de joye de ce 
qu'elle entendit parier de celluy qu'elle aymoit 
plus que son mary . Ce que voyant, le clerc se mist 
à luy faire sermon de son mary, parquoy le poulx 
de la dame se refroidit. Et ainsi le clerc congneut 
naturellement qu'elle aymoit plus l'autre, duquel 
elle etoit scandallisée, que son mary; par ce 
moyen congneut le mary la vérité de sa jalousie. 

Moralisation sus le propos. 

Cest chevalier est Jesuchrist, qui pour nous a com- 
batu et eu contre le dyable victoire. L'ame peult 
estre son espouse par le baptesme conjoincte; mais 
l'ame souvent ayme plus autre que son loyal et vray 
espoulx, c'est assavoir délectation chamelle^ le monde, 
la chair et le dyable. Cela se peult congnoistre par le 
clerc et par les docteurs : quant on presche de Jésus 
et de ses faitz , Pâme se retroidist et n'y prent point 
de goust et d'amour; mais si l'on luy parle de la va- 
nité di^ monde, son poulz, c'est à voir l'amour de son 
cueur, se mouve. Qui propose délectation mondaine 
devant Dieu , fait contre l'Escripture. Cela est cause 
qu'on congnoist lequel est le mieulx aymé, Dieu ou le 
monde : car qui ayme le monde , du monde veult bùyr 
parler, et non de Dieu. 



100 Le Violier 




De victoire, dilection et tris grande ehariti d'icelle. 
Chapitre XLi. 

'empereur Godrus, des Athéniens, vou- 
lant combattre contre les Dorenses, 
congregea ^ande multitude de gens 
et se conseilla à la statue d'Appolo 
de sa fortune belliqueuse. L'ydolle lu^ respon- 
dit qu'il ne prospereroit pas s'il n'estoit du cou- 
teau de ses ennemys mis à mort. Codrus, ce con*- 
gnoissant, mua son roval habit et courageuser 
ment entra et pénétra rost adversaire, tellement 
qu'il fut frappé à mort d'ung chevalier qui luy 
mist une lance tout à travers le corps. Par ce 
moyen délivra son peuple de la main de ses en- 
nemys , et voulut charitablement pour sa gent 
mourir, par quoy il fut fort plaint de chascune 
partie de son peuple. 

V exposition moralle sus le propos, 

Codrus estnostre seigneur Jesuchrjst, lequel con- 
seilla Appolo, Dieu son père, qui luy dist aue le 
gçnre des nu mains ne pouvoit estre délivré sil ne 
mourait en la bataille. Vintdonc Jesuchrist e^itre les 
dyables virilement combatre pour son peuple; mais 
luy congnoissant que il seroit congneu , mua Phabit 
de sa divinité quant il print mortalité; si les Juifs eus- 
sent congneu Jésus estre vray filz de Dieu, jamais i|z 

I. Chap. 41 de Tédit. de Keller. Swan, t. i, p. 150. — Il 
s'agit du roi d'Athènes Codrus, dont l'histoire se trouve 
dans Justin , 1. 2 , chap. 6 et 7. 



mmmma^Bm 



f 



DES Histoires ROMAINES. ici 

ne Teussent crucifié. Le jour de la bataille venu, d'une 
lance fust frappé au coste Jésus, roy de gloire, jusques 
au cueur^ et ainsi par sa mort tout le lignage de 
Adam délivra de mourir ; de la mort duquel fut faicte 
grande lamentation de Tung et de l'autre parti : car 
les dvables s'en lamentoient , vovant par sa mort son 
peuple délivré de leur mains ; de l'autre party les apos- 
tres en furent bien dolents, et les bonnes dames, roes- 
mement sa vierge mère. TrisUs trant apostoU necc 
sui domini. 



Dudeffaultde charitL — CHAPITRE XLI i. 

alère cite que à Romme vit en une co* 
lonne quatre lettres , desquelles chas- 
cune par trois fois estoit escripte : trois 
p^Py trois rrTy trois sss et trois jj^.. Les 
lettres significatives veues, dist ledit Valère : 
« Las ! dur helas! je voy la confusion de ceste 
cité. » Les satrapes, ce voyant, luy dirent : 
« Maistre , dys de ces lettres ta conception et 
conseil. — L'exposition est telle , dit Valère : 
Pater patrie perditur; le père du pays sera perdu. 
Sapientia secum sustolitur; sa sapience s'en va 
avec lui. Raet regnum Rome; les royaulraes dfe 
Rome irebuschent. Ferro, jlamma, famé; par 
faim , par fer et par flamme de feu. » Ce qu'il 
advint depuis*. 

1. Chap. J2 de l*édit. de Keller. Swan, t. i, p. 15a. — 
Rien de pareil ne se rencontre dans Valère-Maxime. 

2. Nous pourrions citer bien d'autres exemples de lettres 
majuscules auxquelles on a attaché un sens parfois làudatif 
et parfois satirique. On connott les cinq voyelles qui figu- 
rent dans les^ armes de lUutriche : A, É, I, 0, U, et qu'on 




102 Le Violier 



Moralisation sus le propos. 

Le père du pays est Charité, qui est la dilection de 
Dieu et du monde, par laquelle chascun se devroit 
régir, car, par celle, provision de tresorz infinis nous 
sont congregez lassus en gloire ; mais ce père patrial 
est perdu par faulte de charité en terre ; l'ung rautre 
ne se veult plus aymer, la sagesse s'en va avecques 
luy : car peu sont qui se congnoissent quant à Dieu et 
au monae. Puis après : Ruunt régna Rome , les 
régnes de Romme trebuschent ; les régnes, par faulte de 
charité, en diverses parties sont divisez, par fer, par 
faim et par feu. Combien de princes sont par le fer de 
l'espée mors en bataille; combien de villes et chas- 
teaulx bradez et depopulez des habitant, et tout 
pource que Charité et sagesse sont peries ! Plus ne ré- 
gne que malédictions et homicides; la sapience de ce 
siècle présent en l'amour n'est envers Dieu que folie. 




De Vinfernalle closture par la passion de Jesus-Christ 
et mort volontaire d'iceluy. — C HA pitre XLII »* 

adis, au meîllieu de la cité de Romme, 
la terre s'ouvrit tellement cjue les en- 
fers estoient patens. Les dieux furent 
înterroçuez de Padventure, qui par 
leurs responses dirent que point ne se fermeroit la 

explique ainsi : Austria est imperare orbi universo. Un abbé 
du. siècle dernier, littérateur des plus médiocres, fut désigné 
par six P consécutifs, qu'on traduisit de la façon suivante : 
Pierre Pellegrin^ pauvre poète, puant Provençal. 
. I. Chap. 43 de Tédit. de Keller. Swan, t. i, p. i $4. — Ou 
reconnott ici sous un autre nom l'histoire de Marcus Cur- 



DES Histoires romaines. io) 

tçrre se elle n'estoît de la sepalture d'ung homme 
vif saouUée , qui de sa franche volunté se gec- 
tast Jeans dedans. Le peuple fort estoit estonné , 
et ce voyant , ung bon patricial citoyen y Marcus 
Aurelius nommé , dist : « Si par un^ an entier 
vous me voulez laisser à tout mon desir et selon 
toute ma volonté vivre , l'an passé , pour secou- 
rir à yceulx de la cité , je me mettray dedans la 
fosse que apparoist et abysme profunde. » Les 
Rommains, ce voyant, furent bien joyeulx et luy 
ouvrirent toutes les plaisances de Romme , tré- 
sors et autres choses. Il usoit des femmes plus 
belles qu'il pouvoit choisir, filles ou mariées, 
se faisant de chascun chestien adultère. Quant 
l'an ^st finy, ledit Marcus Aurelius monta sur un 
legier cheval et print sa course vers la fosse d'en- 
fer, et se gecta dedans ; et ainsi la terre se re- 
ferma. 

L*cxposition moralU sus le propos. 

Par Romme povons entendre ce monde , devant le 
meillieu duquel est enfer quant au centre , lequel 

tîus, qui, vers Tan ^92 avant Père chrétienne , se précipita 
dans un gouffre , en obéissant à un sentiment de dévoue- 
ment. V. Tite-Live, I. 7, chap. 6; Pline, l. I5,chap. 18; 
saint kugastinj Cité de Dieu, \. $, chap. 18, t. i, p. 312, de 
la traduction de M. Saisset, etc.) 

Les critiques modernes ont rangé ce récit parmi les mythes 
ou légendes qui abondent dans l'histoire des premiers siècles 
de la république romaine. Le moyen âge y ajouu une cir- 
constance singulière qui rappelle un peu ce droit du seigneur 
à regard duquel M. Jules Delpit vient de faire parottre 
(Paris, Dumoulin, i8j7, in-8, 301 pages) un curieux ou- 
vrage destiné à combattre les opinions émises sur cette ques- 
tion par un journaliste bien connu (M. Veuillot). Cette histo- 
riette ne fait pas partie des rédactions angloises des Cesta. 



I 
/ 



I04 Le Violier 

estoit ouvert devant ta nativité de Jesuchrist et tom- 
boient plusieurs dedans. Mais les prophètes dirent et 
vaticinèrent que jamais ne seroit terme jusques quel- 
que ung se ^ectast de sa propre volunte dedans. 
Par celluy qui dedans se gecta entendons Jesuchrist , 

3ui premièrement fist sa volunté en ce monde , jouyt 
e ses plaisances , revisita les âmes pécheresses et à 
luy les atrahit et enfin les embrassa en Tarbre de la 
croix, puis finablement en enfer descendit et ferma 
l'ouverture, tellement que plus ne seroit ouverte si 
ce n'estoit péché mortel. 



Du pechi d'envie, — Chapitre XLïII i. 

ibère régna, lequel estoit en son adoles- 
cence moult sage, clerc en langaiga, 
bon et bien fortuné en bataille. Mais 
après qu'il fut aux honneurs imperiaulx 
promeu et eslevé, devint cruel et mauvais, et 
moult affligea le peuple Rommain. Ses propres 
enfans tua , plusieurs citoyens et mauvais con- 
suies Rommains mist à mort cruelle , la tempé- 
rance de la cité estoufa et gasta. Devant cet 
empereur vint quel(^ue grant subtil ouvrier, se 
vantant faire les voirres ductilles et sans cor- 
rompre.. L'empereur print son voirre, puis le 
gecta contre la muraille, mais point ne fut cassé , 
seulement se creva. Le subtil ouvrier print son 
marteau et en façon de cuivre corrigea son œuvre, 

I. Chap. 44 de Tédit. de Keller. Swan, t. i, p. 155. — 
Ce trait est emprunté à Pline (Hist. nat.y I. 36, chap. 
26); c'est d'après cet auteur qu'Isidore (Origines 1 1. 16, 
cbap. 1 5 ) et Corneille Agrippa ( De vanitate scientîarum , 
chap. 90) l'ont raconté. 




f 



DES Histoires romaines. io^ 

qui fut tel que devant. L'empereur l'interroeua 
comment cela se povoit faire. L'ouvrier lui dist 
que personne n'estoit sus terre qui cet art con- 
gneust. Parquoy Tibère le fist incontinent dé- 
coller, disant que si cest art venoit en coustume 
par l'industrie des hommes , que l'or et l'argent 
ne seroient plus reputez. 

Moralisation sas U propos. 

Cest empereur Tibère signifie les danstriers ou 
austres de basse condition , lesquelz, devant qu'ils 
soyent à ouelques dignitez promeoz , sont humbles et 
patiens. Mais après sont pompeux , orgueilleux et su* 
perbes, tout à Topposite. Farqoov dit le commun 
proverbe que les honneurs muent les meurs : Homo 
cvm in honore cssct non intdlexit. L'ouvrier qui ap- 
porte le voirre fait subtillement est le povre , lequel 
au riche présente ce qu'il a; mais si le don ne \\xy 
plaist le aegecte rudement , et par adventure le fait 
mourir. 



Comment seullement les bons participeront au royaulme 
des cieulx. — Chapitre XLIVi. 

adis estoit ung roy très noble , puis- 
sant et sage , qui eut une femme qu'il 
ajrmoil grandement, laquelle de la 
dilection de son seigneur oubliée , trois 
enfans bastardz auprès du roy engendra, les- 

I. Chap. 4$ de Tédit. de Keirer. Swan, t. i, p. 157. — Ce 
récit est probablement d'origine orientale. On en trouve un 
semblable dans lès Contes tartàres publiés par Guenllette , 
I737i ^- 3} P- 157- V. aussi le fabliau au Jugement de Sa- 




• • 



io6 Le Violier 

quels furent tousjours au roy rebelles » et ne le 
sembloient en façon qu'il soit. Depuis elle conçut 
le quatriesme de la semence du roy, qu'elle nour- 
rit. Le cas advint que le roy mourut à la fm et 
terme de ses jours, et fut en son tombeau mis en 
sépulture; lors, après la mort du roy, les enfans 
de la royne commencèrent à contendre dudit 
royaulme. Les enfans ad visèrent de aller parler 
au secrétaire de leur feu père, qui estoit desjà 
fort ancien , pour disposer de leur héritage. Le 
secrétaire chevalier leur dist : 

« Escoutez mon conseil , et je vous prometz 
qu'il vous sera très bien. Il vous convient tirer 
le corps du roy deffunt vostre père dehors de 
son monument , et chascun ait ung arc avec sa 
flèche pour tirer contre luy ; et celluy cjui plus 
profonaement et plus près du cueur tirera, il 
aura l'héritage. » Le conseil plut aux frères : le 
corps du roy mort fut tiré du monument et at- 
taché à ung arbre pour tirer encontre luy. Le 
premier tira et le frappa par la main , et disoit 
par cela que il estoit héritier unicque. Le se- 
cond frère qui tira à luy mist la ilesche dedans 

lomon , dans les recueils de Barbazan , t. 3 , p. 1 40, et de 
Legrand d'Aussy, t. 2, p. 429. Pareilles narrations s'offrent 
à ceux qui parcourront les Summa de Bromyard, mot Filia- 
tio ; le Promptuarium exemplorum d'Hérold (lit. B, ex. 9;, 
et autres ouvrages fort oubliés aujourd'hui. 

L'empereur Polemius est le héros d'une histoire pareille 
dans les Gesta rédigés en anglois (chap. 42 , p. 140, édit. 
deMadden, et2e|partie, chap. 12, p. 30$). Elle se retrouve, 
mais avec quelques différences, dans la collection de Winkyn 
de Worde, chap. 2 (même édit., p. 488). 

I. Hérodote rapporte (1. i) que les Perses considéroient 
toujours un fils rebelle comme illégitime. La même idée se 
reuouve ici. 



DES Histoires romaines. 107 

la bouche, parcjuoy il fut joyeulx, et plus cer- 
tainement s'attnbuoit Theritaige. Le tiers tira et 
le frappa au cueur tout oultre, se disant estre 
sans altercation le vray possesseur. Le quart, 
qui estoit le vray filz naturel , commença à gémir 
quant il s'approcha du corps de son père, disant 
en plorant: « Helasl mon père, tu es bien 
blessé par les mains de mes frères ! A Dieu ne 
plaise que tu soyes par moy blessé ne conta- 
miné. » Cela veu, tout le peuple s'escrya que il 
estoit vray filz , puis qu'il ne vouloit son père 
frapper, car le vray amour filial le demonstroit. 
Parquoy il fut mys, colloque et intronisé au 
siège paternel du royaulme. Les autres trois 
bastardz furent chassez et bannis de tout le 
royaulme. 

Moralisation sus le propos. 

Ce saige roy et puissant est le roy des roys, le 
Dieu éternel , qui comme espouse très aymée la 
créature raisonnable voulut espouser et par especial 
privilège sotier à luy ; la quelle , de sa dignité royalle 
se mettant en oubly, adultère de jour en jour après 
les dieux estranges et engendre trois mauvais enfans , 
c'est assavoir les payens, les Juifs et les hérétiques. 
Desquelz le premier infidelle frappe la main du roy , 

Îuant la doctrine de Christ qui se sied à la dextre de 
)ieu , son père , refuse. Le second filz putatif et bas- 
tard le frappa en la bouche, quant les Juifs dirent : 
Venite percuciamus eum lingua. Venez, frappons le 
de la langue par impropere de honneur et suhsanna^ 
tion, et luy donnons à boire fiel et mierre. Le tiers en- 
fant très mauvais et hérétique le frappe droit au cueur 
quant il s'efforce diviser la toy des cnrestiens, qui n'est 
qu'ung cueur par credence fondé en Jesuchnst. De 
ceulx cy est escript : Paraverunt sagittas suas in pha- 




io8 Le Violier 

ntra. Le quart enfant, qui se deult et ne veult son 
père frapper, est le bon chrestien, qui ne le veult ofFen- 
cer par péché et plore ses péchez. 



Des sept péchez mortels. — Chapitre X L V i. 

ulles racompte que au moys de may 
aucun s'en alla en une forest, là où 
estoient sept arbres plains de feuilles 
belles à regarder, et en cueîUa tant de 
branches qu'il ne les seut oncques porter. Les 
trois portiers de la forest ou forestiers vindrent 
à luy et luy aydèrent , et le mirent hors de la 
forest , et quant il fut dehors , incontinent il cheut 
en une fosse , là où il se gasta pour la ^ande 
charge qu'il avoit. Item le philosophe dit, au 
livre des Bestes , que si aucun vouloit faire que 
lors après que le corbeau nidiffie en ung arbre , 
jamais ne puisse de ses œufz aucuns poussins 
produyre , mette dedans la cendre de voirre lors 
entre l'arbre et L'escorce, car tant que les cendres 
seront là boutées, jamais point n'y viendront les 
petis. 

Môralisation sus le propos. 

Ceste forest est ce monde, planté de sept arbres de 
péché mortel, qui semblent estre délectables aux 
hommes mondains. De ces sept • péchez mortelz 
Phomme prend si grand -charge ou'il ne les peult por- 
ter ne se lever seuliement, c'est à dire se lever de son 
péché pour parvenir à la grâce de Dieu; mais!voicy 

1. Chap. 46 de Tédit. de Keller. Swan, t. i, p. 161. -^ 
On chefcheroit en vain dans Cicéron et dans Pline les asser- 
tions consi^ées en ce chapitre. 



DES Histoires romaines. 109 

trois hommes puissans qui luy aydent, ce sont les 
forestiers mondains, le monde, la chair et. le dyabie, 
qui le mainent hors de la forest de ce monde, c'est 
assavoir à Tyssue de la mort, et lors il est de ses pé- 
chez subcombé et chiet en la fosse d'enfer, qui est 
éternelle dampnation. Item , le corbeau est le ayable. 
Le nid du corbeau est l'habitation de péché qui se 
fait au cueur de l'homme. Par le voirre, qui est de 
couleurs diverses, est la chair des humains entendu. 
Par la cendre du voirre la mémoire de la mort devons 
entendre , car le voirre se fait de cendre qui en cen- 
dre retourne. Tout ainsi l'homme soit aoncques le 
mémoire de la mort mys entre l'arbre de péché et 
Tescorce, c'est assavoir entre le corps et l'ame: par 
ainsi jamais le corbeau, le dyable d'enfer, n'engenarera, 
c'est assavoir ne produyra mauvaises opérations. 



Des troys roys. — Chapitre XLVI i. 

e roy des Daniens avoyt grande dévo- 
tion aux troys rois qui vindrent ado- 
rer Jesuchrist , et les appelloyt à son 
ayde. Ledict roy s^en alla à Coloigne , 
là où ilz sont en grant honneur gardez , et leur 
porta , pour son oblation , trois couronnes d'or, 
faites selon la mode des royaulx. Par superha- 
bondant, plus de six mille mars d'argent donna 
aux églises et aux povres. Comme il s'en retour- 
noit, ung jour qu'il dormoit vit en son dormant 
les troys roys qui portoient les troys couronnes 
lesquelles il leur avoit données, qui moult reluy- 




iio Le ViOLiER 

soient. De luy s'approchèrent, et disoyt le prer 
mier : « Mon frère , tu es venu bien heureuse^ 
ment , mais plus heureusement tu t'en retourne- 
ras en ton pays. » L'autre disoit : « Tu as beau- 
coup donné , mais avec toy plus emporteras. )> 
Le tiers disoit : « Mon frère , tu as montré ta 
foy, mais après trente ans passez , continuelle- 
ment avec nous es cieulx tu régneras. « Le pre- 
mier dist, en luy offrant une plaine boite d'or: 
<( Prendz le trésor de sapience , par laquelle jus- 
tement ton peuple jugeras , car l'honneur du roy 
a^me justice. » Le second disoit en offrant du 
mierre : « Prendz du mierre de pénitence , par 
lequel les mouvements de la chair dissolus et ille- 
cebreulx tu vainqueras, car qui bien se gouverne, 
bien scet régner. » Le tiers disoit devant sa révé- 
rence , luy offrant ung plain vaisseau d'encens : 
« Prendz l'encens de dévotion et clémence , par 
lequel les misérables tu relèveras ; car, comme 
la rousée vient arrouser l'herbe, si qu'elle croisse, 
pareillement la doulce clémence du roy eslève 
|usques aux estoilles. » Comme le roy s'esmer- 
veilloit de telle vision , incontinent il s'esveilla 
et trouva les presens des roys auprès de luy ; et 
luy, retournant en son propre domaine, dévote- 
ment acomplit ce qu'il avoit veu , puis, le terme 
descript acomply de trente trois ans, mourut et 
fut sauvé. 

Moralisation sus le propos. 

Ce roy peult estre dict chascun bon chrestien , qui 
est tenu offrir aux trois roys trois couronnes d*or, 
c'est aux trois personnes de la Trinité. Nous devons 
offrir à Dieu le père la couronne d'honneur, car il est 
tout puissant. La seconde couronne de sapience devons 



DES Histoires romaines. m 

à Dieu le filz offrir, car il est la sapience du père. La 
tierce couronne de dévotion et clémence devons au 
Sainct Esperit donner, car c'est la clémence, bonté et 
amour du oère puissant et du filz sapient. Si ces trois 
choses de bon cueur nous offrons , nous obtiendrons 
des trois personnes de la Trinité ce qui s'ensuyt : Du 
père nous aurons le trésor de vertus , par lequel nous 
pourrons noz âmes gouverner. Du fils nous obtiendrons 
la plaine boite de mierre : par ceste boite nous devons 
entendre le cueur nect de péché sans putréfaction, dé- 
noté par le mierre. qui est nect ; ce mierre dénote pé- 
nitence, qui garde les âmes de pourrir en péché, 
duquel mierre devons emplir la boite de notre cueur. 
Du Sainct Esperit avons Tencens de dévotion et clé- 
mence, car il est charitable. Parce moyen, quant nous 
mourrons , nous aurons la vie qui est éternelle. 




De la juste séquelle des mauvais. 
Chapitre XLVIIi. 

;emos racompte que quant Perillus, 
Jgrant ouvrier en meta! et en cuivre, 
I donna ou offrit au roy Fallaridus, ty- 
rant et cruel, qui les Argentins depo- 
puloit, ung veau ou thoreau nouvellement par 

I. Chap. 48 de l'édit. de Keller. Swan, t. i , p. i6(. — 
Ce trait est emprunté à Valère Maxime, 1. 9, chap. 2 ft. 2, 
p. 151, édit. Lemaire). On le retrouve aussi dans bien a'au- 
très écrivains anciens (Cicéron, In Pison. et Verrem^ V; 
Ovide, De arte amandi, l, 655; Trist.,W, 1, s y, V, 12, 
47; Pline, l. ^4, 8, etc.). Lucien dit que Phalaris consacra 
ce taureau à Apollon, dans le temple de Delphes, et il rap- 
porte le discours (évidemment supposé) que le tyran récita 
en cette circonstance. D'après Timée, les Agrigentins jetè- 
rent dans la mer cette infernale machine. Les contradictions 
3u'on remarque entre les auteurs qui ont parlé du taureau 
e Phalaris ont autorisé des critiques modernes à conjecturer 
qu'il n'a jamais existé. 



' 112 Le Violier 

luy fait et forgé, et ayant à son costé latentement 
ung huys pour y mettre les gens , si qu'ilz fus- 
sent dedans bruslez par martyre , ledict ouvrier 
fist mettre dedans le premier-pour esprouver sob 
ouvrage, disant: «Toy mesme esprouveras ce 
gue toy, plus cruel que moy mesme , m*as of- 
fert. » Ovide dit que la raison est juste quant 
l'ouvrier artificiel meurt dedans son ouvrage. 
Cest engin estoit fait affin que quant les hommes 
qui leans en bruslans se turmentoient et cryoient 
ne fussent point creuz estre voix humaines, mais 
brutalles. 

Moralisation sus le propos. 

Cest artificiel est le seneschal cruel, soubz ung roy 
tyrant constitué, qui les Argentins, c'est à noter 
les justes et les simples, despouille de leur bien, et 
par moult de tourmens les crucie. Le veau d'arain 
est offert, c'est à dire nouvelle loy et statut, par les 
quelz le juste pense bien éviter; mais par eutx sont 
pugnis et leurs biens tollus , et non pourtant qui telz 
soyent bruslez par amaritudes de cueur et cryent, 
touteffois leur voix n'est non plus que de bestes ouye. 
Mais il advient, s'il n'avient deust il advenir, que ceulx 
ui ces mauix pourpensent deussent tel torment souf- 
rir ou plus gfant. 



?. 



De la subtille manière d'ilusion dyabolique. 
Chapitre XLVIIIi. 

aoul, historian lombardicque, racompte 
que Couamis, roy des Hongres, assie- 
;gea le chasteau nommé Fundac. Ro- 
seline, la duchesse, qui avoit quatre 

I. Chap. 49 de l'édit. de Keller. Swan, t. i, p. 167,— 




DES Histoires romaines. ii^ 

filz et deux filles, luy escripvit occulteihent que 
s'il la vouloit à femme prendre, qu'elle luy bail- 
leroit entre ses mains ce chasteau. Cela fut fait, 
et s'enfuyrent les enfans de la mauvaise dame 
du chasteau, et y entra Couamis, et print la du- 
chesse, dès le premier jour, en mariage. Le se- 
cond, il la bailla à douze de ses gens et servi- 
teurs de Hongrie pour en faire tout à leur plaisir. 
Le tiers jour, la fit transpercer, disant : « Telle 
femme oui pour ses luxures et sa chair a perdu 
sa cité aoit avoir tel espoux et mary. » 

Moralisation sus h propos. 

Cestuy roy Couamis est le dyable, qui assiège le 
chasteau , qui est le cueur humain , avecques ses 
vices et concupiscences. Roseline, la duchesse, par le 
dyable seduicte , regardant hors les murs par sa veue 
concupiscible, pour vray est Tame, qui se délecte par 
les cinq sens naturelz à veoir les persuasions du dya- 
ble, tellement qu'elle luy baille son cueur, parquoy 
ses quatre beaulx enfans fuyent, ce sont les quatre 
vertus cardinalles , et ainsi le dyable prent le chas- 
teau, et occupe Tame de pèche avecques ses deux 
filles, mauvaise délectation et inique volunté. Puis 
après la baille publiquement aux douze serviteurs, 
c^st à tous les vices , pour la'democquer, et finable- 
ment la met à mort quant il la conduit en enfer. 



V. Paul Diacre, Historia Longobardoram , I. 4, chap. 28. 
D'après cet historien^ le roi dont il s'agit s'appeloit Cacanus, 
et la duchesse Rosinila. 



Kio/f>r. 




114 LÉ VlOLIER 



De la loucnge de ceulx qui jugent directement. 
Chapitre XLlX i. 

alère le Grant nous racompte que Ze- 
lungus empereur fist telle loy par son 
edit, que si aucun violoit aucune 
vierge, que il perdroit les deux yeux. 
Le cas advint que son propre filz viola la fille 
d'une vefve, laquelle vefve s'en alla à l'empereur 

Ï>laindre, disant : « Sire, faictes acomplir la loy 
aquelle vous avez faicte. Vostre seul filz a dé- 
floré ma seulle fille. » Le roy fut bien dolent jus- 
ques à la commotion de ses entrailles , et com- 
manda que les deulx yeulx de son filz fussent 
arrachez. Les seigneurs de sa court, ce voyant, 
dirent à l'empereur : « Helas! sire, tu n'as que 
ung seul enfant pour parvenir à ton royaulme, 
ce seroit trop de dommage se il perdoit les 
yeulx. — Sçavez vous pas bien, dist l'empereur, 
que j'ay la loi faicte? ce me seroit injure si je la 
vioUoii. Mon filz est le premier qui l'a offencé, ce 

I. Chap.v 50 de !*èdit. de Keller. Swan, t. i, p. 169. — 
V. Vâlère-Maxime , 1. iS, chap. 5 (t. 1, p. 455, édit. Le- 
maire), ainsi que Cicéron, De kg., II, 6, et Elien, Histoires 
diif erses , XIII, ^4. Le nom de Zelengus déguise ici'Zaleu- 
cus. Ce législateur pst Tobjet d'un bon article de M. Duro- 
zier, dans la Biographie universelle y \. j2. 

Bromyard {Summa predicantium^ au mot Le%) a repro- 
duit cette anecdote; elle se retrouve, attribuée à Tempereur 
César, dans le chap. 41 du texte anglois, publié par Madden, 
p. 138, et le poëte Occlève l'a insérée dans son poème De Re- 
gimine principum , qui se conserve parmi les manuscrits du 
Musée britannique. 



DES Histoires ROMAINES. iij 

sera aussi le premier qui en fera la pénitence. » 
Les sages dirent lors : « Sire, pardonnez luy , s'il 
vous plaist, pour l'honneur dé Dieu. » Lors 
l'empereur, de leurs longues prières vaincu, dist : 
(( Messieurs , escoutez moy : mes yeux sont les 
yeu}c de mon filz, et au contraire ; prenez un 
ferrement et me ostez l'œil dextre, puis de mon 
enfant le senestre. » Tout ainsi fut il fait : par- 
quoy chascun loua moult le roy. 

Moralisation sm k propos. 

Cest empereur est nostre seigneur Jesuchrist, qui a 
faicte ta |loy aue qui viollera l'ame sera pugny et 
aura les deux yeulx ostez , c'est à dire qu'il ne verra 
point la divine vision de reternelle gloire. L'enfant du 
roy, qui a la loy du père viollee, pour vray est 
l'homme, qui par péché mortel a son ame deffloréç , 
parc^uoy il est nécessaire qu'il souffre paine, car 
reglise, mère de l'ame spirituelle, crye quelle s'amende 
par pénitence, disent : Emtndemus nos, etc. L'em- 
pereur raesme, Jesuchrist, a voulu perdre l'ung des 
yeulx, c'est qu'il est mort corporellement pour nous, 
et pourtant il nous fault oster l'austre sinistre , c'est à 
noter les concupiscences de la chair, qui sont sinistres 
et mauvaises, par conséquent nous obtiendrons l'éter- 
nelle vie. ' 



Des injustes exacteurs. — Chapitre L». 

osephus racompte que Tibère Cesiar 
fut requis de dire pourquoy il tenoit si 
longuement es offices les presidens 
des provinces. Il respondit par exem- 

I. chap. 51 de l'édit. de Keller,. S.wan,t. i, p. 171. — 
C*est à tort que Tautorité de Josèphe est ici invoquée. 




DES Histoires romaines. 117 

Moralisation. 

Cestuy Fabien est Jesuchrist, qui les captifs d'hu- 
manité voulut délivrer des prisons du dyable. 
Point ne donna somme d'argent, mais son propre 
corps voulut plustost priver de son patrimoine, qui est 
sa vie , que laisser en captivité l'essence de l'humain 
lignaige. 




Du rojaulme des cieulx. — Chapitre LU». 

rederiçh second, empereur, fist une 
porte de marbre par moult subtil ou- 
vraige. Geste porte lors estoit sus une 
fontaine d'eaue courant assise près de 
Capue la cité, en laquelle l'empereur estoit en- 
gravé, selon sa majesté, avecques deux autres 
juges. Au demy cercle de la teste du juge qui 
estoit à dextre, fist mettre par escript : Intrent 
securi qui volant vivere pari ; entrent seurement 
ceulx qui veullent vivre purement. Au demy 
cercle oe la teste de l'autre juge, séant à senes- 
tre , tel verset estoit escript : a Invidus excludi 
timeat vel carcere tradi; c'est-à-dire, l'envieulx 
craigne d'estre forclus ou mis en chartre perpé- 
tuelle. Quant au demy cercle de la teste de 
l'empereur, l'escript estoit tel i Quam miseros 
facto ûuos variare scio ; combien je fais gens mi* 
serables, quant je les cognois variables. Au 

I. Chap. 54 de Tédit. de Kdler. Swan, t. i, p. 17$. — La 
desaiptîoa du monument élevé par r«mpereur Frédéric 11 
est ex9cte. 



ii8 Le Violier 

demy cercle qui esloit sus la porte, l'escript 
estoit : Cesaris imperio regni custodia fio ; je suis 
fait la garde du royaulme dé César. 

Moralisation sus le propos. 

La porte marmorée peult estre Teglise pour entrer 
en paradis , et est située sus la fontaine tousjours 
coullante, c^est à dire sus ce monde , la vie qui tous- 
jours court comme l'eaue. L'empereur est Jésus, 
avecques deux juges collatéraux , sainct Jehan et nos- 
tre Dame, signifiant sa miséricorde proprement et sa 
justice. L'escript à dextre dit : Entrent seurement oui 
yeullent vivre purement, c'est à dire les infidelies 
juifs et payens entrent par le baptême seurement s'ilz 
veullent estre sauvez. L'autre verset à senestre dit : 
L'envieulx , qui est le pécheur estant en péché, doit 
craindre d'estre forclus de Teglise , pour estre mis en 
enfer. A l'escript de l'empereur est escript que ceulx 
sont misérables qui ne sont véritables. L autre verset 
dit que l'empire de Jesuchrist sera nostre garde, fina- 
bleinent nostre maison sempiternelle. 



De la revocation de Vame pécheresse de Vexil du péché 
par la satiffation de la messe. — Chapitre LIII>. 

ucun ïoj noble jadis avoit ung enfant 
qui estoit beau, discret et constant. Et 
eut aussi (juatre filles, desquelles les 
noms estoient Justice, Vérité, Paix et 
Miséricorde. Le roy voulut son filz marier et 

I. Chaç. jj de Tédit. de Kcller. Swan, t. i, p. .177. — 
Une histoire semblable , sous le nom de l'empereur Agios , 
st lit dans la rédaction angloise des Gesta (Madden, cb. 




DES Histoires romaines. 119 

destina son messager peur luy trouver une belle 
vierge. Finablement il trouva la fille du roy de 

|/ Hierusalem, moult belle, qui fut à son oifant 
donnée, qui moult l'ayma. Cest enfant avoit au- 
cun serviteur, il ordonna quelque duché pour sa 
femme. Le serviteur séduisit son espouse, la 
viola et la degasta en celle duché. Quant Tenfant 
du roy cela congneut, il répudia sa femme , luy 
bailla son libelle de répudiation et de tout son 
honneur la priva. Elle, tout ainsi privée, devint 
en si grande misère qu'elle fut quasi comme des- 

I espérée , cheminoit comme foUe deçà , delà, et 
queroit son pain. Son espoux, ce voyant, en eut 
pitié, transmist vers elle son messager pour la 
revocqueretluydire: «Vien, madame, seurement 
à ton sei^eur, et il te pardonnera.» Elle respon- 
dit : <« Dis à mon seigneur que voulentiers à luy 
retournerois, mais je ne puis. Si mon seigneur 
demande pourc^uoy je reiuse, dy luy que la loy 
est telle, que si une femme par sa fornication de 
son espoux est répudiée, par la condition de son 
péché ne peult plus à luy retourner. » Le messa- 
gier dist à la dame : « Mon seigneur est oultre la 

34, p. 1 12). Ce récit parott avoir sa source dans une homé- 
lie de saint Bernard sur l'Annonciation , imprimée dans le 
recueil de ses œuvres, édit. de 1719, t. i, col. 980. Saint 
Bonaventure reproduisit la même idée dans ses Méditations 
sur la vie de Jésus -Christ (V. les œuvres de ce Père, Maycnce, 
1609, t. 6, p. 533) ; elle reparut dans un poème françois, 
intitulé leChasteau ^'âmour, attribué par quelques auteurs 
à révêque Grossetête, mort en 1253, et ^ont il existe une 
traduction angloise. Madden signale, comme se trouvant 
dans un des manuscrits du Musée britannique, une Disputa- 
îiointerMisericordiam^ VeritatemyJustitiam et Pacem^ de tes- 
titutiçne hominis perditi. 



I2ô; * Le VlOLIER 

loy, pour autant qu'il Ta constituée. Pourtant tu 
peulx à luy venir seurement. » Lors dist la dame : 
t< Quel signe me baillera il par lequel je pourray 
retourner seurement ? S'il me venoit embrasser et 
baiser, il m'est advis que je seroies de luy as- 
seurée d'estre cordialement à sa grâce remise. » 
Quant le seigneur ce congneut, il eut parlement 
de conseil avecques tous ses barons et satrapes. 
Finablement fut délibéré qu'il envoyast ung grant 
personnage pour la ramener, mais il n'y eut 
celluy qui voulust prendre ceste commission. Le 
seigneur espoux luy manda par son messager 
qu'il ne povoit trouver aucun pour la ramener. 
Parquoy la povre dame fut fort dolente. Quant 
son seigneur congneut la pitié de son espouse , 
vers son père s'en alla , disant : « Mon père, si 
c'est vostre plaisir, je m*en iray à mon espouse : 
j'ây d'elle pitié, je la veulx oster hors de sa mi- 
sère, reconcilier à moy et ramener en vostre pa- 
lays. — Va», deist le père. L'espoux luy envoya 
son messager, disant : c( Voicy ton espoux qui te 
vient quérir, resjouys toy. » La seur plus an- 
cienne de l'enfant, nommée Justice, ce voyant, 
courut devant son père, luy disant : « Sire, vous 
estes juste, je le congnois, et vostre jugement est 
équitable. Je suis vostre fille Justice. Vous avez 
directement ceste povre paillarde jugée, selon 
le delict, que plus ne soit l'espouse de mon frère : 
ne corrompez donc votre sentence, car, si vous 
le faictes, plus ne seray vostre fille Justice.» Cela 
dict , voicy venir la seconde fille du roy. Vérité, 
qui dist: « Mon cher père, vray est que ceste 
malheureuse, qui le lict de nostre frère tant bon 
a maculé, vous avez jà jugée. Parquoy, si vous la 



«» 



/ 



DES Histoires ROMAtvES. \ 121 

revocquez, vous faictes contre vérité, et plus ne 
seray vostre fille Venté. » La tierce fille du roy, 
Miséricorde, survint, disant à son père : « Si je 
suis ta fille Miséricorde, c'est raison que tu faces 
miséricorde sus ceste povre pécheresse, puis- 
qu'elle se repent et contrict de bon cueur ; si 
ainsi tu ne fais , je ne seray plus ta fille Miséri- 
corde. » Quant la quarte fille, dame Paix, vit si 
grande discorde de ses seurs, elle voulut laisser 
et habandonner toute la terre, prenant congé de 
son père. Cela fait. Vérité et Justice lors appor- 
tèrent au roy un grant Cousteau et dirent : « Sire, 
voicy l'espée de justice, prendz la et metz à mort 
celle meschante. » Dame Miséricorde, ce voyant, 
ravit le cousteau de leurs furieuses mains et disf: 
« Vous avez assez régné, mes seurs, et votre 
volume obtenue; maintenant il est temps que je 
soie par doulceur exaulcée : je suis fille du roy 
aussi bien que vous. » Justice repondit : (( Il est 
vray que longtemps avons régné et encores vou- 
lons et devons re^er; touteffois, pour juger 
nostre discorde, soit nostre frère tant sage con- 
vocqué. » Ainsi fut fait. Et lors leur frère veau 
dist, après qu'il eut leurs altercations ouyes: 
«Mes chères seurs, pour vostre deffention et 
noise, notre seur Paix, tant amyable, s'est de 
nostre père séparée, laissant son royaulme, pa- 
lays et domaine; parquoy je suis fort dolent 
et ne puis son département souffrir. Il est yray 
aue mon espouse s'est forfaicte ; je suis appareille, 
aès l'heure présente , souffrir la peine qu'elle a 
desservie. » Lors dist Justice : « Si cela tu faictz, 
nous en fions à toy et ne voulons à cela te con*- 
tredire. » L'enfant deist après à sa seur Miseri- 



I2i Le Violier 

corde : «Tu laboures fort pour ravoir mon espou- 
se; mais, dis moy, si je ta ramaine céans et de 
rechef elle fomicque par péché, entendz tu 
nouvellement prier et intercéder pour elle ? » 
Dist Miséricorde : « Non, si elle mesipe ne fait la 
pénitence de son vice. » Ce voyant, le filz fit 
sa seur Paix retourner en la maison du père ; 
puis, pour concorde, ses seurs l'une l'autre bai- 
ser, et cela fait, le filz descendit de son royaulme, 
combatant pour son espouse , si qu'il la ramena 
au royaulme de son père , finablement en paix 
leur vie finirent. 

Moralisation sus le propos. 

Ce roy est le père céleste ; le filz tant sage, bon et 
discret, est nostre saulveur Jesuchrist ; respouse si 
est l'ame tant belle, pource qu'elle est à la semblance de 
Dieu faicte. Les quatre seurs sont les quatre vertus 
qui sont en Dieu , comme filles de roy pour nostre 
péché altercantes. Le serviteur qui Tame violle disons 
estre le dyable, qui avec elle spirituellement adultère, 
parquoy son Seigneur Jésus la répudie , luy ostant sa 
grâce, qui est tout son bien. Omnia subjecisti sut pt- 
dibus ejus. Il luy avoit une duché donnée, c'est pa- 
radis, aue le dyable iuy avoit fait perdre quant, il Ta 
fait pecner. Quant l'ame lors est ainsi traictée, pource 
devient et est en grande disette : plus ne mengeust le 
pain des anges , ams povrement mandie , se recordant 
de sa noblesse perdue. ToutefFois son bon espoux Je- 
suchrist en a miséricorde , pitié et doulceur, et luy 
transmet une messagier pour la revocquer et luy dit : 
a Lève toy, lève toy, là fille de Hierusalem, ostes les 
liens de ton col, la fille de Syon captive. » L'ame re- 
fuse de venir et dist : « Je retournerois voluntiers , 
mais je ne puis, car tu as dit par Hieremie que, si 
l'homme prend femme qui soit adultère, chasser la 



« 



DES Histoires romaines. 12} 

peult son mary par libelle de répudiation et ne doit 
plus avec luy retourner; c'est ce qui me garde de faire 
retour. » Quant l'âme dit telles parolles, Dieu luy re- 
spondit par Hieremie : ce Ma main est elle lors plus 
courte que elle ne souloit pour te pardonner et 
embrasser? Non, mais en tout temps et heure que tu 
ploreras ton péché, excès et iniquité de ton mal ne me 
recorderay : Keverterc , revertere Sunamitis, et eeo sus- 
piciam te. Retourne toy donc, en te reconciiliant a 
Dieu le Père, Dieu le Filz, et Dieu le Saint Esperit, 
et au consort des anges, lequel tu as perdu. » L'ame 
peult respondre qu'elle vouldroit bien avoir aulcun 
signe de 1 amour de son treschier Seigneur ; elle peult 
dire que elle ne veult point d'autre signe fors que 
Dieu ta baise^ disant : Veniat diUctus ad me . oscaUtur 
me osculo oris [sui ; me baise , mon désire amy, en 
signe de sa grâce. Le baiser de Jesuchrist est l'a- 
mour qu'il a aux créatures. Dieu luy mande de reçhîef. 
Je pense les cogitations de la paix et non d'affliction. 
Nostre Seigneur eut sus cecy conseil avecques toute 
la court celestielle pour sçavoir lequel il envoyroit à 
sa dame, mais il ne trouva oncques, entre tous les an- 
ges ne les hommes^ créature qui voulust venir l'ame 
quérir. L'ange disoit: a Je suis de franche liberté et 
condition, et elle est de serville, parquoy je reforme- 
rois ma condition. » L'homme disoit: « Je ne suis pas 
digne pour souffrir pour son espouse , car Je suis pé- 
cheur. » Ce voyant , nostre Seigneur manae à l'ame : 
a Que te feray-je ? je ne trouve personne qui te veuille 
sauver et qui le sceust faire. » L'ame ploroit , mais le 
père des consolations, engendreur des miséricordes, la . 
consoloit , disant : « Hierusalem , mon espouse, ma 
cité , ne plore plus , car ton salut s'approche ; pour- 
quoy te consumme-tu ? » Le filz alla devant le père , 
luy disant : « Mon père, je suis prest de souffrir pour 
mon espouse ; je l'ay faicte , je la porteray, je souffri- 
ray et la sauveray. » 

Le père dist au filz : a Va en ta sollicitude pour Ta- 



124 Le Violier 

me iielhfrer. » Ce voyant, Justice fort allégua contre 
soti frère Jesuchrist. Vérité survint, tenant la partie 
dè^ Justice; mais Miséricorde tint avec Jesucnrist, 
s<}n frère. La Paix, se voyant refusée, car point n'es- 
toft entre Dieu et l'homme, s'en fuit. Justice disoit : 
ce Je veulx régner, car, comme Salomom dit que mon 
estât de justice doit estre totallement immortel , par 
quoy mon droit n*est point proscript. » Miséricorde 
respondit : a Vray est que tu es perpétuelle quant au 
temps futur, mais non pas maintenant. Je veulx pour 
elle prier, car elle fait pénitence ; si tu es fille de Dieu, 
si suis^je, moy, aussi bien que toy ; parquoy il me doit 
entendre comme toy, selon la coustume de raison » 
Jésus, voyant tant de discord entre les vertus ses 
seurs , dist à Justice . « Je te veulx satisfaire, si que 
Miséricorde soit en oraison exaulcée. » Dist donc- 
ques Justice : « Bien me plaist. — Mais , je veulx 
bien sçavoir comment , dist le filz ; je me veulx incar- 
ner, cela te soufîira il? » Lors dist Justice : a Pas ne 
soufifist. » Le filz de Dieu dist : « Je veulx estre cir- 
concis, tempté, souffrir chault, fain, soif, suer sang 
et estre triste; te suffient ces choses ? — Non », deist 
Justice. Dist le filz à Justice : « Je veux estre colla- 
phisé, batu, craché, deraoqué; te suffiront ces cho- 
ses ? — - Non , dit Justice. ^ Je porteray la croix 
et seray dedans cloué ; te souffiront ces choses ? 
— Non, dist encore Justice. — Je beuvray du vi- 
naigre meslé de fiel , je perdray tout mon sang , je 
mourray en la croix , je auray le costé percé, je res- 
susciteray, je monteray au ciel pour préparer le siège 
de mon espouse ; cela te soufîira il ? » Lors dist 
Justice : « Las , mon bon frère , maintenant je con- 
gnois que tu aymes plus ton espouse aue toy-mesme; 
ce que tu as dit soufîira. » Lors dist le filz a Misé- 
ricorde : « Quant je auray fait tout cecy, et mon es- 
pouse péchera de rechiei , prieras tu encores pour 
elle ? — Non , dist Miséricorde , si elle ne fait elle 
mesme pénitence. -^ Bien me plaist » , dit le filz. 




DES Histoires romaines. 125 

Cela dit , Jesuchrist fist appeller ses seurs les vertus 
divines et les feist en signe ae paix entrebaiser. 

Mistricoriia et Veritas obviaverunt sibi^ Justitia et 
Pax osculûte sunt. Lors, le filz accomplit tout ce 
qu'il avoit promis, et remist l'ame lassus en estât de 
gloire. 



De la mémoire de la mort, — Chapitre LIV ». 

ucun prince jadis estoit qui aymoit 
la chasse. Le jour advint qu'il alloit 
à lâchasse, si que, par cas de for- 
tune, quelque marchant le suyvoit. 
Le marchant, le voyant bien habillé d'habille- 
mens précieux, dist en son cueur : <( Seigneur 
Dieu, que cest homme seigneureux est bien tenu 
à toy ! Il est tant plaisant et tant beau que c'est 
merveilles; chacun le prise, chascun luy fait 
honneur ; ceulx qui sont avecques luy sont acous- 
trez de noble sorte. »CeIa pensé, dist le marchant 
à l'ungdes serviteurs de ce gentil homme : <( Dy 

I. Chap. 56 de Tédit. de Relier. Swan, t. i, p. 18). —- 
Ce récit est empiunté à Paul le DiàCK {H istorta Longobardo- 
rum), 1. 2 , chap. 28, qui donne le roi Alboin et sa femme 
Rosamonde comme les héros de Cette tragique histoire. Elle 
a plusieurs fois été mise sur la scène. On connott la tragédie 
de Ruccellai, Rosimunda^ et celle de Davenant, Albovine^ 
Kittg of the Lombards. Quant à Tépreuve à laquelle la 
dame est soumise , elle rappelle un trait consigné dans cer- 
tains auteurs du moyen âge et se reproduisant sous des 
formes multipliées , celui de la femme qui fut forcée de man- 
ger le coeur oe son amant. Le docteur Graesse, dans son His- 
toire littéraire universelle (en allemand, t. 2 , 2e sect., p. 
1 1 20), a retracé le tableau du coun de cette anecdote à tra- 
vert les divers âges et les divers peuples. 



126 • Le Violier 

moy , seigneur, quel est vostre seigneur? » Qui 
luy respondit : <( Il est seigneur de maintes terres, 
puissant grandement en or et argent et en famille . » 
Le marchant dist : « Il est bien tenu à Dieu, car 
c'est le plus sage, le plus beau et constant que 
je vis jamais.» Le serviteur dit à son seigneur tout 
ce que le marchant disoit de luy. Quant ce vint 
à l'heure de vespre, le seigneur pria le mar- 
chant de loger en sa maison, ce qu'il fist en n'o- 
sant pas résister. Il s'en alla avecques le prince 
dedans la cité, et quant il eut veu son palais et 
chasteau si bien appareillé d'infinies richesses, 
moult s'esmerveilla. Quant ce vint à l'heure du 
souper, le chevalier fist soir la dame sa femme 
devant le marchant et le marchant devant elle. 
Le marchant, voyant la dame si belle, si gra- 
cieuse, si plaine de doulceur, fut quasi en exta- 
.sie ravy, et disoit en son cueur : « O mon Dieu, 
que cest homme cy est heureux! Il est riche, 
beau, il a belle femme, beaulx enfans, belle fa- 
mille' generallement, et tout ce que son cueur 
peut affecter vient et est à sa volume. » Comme 
il pensoit à ses choses, les viandes furent apo- 
sées devant luy et la dame. Les viandes pré- 
cieuses estoient devant la dame présentées en la 
teste d'ung mort, en lieu de platz d'argent, et 
touteffois les serviteurs de céans mangeoient es 
platz d'argent. Quant le marchant veit ces choses 
et eut apperceu lâ teste de mort devant luy, ses 
entrailles commencèrent à trembler, et dist en 
son courage : « Je ne suis pas bien icy, j'ay 
grant paour de perdre la teste dedans ce lieu. » 
Touttefois la dame le confortoit, congnoissant 
qu'il ne pouvoit faire bonne cbière. Quant la 



DES Histoires romaines. liy 

nuyt fut venue, mené fiit en une belle chambre 
pour reposer, en laquelle lors estoh un beau lict 
f préparé de belles et sumptueuses courtines, et au 

coing de la chambre grandes lumières estoient 
posées. Quant il fut au lict, les serviteurs fermè- 
rent Phuys, si que le marchant tout seul de- 
moura. Quant il fut tout seul, il apperceut au 
coing ou estoit la lumière deux hommes mors 
pendans par les bras. Cela le fist doubter si fort 
que sa paour estoit intollerable, tellement qu'il 
ne povoit reposer. Le lendemain il se leva et 
dist : « Helas I que j'ay grant paour d'estre pendu 
aujourd'hui auprès de ces deux î » Le prince, le 
voyant ainsi, le fist appeiler et luy dist : « Que te 
plaist il de moy?» Le marchant luy dist : « Tout 
me plaist bien, mais j'ay eu grant hdrreur de veoir 
la teste de mort et ces deux pendus^ tellement que 
point n'ay peu reposer; parquoy , monseigneur, 
s^il vous plaist, permettez que je saille de céans. » 
Lors luy dist le prince : « Mon ainy, yoys tu pas ma 
femme qui est si belle ^ qui a devant elle la teste 
de mort? entendz que c'est à dire : Celluy à qui 
estoit celle teste sollicita ma femme et luy pria 
de coucher avecques elle, tellement qu'il y coju- 
cha et les trouvay couchez ; parquoy je tranché 
le chief de celluy qui estoit couché avecques ma 
femme. La teste mectz devant elle pour luy re- 
duyre son péché en mémoire, si ûu'elle en ayt 
bonté. L'enfant de cest homme aeffunct a tué 
les deux enfans que tu as veuz pendus en la 
chambre, qui estoient cousins , parquoy tous tes 
jours je visite ces deux cçrps mors , si que je 
soye plus esmeu à les venger de leur mort. Ces 
choses sont causes que je né suis pas à mon 



128 Le Violier 

ayse ; pourtàht va t'en , sion amy , et de rechief ne 
juge point de la félicité de Thomme, jusques tu 
soyes bien informé mieulx que tu n'as esté de 
moy. » Le marchant le salua et puis il s'en re- 
tourna à sa marchandise. 

Moralisation sus U propos* 

Cestuy prince tant enrichy est le bon chrestien, riche 
par la vertu du baptesme, qui doit avoir belle fa- 
mille : ce sont les sens interieux et exterieux sans 
macuile de péché, et doivent administrer à Thomme, le 
menant chasser, c'est assavoir prendre bonnes œu- 
vres méritoires. Ce marchant est le bon prélat ou 
discret confesseur qui est tenu tel accompaigner, visi- 
ter la maison de son cueur et les bonnes vertus y 
planter. L'ame tant belle doit estre mise de costé ; le 
prélat ou confesseur à la table de PEscripture saincte 
pour aprendre ce qui est de salut. La teste morte qui 
est devant le confesseur est l'amputation de pecné 
occis par bonnes et décentes opérations , instructions 
et bons exemples. Les deux pendus sont la dilection 
de Dieu et de ton prochain , que le péché des pre- 
miers parents tua , et pourtant tu les dois tenir en ta 
chambre cordialle, si que tu ayes mémoire de persécu- 
ter celluy qui a ce meurtre commis, en aymant Dieu et 
ton proesme de toute ta pensée. 



De laparfection dévie.— CHAPITRE LV ». 

itus régna en la cité de Romme , qui 
ordonna que chascun sainctifiast le 
jour de la nativité de son premier filz 
engendré, tellement que s'en trouvoit 

I. Chap. 57 de Pédit. de CeUer. Swan, t. i, p. 189.^ Ce 




DES Histoires romaines. 129 

aucun faisant quelque besongne servile, devoit 
estre pusny. La ioy promulguée, lors il appelia 
VirgilJeJuy disant : « Mon amy, j'ay faicte telle 
Ioy; touteftois/ occultement elle pourra être yio^ 
iée. Parquoy , afin de le congnoistre, nous te prions 
que tu faces quelque nouvelle manière d'mven* 
tion par tes ars, comme tu scez bien faire . — Mon- 



récit se retrouve dans la rédaction angloise publiée par Mad- 
den, cbap. 10, p. 25, et seconde partie, chap. 3, p. 279 , 
avec la substitution du nom d'AppoIonius à celui de Titus. 
Il forme le chap. 12 de i'édition de Winkyn de Worde. 
Une hbtoire semblable est mentionnée par Bromyard, Summa 
predicantium , au mot Veritas ; il allègue l'autorité de Va- 
1ère, voulant sans doute indiquer ainsi, non Valère-Maxime, 
mais l'ouvrage qu'un auteur anglois du Xllle siècle, Walter 
Maples, écrivit, sous le nom de Valère, sur les inconvénients 
du mariage (Valerius ad Rufinum, de non ducenda uxore). 
M. Madden dit avoir consulté deux manuscrits de ce traité 
conservés au Musée britannique , sans rien avoir trouvé qui 
ressemble à l'anecdote insérée dans les Gesta. En revanche, 
elle se retrouve dans les Cenîo novelle antiche (nov. VI, 
Firenze, 1572), et elle est en partie relatée dans le Liber 
festivaliSy fol. 31 , édit. de Winkyn de Worde, 1496. 

Quant aux légendes du moyen âge relatives au talent de 
Virgile comme enchanteur, on écriroit sans peine un volume 
à leur égard. Nous nous bornerons à mentionner le livret 
curieux intitulé les Faitz merveilleux de Virgille, imprimé à 
diverses reprises au XVe siècle et traduit en divetses langues. 
Parmi les travaux de l'érudition contemporaine , nous cite- 
rons ceux de MM. Grxsse [Be^trage zur Literatur und Sage des 
Mittelalters, iSjo), Francisque Michel {Qu£ vices quaque 
mutaîiones et Virgilium ipsum et ejus carmina per mediam 
atatem exceperint, 1842), et Edelestand du Méril (De Vir- 
gile l'enchanteur y dans ses Mélanges archéologiques et litté- 
raires , Paris y 1 8 5 o, p. 425 -478) . 

Nous ne rencontrons pas dans les Faitz merveilleux de 
Virgile mention de la statue dont il est question ici, mais 
an poète du XVIe siècle, qui mit sa plume au service de la 
réforme de Luther, Flaccius lUyricus , en parie dans un re- 
cueil qu'il a publié à Bâle en 1557, De corrupto Ecclesia 
Violier. 9 



ijo Le Violier 

seigneur, dit Virgille, je suis content. « Lors il fist 
une statue > qu'il mist au meillieu de la cité, qui, 
par art magique disoit à Tempereur tout ce qui 
estoit secrètement en celluy jour commandé. Par 
ce moyen , plusieurs estoient condempnez à mou- 
rir. Lors estoit en la cité ung orfèvre nommé Fo- 

statu. Nous trouvons dans la bouche de la Justice les paroles 
suivantes : 

En sic roeum opus ago. 
Ut Romae fecit imago 
Quam sculps'it Vergilius, 
Qux manifestare suevit 
Fures sed cssa quievit 
Et os clausit digito : 
Nunquam ultra dixit verbum 
De perdition* rerum 
Palam nec in abdito. 

Les auteurs du moyen âge ne parlent point, ce nous sem- 
ble, de la statue que signale le compilateur des Gesta ; mais 
quelques-uns d'entre eux racontent <jue Virgile en fit une 
où Ton découvroit toutes les entreprises qui se tramoient 
contre Tempire romain. On peut consulter à cet égard , ce 
qu'avance un écrivain du Ville siècle, dans un passage 
que M. Keller a inséré dans son édition du Roman des sept 
sages (Tubingue, 1836, in-8), et que Jehan Mansell avoit 
sous les yeux lorsque, dans la première moitié du XVe siècle, 
il écrivoit dans sa Fleur des Histoires : « Il fist aucunes sta- 
tues à Romnie qui representoient toutes les provinces du 
monde , et avoit chescune statue escript en la poitrine le 
nom de la province qu'elle representoit , et à son cor avoit 
pendu une sonnette , et s'il advenoit que aucune province 
se rebellast contre Romme, tantost cette sonnette commen- 
choit à sonner. Et la statue de Romme, qui estoit ou milieu, 
tendoit son doy vers celle statue, et lors les prestres qui gar- 
doient ces statues envoyoient par escript au sénat le nom 
de cette province , et incontinent les Rommains envoioient 
leur ost en celle province et la remettoient à leur subjec- 
tion. » Ajoutons que cette Fleur des histoires, résumé ency- 
clopédique et curieux de la science de l'époque, n'a point été 
imprimée ; on en conserve une copie parmi les manuscrits 
de la Bibliothèque impériale no 7635. 



DES Histoires romaines. iji 

eus, qui en celJuy )our beson^oit. Comme il es- 
toit dedans son lict, quelquefois il pourpensa corn* 
ment^ par l'action de la statue , plusieurs mou* 
roient. Le lendemain matin, il se leva, et s'en 
alla à ladicte statue, lui disant : « O statue , belle 
statue, par ton accusation maint homme meurt et 
est destruîct. Je jure mon dieu que situ me viens 
accuser, jeté romperay la teste. » Cela dit, il s'en 
retourna en sa maison. Quant vint à l'heure de 
prime, l'empereur envoya son messagier à Tydolle 
comme il avoit de coustume, pour sçavoir si au- 
cun avoit transgressé la loy. Quant les messa- 
giers eurent parié à l'ydoUe, l'ydolle dist : « Levez 
la teste ; regardez ce qui est en mont front es- 
cript.» Commeils regardoieut en la teste delà sta - 
tue, congneurent et virent en escript : « Lçs temps 
se muent, les hommes empirent, et qui vouldia 
dire la vérité, il aura la teste rompue. Courez et 
denuncez à l'empereur vostre seigneur ce que vous 
avez veu et leu. » L'empereur ce congneut, com- 
menda ses gens armer et aller à l'ydolle, com- 
mandant que si aucun luy faisoit quelque chose, 
qu'il fut mené devant luy piedz et mains lyez. 
Les chevaliers furent à l'ydolle disant : « Il plaistà 
l'empereur que tu nous manifestes ceulx qui ont 
offensé la loy et qui ont menacé ta présentation. » 
L'ydolle parla et dist : « Prenez Focus l'orfèvre ; 
cest celluy qui viole la loy et me menace. » Focus 
fiit devant l'empereur mené, qui luy dist : « Qu'est- 
ce que j'ay ouy de mon amy ? Pourquoy blesses- 
tu ma loy. — Monsieur, dist l'orfèvre, contrainct 
suis de ce faire ; car tous les jours il me fault 
avoir huyt deniers, et sans labeur je ne les puis 
avoir. » L'empereur dist : « Pourquoy te faut-il 



• 

î 



ija Le Violier 

tels deniers? » Alors l'orfèvre respondit : « Tous 
les jours de Pan je suis tenu bailler deux deniers 
à aucun à qui je les ay promis en jeunesse ; j'eii 
preste deux , j'en peras deux et j'en despens 
deux. » L'empereur luy dist : « Dy moy par ex- 
position ton cas.» Lors le povre luy dist : « Je 
suis tenu de bailler deux deniers à mon père ; car, 
quant j'estois petit, mon père despendoit tous les 
jours deux deniers pour me nourrir ; il est mainte- 
nant en povreté , parquoy c'est bien raison que je 
subviengne sus sa nécessité. Les deux autres de- 
niers je preste à mon fils qui estudîe, afin que, si 
je tombe en povreté , il me les baille comme je 
es baille à mon père. Les deux autres deniers je 
perds sur ma femme; car elle m'est tousjours 
contraire , parquoy tout ce que je luy baille je 
perdz ; et les autres deux deniers je dçspendz 
pour me vivre. » L'empereur luy dist alors : 
« Tu dis trèsbien; va, et besongne dorénavant.» 
Après cela l'empereur incontinent mourut, et 
Focus, pour sa prudence, fust eslevé en son 
lieu et bien sagement se gouverna sur la chose 
publique. Luy mort, son ymaige fut despainct, 
et sus sa teste furent mys huict deniers. 

Moralisaticn sus h propos. 

Cest empereur est le père céleste, qui a ordonné 
que qui violleroit le jour de son entant, il raourroit. 
Ce jour est le dimenche saint ou autre feste de l'Eglise 
commandé. Mémento ut diem sabbati sanctifiées. Mais 
aujourd'huy l'on y fait plus de péchez qu'es autres 
jours. Virgille, qui la statue fait^ est le Sainct Esperit, 
qui ordonne les prédicateurs qui nous accusent de nos 
péchez et nous annuncent les vertus; mais les predi- 



DES Histoires romaines. ij) 

cateurs pevent bien dire comme la statue : Les temps 
se muent. L'on le voit à Tœil. Et aujourd'huy plus 
ne sont les gens , spécialement ceulx de TEclise, com- 
me en rEglise primitive; les oraisons failTent et les 
prières. La terre ne donne plus son fruict si abon- 
damment qu'elle faisoit, pour les péchez des hom- 
mes. Secondement, les hommes sont de pis en 
pis, et pourquoy? Totus mundus in maligno po- 
sâas est. Foy est etaincte, fraulde domine, barat 
et déceptions, et généralement tous vices habun- 
dent. Hercement , vérité est persécutée rigoureuse- 
ment. Il fault seulement flatter en prédication , qui 
venlt estre le bien-venu , comme dit Isaye : Loque- 
mini verba placentia. L'apostre disoit bien : « Il sera 
le temps que on ne soustiendra point la saincte 
doctrine, s Focus est chascun chrestien qui fidelle- 
ment comme bon chevalier de Jesuchrist travaille, le- 
quel doit à Dieu son père deux deniers rendre: c'est 
amour et honneur. Nostre filz, a qui nous devons deux 
autres deniers , est celluy de qui est dit : Parvulus 
naîus est nobis , et filins datas est nobis ; c'est Jesu- 
christ. Les deux deniers sont comme voulunté et bon 
acte, si que, ouand nous mourrons et serons bien pau- 
vres, il nous les rendra , comme il est dit : Centuplum 
accipietis et vitam eternam possidebitis. Les deux au- 
tres deniers nous perdons par nostre femme, oui est la 
chair, tousiours à l'esperit contrariant ; ces aeux de- 
niers que elle perd est malle volunté et mauvais acte. 
Les autres deux deniers despendons sur nous par la 
dilection de nostre seigneur Dieu et de nostre proes- 
.me. Si ces huyt deniers nous ordonnons licitemeiit , 
en paradis parviendrons. 



1)4 Le Violier 




Dewnfessiùn. — Chapitre LVI '. 

ng roy régna du nom d'Asmodeus, 
qui ordonna que si aucun malfaicteur 
esioit prins et il peust dire trois va- 
ntez contre lesquelles homme vivant 
ne peut contrarier, tant mauvais fiist il, il se- 
roit franc de mort et ne perderoit point son 
heritaige. Le cas advint que aucun chevalier of- 
fença le roy ; il s'en ftiyt et se mussa en une fo- 
rest, où il commist plusieurs maulx, meurtres et 
larrecins. Le juge le feist prendre par ses ser- 
gents, et assist devant sçn siège : « Mon enfant , 
dist le ju^e, scez tu bien la condition de laloy ? » 
Le malfaicteur dit ouy. « Si je puis, dit-il, dire 
trois veritez, je ne pourray mourrir. » Doncques, 
dist l'empereur, accomplis le bénéfice de la loy , ou 
tu mourras. — Fais, dist il au juge, faire silence. » 
Puis, la silence faicte, dist : « Voicy la première 
venté : Je vous certifie que tout le temps de ma 
vie j'ay esté mauvaishomme. » Le juge demanda 
sy on vouloit quelque chose lors opposer à cela, 

I. Chap. (8 de l'édit. de Keller. Swan, t. i, p. 194. Voir 
aussi la rédaction angloise des Gesta, chap. 27, p. 80, de ré> 
dition de Madden,et 2e partie, chap. )8, p. 58. L'empe- 
reur porte le nom de Lampadius. — On n'a pas retrouvé ches 
les auteurs anciens la source dé ce récit, mais une légende 
analogue est répandue en Allemagne; Grimm Ta insérée 
dans un recueil curieux , Kinier-und Haus-Maehrchen , Ber- 
lin, 1822, in-i2, t. }, p. ^7^. Des anecdotes du mémegenre 
se rencontrent dans les récits relatifs à deux personnages 
bouffons , objets de divers écrits au moyen âge et au XVie 
siècle, Marcolphe et Bertolde. 



DES Histoires romaines. i)^ 

et les circonstans dirent que s'il n'estoit vray, qu'il 
ne fustpas là en jugement. « Dis Tautre vérité », 
dist le juge. Le malfaicteur dist : « La seconde 
vérité est que je me repends moult d'estre venu 
icy en ceste forme. » Le juge dist : k On t'en croist 
assez ; à l'autre vérité. » Le malfaicteur dist : 
« Voicy la tierce vérité : Si je povois eschapper 
de ce lieu, je jamais en cestuy ne viendrois. » 
Le juge dist : « Vrayment, assez prudentement 
tu as esté sauvé ; va en paix. » Et ainsi fut le 
transgresseur délivré. 

Moralisation sus le propos. 

Cest empereur est nostre Seigneur Jesuchrist, qui a 
fait ceste loy que quiconques malfaicteur pourroit 
dire trois veritez devant le juge, qui est le confesseur, 
il seroit sauvé de son mal et ne mourroit point. Les 
trois veritez sont : « Je suis grant pécheur» ; c'est la 
première ,qui est confession. « Bien me desplaist estre 
venu en cest estre par mon ofFence »; voilà la seconde, 
qui est cpntriction. « Si je pouvois une fois eschapper 
par la voye de satiffation, jamais voluntairement a pé- 
ché ne retournerois»; voilà latîerce, auiestsatilfation. 
A ces trois veritez ne pevent tous les hommes , ce 
sont tous les dyables. opposer; parquoy, qui ces trois 
veritez dira, il sera de ['éternelle mort préservé. 

Du pechi d'orgueil, et comment les orgueilleux souvent 
parviennent à humilité. — Chapitre LVll». 

ovinian, imperateur, régna ^ singuliè- 
rement riche, lequel une fois, comme 
il estoit en son lict couché, son cueur 
s'esleva glorieusement et disoit : <( Est 

I . Chap. 59 de Tédit. de Keller. Swan, t. i , p. 1 96 ; chap. 




1^6 Le Violier 

il autre dieu que moi? » Cela dit, il s^endormit. 
Le lendemain il se leva et dit à ses chevaliers : 
(c MesseigneurSy il est bon de prendre son repas 
et manger, car aujourd'hui veulxallerà lâchasse.» 
Le manger fîist apporté, et puis après cela l'empe- 
reurfut chasser; enchâssant et chevauchant, l'em- 
pereur eut telle chaleur en luy qu'il luy fut advis 
qu'il devoit mourir s'il ne se oaignoit en eaue 
froide. De loing regarda, et il vit de l'eaue en ha- 
bondance. Lors dist à ses chevaliers : « Atten- 



23f p. 66 de l'édition angloise des Gesta, publiée par Mad- 
den, et seconde partie, chap. t, p. 269. — Ce récit rappelle 
une ancienne composition dramatique françoise intitulée : 
îioraliù de l*orgueil et présomption de l'empereur Jovinien , 
mise en rimes françoises ; Lyon, i $84, in-8. L'existence de 
cette pièce n'est attestée que par Duverdier, bibliographe 
contemporain ; on n'en connoît aucun exemplaire. 

Chaucer {Canterbury Taies, V. 7511), mentionne Jovinien 
comme un exemple d'orgueil. C'est d'une donnée semblable 
que découle le roman en vers anglois du roi Robert de Si- 
cile, analysé par Wartoa {Historyof english poetry, t. a, p. 
1 7), et par Ellis {Spécimens ofearly english metrical romances, 
t. 3, p. 14S, édit. de i8ii|, ainsi que par Swan (notes, 
t. I, p. 364-373); on lui donna une forme dramatique et 
l'on en fit un mystère, qui fut représenté à Chester en 1 529. 
V. Collier, Historyof the english drama^ 1831,1. i,p. 113. 
C'est à la même classe de fictions qu'appartiennent le conte 
anglois de sir Gowghter, inséré dans le recueil d'Utterson, 
Popular poetry , 1817, t. i, p. 161, et le roman ft-ançois 
de Robert le Diable, dont il seroit superflu de nous occuper. 
Divers traits de l'histoire que nous offrent les Gesta se re- 
trouvent dans les contes orientaux. V. l'histoire du roi du 
Thibet et de la princesse de Naimans , dans les Mille et un 
Jours {éâit. de Loiseleur-Deslongchamps , p. 33). Une mésa- 
venture semblable à celle de Jovinien fait également partie 
de l'histoire fabuleuse de Salomon , telle qu'elle est narrée 
dans les écrits des rabbins et des auteurs musulmans ; il y a 
toutefois une différence à observer : c'est un démon qui se 
substitue au roi d'Israël. 



DES Histoires romaines. 137 

de^moi icy, jusques je me soye réfrigéré. » Son 
destrier des espérons frappa et alla au fleuve > 
descendit de cneval^ se clespouilla et se mist en 
l'eaue et y fiit jusques à ce qu'il itit tout réfrigéré. 
Comme il estoit là , un homme vint à luj, en tou- 
tes choses à luy semblable, qui se vestit de ses 
Toyaulx vestemens , monta sus son destrier et 
alla vers les chevaliers de Jovinian, qui le re- 
ceurent comme leur empereur, car en visage, 
gestes et toutes autres choses le ressembloit. Le 
jeu de la chasse iiny, au palais s'en retournèrent. 
Après cela, Jovinian si saillit de l'eaue où il s'es- 
toit baigné, mais il ne trouva ses vestemens ne 
son cheval. Il fut bien esmerveillé, et disoit: 
«f Que feray je ? je suis bien deceu ! » Il ne voyoit 
personne, mais enfin pensa qu'il y avoit là au- 
près ung chevalier qull avoit autrefois prouvu 
en son estât. « Je m'en iray vers luy, dist il, et 
il me vestira et me baillera ung cheval ; par ainsi 
m'en retoumeray en mon palais, et là verray 
comment et par qui j'ay esté confus. » Jovinian , 
tout nud, s'en alla à la porte du chevalier qu'il 
congnoissoit et frappa au portail. Le portier l'in- 
terrogua pourquoy il frappoit, et il luy dist: 
« Ouvrez et vous verrez qui je suis. » Le portier 
le laissa entrer, et, quand il fut entré, ledit por- 
tier fut tout estonné et luy dist : i< Qui es tu ? » 
L'empereur respondit : « Je suis Jovmian l'em- 
pereur : va à ton maistre bien hastivement et lûy 
dys qu'il me preste des habillemens et ung bon 
cneval, car j'ay perdu les miens. » Lors le por- 
tier luy dist : « Tu as menty, meschant ribauh ; 
l'empereur est desjà , devant que tu fusses icy 
venu, descendu en son palais avecques tousses 



1)8 Le Violier 

chevaliers et toutes ses gens, et est avec luy, 
monseigneur allé , et desjà retourné , et à présent 
se sied à la table pour prendre sa réfection. Tout- 
tefois, puisque tu as nommé l'empereur, je luy. 
denunceray. » Et le portier alla à son maistre et 
seigneur denuncer le cas , lequel seigneur com- 
manda ({ue on laissast à luy venir celluy Jovi- 
nian qui se disoit empereur. Quant le chevalier, 
eut veu l'empereur, point ne le congneut; tou- 
tefîois ledit empereur congneut bien le cheva- 
lier. Ledit chevalier luy demanda : <f Qui es tu, et 
quel est ton nom ? — Je suis l'empereur nommé 
Jovinian, ce dist il, lequel en tel temps te feiz 
chevalier. — mauldit paillard , dist le cheva- 
lier, comment et par quelle manière d'audace 
présumes tu te nommer empereur ? Monseigneur 
est allé au palais dès long temps, et je l'ai assotié» 
et suis retourné en mon logis. Puis que tu te'dys 
empereur, tu ne t'en yras pas sans estre pugny.» 
Lors le chevalier le fîst batre grandement , puis 
expulser de son chasteau. Le povre empereur 
Jovinian plora moult piteusement et dist : « O 
mon Dieu, que peult cecy estre, que mon ser- 
viteur me decongnoist et avecques ce m'a fait 
flageller et navrer griefvement ? » Il pensa en soy 
que il y avoit un ouc qui estoit son conseiller là 
près, parquoy il y alla pour estre vestu. Quand 
le povre Jovinian eut frappé à la porte, le portier 
le voyant tout nud fut moult estonné et dist : 
« Mon amy, qui es tu et pourquoy viens tu icy 
tout nud i — Je suis, dist il, Tempereur Jovinian, 
qui ay, par cas ne sçay quel, me baignant en une 
iontame, perdu et habillement et cheval; et 
pourtant, portier, mon amy, je viens vers le duc 



DES Histoires romaines. 1)9 

mon conseiller, affîn qu'il me secoure en ma 
très grande nécessité. Mon amy, je te prie, fais 
mon cas à ton seigneur cognoistre. » Le portier 
lefistsçavoir à son maistie etseigneurleduc, qui 
(£st que on le fist entrer ; et quand il fut entré, 
aucun ne le congneut. Lors luy dist le duc: 
« Quel es tu , et quel est ton nom ? » L'empereur 
luy aist : « Je suis Jovinian , empereur, qui te 
feiz en tel temps duc et ordonna^ mon conseil- 
ler. » Le duc luy dist : « Ha ! fol incencé ! l'em- 
pereur est en son chasiel, je le sçay bien, car je 
l'ay jà conduyt de la chasse ; pourtant que tu 
usurpes et appropries à ton tiltre le nom d'em- 
pereur, qui est le cas de lèze-majesté, lu seras 
mys es prisons au pain et à l'eaue. » Ainsi fut il 
fait. Il fut en prison, de pain et d'eaue substanté, 
puis fut tyré , batu , flagellé et banny de toute la 
terre. Le povre Jovinian ainsi dejecté se lamen- 
loitetse desconfortoit moult douloureusement, 
et disoit : <( Que dois je faire puis oue chascun 
me déboute ? Je suis fait l'abjection ae mon peu- 
ple ; mieux me vault m'en retourner en mon 
palais , car ceulx de mon service me congnois- 
tront plustot que les autres, et mesmement ma 
femme , par aucuns signes. » Il s'en alla à son 
palays, et poulsa à la porte, et le portier luy de- 
manda qu'il queroit et qui il estoit. « Je suis, 
dist il, l'empereur. » Respondit à son portier et 
dist^. « Je suis de toy esmerveiUé que tu ne me 
congnoys, veu que par longtemps tu as avecques 
moy demouré. — Tu as menty, dist le portier, 
jamais avecques toy ne demouray , mais avecques 
l'empereur par longtemps. » Lors dist Jovinian : 
« Je suis celluy mesmes, et si tu ne le veubc croire, 



140 Le Violier 

je te prie, va t'en à Temperière dire qu^le 
m'envoye des vestemens par ces signes que t« 
voys, car j'ay tout perdu. Ces signes, lesquelz 
je luy envoyé , personne ne congnoist , fors nous 
deux. » Le portier dist : (c II est bon à voir que tu 
es hors dû sens, car l'empereur et l'emperière 
sont à table l'ung devant l'autre. Touteffois, puis 
que tu te dis empereur, je le diraj à l'emperière, 
qui te fera bien pugnir de ta folhe. » Le portier 
fut à l'emperière le cas denuncer. La dame fut 
fort courroucée, disant à l'empereur: « Oyez,^ 
sire , ce que dit ce messager : Ung ribault est à 
la porte qui se dist estre vostre personne ; devez 
vous cela souffrir? » L'empereur commanda 
qu'il fust admené devant tous les assistants, et^ 
quand il fut monté en la salle de l'empereur, ung 
chien qui fort l'avoit aymé luy vint saillir au col 
pour le tuer; mais il fut gardé des serviteurs si 
qu'il n'eut nul mal. Item, il y avoit céans ung faul- 
con à la perche, lequel, quant il eut veu l'em- 
pereur, rompit ses hens et s'en voila hors de la 
salle. Lors dist l'empereur à tous: « Messe!*- 
^eurs, oyez mes parolles que je veulx dire à ce 
ribault : « Dis moy, dist-il à l'empereur tout nud , 
qui tu es, et pour quelle cause tu es icy venu. » 
Lors dist l'empereur : « Voicy question merveil-^ 
leùse ! Je suis empereur et seigneur de ce lieu. » 
Lors dist l'empereur aux assistans: « Dictes-moy, 
par le royal jurement lequel vous avez fait , qui 
est vostre seigneur de nous deux ? » Tous dirent 
adôncques: a Sire, jamais ce ribault nous ne 
veismes. Vous estes notre vray empereur, et non 
autre. Parquoy nous vous prions qu'il soit pugny 
pour monstrer exemple de presumptîon. » L'em- 



f 



DES Histoires romaines. 141 

perair putatif dist à l'emperière : a Dis-moy, ma 
très chière dame , par la foy que tu me doÎDS, si 
tu as autreffois cést homme congneu P » Vem- 
perière respondit : a Pourauoy me demandez* 
vous cela ? sçavez-vous pas bien que jà sont plus 
de trente révolutions d'années passées que nous 
sommes ensemble, prolifians et avons eu liçiée; 
mais je suis toute troublée comment ce villain 
est venu à la congnoissance et notice de notre 
secret entre nous perpétré. » L'empereur putatiif 
dist à Jovinian : « Vien ça. Pourquoi oses-tu te 
dire et nommer empereur ? Je te condampne que 
tu soyes aujourd'huy tiré à la queue de ung che- 
val. Et si de rechiei tu attemptes cecy faire, de 
villaine mort te feray mourir. » Il appella ses sa- 
talites et leur dist : « Allez, et faictes l'explet de 
ma sentence, mais gardez bien de le tuer. » 
Ainsi fiist fait. Après ces choses, le povre Jovi- 
nian fut si dolent , que on ne le sauroit en cent 
ans croire ; ses entrailles furent tristes et dolen- 
tes, et comme tout desespéré disoit : « Que ne 
péris le jour auquel je fuz né, puis que mes amis 
de moy se séparent, mes enlans et ma propre 
femme ne me congnoissent.» Comme cela disoit, 
il pensa par advertance que là auprès demouroit 
son confesseur, parquoy il y fut pour avoir de luy 
congnoissance. Quant il fut à Thermitaige là où 
se tenoit son confesseur, il frappa à la fenestrc 
de la maisonnette. Le confesseur vint et demanda 
quel il estoit, et l'empereur dist qu'il estoit l'em- 
pereur . Le confesseur ouvrit la fenestre, puis, 
quand il eut veu , dist, en fermant sa fenestre : 
« Va t'en , mauldit , tu n'es , pas l'empereur^ 
mais ung dyable qui est en forme d'homme. » 



142 Le Violier 

L'empereur, ce voyant, cheut à terre comme 
mort et arrachoit ses cheveulx et sa barbe, disant v 
(( Helas ! que dois-Je faire ? je suis bien mes- 
chant ! » Alors il se recorda que son cueur s'estoit 
esievé en orgueil , comme il est dit devant , quant 
il dist en son cueur estant couché en son lict : 
<( Est-il autre Dieu que moy ? » De rechief frappa 
à la fenestre de Phermita^e^ priant son confes- 
seur, pour l'amour de Dieu, qu'il luy ouvrist, 
ou , s'il ne vouloit ouvrir, au moins que par la 
fenestre close luy pleust de l'ouyr en confession. 
Il se confessa de toute sa vie, spécialement 
comment il avoit dit que il n'estoit point d'autre 
Dieu que sa personne, plorant et gémissant 
tendrement et ayant donné contriciorr. Quant il 
fut confessé et absoubz , le confesseur ouvrit la 
fenestre. Lors il le congneut, luy disant: « Be- 
noist soit Dieu ! je te congnois bien maintenant ; 
vestz toi de mes povres habillemens que j'ay, et 
va en ton palais, et au plaisir de Dieu tu seras 
congneu. » Il feist le commandement du confes- 
seur, alla au pallais, et le portier le receut moult 
honorablement. Il luy demanda s'il le congnois- 
soit et il dist : « Ouy, mais je suis esbahy, dist 
le portier, comment vous estes sailly sans que je 
vous aye veu passer. Aujourd'huy je ne passay 
la porte ne ne party de ce lieu. » Il entra en la 
salle , salue, est congneu de chacun et très hon- 
nestement receu. L'autre, qui se disoit par sem- 
blant empereur, estoit avecques l'emperière. 
Quelque chevallier regarda longuement Jovinian 
et s'en alla à l'empereur putatif et luy dist : « Sire, 
céans en la salle pour vray est ung homme que 
chascun honnore , vous ressemblant de tout en 



f 



DES Histoires romaines. 143 

tout, tellement que je ne sçay lequel de vous 
deux est empereur. » L'empereur putatif, ce 
voyant , dist à la royne : « Sors et va veoir si tu 
Je congnoistras. » La royne le fut veoir et re- 
tourna en la chambre de l'empereur putatif, et 
luy dist: « Sire, je ne sçay que c'est. Je vous 
assure que je ne sçay et ne congnois lequel de 
vous deux est mou seigneur. — Je en veulx 
sçavoir la vérité » , dist l'empereur putatif. Lors 
il entra en la salle où estoit l'empereur et le print 
par la main et dist à tous les habitants que chas- 
cun dist vérité, sur le serment qu'ilz avoient fait. 
L'emperière premièrement parla et dist : « Dieu 
m'est temoing comment je ne sçay lequel de 
vous est l'empereur. » Semblablement dirent les 
autres tous. «Doncques, dist l'empereur putatif, 
escoutez : cestuy pour vray est l'empereur vostre 
seigneur. Il estoit mysen orgueil pour son hono- 
rificeftce, par quoy Dieu l'a flagellé en luy oslant 
la notice des hommes jusques à tant qu'il ayt faict 
pénitence. Je suis son bon ange , garde de son 
empire tant qu'il a esté en estât de pénitence 
vertueuse, qui jà est accomplie; soyez à luy 
obéissant, car c'est vostre droict seigneur. )> Et 
cela dit, l'ange se disparut; et rendit à Dieu 
grâces l'empereur, vivant tout le temps de sa 
vie justement, puis rendit à Dieu l'âme pour 
aller en gloire, laquelle nous donne la benoiste 
trinité. 

L'exposition morallc sus l'hystoire de Vempereur 

Jovinian. 

Cest empereur est rhomme mondain , qui, pour les 
honneurs et richesses de ce monde, monte son cueur 



144 ^^ ViOLIER 

en superbîté et orteil, comme l'autre Nabugodono- 
sor,. qui n'obéissoit pas aux divins coromandemens. Il 
appelle ses chevaliers, oui sont ses sens, et va chasser 
les vanitez du monde. Cependant, une chaleur intol- 
lerable, qui est la temptation du djable, le ravist si qu'il 
ne peust reposer jusques qu'il soit es eaues mondaines 
totalement oaigné et réfrigéré. Geste réfrigération est 
le détriment de Tame. Par ainsi , ses chevaliers tout 
seul le laissent, ce sont ses sens, comme il est dtct, 
touteffois et quantes que il entend se baigner es 
eaues mondaines. Mais il descend tout premièrement 
de son cheval. C'est qu'en la foy catholique il erre^. 
car il a promis au baptesme de consentir et adhérer a 
Dieu, et aux pompes du dyable renoncer; mais quant 
il pèche, celle foy est rompue. Puis il oste ses robes 

f)our se baigner voluptueusement, ce sont les vertus 
es quelles il a prises au baptesme ; par ainsi se bai> 
gne dedans le fleuve de Vanité ; qu'esUil de faire? Lors, 
ung autre, comme le prélat qui a bonnes vertus, prent 
ses vestemens et vertus, en tant qu'il a sa puissance 
de lyer et absouldre quant il se contrict et monte sur 
la foy, en représentant en sa propre forme, selon les 
vertus , pour conserver son domaine, c'est son ame. 
Lors que l'homme vain, par la grâce ae bonne inspira- 
tion, sort du fleuve de vanité mondaine, ne trouve vertu 
qui soit , qui est le vestement de l'ame , car tout est 
par péché perdu , parquoy il a matière de se douloir. 
Comment se doivent les vertus récupérer ? L'homme 
doit aller et recourir à la maison du chevalier premiè- 
rement. Ce chevalier est la vertu de raison , qui doit 
l'homme flageller en tant que raison juge que on doit 
amender l'offence contre Dieu faicte. Pourtant elle te 
bat quant tu te dis chrestien et empereur et tu n'en 




tre toy murmure, jusques que tu- soyes reconcilié a 
Dieu ; elle te mect en la pnson de grande perplexité 



DES Histoires romaines. 145 

et te bat de la compunction de cueur, duquel doit 
saillir le sang, qui est pechè. Puis après, rhomme doit 
aller a son palais, c'est à son cueur, et frapper en son 
cueur par méditation comment il à offensé. Le portier, 
qui est la franche volunté, doit ouvrir Phuys de ton 
cueur et te mener au premier estât de baptesme^ c'est 
la salle de l'empereur catholique. Le chien qui sault 
pour l'homme tuer est sa propre chair, par laquelle 
rhomme souvent seroit tué si Dieu ne l'empeschoit. 
Le faulcon s'en va de la perche par la fenestre, c'est* 
à dire puissance d'ame ne demeure plus avecques 
l'homme tant qu'il est descogneu par péché; et si ne 
le cognoist l'emperiere, sa femme, qui est l'ame, car 
plus n'a de son salut congnoissance , au'est-il donc- 

3ues de faire ? Tirer convient l'homme fors à la queue 
u cheval , c'est se douloir de tout ce qu'il a faict 
depuis l'heure de sa congnoissance. Communément, en 
l'Escripture spirituelle, la queue signifie persévérance 
pour son extrémité. Encores n'est tu pas congneu. Va 
à l'hermite, ton confesseur , à la fenestre de l'église, 
confesse toy de tous tes péchez, voire la fenestre fermée, 
c'est assavoir à secret privement, et non à la louenge 
des hommes ^ mais pour ton salut et soûlas , et lors 
celle confession sera cause que tu seras congneu de 
Dieu et des anges. La confession faicte, tu seras vestu 
de vertus et de bonnes opérations bonnes et secrettes. 
Alors dois aller au palais de ton cueur, et tous ces 
centz chevaliers, et ton ame mesmement, auront deto.i 
salut congnoissance , car tu es fait bon chrestien et 
empereur de ton régime spirituel, lequel ton bon ange 
t'a gardé en représentant ta personne quant au veste- 
ment de vertus, lesquelz il te rend par ses bonnes in- 
spirations, avec le bon prélat par ses bonnes exhorta- 
tions; par conséquent tu obtiendras l'éternelle gloire. 



Violier, 10 




146 , Le Violier 



Du pechi d'avarice. — Chapitre LVIII l 

adis estoit ung roy qui avoit une bel- 
le fille, moult gracieuse , dicte Rose- 
monde. Comme lors elle fust en Paage 
de dix ans venue, moult etoit subtille 
pour courir, tellement que jamais personne ne la 
povoit passer à la course. Le roy fist proclamer 
que s'il y avoit aucun qui voulust aller courir, qu'il 
l'auroit en mariage , pareillement son royaulme 
quant il seroit decedé, s'il la vainauoit à la course; 
mais s'il ne la vainquoit il auroitle chief tranché. 
Plusieurs convindrent pour le jeu de la course 
comprendre, mais ils estoient tous vaincus, et 
gaignoit la fille du roy, Rosemonde , si que plu- 
sieurs moururent pour ce cas. En la cité estoit 
ung homme povre qui avoit nom Abibas, et 
pensoit en soy que s'il povoit la fille vaincre, 
que non seuUement il seroit en grande dignité 
mys , et aussi tous ses parens et tous ceux de 
son sang et lignaige. De trois choses se pour- 
veut : d'ung chappeau de roses , d'une ceinture 
de soye , puis d'une bourse dedans laquelle lors 
il mist un esteuf avec pellotte dorée, sus la- 

I. Chap. 60 de Tédit. de Keller. Swan, t. i, p. 209.-: 
Ce chapitre est un remaniement de Thistoire d'Atalante, qui 
occupe, dans la mythologie, une place bien connue. V. Ovide, 
Métamorphoses^ 1. 10, p. 560; Apollodore, 111,9: Hygin, 
fabulae99, 174, 185, 270. Dans le texte anglois (chap. 3 ^1 
p. 104, édit. de Madden), Pempereur se nomme Pompée et 
sa fille Aglaé. Son histoire est reproduite, sous les mêmes 
noms, dans la seconde partie, chap. 6, p. 288, et elle forme 
le chap. 16 de l'édit. de Winkyn de Worde. 



DES Histoires romaines. 147 

quelle telle description estoit : « Qui fait le jeu 
avecques moy, jamais du jeu ne se soûlera. » 
Ces trois choses mist en son seing, et alla au 
palays et frappa à la porte. Le portier demanda 
qu'il queroit, et il dist qu'il estoit appareillé cou- 
rir avec la fille du roy. La fille le vist par les fe- 
nestres et le desprisa , disant qu'elle estoit do- 
lente de ce qu'il convenoit courir avec ung pai- 
sant et homme de basse condition; touteîfois 
il failloit qu'elle courust. Le jeu fut accoustré. 
Tous deux coururent , et tousjours alloit la fille 
devant , par quoy Abibas gecta son chappeau de 
roses devant elle pour l'amuser , car jeunes filles 
communément ayment telles choses. La pucelle 
print le chappeau et le mist sus sa teste; là 
s'amusa bien fort à regarderie chappeau de fleurs, 
si que le povre courut et la passa. Quant la pu- 
celle cela voit, elle dist en son cueur qu'il n'ap- 
partenoit à ung tel galant et ribault s'approcher 
par mariage de la fille d'ung roy. Elle gecta son 
chappeau, qui l'amusoit, en une fosse, courut 
et attoucha Abibas et luy donna sus la joue , di- 
sant : « Demeure , meschant ! » Quant Abibas 
congneut cela, il gecta la ceinture de soye de- 
vant la fille, qui la leva et ceingnit, et tant se 
delectoit à la regarder que le povre la passa bien 
avant. La pucelle pleura moult fort, print b 
ceinture et la rompit en trois parties, puis cou- 
rut et tant fist qu'elle vint aussi avant que l'au- 
tre , qu'elle frappa sur la joue , disant : « Traîs- 
tre ribault, tu ne m'auras pas ! » Elle passa loing 
devant Abibas, lequel ce voyant attendoit qu'elle 
fust près de la stade. Cela fait , Abibas tira de 
son seing la bourse de soye , la gectant au de- 






148 Le Violier 

vant de la puccUe, qui la leva, et voyant la pe- 
lotte qui dedans estoit, s'amusa à lire rescripture 
de dessus, qui disoit : « Qui avec moy joue jamais 
ne se saouliera de jouer. » Lors commença si 
fort à jouer à la pelotte que le [}ovre la passa et 
fut avant jusques à la stade , si qu'elle fust es- 
pousée du povre. 

Moralisation sus h propos. 

Cest emperear est Kostre Seigneur Jesuchrist ; la 
belleiille Rosemonde,rainetaiit belle, pour la simili- 
tude de Dieu, à qui elle ressemble, laquelle scet legie- 
rement en bonnes œuvres courir tant qu'elle demeure 
lors en Testât de purité et innocence, tellement que 
péché mortel qui soit ne la peult passer et vaincre. Le 
roy fait crier la bataille de la course , portant telle . 
condition que, si les péchés vainauent Thomme, 
qu'ilz Tauront en leur compagnie là bas en enfer, 
et aussi si Tarne les suppedite, qu'ilz auront les testes 
tranchées, c'est-à-dire qu'ilz succomberont. Abybas est 
le dyable, leauel,de paour qu'il a de succomber en la 
course du salut de Tame, se pourvoist et se garnist de 
trois cautelles : du chappeau de roses, qui est le péché 
d'orgueil ; car, tout ainsi que le chappeau se mect sus 
la teste pour estre veu , aussi rorgueUleux veult estre 
veu plus hault. Saint Augustin dit que « quant tu ver- 
ras ung orgueilleux, dys hardiement que c'est l'enfant 
0;^ dyable. » Doncques , quant l'homme s'amuse sus 
le péché, le dyable lesupere. Queiault-il faire doncques? 
Cest chappeau d'orgueil gecter en la fosse d'humilité , 
et ainsi tu frapperas le dyable par suppeditation. L'au- 
tre chose que le dyable nous gecte pour nous amuser- 
est la ceinture de luxure, laquelle, si nous amusons à 
la ceindre, nous sommes en la course de salut empê- 
chez. Que fault-il faire maintenant? Rompre fault 
ceste luxure qui nous déçoit en trois parties : en orai- 



DES Histoires romaines. 149 

sons, jeiunes etaulmosnes. Le dyablepuis après nous 
gecte la bourse de la pelotte. Geste oourse peult si- 
gnifier nostre cueur, qui doii estre fermé par embas , 
vers la terre par les desplaisances terriennes, et par ' 
en hault ouverte quant à recevoir la divine srace ; cela 
se fait en méditant les choses célestes. La oourse qui 
à deux cordons pour ouvrir et fermer est le cueur par 
comparaison ; les deux cordons sont l'amour de Dieu 
et la crainte, qui si bien le cueur doivent fermer et serrer 
aue péché ne puisse dedans entrer ; la pelotte qui est 
dedans trouvée peult estre Tavarice oui se tient au 
cueur, on cupidité ; car, comme la pelotte se mouve 
selon toute la différence de sa position , ainsi fait Ta 
varice des hommes, car elle se tourne sus les biens de 
la terre, les chasteaulx. sus Tor, sus l'argent, sus toutes 
autres choses temporelles. Jamais avarice ne se peult 
arrester, comme la pelotte ronde qui tousjours se 
tourne^ Senecque dist que le pèche d'avance tous- 
jours croist et cour( en vieillissant tous les autres , 
mais non avarice , qui tousjours revient en jeunesse. 
Ne jouons pas à cesf^ pelotte d'avarice , que nous ne 
soyons trop amusez à courir vers nostre salut ; estu- 
dions à si bien courir sans à ces trois choses nous 
amuser, aue nous puissions arriver à la stade, ce pen- 
dant que le temps nous avons opportun. 



De préméditation tousjours aroir en noz cuturs. 
Chapitre LIX ». 

laude régna , oui avoit une seulle fille 
moult belle , lequel pensoit ung jour 
comment et en quelle sorte d'honneur 
^ il la pourvoyroit. Il disoit à soy mes- 
mes : « Si je la oaille par mariage témérairement 

I. Ghap. 6j de l'édit. de Keller. Swan, t. i, p. 21 ^ — 




150 Le ViOLiER 

àung riche qui soit fol, je perderay ma fille; 
mais si je la veulx donner à ung povre qui soit 
sage , moult par sa prudence pourra acquérir. » 
Lors estoit en la cité Socratés , grand philoso- 
phe, lequel le roy avoit aymé. Il Tappella ctluy 
dist : <c Monseigneur, te plaist-il pomt en ma- 
riage ma fille prendre? » Socratés dist : « Ouv, 
sire, s'il vous plaist. — Je te la bailleray soudz 
telle condition que si elle meurt tu perdras la 
vie : choisis donc de la laisser ou de la prendre.» 
Le philosophe fut content et la print soubz telle 
condition. Les nopces furent faictes et sollem- 
nellement festoyées toutes plaines de solemnité. 
Par aucun temps ilz vesquirent ensemble , l'es- 
poux et Tespouse, sans mal et maladie; lors 
après cela la fille du roy fut fort malade , telle- 
ment que Socratés fut fort dolent ; il entra en 
une forest et ploroit amèrement. Comme il es- 
toit ainsi en douleur et amertume, le roy Alexan- 
dre chassoit en celle forest ; l'ung des chevaliers 
d'Alexandre vint à Socratés et l'interrogua : « Qui 
es-tu ? — Je suis, respondit Socratés , serviteur 
du sei^eur qui est seigneur de ton seigneur. 
Lors dist le chevalier : « Il n'est au monde plus 
grand seigneur que mon seigneur; parquoy, 
puisque tu dis ces choses, je te meneray à 
mon seigneur pour sçavoir qui est le tien du- 
ce récit forme le chap. 4 de l'édit. de Winkjn de Worde 
(Madden, p. 494), mais il ne figure point parmi les anciennes 
rédactions angioises; il est cité dans les Sermonesàt Felton, 
conservés en manuscrit au Musée britannique. 

On remarquera le mélange des traditions classiques et 
orientales, et on peut rapprocher cette anecdote du dernier 
apologue de la Disciplina de Pierre Alphonse. 



DES Histoires romaines. 151 

quel tant tu présumes. » Quant ilz furent de- 
vant le roy Alexandre , le serviteur fist mention 
des parolles devant proposées , lequel fut inter- 
rogué dudit roy Alexandre qui estoit son sei- 
gneur duquel il disort tant de seigneurie. So- 
crates respondit : « Mon seigneur à qui tu es 
serviteur est Raison, et son serviteur est Volunté ; 
est il pas ainsi que ton royaulme tu possèdes 
jusques à l'heure présente par . le moyen de ta 
volunté et nompas de raison? et s'il est ainsi, le 
serviteur de mon seigneur, c'est à dire volunté, 
est ton seigneur. )> Alexandre , ce considérant , 
dist : « Vrayement, tu as prudentement respondu ; 
va en paix. » De celle partie de temps le roy 
Alexandre commença à régir son royaulme par 
bonne raison et non pas de sa volunté. Socrates 
entra seul dans la forest pour plorer sa femme ; 
survint quelque vieillart personnage , qui luy de- 
manda la cause de son pleur et tristesse. Socra- 
tes lui compta comment il estoit en dangier de 
mort pour la condition de sa femme , qui estoit 
fort malade ; parquoy le vieillart lui dîst : « Fais 
mon conseil et tu ne t'en repentiras point. Ton 
espouse, pour vray, est de la semence des roys 
et du sang. Quand son père se fera saigner, 
preingne ta femme de son sang et s'en lave les 
mammelles et l'estomach , puis tu luy feras une 
potion et ung emplastre de trois herbes qui sont 
en ceste forest : de l'une fais la potion et des deux 
autres l'emplastre pour mettre sur le lieu où elle 
sent le mat ; et si ainsi le fais tu la guariras. » 
Socrates fist son commandement, et par ainsi 
guérit sa femme. Quant le roy sceut que Socra- 
tes iabouraaant pour la santé et convalescence 



152 Le Violier 

de sa fille , le fist à grands honneurs venir et at- 
tain4re. 

Moralisation sus le propos. 

Ce roy est Jesuchrist, la fille tant belle est Taine. 
Geste fille Dieu a donné, nom pas à ung homme riche, 
mais à ung povre. Selon Job, l'homme n'est pas riche 
quant il sort du ventre de sa mère tout nua. Nudus 
egrcssus sum de utero matris mee, L*ame nous est don- 
née soubz condiction de mourir si elle a mal en nostre 
compaicnie, c'est-a-dire si elle est en péché mortel, 
qui est la mort de spiritualité. Mais il faut faire com- 
me Socrates,. aller en la forest de l'Eglise, là où nous 
trouverons le vieil et ancien , c'est le discret confes- 
seur, par le conseil duquel sera l'ame guérie. Que con- 
seille le confesseur ? Il fault oingdre sa poitrine du 
sang de Jesuchrist, et par récente recorcfation ; puis 
fault recueillir trois heroes : contriction , confession 
et satisfaction. De la première, qui est contriction , 
fault faire la potion de douleur et deplaisance d'avoir 
offencé, et des autres deux , confession et satiffaction, 
l'emplastre de pénitence ; par ce moyen sera l'ame gué- 
rie de son péché. Le roy Alexandre, qui alloit chasser, 
est l'homme mondain, qui est réglé par sa volunté et 
non par raison ; pourtant il le faut faire corriger par 
bonnes démonstrations et doctrines. 



De la beaulti de Vame fidelle. — Chapitre LX'. 

aïus régna prudentement, au règne 
duquel estoit une femme nommée Flo- 
rentine , (^ui estoit si belle que trois 
roys l'assiégèrent et la violèrent tou^ 

I. Chap. 62 de Tédit. de Relier. Swan, t. 1, p. 217. — 




DES Histoires romaines. ij; 

trois. Après ces choses, par grant amour et ja- 
lousie grande bataille sourdit, tellement que la 
gent quasi infinie , tant d'ung costé que d'autre, 
mourut en celle battaille. Les satrapes,' ce voyant, 
vindrent au roy et luy dirent : « Sire, celle dame 
Florentine tant est belle que chascun meurt pour 
sa beaulté et convoitise, tellement que si tu ne 
metz à ce remède, quasi tous ceulx de ton 
royaulme périront » Le roy, ce congnoissant , 
manda à la belle Florentine , luy commandant 
que, les lettres veues , vint à luy sans dilation. 
Le messagier fut devers elle, mais devant 
qu'il parvint à son logis, elle trépassa. Le mes- 
sagier fist le rapport de la mort de Floren- 
tine. Le roy fut bien dolent qu'il ne l'avoit peu 
veoir en sa beaulté , et fist venir tous les painc- 
tres de son royaulme pour leur commander que 
ilz allassent prendre la semblance de Florentine, 
car il voulut sçavoir si une grande beaulté pou- 
voit estre cause de tant de personnaiges mors. 
Les painctres respondirent : « Sire , vous com- 
mandez (^uasi une chose qui est impossible , car 
tant estoit Florentine pleine d'excellente beaulté 
que tous les painctres du monde ne la sauroient 
figurer, fors et excepté ung qui se musse sur les 
montaignes. » Le roy manda ce painctre quérir 
et le supplia qu'il alfast despaindre l'ymage de 
la belle Florentine selon tous ses membres , et 
qu'il en seroit bien satisfaict et rémunéré. Le 

Cette anecdote se trouve également dans la rédaction an- 
gloise des Gesta, publiée par Madden, seconde partie, chap. 
39, p. 400. Les personnages portent les noms de Mamertinus 
et de Facondia. L'histoire des modèles que. choisit Zeuxis a 
dû servir de base au récit que nous reproduisons. 



154 Le Violier 

subtil painctre respondit au roy et dist : « Sire , 
tu demande une chose bien difficile; touttefois, 
concèdes toutes les belles femmes de ton royaulme 
venir devant moy par l'espace d'une quantité 
d'heure sans plus , et je feray ton commande- 
ment. » Le roy fist convocquer Xouxp^ les dames 
et présenter au painctre , lequel en choisit entre 
tes autres quatre , puis aux autres toutes donna 
congé. Le painctre commença à paindre bien 
songneusement d'une rouge couleur, et mist en 
la forme de Pymage les membres des quatre 
femmes , et ce qui estoit le plus beau , tellement 
qu'il accomplist de chascune beaulté des quatre 
femmes son ymage. Quant l'image fut fait , le 
roy la veit, lequel, après qu'il l'eut veu, dist : 
« O Florentine, si tu vivois tu deveroys bien 
aymer ce painctre qui en si haulte beaulté te dé- 
core! » 

Moralisation sus h propos. 

Ce roy est le Père céleste. Florentine, tant belle 
sans mesure , pour vray est l'ame, qui est à la 
semblance de Dieu créée. Les troys roys ^ui l'assiège- 
rent et viollerent sont le monde , la chair et le dya- 
ble, qui, pour le péché des premiers parents, en firent 
à leur plaisir, tellement que tout le monde pour leur 
discention tomboit à la mort et descendoit aux limbes. 
Ce voyant , les sages satrappes , c'est assavoir les pa- 
triarches et les prophètes, cryoient au roy supernel 
pour à ce donner remède. Dieu envoya son procu- 
reur Jehan- Baptiste; mais devant son advenement 
l'ame fut morte. Les painctres furent appeliez , c'est 
assavoir toutes les créatures et du ciel et de la terre , 
mais personne ne fut trouvé qui.fust digne de prendre 
la forme de l'ame morte, quant à sa propre beaulté et 



DES Histoires romaines. 155 

pulcritude. Le grant et subtil painctre qui vint des 
montaicnes est Nostre Seigneur Jesuchrist, qui des 
cieulx descendit pour l'ame reformer et la rdforma, et 
paingnit de la vermeille couleur de son sang; il esleut 
quatre femmes pour avoir de chascune quelque res- 
remblanche : par la première femme , nous entendons 
la nature des pierres, car nous avons à estre de leur 
nature; par la seconde, la nature des plante^, car 
nous avons à végéter comme les arbres ; par la tierce, 
la nature des bestes, car nous avons à sentir ou leur 
complection ; et par la quarte la nature des anges 




c'est à veoir Tame de beaulté, bien dois aymer Jesu- 
christ , ton painctre , devant et sur toutes choses, qui 
t'a voulu en grande beaulté reformer! » 



De la délectation des choses mondaines. 
Chapitre LXl». 

aspasian régna, qui avoit une moult 
belle fille dicte par nom Agla; tant 
estoit de beaulté munie, ^ue toutes 
autres femmes transcendoit et pas- 
soit. Le roy son père la regardant ung jour, 
lui dist : « Ma chière fille, ta beaulté mente bien 
d'avoir et acquérir nouvel nom et de belle sorte, 

I. Chap. 63 de Tédit. de Keller. Swan, t. i, p. 220.— 
L'histoire de Thésée et d'Ariane, la mort du Minotaure, for- 
ment le fond de ce récit, qui a été remanié d'une manière 
singulière V. l'histoire de l'empereur Gardinua, dans le 
texte anglois, chap. ji, p. 99, et dans la seconde partie, 
chap. 37, p. 391, l'histoire de l'empereur Sardonius et de 
sa nlle Eulopia» 




156 Le Violier 

selon la complection de ta joyeuse nature ; soit 
Agla muée donc en Soûlas; dès maintenant à ja- 
mais tu auras nom dame de Soûlas , en signe 
que tous ceulx qui céans et en tous lieux où tu 
seras tristes viendront s'en retournent en soûlas 
et en joye. » Le roy avoit jouxte le palajs ung 
très beau et somptueux verger, auquel il alloit 
souvent son corps spatier pour cause de récréa- 
tion. Il fist cryer à son de trompe, partout en son 
royaukne, que si aucun vouloit avoir en mariage 
sa fille, qu'il vint au palays et fut troys jours en 
son jardin, puis s'en retournast. Plusieurs voulant 
et sperant avoir la fille du roy vindrent au pa- 
lays et entrèrent au jardin, et puis en après n'es- 
toient veuz. Il estoit ung chevalier de loin^ine 
partie qui pour ce cas vint au palays et dist au 
roy que il estoit délibéré d'entrer au verger pour 
avoir sa fille, mais qu'il luy pleust et à sa royale 
majesté fust agréable, devant que entrer au ver- 
ge, parier ung mot à la fille. Le roy fut content. 
Le chevalier alla à la pucelle, disant : « Ma très 
aymée et très chière dame, vostre nom est la 
dame de Souias. Ce nom vous a esté imposé pour 
donner soûlas aux tristes. Il est vray que je suis 
venu bien triste vers vous ; je vous prie, don- 
nez-moy bon conseil, et aide telle que joyeulx je 
puisse m'en retourner de céans. Plusieurs sont 
venus et tous sont péris au verger sans plus estre 
veuz. Si le cas tel me advient, je serois bien 
malheureux de vous avoir tant à femme désirée. » 
Lors dit la fille de l'empereur : « Je te diray la ven- 
té , et ton triste cueuren souias convertiray. En ce 
verger est ung merveilleux lyon gui tous les en- 
trants dévore. Prendz ton hamois et soies armé 



DES Histoires ROMAINES. 157 

totallement depuis la plante des piedz jusques à 
la summité de la teste , puis oings ton armure de 
gomme. Quant tu seras au verger entré, le lyon 
contre toi viendra fièrement ; combats contre luy 
de toute ta force. Quant tu seras lassé et fatigué, 
sépare toy de la maie beste : quant le lyon te 
verra séparer, il courra après toy et te prendra 
par la jambe, te serrant si fort que ses derits se 
prendront à la gomme, si que peu te pourra 
blesser; tire lors ton cousteau et luy trenche la 
teste. Ce n'est pas tout : il y a encores ung autre 
péril au jardin; car il n'y a que une seule voye 
pour y entrer, et voyes diverses y sont pour les 
gens divertir et décevoir, en telle façon et ma- 
nière que oui y est une fois à grant peine s'en 
peut il saillir. Pour cela te fault prendre du fil 
que je te baiileray, et l'attacher à l'entrée de la 
porte, puis descendre par le conduyt du fiUet de- 
dans le vereier, et ainsi que tu ayraes ta vie, 
garde toy de laisser le bout. » Le chevalier fist 
en la sorte telle que la fille luy avoit dict, tua le 
lyon et prévalut; de ce tant estoit son cœur 
joyeulx, qu'il perdit le fillet par lequel il estoit 
descendu , et fut si dolent lors que c'estoit pitié. 
Toutteffois, après trois jours, tant chercha qu'il 
trouva de nuyt le fillet; il fut bien joyeulx, s'en 
vint au roj et espousa sa fille. 

Moralisation sus U propos. 

Cest empereur est Nostre Seigneur Jesuchrist. Sa 
fille, dame de Soûlas, est Petcrnelle gloire tant 
belle, laquelle qui la vouldra avoir il luy convient en- 
trer au vergicr de ce monde, que tant est plain de di- 
verses voyes et déceptions qu'à grand labeur on peult 



158 Le Violibr 

saillir; et si n'y a que une porte pour y entrer. Unsu 
est introitus hominum et inventorum. Le lyon est le 
diable querant qu'il dévorera^ si aue plusieurs, quasi 
infinis, sont dévorez. (Ju*est-il de faire ? Prendre tault 
les armes de vertus qui soient de la gomme d'aulmosne 
deœntement enjoinctes; car comme la gomme deux 
choses joinct «nsemblement , pareillement aulmosne 
Dieu avecques Tame. Puis il fault prendre le peloton 
de fil ; car, comme le peloton de fil commence par ung 
bout et finist à Tautre , pareillement la vie de Thom- 
me par le baptesme, puis finist après la prosecution 
des sacrements et tent à fin en descendant. Mais le 
diable tousjours est prest pour combatre : tu dois ré- 
sister et fortement debatre, si que tu trenches la teste 
de sa puissance par bonnes opérations ; mais que après 
qu'on a triumpné du dyable l'on perd le fil, c'est la 
prosecution des sacrements par les vertus en iceluy 
acquises. Fais comme le chevalier : si tu as ton fillet 
perdu, c'est -vertu, ayes en desplaisance, chemine l'es- 
pace de trois jours pour le trouver, c'est à voir, les 
trois parties Je pénitence , contriction , confession et 
satisfaction ; et ainsi quant tu viendras à la porte de 
la mort, tu pourras à la dame de Soulas parvenir et 
l'espouser en béatitude. 



De rincarnation du filz de Dieu. 
Chapitre LXII». 

ucun roy régna au royaulme de Ce- 
cille, qui avoit trois vertus. Premiè- 
rement, il estoit fort de corps entre 
tous les hommes de la terre; secon- 
dement, le plus sage ; tiercement, le plus beau ; 

I. Chap. 64 de l'édit. de Keller. Swan, t. i, p. 225. — Un 
récit en abrégé se trouve dans la rédaction angloise des Gesta 




DES Histoires romaines. 159 

par quoy longtemps fut sans espouser, maisfina- 
bleraent ses amys le conseillèrent de prendre 
compagnie de mariage. Lors le roy respondit : 
<( Mes amys, je suis assez riche, vous le scavez ; 
allez doncques par les royaulmes , villes et chas- 
teaulx, et faictes tant que une vierge qui soit 
prudente me trouvez, belle semblablement ; et 
si ces deux choses en une fille me trouvez , non 
pourtant qu'elle soit povre , je la prendray en 
compagne de lict et de mariage. » Les seigneurs 
et parents s'en allèrent par tous les royaulmes et 
enfin trouvèrent une belle fille, qui pareillement 
estoit sage , de la lignée des rois et de sang et de 
royaulté engendrée. Le roy, informé par eulx 
qu'elle estoit de la condicion qu'il demandoit, la 
voulut esprouver ; il appela son messagier et luy 
dit : « Viens ça : voilà ung drap de lin qui con- 
tient de longueur et de largeur trois poulces ; va 
à celle pucelle, et luy dis, après que par moy l'au- 
ras saluée, qu'elle fasse de ce petit linge pour 
mon corps vestir une chemise, laquelle si elle la 
fait, je la prendray à femme. » Le messagier fist le 
commandement du roy et dist à la pucelle le 
commandement du cueur du roy. La pucelle fut 
esbahye, respondant : « Comment est-il possible, 
dist-eile, de si peu de linge faire si large che- 
mise ? Toutefîois, (îu'il me face bailler ung vais- 
seau et la chemise, je feray son commandement. » 
Le messagier retourna au roy, qui luy envoya le 
vaissel qu'elle demandoit pour besongner, qui 
moult estoit précieulx et beau. La pucelle be- 

(chap. 43, p. 142, édit. de Madden); le roi porte le nom 
d'Archilaus. La source de cette historiette n'est pas bien 
connue. 



i6o Le Violier 

songna si subtillement qu'elle fist la chemise, 
puis le roy l'espousa. 

L'exposition moralle sus le propos. 

Ce rov est Dieu tout-puissant ; la pucelle de la 
lignée des roys est la benoiste vierge Marie, mère 
de Dieu et homme , qui moult fut belle par la grâce 
de bonté qu'elle avoit, et moult sage ; le messagier est 
Gabriel qui la salua de par le roy supernel; le drap 
est la grâce du Saint-Esperit, qui avoit trois poulces 
de mesure , c'est assavoir trois choses qui furent en la 
conception du filz de Dieu : la puissance de Dieu le 
père , le sapience du filz et la clémence du Saint- Es- 
périt; desquelles trois personnes elle demanda le 
vaisseau saint de son ventre sanctifié , pur, nect et 
sans macule quand elle voua virginité, auquel elle fist 
la noble chemise, c'est à noter, l'humanité de Jesu- 
christ. Ce voyant, le Père céleste la feist royne com- 
paigne de son royaulme. 



De la cure de Tame. — Chapitre LXIII'. 

adis ung roy fust qui passa d'ung pays 
en autre, c'est-à-dire d'une cité en 
autre. En passant il trouva une croix 
de tous costez escripte. D'un des cos- 
lez estoit escript : « roy ! si tu passes par ceste 
voye, tu auras pour ton corps bon logis , mais 
ton cheval sera mal servy . » De l'autre costé estoit 
escript : « Si tu passes par ce chemin, tu seras mal 

I. Chap. 65 de redit, de Keller. Swan, t. i, p. 227. — 
Nous ignorons de quel ouvrage le rédacteur des Gesta s'est 
inspiré en écrivant ce chapitre. 




DES Histoires romaines. i6i 

servy, et ton cheval moult bien et à prouffit. » De 
l'autre party estoit descript : « Si tu passes par cy, 
toj et ton cheval serez bien servis; mais devant 
que partir et d'esloigner, tu seras fort batu. » Sus 
le dernier costé estoit painct et descript : « Si tu 
passes par ce sentier, tu seras bien servy, mais 
ton cheval perderas, et pourtant il te convient 
cheminer des piedz. » Le roy ne sçavoit que faire ; 
fors à la fin il dit : « Je veubc par la voye pre- 
mière passer, car je seray bien servy et mon 
cheval mal ; une nuyt bien tost passera. » Il frappa 
de ses espérons et vint à ung chasteau où ung 
chevalier le festoya bien , mais son cheval fut 
mal serv}r. Le lendemain il se leva et chevaucha 
à son plaisir. 

Moralisation sus le propos. 

Par cest empereur est entendu chascun bon chrestien 
qui doit equiter et chevaucher selon son ame ; le 
cheval qui le porte est le corps humain, des quatre 
complexions élémentaires composé; la croix qui est 
au millieu de la voye peult estre nostre conscience, qui 
est en la manière d'une croix estendue. L'une partie 
nous veult à bien provocquer, Tautre dit que nous ba- 
taillons fort contre le dyable; Tune dit : si tu voys par 
la voye de pénitence dedans Fhostellerie, qui l'Eglise 
dénote, là sera bien Tame, mais le corps doit estre 




sances, et non l'ame; Tautre voye si est la sente de 
cupidité et avarice, là où le corps est à son plaisir, mais 
enfin sera batu par pénitence ; l'autre voye si est telle 
qu'à l'ame bien sera , mais elle perdra son corps : c'est 
la voye du religieux^ qui perd les vanitez du monde, 
Violier. 1 1 



i62 Le Violier 

les concupiscences et toutes les plaisances pour vivre 
selon Dieu ; parquoy dist Nostre Seigneur : « Qui per- 
dera son ame pour ramour de moy en ce monde, las- 
sus en Tautre la gardera. » 




Dt la vertu de constance, — Chapitre LXIVi. 

uelque roy régna, oui avoit une seulle 
fiUe, laquelle moult il avoit aymée, 
car elle estoit seulle, sans frères et 

seurs. Après la mort de son père, fut 

*a fille dame du royaume. Quelque duc, ce voyant, 
luy promist moult de choses si elle luy voulait 
consentir. La fille, seduicte, fut par luy vioUée, 
parquoy elle plora tristement. Le duc tyran la 
chassa de son héritage. La povre dame, bien dé- 
solée, se seoit tous les jours en la voye publique, 
querant son pain et mendiant. Comme ling jour 
elle se seoit, passa par là quelque chevalier, le- 
quel la voyant belle, fut d'elle pris et ravy, et 
luy dist qu'elle luy dist qui elle èstoit! Elle luy 
compta tout son cas, comment elle estoit seduicte 
par le tyrant et déflorée. Le chevalier luy de- 
manda si elle vouloit estre sa femme; lors elle 

I. Chap. é6 de redit, de Kdler. Swan,t. i.p. 229. — 
Ce récit se retrouve dan^ le i lechapitre de Winkyn de 
Worde^ et parmi ceux que Madden a publiés, chap. 9, p. 
22, et seconde partie, chap. 41, p. 404. Ce savant ol^erve 
qu'on trouve cette môme histoire dans un abrégé des Gesta 
conservé parmi les manuscrits du Musée britannique ; elle 
a pour titre : De quadam puella patente et ditissima que re- 
gnum posséda ; ÎI nous apprend aussi que Felton , dans ses 
Sermones dominicales, a cité cette anecdote. 






DES Histoires romaines. i6; 

respondit : « Ouy, sire, dist elle. — Si tu me veulx 
promettre, dist le chevalier, que jamais autre 
que moy tu ne prendras, je te prendrai à espouse 
lors, et feray bataille contre le tyrant et recouvre- 
ray ton royaulme. Si je meurs aussi en bataille, 
je veulx que tu gardes mes armes, en signe d'a- 
mour, toutes sanglantes. Si quelque ung te ve- 
noit soliciter de te marier, je veulx que tu entre 
en ta chambre pour regarder mes armes, affin 
que de moy tu ayes souvenance.» La royne luy 
promist toutes ces choses parfaire : « Mais à Dieu 
ne plaise, dist elle, qu'en la bataille tu meures.» 
Le chevalier, voyant la promesse de la royne, 
conceut et print la bataille contre le mant, le 
vainquit et luy trancha la teste ; .toutefïois il fut 
blessé à mort, si qu'il mourut après trois jours. 
La dame par longtemps se lamenta fort et pendit 
ses armes en sa chambre, les visitoit souvent et 
ploroit ; plusieurs la requeroient à femme, mais 
elle entroit en sa chambre, pensant à son cheva- 
lier, et reçardoit ses armes, si que point ne se 
voulut maner, ains disoit : «Je fais à Dieu veu 
que jamais mariée ne seray, puis que celluy 
qui m'a de mon royaulme revestue totallement 
est mort. » La dame tousjours vesquit en cet 
estât. 



c 



Exposition moralle sus le propos. 

e roy est le Père céleste; la fille, .rame de Dieu créée, 
qui devoit avoir le royaulme de son père, l'hé- 
ritage de paradis ; mais le duc, le dyable d'enfer, la 
seduyt par le péché des premiers parens. Elle seseoit 
en la place de ce monde, querant en douleur son pain : 
!n sudorc vultus tùi vcsaris pane tuo. Le chevalier 



164 Le Violier 

qui la secourut est Jesuchrist monté sus le cheval de 
nostre chair humaine; de Tame fut amoureux et corn- 
bâtit pour elle^ tranchia le chief de la puissance du 
dyable, réhabilita son héritage, touteffoisil y mourut. 
Que doit faire Tame voyant son royaulme recouvert? 
Elle doit pendre ses armes plaines de sang en la cham- 
bre de son cueur par méditation des playes de son Ré- 
dempteur, et s'il luy vient quelque temptation pour la 
destoumer de son bon propos de salut , regarde la 
croix de son chevalier amoureux : par ainsi elle con- 
tempnera tous vices et plaisances pour la mort de son 
Seigneur, et obtiendra enfin paradis. 



De non avoir excmation en lafin de la mort. 
Chapitre LaV l 

aximian régna, au règne duquel estoient 
deux chevaliers, l'ung fol et Tautre 
sage, qui mutuellement avoîent l'ung à 
l'autre grant amour. Le sage dist au 
fol : a Veulx tu pas bien que nous convenons 
ensemblement d'une chose.?» Le fol fut content. 
« Chascun tire doncques de son bras force sang, 
dist le sage; je boiray le tien et toy le mien, en 
signe d'amour et en signe que jamais nous ne 
nous laisserons Pung l'autre, mais serons tou- 
jours participans en toutes choses. » Cela fut 
fait: l'ung beut le sang de l'autre, puis tous deux 

I. Chap. 67 de Tédit. de Keller. Swan, t. i, p. 232. — 
Il forme le chap. 8, p. 18, de Tédit. de Madden, et il est le 
loe de redit, de Wmkyn de Worde. Bromyard cite cette 
anecdote dans sa Summa predicantium , au mot Amiâtia. 
Dans l'ancienne rédaction angloise l'empereur se nomme 
Folliculus et les deux chevaliexs Jonathas et Pyrius. 




DES Histoires romaines. i6j . 

en une maison demourèrent. Le roy fist deux 
citez, l'une sus une montaigne, là où tous ceulx 
qui là yroient demourer seraient riches à jamais, 
et là sans fin seroient persistans. Pour monter en 
ceste cité, la voye moult estoit difficiile, plaine 
de pierres et estroicte grandement. En la voye 
de celle cité demouroient trois chevaliers avec- 
ques grant exercite, tellement qu'il convenoit 
tous les passans contre ceulx cy combattre, tout 
autrement il leur estoit force tout perdre, jusques 
à la vie. Le roy mist et ordonna ung seneschal en 
ceste cité pour indifferentement tous recevoir et 
leur administrer selon l'estat et condition de leur 
lignaige. L'autre cité fist faire le roy au pied de 
la montaigne, de laquelle le sentier pour y 
aller estoit moult beau et facile pour y entrer. 
Trois chevaliers estoient en la voye de ceste se- 
conde cité , qui tous passans joyeusement rece- 
voient et leur administroient selon leur volume. 
En ceste cité estoit ung autre seneschal pour in- 
carcérer et en prison mettre tous ceulx qui y en- 
troient, jusques à l'advenement du roy, auquel il 
les presentoit, ou à son juge, yai ne pardonnoit à 
personne. Le sage chevalier dit à son compaignon 
imprudent : « Mon très cher et parfait amy, 
allons par le monde comme les autres chevaliers 
pour gaigner biens et terres largement.» Ainsi 
fut fait. Tous deux s'en allèrent par aucune voye, 
jusques ilz parvindrent à ung chemin de deux 
voyes. Le sage dist au fol ; « Si nous allons par 
ung de ces deux chemins, nous parviendrons à 
une noble cité où nous aurons tout ce que nos- 
tre cueur sauroit désirer. Mais si nous tendons par 
Taultre chemin, nous parviendrons à l'autre cité 



i66 Le Violier 

qui est en bas lieu construite , là où nous serons 
incarcérez et au juge présentez et pendus. Je te 
conseille que laissons ce chemin et allons par la 
sente de l'autre , qui à la bonne cité nous con- 
duira. » Lors le chevalier qui estoit fol dist à 
son compaignon : « En la cité où tu veulx aller 
sont trois chevaliers qui tous les passans des- 
pouillent, et si est la voye très fort difficille, pour 
ce qu'il convient combattre. — Vray est, deist 
le sage; mais nous sommes chevaliers, et pour- 
tant il est expédient aux chevaliers combatre. 
Si le chemin est pénible, touteffois, quant on est 
passé, on a tout son désir eti la cité, et si l'autre 
pourtant est si beau et facile, toutefois enfin 
ceuhc qui y vont sont perdus et pendus. » Long- 
temps alterquèrent pour sçavoir à laquelle cité 
ilz iroient. Mais enfin M\\n obeyr au fol , et fu- 
rent par le beau chemin, auquel ilz trouvèrent 
les trois chevaliers qui les receurent pompeuse- 
ment, et furent bien traitez. Et, en chascune ré- 
fection, le fol disoit au sage : « Ne disois je pas 
bien que ce chemin estoit beau et qu'on y estoit 
le bien venu , et non pas en l'autre ? » (^ant le 
senechal de cette cité sceut que tes deux cheva- 
liers estoient là près de là cité, fl les fist pren- 
dre, puis mettre dedans la prison estroicte. Le 
fol fust mys, lyé de tous ses membres, eh une 
basse fosse bien profondement, et te sage seule- 
ment en prison. Quant le juge fiit venu en la 
cité, tous les liialfaicteurs de la cité lûy fiirent 
présentez, et entre tous les autres ces deux. Le 
sage dist au juge : « Monseigneur, je me plains 
de mon compaignon, car il est <:ause de ma 
mort. Je luy ay bien predict la condiction de 



■S 



DES Histoires romaines. 167 

ceste cité, mais oncques ne m'a voulu croire, tel- 
lement qu'enfin j'ay esté contrainct, pour le ser- 
ment que j'avoys ou luy, avecoues iuy venir, et 
ainsi il m'a deceu. » Le fol se deifendoit et disoit : 
V Monseigneur, veu et considéré qu'il est homme 
prudent et moy fol par nature, je dys que par sa 
prudence facillement et de legière volunté point 
ne devoit se adhérer à moy: car s'il fust allé k 
premier par l'autre voye, qui estoit bonne, je fusse 
retourné à la fin et l'eusse suivi par le jurement 
de nous deux, parquoy je le dys estre de ma 
mort coulpable. » Le juge dist à tous deux, et 
premièrement au sage : « Toy, iage, par la 
lascheté de prudence tu as offencé, et toy, fol, 
par ta folle credence, parquoy je vous con- 
dampne tous deux à estre patibulez et pendus. » 
Et ainsi fut il fait. 

Moraiisation sus le propos. 

CeroyestNostre Seigneur Jesuchrist; les deux che- 
valiers, le corps et i ame ; le corps est fol et Pâme 
sage. Ces deux au baptesme furent confederez, telle* 
ment aue Pung beut ou sang de l'autre. Boire le sang 
l*ung de l'autre n'est fors que se poser en péril Tung 
pour l'autre , tellement que , si la chair fait les char- 
nelles voluptez , l'ame par pénitence s'en doit sentir, 
et si l'ame pèche, le corps pour elle doit souffrir ieus- 
nes et vigilies. Les deux voyes sont pénitence l une , 
l'autre la gloire du monde. Les deux citez, l'une sur 
la montaigne, le ciel sur le firmament, et l'autre dedans 
la vallée située profondément , enfer. Au ciel est la 
voye bien estroicte, par l'austerhé de pénitence, si 
bien que peu vont par là. En ceste voye sont trois 
chevaliers : le monde, la chair et le dyable, par les- 
quelz il fault passer et les ccMiibattre par la voye de 



.»'^. 



i68 Le Violier 

Ïenitence. Dedans ceste cité est le seneschal , c'est 
)ieu, qui toutes choses à tous affluentement donne 
selon les mentes. En l'autre voye d'enfer sont trois 
femmes : orteil de vie , la concupiscence des veulx 
et la concupiscence de la chair, par lesauelles cnoses 
les mondains quant à quelque temps ont leur plaisir et 
transitoire félicité. La voye d'enfer est toute facile 
pour cheminer et plaine; mais le seneschal, qui est la 
mort, transmet ses satellites et explorateurs, qui sont 
les infirmitez, pour le prendre, si que Tame soit damp- 
née. Quant viendra au jour du jugement, Pâme con- 
tre le corps devant le juge parlera , et le corps au 
contraire; mais le juge condampnera Tung et 1 autre 
s'il les trouve mors en péché. De ce nous veuille 
garder celluy qui vit et r^ne par tous les siècles. 



De vcriti non point celer jusques à la mort. 
Chapitre LXVI ». 

ordian régna , au règne duquel estoit 
ung noble chevalier qui avoit une belle 
femme qui souvent soubz luy adul- 
teroit. Le cas advint que le chevalier 

I. Chap. 68 de l'édit. de Keller. Swan, t. i, p. 238 ; Mad- 
den, chap. 4$, p. 146. — L'histoire de ces trois coqs se 
trouve aussi dans le Dialogus creaturarum moralisatus. Ç^nt 
au langage des oiseaux intelligible pour les hommes , c'est 
une idée orientale , dont il est fait mention dans le Koran ; 
Schmid, dans les notes qu'il a jointes à sa traduction alle- 
mande d'un choix des contes de Straparole (Berlin, 181 7, 
p. ^2^), a traité ce sujet avec érudition. Nous avons nous- 
même indiqué le résultat de quelques recherches sur ce sujet 
dans une note qui accompagne la réimpression que nous 
avons faite en 1840 d'un opuscule en patois de la Lorraine, 
la grosse enuvaràye Messine. Un récit où figure un cheva- 
lier qui emprunte le langage des oiseaux fait partie d'une 
ancienne rédaction allemande des Gesta (Voir la traduction 
de Graesse, t. 2, p. 191}, mais il ne se trouve pas ailleurs. 




DES Histoires romaine^. 169 

alla en pèlerinage, parquoy elle appela son 
amoureux. Celle dame lors avoit une chambe- 
rière qui entendoit le chant des oyseaulx. Quant 
l'amoureux vint en la maison de ladicte dame, 
lors estoit trois coqz en la court. Comme l'a- 
moureulx estoit avecques son amoureuse couché, 
à l'heure de minuit, le premier coq chanta. La 
dame dist à la chamberière : « Dy moy, chambe- 
rière, que c'est que deist le cocq ? » La chambe- 
rière respondit que le cocq disoit qu'elle faisoit 
à son seigneur mjure, parquoy la dame le feist 
incontinent tuer. Puis après , à l'heure conve- 
nable, le second cocq chanta, et ladicte dame 
feist parler la chamberière, qui luy dist que le 
cocc{ disoit que son compaignon estoit mort pour 
avoir dit la vérité, et qu'il estoit prest de mourir 
comme luy pour la soustenir. La dame fist le 
second cocq tuer, comme le premier, et le tiers 
chante après, à son heure, puis la chamberière 
respondit à la dame qui l'interrogeoit du cocq, 
qu'il disoit : « Entendz, voys et te tais, si tu veulx 
vivre lejourd'huy, sans la mort, en paix. » Lors 
la dame ne fist point mourir le tiers cocq. 

Moralisation sus le propos, 

Cest empereur est le Père céleste ; le chevalier, Je- 
suchrist ; et sa femme, Tame par baptesme fiancée. 
Celluy qui la déçoit est le dvable, par péché. Touteffois 
que nous consentons à pecné, nous adultérons en Je- 
suchrist ; la chamberière est la conscience , laquelle 
murmure contre péché et excite Thomme à bien faire. 
Le premier cocq qui chanta est certainement Jesu- 
christ, oui réprimanda les péchez. Parquoy les juifz le 
mirent a mort , et aussi nous le tuons quant à ce qui 



170 Le Violier 

est en nous pour la délectation de nos péchez. Par le 
second cocq sont les martyrs entendus, qui sont 
mors pour avoir dit vérité ; par le tiers cocq nous 
•devons entendre les prédicateurs, qui se taisent, voyent 
et écoutent, et n'osent dire la vérité des péchez que 
Ton commet au monde. 




Dtchasieti.—CHkpnKEE LXVII ». 

allus régna grandement sâige,qui vou- 
loit aucun palais construire. Pour l'é- 
difice faire parla à un^ subtil ouvrier. 
En cellu}r temps estoit ung chevalier 
en son royaulme qui avoit une belle fille , lequel, 
voyant du charpentier la prudence, pensa qu'il 

I. Chap. 69 de l'édit. de Keller. Swan, t. i, p. 240. — 
On peut recourir aussi à Thistoire de Devasmita dans les 
Mille et un jours^ édit. de Loiseleur Deslongchamps, p; 638- 
641, et l'on rencontrera dans le TootiNameh^, ou Les Trente^ 
cinq contes d'un perroquet ^ traduits par madame Marie 
d'Heures (Paris, 1826, in-8j, un conte qui offre beaucoup 
de rapports avec celui-ci. V. également dans la Revue rétro- 
spective, seconde série, t. 1 2,p. 1 1 , un récit traduit par Gai- 
land , d'après une collection de fables en turc. 

Quant a l'idée de l'épreuve, dont l'origine se trouve aussi 
dans des contes orientaux, elle s'est offerte en Europe sous 
diverses formes. On peut y reporter le Cor ou cornet à boire 
du roman de Tristan; la Rose du roman de Perceforest; 
la Coupe enchantée de PArioste, reproduite par La Fontaine; 
!e fabliau du Courmantel^ (Voir les Fabliaux traduits par 
Legrandd'Aussy, t. |,p. 126, i$,o, 151). La 21e nouvelle 
de Bandello iest basée sur une donnée semblable. Le docteur 
Grzsse. dans son Coiîrs d'histoire littéraire universelle (en al- 
lemand), t. 2,sect. 3, p. 185, a signalé les divers écrits où 
pareille épreuve figuroit; on retrouve, en remontant jusqu'à 
Hérodote (I. 2, chap. }), nne anecdote du même genre pré- 
sentée sous une forme assez repoussante. 



DES Histoires itoMAiNES. 171 

luy bailleroît sa fille pour espouse. La conven- 
tion du mariage fut faicte, les nopces semblable- 
ment ; puis la mère de la fille convocqua son 
gendre, luy disant : « Mon amy, tu as ma fille 
prinse. Voicy une belle chemise qui a la condi- 
tion et vertu que jamais on ne la doit laver, ne 
se peult rompre , muer de couleur et estre con- 
sumée, tant qu'il 7 aura entre tby et ma fille 
vraye charité d'amour; mais si l'ung de vous se 
forfait par violation de lovai mariage, dès aussi- 
tost rompra la vertu de la chemise. » Le char- 
pentier, ce considérant, fut joyeuU et print la 
chemise, disant que c'estoit un noble joyau. 
Après cela , le charpentier fut appelle oour faire 
le palais^ print avec luy la chemise ae chaste 
condition , et laissa en sa maison son espouse 
pour accomplir le palais, et demeura avecques le 
Toy jusques à ce qu'il fiit fait. Comme il be- 
songnoit, chascun s'esmerveilloit que sa chemise 
ne se salissdt point. Le roy luy pria qu'il luy 

Eleust luy dire la cause de ceste chemise toujours 
lanche. « Sire, saches que tant que moj et mon 
espouse serons sans violler nostre manage, que 
cette chemise ne sera contaminée ; mais , au con- 
traire, si nous le maculons , elle sera infâme. » 
Lors aucun chevalier dist alors que, s'il pouvoit, 
il lui feroit laver sa chemise. Cela disoit à soy- 
mesmes. Le chevalier s'en alla à la maison du 
charpentier et sollicita fort sa femme de péché. 
La aame le receut joyeusement. Le çhevalijèr la 
persuada fort d'amour inordonnée. La datne res- 
pondit que telle chose queroit lieu secret : « Viens 
avecques moy en ma chambre. » Quant il fut en 
la chambre > lors elle saillit et luy ferma l'huys. 



172 Le Violier 

Geste dame levisitoittous les jours et le substan- 
toit d'eau et pain. Le chevalier la prioit moult 
qu'elle le laissast aller, mais elle ne consentoit 
point. Deux autres de la court du rov vindrent 
à elle pour la prier d'amour, mais elle leur fist 
comme l'autre, si c[ue plusieurs jours là demeu- 
rèrent. La commotion fut faicte chez le roy que 
ces troys estoit devenuz. Quant le palais fut con- 
summé , le charpentier s'en retourna en sa mai- 
son et fiit joyeusement de sa femme receu, qui 
luy demanaa de son estât, et voyant sa chemise 
tant blanche, dist qu'il estoit de juste cause que 
on louast Dieu, puisqu'il apparoissoit qu'ilz es- 
toient chastes par la munaicité de la chemise. 
Lors le charpentier commença à sermonner de 
trois chevaliers qui estoient perdus, et quil'avoient 
interrogué, comme il disoit^ delà blancheur de 
sa chemise, l'ung après l'autre. Parquoy sa 
femme respondit qu'elle les tenoit en une cham- 
bre, luy comptant tout le cas advenu, comment 
ilz l'avoient d'amours priée. Le charpentier en 
fut fort joyeubc et loua fort l'estat de sa chaste 
femme; puis laissa aller les chevaliers^ etves- 
quit chastement avec son espouse jusques en 
la fin. 

Moralisation sus le propos. 

Ce roy est le Père céleste, qui a ung palais à con- 
struire, c'est le cueur humain plain de bonnes 
vertus , auquel Dieu se délecte grandement ; le che- 
valier qui a la belle fille peult estre Jesuchrist , qui a 
Pâme pour fille de son espouse PEglise procrée; le 
charpentier est le bon chrestien qui 1 ame prent avec- 
ques la blanche chemise. La chemise n'est autre chose 
que la foy plaine de saincteté, qui tousjours en en- 



DES Histoires romaines. 173 

fance demeure de mundicité tant que nous sommes en 
fidélité et esUt de grâce. Que reste lors ? Eriger et 
dresser le palais du cueur par bonnes opérations et 
œuvres de miséricorde. Les trois chevaliers doivent 
enfermer l*ame dedans la chambre de pénitence jus- 
ques à ce que le loyer étemel soit prest , lequel nous 
veuille prester le Père, le Filz et le Saint-Esperit. 




Delà componction de VamefidelU. 
Chapitre LXVIIIi. 

adis estoît ung roy gui avoit une belle 
I fille qu'il vouloit marier. Elle avoit fait 
Weu que jamais mariée ne seroit jus- 
-^ ^-^ ques àcequesonmary eusttrois choses 
perpétrées : la première , si estoit jusques qu'il 
sceust la longueur, la largeur et la profondité des 
elemens ; la seconde, qu'elle vouloit qu'il muast 
le vent d'aquilon ; la tierce, qu'elle vouloit qu'il 
portast le feu en son giron, près de la chair, 
sans lésion et blessure. Le roy son père, ce 
considérant, fist le veu de sa fille par tout son 
royaulme promulguer et crier, affin que, qui 
Youldroit sa fille mener en mariage, qu'il accom- 
plist les trois choses. Plusieurs furent de ce de- 
ceuz. Il y avoit une chevalier de loingtaine par- 
tie qui ceci entendit; il vint ati palais du roy 
avecques un sien serviteur et un cheval funeulx, 
disant au roy qu'il vouloit avoir sa fille, soubz 
la condition de son veu. Le roy luy dist qu'il luy 

• 

I. Chap. 70 de redit, de Relier. Swan, t. i, p. 244; Mad- 
den, 2e partie, chap. 3 j, p. 584; l'empereur et sa fille por- 
tent les noms d'Antonin et de Jerabelle. 



174 ^B ViOLIER 

plaisoh bien. Le chevalier appella son serviteur 
et luy dist : « Siez-toy en terre tout de ton long.» 
Quant il fut assis, il le mesure dès les pieds jus- 
ques à la teste, puis dist au roy : « Sire, je n'ay 
point trouvé es ,quatre elemens plus de sept 
pieds en quantité. — Comment? » dist le roy. Le 
chevalier dist : « L'homme si est des quatre 
complexions des elemens, et ainsi je les ay me- 
surez. » Lors deist le roy que c'estoit assez bien 
mesuré. <( Venons au second veu de ma fille, qui 
est muer le vent. » Le chevalier fist amener son 
cheval furieulx, et, en lui baillant à boire quel- 
que doulce potion et bruvaige, fut fait tout doulx 
et mansuet. Cela fait , mit et dressa la teste du 
cheval vers orient et dist : « Le vent est mué 
d'aquilon vers orient. — Comment ? » dist le roy. 
« Savez vous pas bien que la vie de chascune 
beste. n'est que vent, lequel 'vent mon cheval 
souffroit, et tant qu'il le souffroit il estoit en aqui- 
lon; mais maintenant, par la vertu d'aucun bru- 
vaige, je l'ay guery et mis sa teste vers orient, si 
qu'il est préparé porter la charge doulcement et 
benignement.» Le roy se contenta et dist : « Pro- 
cédons au tiers veu. » Puis le chevalier print en 
ses mains des charbons ardans et les mist en 
son seing, et oncques n'en feust sa chair bles- 
sée. Lors dist le roy que les deux premiers 
il entendoit assez suffisament, mais nompas le 
dernier. Le chevalier dist que le feu ne le 
blessoit point touteffois et quantes qu'il avoit 
une pierre précieuse sus luy, la portant en lieu 
nect et honneste, puis devant tous il montra la 
pierre. » Le roy fut joyeubc et approuva la pru- 
dence du chevalier et le maria à sa fille, telle- 



DES Histoires ROMAINES. 175 

ment que ensemblementetamyablement finèrent 
leurs jours. 

Moralisation sus le propos. 

Ce roy est NQStre Seigneur Jesuchrist; la fille tant 
belle^ l'ame, de la divine beaulté munie, laquelle fait 
veu â Dieu au baptesme que point ne sera mariée si 
1 espoux qu'on luy veult bailler ne fait trois choses : 
Premièrement, Ton doit mesurer sa chair, des elemens 
composée, lors en la chastiant de toute part des pé- 
chez lesquelz elle a fait, par pénitence. Secondement, 
il fault muer le vent par la conduite du cheval ; le 
cheval furieux est le pécheur, auquel il fault bailler la 
potion de contriction au cueur, confession en sa bou- 
che . puis satiffaction es opérations des mains. Cela 
est le vent muer. Tanquam ventus est vita mea ; dict 
Job que la vie de l'homme si est comme vent. Tierce- 
ment , il fault le feu porter sans blessure. Ce feu est 
l'ardeur de luxure, a'avarice, de tout péché et de 
tout vice, lequel il convient porter par la vertu d'une 
pierre précieuse, qui est Jesucnrist, qu'on doit avoir en 
son cueur pour œuvres méritoires et bonnes et salu- 
taires pensées. Si ainsi le fais, le feu de tout péché ne 
te pourra nuyre , par ainsi parviendras à reternelle 
vie. 



De la rémunération d'éternelle m. 
Chapitre LXIX». 

1 y avcMt ung roy qui fist ung grant 
baacquet et convy. Il fist publier et à 
son ae trompe cryer que tous ceulx 
de son royaulme vinsent au disner et 
feste destinée. Chascun y fut invité , de quelque 

I. Chap. 71 de l'édit. de Relier. Swan, t. i, p. 248; Mad- 




176 Le Violiea 

condition qu'il fust, et furent promises grandes 
richesses à ceùlx qui y viendroient. Comme on 
cryoit la feste, deux estoient en une cité qui 
convindrent ensemble de aller à icelle. L'ung 
d'iceuix estoit aveugle, fort et puissant, et l'au- 
tre foible, mais bien voyoit; le foible estoit boi- 
teux, par quoy ne pouvoit trocter. L'aveugle le 
iist monter sur ses espauUes et le porta, telle- 
ment qu'ilz vindrent à la feste royalie, où, entre 
les autres grandes richesses, ilz repeurent et 
beurent dedans comme les autres, en ensuyvant 
Tedirt royal. 

den, chap. 6, p. 14, et seconde partie, chap. 40, p. 401 ; 
l'anecdote est relatée comme ayant eu lieu sous la domina- 
tion de Pompée. Elle forme le 9e chapitre du recueil de Wyn- 
kyn de Worde. 

On retrouve un trait semblable dans Bromyard , Summa 
predicantium , au mot Compassio , et il a été raconté par 
plusieurs fabulistes. Il nous rappelle la scène originale de 
Tespette et l'aveugle, dans le Mystlre de la vie et histoire de 
monseigneur sainct Martin (Paris, Silvestre« 1841, in- 16). 
Ces deux mendiants ne veulent point être délivrés de leurs 
infirmités, qui sont pour eux occasion de gueuserie ; mais ils 
rencontrent sur leur chemin le corps du saint , et l'aveugle 
a beau emporter le boiteux aussi vite que possible, ils sont 
guéris l'un et l'autre très malgré eux. Alors ils exhalent 
leur dépit et se disputent aigrement : 

Ha ! maugré bieu, je voy tout clair — 

— De mes piedz je puis bien aller ; 
De par le ayable, je suis ^uaiy. 

— Tu l'avoys bien veu venir cy, 
Ordoux paiflard , villain truant, 
Belistre villain et meschant ! 

Pareil épisode forme le sujet de la Moralité de l'aveugle et 
du boiteux, par André de La Vigne, publiée à Paris (Crapc- 
let, i8ji,in-8). 



DES H>ST01I|ES ROMAINES. 177 

Moralisation sus U pttjffu '* * 

Ceroy est Jesuchrist, qui nous prépare le royaul- 
me de paradis , comme dit TEvangille soubz é*" 
militude, disant : « Homo quidam fecit cenam mapiam. » 
Plusieurs là sont appelez et peu v entrent. L'aveu- 
gle qui alla à la feste du roy est chascuariche de ce 
inonde , qui point ne voit les joyes de paradis ; pour 
les ténèbres des vanitez séculières, son salut ne con* 
gnoist; les choses temporelles et terriennes assez voyent 
comme la lampe, mais es choses spirituelles sont 
obfusquées. Le boiteux est le bon religieux, qui est 
des deux piedz claudicant, c'est assavoir qu il n'a 
chose qui soit en commun ou en propre , toutteffois il 
voit es cieulx le convy et point n'est aveugle. Si donc 
les riches aveuglez des biens de ce monde veullent 
lassus monter a la feste céleste, nécessaire leur est 
avec les pauvres faire convenance, c'est assavoir qu'il 
convient que les riches portent les povres sur leurs 
espaulles par la donaison de leurs biens et subventions, 
et les povres , comme religieux et autres , les con- 
du]^ront, leur montrant par bonnes exemples, prédi- 
cations et remonsttances. la vie des cieulx. Les pre- 
convians crieurs qui le aivin convy publient sont les 
docteurs de veritez et confesseurs, qui nous doivent 
instruire publiquement et priveement pour trouver le 
]our du saint et continuel bancquet. 



De la malice des ingratz. — Chapitre LXXi. 

DUS lisons d'ung roy qui avoit ung seul 
filz, leauel il nourrit moult tendrement. 
Quant le iilz fut en aage légitime, le 
père luy voulut bailler le regissement 

i.Chap. 72 de Tédit. de Relier. Swan, t. i, p. 251. Cette 
Violier, 12 




178 Le Violier î 

de son empire, pourçe qu'il estoit ja impuissant, 
et luy puissant et ja en fleur de sa vertu. Le père 
luy dist : « Mon enfant , si je sçavoys que Tenk- 
pire tu gouvernasses discrettement selon les loix 
d'équitable police, je ferois en tes mains florir le 
sceptre de ma royalle dignité. » L'enfant res- 
pondit au père qu'il luy jureroit que si bien se 
gouverneroit qu'il luy feroit plus d'honneur que 
à soi mesme. Le roy, ce voyant, en la présence 
de ses nobles sàtrappes luy bailla la totalité du 
royaulme sans retenir portion, et fut des fleurs 
de l'empire couronné»Quant lefilz se veît sihaulte- 
ment monté, soncueur enfla en orgueil et devint 
merveilleusement superbe , tellement que aucun 
honneur ne fesoit à son père et ne luy donnoit 
aucun bien. Le père déposé se contrista, et fist 
aux seigneurs et barons du royaulme complainte 
comment son filz.ne tenoit point la convenance 
du compromis. Les seigneurs blasmèrent fort Iç 
filz de ce qu'il traitoit mal et injustement son 
père. Le filz , ce voyant , enferma son père 
cruellement en un puissant et fort chasteau , là 
où aucun ne pouvoit nullement aller, et là souf- 
frit beaucoup de mal, calamité et misère, soif 
et autre chose de pitié. Le cas advint que le filzv 
qui jouyssoit du royaulme, fut quelque jour logé 
en ce cnastel. Le père fut devant luy et luy dist : 
« Ouy, mon enfant, ayes pitié de ton ancien 
père, qui t'a engendré. Je suis mort de fain, je 

histoire est la même c^ue celle de Tempereur Calepodinos 
dans la rédaction angloise des CwMÏMadden, seconde par- 
tie , chap. 21, p. j 4 5, et chap. 33 dé l'édit. de Winkyii de 
Worde). Nous ne pouvons indiquer au juste la source où notre 
■auteur a puisél ^ 



DES Histoires ro'Maines. 179 

né boy que de l'eaue. Il m'est advis que si j'a- 
voys un peu de vin, que conforté je seroye. t> 
Le filz luy dist : « Je ne sçay si en ce chastêau 
y a du vin. » Le père dist : « mon très chier 
enfant ! il y en a cinq tonneaulx ; mais le senes - 
chai, sans vostré congé, ne les ose percer et 
m'en donner. Mon filz, je te prie, donne m'en 
du premier. » Le roy dist :. « Non feray, car 
c'est du moust , et il n'est pas bon pour gens 
anciens. » Le père dist : « Donne moy doncques 
du second. — Non feray, dist le roy, car c'est 
pour moy et pour ceulx <^ui avec moy sont. — 
Donne moy doncques du tiers. — Non feray, car 
il est trop fort, et tu es ancien et debille; par- 
quoy il pourroit estre cause de ta mort. — Donne 
moy doncgues du quart. — Non feray : il est trop 
vieil. et aigre, si que il n'est pas bon pour ta 
compiection. — Donne moy doncques au cin- 
quiesme. — Non feray, dist le filz, car ce sont 
fèces et ne sont que lyes ; parquoy les seigneurs 
me reputeroient que je te vouldrois faire mou- 
rir. y> Ce voyant, le povre père s'en alla de la 
présence de son filz, et secrettement manda aux 
«atrappes comment le filz l'a voit traicté et refusé 
du vm , et qu'il leur pleust le sublever de la mi- 
sère pour l'honneur de Dieu. Les satrappes, 
touchez de la main de miséricorde, prindrent le 
jeune roy et le déposèrent de son estât royal, 
et son père , comme devant , constituèrent pour 
leur capital seigneur* Et mourut le filz en prison 
povrement et misérablement. 

Moralisation sar le propos. 

Ce roy est Jesuchrist. Le filz est le chrestien, au- 
quel par grâce tout luy a esté donné , et pour 



i8o Le ViOLiER 

ioy i) n'a aucune chose retenue, comme dist i'Escrip- 
ture, que les regnardz et les oyseaulx du ciel ont 
lieux propres pour eux loger, et le filz de THomme 
n'a où il puisse son chef recfiner. Jesuchrist souffre 
fain et soif en ses membres, qui sont les povres et de-^ 
billes, et nous n'en^ avons pitié. Quant il nous de- 
ide du 




puis jeusner, prier, et au service de Dieu veiller.. 
Quand il quiert du second vin, il respond et dist que 
il ne le fera pas et que il ne peult prester à Dieu sa 
jeunesse pour le servir^ veu que il fault mondaniser en 
raage de vingt ans. Se il demande du tiers, il respond 
et oit qu'il est trop fort^ et que, se il faisoit pénitence, 
sa force diminueroit. jS*il quiert du quart, on luy res-- 
pond et dit que il est trop vieil etaigre. « Jesuis vieil, 
dist le chrestien. parquoy je ne sçaurois jeusner, 
prier et vacquer à taire oraisons et pénitence pour la 
aebillité de ma fragille nature. » Si Dieu demande du 
quint, le chrestien respond et dit que ce n'est que 
pure lye; c'est-à-dire : «Je suis jà en Testât décrépite. 
Mon salut est faijly; quand j'ay peu faire bien, je ne 
Tay pas voulu faire; maintenant suis impotent. » Tel 
tombe souvent en desesperation et meurt misérable- 
ment. Contre telz sera au grant jour du jugement très^ 
grande complaincte faicte, quant Dieu dira par diffini^ 
tive sentence : « Descendez , mauditz, en enfer 1 » 



Du pechi d'avarice qui avmdt chascun. 
Chapitre LXXli. 

ng roy estoit en la cité de Romme qui 
ordonna que chascun qui seroit aveu-^ 
gle par chascun an obtiendroit de luy 
cent solz. Le cas advint que vingt 

t. caiap. 73 d€ redit, de Keller. Swan, t. I, p. 254. Un 




DES Histoires romaines. i8i 

trois cotnpaignons vindrent en la cité, et y en- 
trèrent en une taverne pour boire. Ceulx ci par 
l'espace de sept jours demourèrent en la ta- 
verne. Quant ce Ait à payer leur escot, tous 
baillèrent au tavemier, qui leur dist qu'il leur 
failloit encore payer cent solz. Hz ne sçavoient 

aue faire, car rhoste les menaçoit fort. L'ung 
isi aux autres : « Je vous donneray bon et sain 
conseil. La loy est telle que chascun qui sera 
aveugle du roy obtiendra cent solz de son tré- 
sor. Mettons un sort sur noz personnes, et cel- 
luy sus lequel tombera le sort, il aura les yeulx 
arrachez; et par ainsi il s'en ira vers le roy pour 
avoir les cent solz , affin de nous acquitter. » 
Le cas fiit ainsi fait, et chftit le sort à celluy 
qui avoit donné le conseil. Hz luy arrachèrent 
les yeubc, et le menèrent en la cité devant le 
commissaire du roy, seneschal,qui longtemps le 
regarda, luy demanda qu'il queroit. H respondit 

3u'il queroit le bénéfice de la loy. « Comment! 
ist le seneschal, je te veiz encore hier en la ta- 
verne sain, et non aveugle, portant deux yeulx 
clers et beaulx. Tu entendz mal la loy. La loy 
est faicte pour ceubc (jui par cas sont malades 
des yeubc et de maladie; mais tu as arraché tes 
yeulx de ta propre volume pour avoir ceste pe- 
cune. Toy mesmes as fait le conseil. Quiers ail- 
leurs ton soûlas, car une seule maille ne pren- 

récit semblable fait partie des Gesta publiés en anglois pa 
Madden (chap. ii, p. )o); l'empereur romain y reçoit le 
nom de Lenoppus. Voir aussi le chap. 4 de la seconde 
partie, p. 28^, où il est appelé Teucippus, et Pédit. de Win- 
kyn de Worde, chap. 1 3. il parott du à l'imagination du ré- 
daaeur de notre recueil. 



iSl h% ViOLIER 

dras. )) Le mescbant, mal conseillé, s'en alla 
du palais tout confus. 

L'exposition moralU sus le propos. 

La loy de Dieu est telle, que, si aucun est aveuglé 
par son péché ignorantement , ou par inârmitè et 
temptation, et non de sa propre malice, Dieu luy 
donnera la grâce de pardon et indulgence s'il va au 
palais de pénitence; mais à ceulx qui par force sont 
aveuglez , c'est assavoir qui pèchent par certaine ma- 
lice sans cause, ne sera la grâce donnée. Le taver- 
nier est le dyable, qui telz reçoit en la taverne d'enfer, 
et veult estre payé ]usques au dernier denier. 



De prospection et providence. — C HAPITRE LXXMI4 

^.^ "~ adis estoit ung roy qui avoit ung seul 
enfant qu'il aymoit fort. Ce roy fist 
une pomme df'or sumptueusement et 
de grant coust. La pomme faicte, le 

I. Chap. 74 de l'édit. de Keller. Swan, t. i, p. 257. Un 
récit semblable se trouve dans l'édition angloise des Gesta 
publiée par Winkyn de Worde , dont il forme le chap. 5 ; H a 
été reproduit dans l'édition de Madden, p. 496. Il avoit déjà 
été inséré dans la Rétrospective revieVy 1820, t. 2, p. 328, 
et dans Touvra^e de M. Hartshorne, Bookrarities of Cam- 
bridge^ 1829, m-8. Cette fiction est d'origine orientale, 
ainsi qu'on peut le voir dans les Mélanges de Cardonne, t. 1 , 
p« 68; elle acquit une popularité étendue en faisant partie 
de l'histoire de Bariaam et de Josaphat; elle figura dans 
le Miroir historial de Vincent de Beauvais, liv. i $, chap. 17; 
Bromyard, Summa predicantium , au mot Querere , en fait 
mention ; l'auteur d'un poème moral allemand, Der Renner, 
l'a mise en vers, et elle a souvent étécitée par des écnvains 




DES Histoires romaines. tS^ 

Foy fut malade jusques à la mort. Il appela son 
filz et luy dist : « Mon enfant, quant je seray 
mort, va t'en par les royaulmes et chasteaux, 
et porte ceste pomme auant et toy. Et quant tu 
auras partout regardé, donnes la par moy au plus 
fol que tu pourras trouver en tout pays. » L'en- 
fant promist à son père d'accomplir son com- 
manaement et testament. Le roj mourut et fut 
moult noblement ensepulturé , ainsi comme l'on 
avoit acoust^mé de faire. Cela fait, le filz du 
roy print la pomme et s'en alla partout, et trouva 
plusieurs foiz ; mais il ne leur bailla pas la pomme. 
Depuis jMtrvint en ung royaulme, soy arrestant 
en la principale cité, où il veit le roy du lieu 
chevauchant par la cité avecques un très grant 
et très noble appareil. Il se fist informer des 
conditions du royaulme, qui estoient telles que 
le roy ne dominoit que ung an, et à la fin de 
Tan estoit déposé de son estât, chassé et fait 
mourir villainement. Le filz du rpy^ qui avoit la 
pomme d'or, pensa longtemps, et, cognoissant 
que ce roy estoit le plus fol du monde, luy pre^ 
senta la pomme, disant : « Sire, mon père, qui 
est mort, vous a ceste pomme, par testament, à 
l'article de la mort déléguée.:» Le roy. print la 

plus modernes. Le commencement de ce chapitre ne paroît 
pas emprunté à 'quelque source connue. L'épisode du roi 
dont le règne ne dure qu'un an est emprunté au roman moral 
arabe de Trophaii Hai Ebn Yokdan; il reparoit dans le Comte 
Lucanor, traductioa de M. A,, de Puybusque, p. 4$$ (Exem- 

§Iè 49 : De ce qui advint à un homme qu'on devoit exiler 
ans une île déserte après l'expiration de son commande- 
ment). Un célèbre écrivain allemand, Herder» dansjses /wi- 
tcitions des contes orientaux^ a reproduit ce même sujet sous 
\t ûtxt ée l'Ik diserte. 



7 



184 Le ViOLIER 

pomme, luy disant : « Mon bel amy, comment et 
par quelle manière se foit cecy, et pour quelle rai- 
son ? Jamais ton père ne congneuz, et aussi ne luy 
feiz oncques aucun plaisir : pourquoy doncques 
me donne ce precieulx joyau ton père? — Sire, 
dist l'autre, mon père, soubz sa bénédiction, 
me chargea que ceste pomme je baillasse lors au 
plus fol que je pourrois trouver; et, sans doubte, 
|e suis par tout allé: mais je n'ay onc sceu trou- 
ver plus fol en tout le monde que vous. Parquoy 
je me viens acauitter de la pomme. » Le roy luy 

Î>ria qu'il luy aist la cause pour laquelle si fol il 
e trouvoit. Il luy dist : « Sire, je la vous diray. 
La coustume de ce pays est telle, que, après que 
le roy a régné un^ an, après l'an consumnté, 
l'on le met en exil, où il meurt piteusement^ 
Cela considéré, je juge que vous estes le plus 
fol qu'il soit possible de trouver soubz le cou- 
ronnement du ciel, veu que pour si peu de temps 
vous voulez régner pour mourir. » Le roy pensa 
et dist qu'il disoit vray; parquoy il feroit en- 
voyer, cependant qu'il estoit en degré, richesses 
et biens infinh au lieu où il seroit en exil. Ainsi 
fut il fait. Au bout de l'an, il fut chassé, mys 
en exil, et enfin laissa ses jours en paix et 
mourut. 

Moralisation sur le propos. 

Ce roy est Dieu le puissant, qui destine la pomme 
d'or aux folz , c'est-à-dire le monde plain de ri- 
chesses. Le roy qui règne pour ung an est chascun 
homme, lequel, nonobstant qu'il vive cent ans, toutes- 
fois ce n'est pas ung an au regard de la vie fature ; 
touttefois il ne cesse de jour en jour à aller en exil^ 



DES Histoires romaines. 185 

c'est en enfer, par péché, s^il meurt en cest état, et peu 
sont qui de cet exil pensent et méditent; mais -fai« 
sons comme le roy cependant que sommes en puis- 
sance : transmettons devant nous les biens de miseri- 
corde, les aulmones de pitié et bonnes opérations, si 
qu'en Pautre monde ne mourons de fain. 




De la cure du monde non point à ensuivyr. 
Chapitre LXXIII'. 

ng roy estoît qui ses troys filles à trois 
ducz maria, lesquelz en cest an mou- 
rurent. Le roy les voulut de rechief 
marier, et appella la première, luy di- 
sant : (c Ma chière fille, ton espoulx est mort, à 
ung autre te veulx donner. » La fille respondit : 
« Mon chier père, pas n*est raison; car, si je 
prenois autre mary, il conviendroit que je l'ay- 
masse lors autant que le premier, ce qui n'est 
possible, veu que mon premier mary a eu ma 
virmnité. Si je l'aimois plus, ce seroit ung grief 
mal; si moins, la dilectlon ne sôroit bonne. » 
Le roy, veue la responce de sa première fille, la 
seconde fist venir, et luy dist qu'il la failloit ma- 
rier.' Elle respondict que non : « Car, si je pre- 
nois espoulx, disoit elle, ce seroit pour ses ri- 
chesses, force ou beaulté. Pour ses richesses, 
f)oint n'en veulx, car je suis assez riche; pour sa 
orce, non, car j'ay des amys'pour me défendre; 
pour sa beaulté, non, car aussi il m'est avis que 

I. Chap.75 de redit, de Keller. Swan, t. i, p. 261. Voir 
le chap. 44, p. 144, du texte an^is publié par Madden. 



|86 LB VlOLIBR 

mon mary estott le plu& beau de tous. Parquoy 
|e conckiz que point ne soje mariée. » Le roy 
âppella la tierce , disant : « Ma fille, je te veulx 
marier. » La fille respondît : ce Mon père , ne 
faictes telle chose. Si ung mary me prenoit, où 
ce seroit pour ma beaulté , ou pour mes riches- 
ses. Non pour ma beaulté, car Je ne suis belle, 
non pour mes richesses ne me prendra vivant , 
car, s'il me prenoit pour mes biens, ce ne seroit 

f)oint vray amour, ains, destruictz les biens, 
'amour passeroit. D'aultre part , les docteurs 
disent que le mary et l'espouse ne sont que une 
chair : doncques le corps de mon espoulx est le 
mien, lequel je puis veoir tous les jours en son 
sepulchre ; doncques j'ay mon mary présent, 
parquoy je n'en puis avoir deux. » Le roy fut 
content des responces et laissa ses filles en paix. 

Moralisation s as le propos. 

Ce roy est nostre Dieu ; les trois filles est l'ame , 
faicte selon l'ymaffe des trois personnes de \à 
Trinité. Cest ymage de la Trinité tut à trois ducs 
baillée, c'est au monde, à la chair et au dyable, qui 
sont mors par la passion de Jesuchrist ou par Testât 
de pénitence. S'ilz sont mors , ne t'acompare plus de 
telz , mais demeure sous la garde de ton père pardu^ 
rablement. - 

Delà vraye concorde. — CHAPITRE LXXIVa. 

e cas advint que en une cité estoient 
deux médecins bien introduitz. Il y 
eut* question entre les deux qui estoit 
le. plus enseigné en Part de médecine. 

irChap. 76 de l'édit. de Keller. Swatt, t. 1, p. 264. C« 




DES Histoires roumaines. fS7 

L'ung dist à Fâutrë : « Mon doulx ainy, cessons 
toute disccffde; faisons une chose laquelle qui 
ne la fera il sera serviteur de l'autre. — Qu'est 
ceP )> dit l'autre. Respondit le premier : « Je te 
veulx pster de la teste les deux yeulx sans au- 
cun mal te faire, et les mettray sus la table. 
Lors, quant tu vouldras, tu les remettras en ta 
teste sans aucune lésion. Si sela nous faisons, 
l'ung à l'autre semblables nous serons. » L'autre 
dist que c'estoit bien advisé. Le premier tyra les 
deux yeulx de l'autre sans luy faire aucune de- 
vance , car il les avoit dedans et dehors enoings 
d'oignement royal et precieulx. Il les mist sus Ta 
table, ipuis dist à son compaignon :« Comment te 
va il? — Bien , dist l'autre , fors que je n'y voy 
goutte; mais je ne sens aucun mal ne douleur. 
Touteffois, je vouldroys bien quetu me les remis- 
ses. » Ainsi le fist sans luy faire sentir aucun mal, 
comme par devant. Puis celiuy là dist que il luy 
failloit faire comme il luy avoit fait. L'autre print 
tous ces oygnemens et les ferremens à ce duy- 
sables, et liiv osta les deux yeulx comme l'autre 
auparavant luy avoit fait ; puis après luy de- 
manda comment il luy estoit. « Je ne sens mal 
aucun; mais pourtant je vouldroys bien ravoir 
mes yeux. » Tout ainsi comme il preparoit ses 
instrumens pour les remettre, vint ung corbin 
par la fenestre qui ravit l'ung de ses yeulx et 
s'en voila. Le médecin, cecy voyant, fut bien 
triste, disant en soy que sll ne restituoit les 
yeubc de son compaignon, qu'il seroit son ser- 

récit, de même que le chapitre suivant, parott dû à Timagina* 
tion du rédacteur des Cesta, 



i88 Le ViOLiER 

viteur. En regardant dehors, il veit une chièvre, 
la print et iuy arracha Pœil , et le mist en lieu de 
ceuuy qui estoit par le corbeau perdu. Cela fait, 
dist à son compaignon : a Que te semble de ton 
cas? — Certes, je n'ay aucun mal sentu; mais 
Pung de mes yeulx toujours aux arbres regarde. » 
Lors dirent , puisqu'ilz avoient si bien fait l'ung à 
l'autre , qu'ilz estoient egauk en leur art; puis 
vesquirent ensemblement sans objurgation, dis- 
cention ou noise. 

Moralisation sus le propos. 

Ces deux médecins signifient l'ancienne loy et la 
nouvelle, lesquelles toutes deux couroient quant à 
salut des âmes ; contention est faicte lors à présent , 
et a été entre les chrestiens et juifz , laquelle des deux 
loix est la meilleure pour la vérité prouver. Chascune 
tyre Tœil Tung de l'autre , c'est-à-dire que de l'an- 
cienne loy Dieu a extrait moult de choses , comme les 
dix commendemens de la loy, des quelz il a dit : « Non 
veni solvcrcUgerriy sed adimplen, » Mais qui veultvoir 
Dieu il faut recourir à la nouvelle loy et se laver du 
baptesme. Le corbeau est venu qui a ravi ung des 
yeulx des juifz , si que ilz ne peussent yeoir la vérité, 
et en lieu d'icelluy a mis l'œil d'une chièvre, c'est as> 
savoir aucunes cérémonies desquelles ilz usent , par 
lesquelles ilz cuydent Dieu veoir et entendre la vérité 
de salut ; mais ilz verront les ténèbres, là ou sera tout 
pleur, gemissemens et strideur de dens intollera* 
oies. 



DES Histoires romaines 189 




Comment on ne doit point trop convoiter les richesses. 
Chapitre LXXV ». 

1 estoit ung roy qui avoit deux filles ^ 
l'une belle sinçiuèrement et à tous 
amoureuse 9 mais l'autre noire difor-* 
mement et à tous odieuse. Le roy, les 
voyant en leur estât de beaulté et diformité, leur 
imposa noms nouveaubc. Le nom de la belle fut 
Rosemonde; l'autre,; noire, fut nommée Plaine 
de Grâce. Depuis feist le roy cryer par ses he- 
rauix d'armes que tous vinssent en sa court, et 

Sue ceubc qui seroient dignes d'avoir ses propres 
Iles en mariage, que ilz les obtiendroient. La 
loy estoit telle que celluy qui auroit la belle ne 
devoit avoir que sa beauté , et celluy qui la noire 
prendroit devoit avoir, après la mort du roy, tout 
son royaulme. Plusieurs vindrent en court pour 
ceste affaire. Chascun appetoit intentivement la 
belle Rosemonde. La noire ploroit moult ten- 
drement. Le père luy disoit : « Ma fille , pour- 
quoy plore tu? ^> La fille respondit : « Helas! 
mon père, vous sçavez que chascun court à 
ma seur pour l'avoir en mariage par vostre vou- 
loir, et tout le monde me desprise. » Lors dist le 
père : « Ma fille, scez tu pas bien que tout est à 
toy, que ta seur n'aura chose qui soit de mon 

I. Chap. 77 de l'édit. de Keller. Swan, t. i, p. 268. Dans 
l'ancienne rédaction angioise (Madden, seconde partie^ chap« 
J4, p. )8i], l'empereur porte le nom de Diocletien. Ce ré- 
cit forme le chap. 27 de Tédition de Winkyn de Worde. 



190 Le ViOLiER : 

royaulme? Celluy qui t'espousera sera roy après 
maiiiort. » Elle, reconfortée, laissoit ses larmes 
reposer et essuyoit son cueur de consolation. 
Après cela vint au roy ung autre roy, et de- 
manda sa fille Rosemonde à femme. Le roy luy 
ordonna, et en grant honneur l'espousa avec sa 
beaulté seullement. L^autre demoura longtemps 
ains qu'elle fust mariée. Finablement, vint ung 
duc noble , mais povre , qui la demanda au roy, 
et le roy luy bailla en grande solempnité et hon- 
neur, et eut le duc, après la mort du roy, l'hé- 
ritage royal. 

U exposition moral le sus le propos. 

Ce roy est Nostre Seigneur Jesuchrist. La belle 
fille Rosemonde signifie le monde, oui est de 
chascun appeté; qui le veult avoir, autre cnose n'aura 
que sa beaulté et plaisance ; point ne viendra à la suc- 
cession du père , (jui est le royaulme ies cieux. Mais 
celluy et ceulx qui Pautre fille laide prendront , c'estr 
à-dire povreté , que Dieu a aymé pour vray , seront 
riches et auront a la fin le royaulme de soûlas. Par 
cela est appelé povreté Plaine de Grâce, pour autant 
-qu'on parvient a grans biens par son moyen . et tou- 
teffois tous la desprisent, et ceulx là sont folz et in- 
sensez. 



De ia constance d'amour mutuel. 
Chapitre LXXVI'. 

ng roy avoit une fille qui estoit à ung 
noble duc espousée, qui moult l'ay- 
moit, et elle luy. Hz avoient belle li- 
gnée. Le duc mourut^ et fiist de toute 

I. Chap. 7S de Pédit. de KeUer. Swan, 1. 1, p. 271. Un 




DES Histoires romaines. t^i 

la cité sa mort fort plorée. La duchesse le fist 
inhumer et en sépulture mettre dignement. Apr^s 
Cela, ses parens la sollicitoient fort de se rema-( 
rîer; mais elle disoit : «Cessez de ces choses 
parler, car mon feu mary tant estoit doulx, bon 
et loyal , que jamais autre que luy n'espouseray. 
Tant me aymoit, et môy luy, que je croy qlie je 
mourray en signe de dilection. Mettons le cas 
que ung aussi bon je trouvasse, toutefibis il 
pourroit devant moy mourir; et, si je le per- 
dois, ce me seroit affliction telle que j'ay main-' 
tenant; et, si ung mauvais mary }e prenoys, ce 
me seroit chose griefve, le mauvais après le bon 
prendre.» 

L'exposition mordit sus le propos. 

Ce roy est Dieu; la fille, Tame, oui est à Jesu- 
christ , le vray duc et conducteur ae salut , par la 
foy baptismale dignement espousée , qui tant Ta ay- 
mée qu'il estoit pour elle voulu mourir. Doncques 
après sa mort elle n'en doit point d'autre prendre. 



Comment on ne doit point trop présumer. 
Chapitre LXXVII i. 

ng roy estoit qui tant aymoit les chiens 
que c'estoit chose merveilleuse. Les 
chiens luy sailloient au col, le bai- 
soient et dormoîent en son sein sou- 

récit semblable fait partie du chap. 44, p. 144, de l'édition 
angloise de Madden. 

I. Chap. 79 de Pédit. de Keller.Swan, t. i, p. 272. C'est 
une des fables de la collection esopienae (no CCCL^VII, édit. 




19^ Le Viûlier 

verff. Il y avoit leans ung asne qui avoit despit 
de cecy et pensoit en soy : « Si je chantQis, 
saultoys et mettois les deux piedz sur le col de 
mon maistre, certes je mangeroys plus frians 
morceaulx que je ne fais, et aormiroys au giron 
de mon maistre. » L'asne fist ce qu'il avoit pensé, 
saillit de Pestable, courut en la salle saillant et 
chantant, et enfin vint mettre les deux piedz sus 
les espaulles du roy. Ce voyant, les serviteurs 
estimèrent qu'il fust enragé ; parquoy ilz le bat- 
tirent noblement et le ramenèrent en Pestable. 

Moralisation sus le propos. 

Ce roy est Jesuchrist; les chiens bien latrans sont 
les prédicateurs qui le divin sermon bien pronon- 



1 omce au preaicaieur. ei ii n a pas les grâces ae la 
littérature : pourtant il est de Dieu et du peuple re- 
puisé. 



De la finesse et mauvaisetii du dyable , et comment 

les jugements de Dieu sont occultez. 

Chapitre LXXVIII i. 

1 estoit ung hermitte qui servoit à Dieu 
jour et nuyct. Près de sa petite maison 
ou cellule demouroit ung pasteur de 
brebis; vint le cas que le pasteur s'en- 

Furia, Florence, 1809). L'indication des recueils et apolo- 
gues où ce mime sujet est traité se trouve dans Pouvrage de 
M. Robert, Fables inédites desXIIe^ XlIIeet XlVe siècles^ 
Paris, 1825, t. i,p. 234. 
]. Cbap. 80 de Tédit. de Keller. Swan, t. i, p. 274. C'est 




DES HISTOIF*4''rOMAINES. ^9}^ 

dormit ung jour^ et ung larron ravit ses bestès^^ 
Le maistre du pasteur survint, qui ses brebis de- 
manda; le berger con^mença à jurer qu'il les 
avoit perdues^ mais qu'il ne sçavoit en quelle 
sorte ; le seigneur fut furieux et le tua. L'her- 
mite, ce voyant, fut hesbahy et dit en son cueur : 
« mon Dieu ! voicy ung mauvais cas pour 
l'innocent mis à mort , et tu n'en prens point de 
vengeance ; puis que tout ainsi va , je laisseray 
ce heu et iray au monde pour vivre comme les 
autres. » Et ainsi fist il ; mais Dieu ne le voulut 
pas perdre. Dieu luy envoya un ange du ciel 
en forme d'homme qui avec luy s'associa , le- 
quel dist à l'hermite, qui alloit par la voye : 
« Mon amy , où vas tu ? » L'hermite dist : « A 
ceste cité devant moy. » L'anee dist : « Je vais 
avecques toy : je suis ange de Dieu transmis 

dans l'Orient qu'est la source où le rédacteur des Gtsta a puisé 
cette anecdote; le poète Pamell Ta reproduite dans son 
conte de VHermit^ ^ue Swan a réimprimé dans ses notes, t. i, 
p. 376-386; Voltaire Ta imitée dans son petit roman de 
Zadig. Elle se rencontre aussi dans quelques ouvrages an- 
glois oubliés, entre autres dans les Lettres d'Howell et dans 
les Divine dialogues d'Henri More. 

Ajoutons qu'un récit latin analogue à celui des Gesta fait 
partie d'un recueil conservé au Musée britannique et d'a- 
près lequel il a été publié par M. Wright [Latin stories ^ 
p. 10, 216) ; il est aussi dans le Grand Miroir des exemples 
et dans les sermons d'Albert de Padoue, mort en 1323, et 
plusieurs fois imprimés, notamment à Turin, en 1527. On 
peut lire également le fabliau de Vermite qui s'accompaigna 
à l'ange. V. les Recueils de Méon, 1823 , t. 2, p. 216, et 
de Legrand d'Aussy, t. 2, p. i, ainsi que VHistoire littéraire 
de la France, t. 23, p. 126. Notons que les Musulmans ra- 
content que le roi David reçut d'un solitaire une leçon sem- 
blable à celle qu'expose notre vieux texte françois. V. l'Ou- 
vrage de M. G. V/tUfBiblische Legenden der Muselmanner, 

Yiolier. 13 



194 ^K VlOLlER 

pour toy associer. » Quant ilz furent en la cité, 
un chevalier les logea et receut honestement pour 
l'honneur de Dieu. Ce chevalier avoil ung beau 
petit enfant encores au bercel , lequel il aymoit 
fort ; le soupper fait , l'ange de Dieu et l'hermite 
furent en une belle chambre parée mis pour repo- 
ser; et quant vint à minuyt, l'ange se leva et alla 
le petit enfant estrangler au bercel. L'hermite, ce 
voyant , fut en grande fantasie , pensant du cas 
de l'ange ; par adventure pensoit-il que ce n'es- 
toit point ung des ministres de Dieu , pour le 
meurtre qu'il avoit fait. <( Helas ! disoit il , ce 
chevalier nous a fait tant de biens , et on luy 
rend le mal pour le bien ; il n'avoit epie ung seul 
filz et il l'a à mort mis. » Toutefois il n'en osoit 
parler à l'ange. Le lendemain bien matin ilz s'en 
allèrent en une autre cité aue celle là et furent 
en la maison d'ung citoyen logez pour l'honneur 
de Dieu. Le bourgeois tes festoia , qui avoit une 
couppe d'or que il aymoit grandement. Environ 
minuyt l'ange se leva et alla. la couppe desrober. 
L'hermite pensoit en soy que c'estoit le dyable ; 
mot de ce n'osoît sonner. Le lendemain au ma- 
tin ilz s'en allèrent et montèrent sur un pont au- 
quel ilz rencontrèrent un povre; l'ange luy dist : 
i< Mon amy, monstre nous la voye vers telle 
cité. » Le pauvre leur monstra avec la main. 
L'ange le print par les espaulles et le gecta soubz 
le pont, où il submergea et noya. Lors dist 
l'hermite dedans son cueur : « Je sçay bien main- 
tenant que cestuycyest le dyable : le povre n'a- 
voit mal fait et 11 l'a tué. » De ce jour l'hermite 
pensoit à le laisser, mais il n'en osoit mot parler. 
Quant fut à l'heure de vespre, ils arrivèrent en 



DES Histoires- RofsAiNES. 195 

la cité et demandèrent à ung riche logis, lequel 
leur dénia simplement. L'ange luy dist, pour 
Phonrieur de Dieu, que son plaisir fiist les loger 
en quelque tect ou soubz meschanté couverture, 
si que les béstes ne les dévorassent. Lors dist 
le riche : « Voilà le tect à mes pourceaulx ; si vous 
voulez, dedans si y entrez, ou autrement allez 
vous en. » Ainsi fut fait. Ilz logèrent en l'esta- 
ble des pourceaulx; puis au matin, quand ilz 
voulurent partir, l'ange parla au ricîhe, luy di- 
sant : « Prends cette couppe d'or en satisfaaion 
et recompense de ton logis , auquel tu nous as " 
receuz. » Le vaisseau d'or luy bailla, parcjuoy 
l'hermite dist : « Certes^ c'est ung dyable qui est 
encharné , car il a donné cest vaisseau- à ce ri- 
che qui ne nous a fait aucun bien, et l'a desrobé 
au citoyen qui nous asibienet honneslementtraic- 
tez. » Puis dist à l'ange : « Je ne veux plus al- 
ler avecques vous, à Dieu vous commande. » 
L'ange dist alors à l'hermite : « Viençà : escoute, 
puis tu t'en iras. » Il luy declaira adoncques les 
causes de ce qu'il avoit fait en la sorte qui s'en- 
suyt : 

Exposition sus le propos. 

Dist range lors à l'hermite : « Quant tu estois en 
l'hermitage, le maistre des brebis tua son pasteur 
injustement ; saiches que ce pasteur n'avoit pas lors 
la mort desservie, mais autrefois, parquoy il ne devoit 

f>as mourir adonc quMl estoit en péché ; mais quant 
'a trouvé sans péché Dieu adonc le permist occire , 
si qu'il evadast la peine de péché après la mort. Le 
larron oui est eschappé avecques ses brebis souffrira 
reternelle peine ; mais le maistre du pasteur amendera 



196 Le Violier 

s^ vie par de Urges aumosnes et œuvres de misericor- 
de, lesquelles igoorantement il a faictes. Le filz da 
chevalier j'ay tué pource que devant ^u'il fust né 
son père faisoît copieuses aulmosnes ; mais depuis qu'il 
a esté sur terre tout bien a laissé â faire pour luy 
amasser des biens, et est devenu avaricieuxet usurier^ 
ce qui estoit cause de sa perdition. Pourtant j'ay tue 
l'enfant qui luy causoit qu*il devenoit trop avaricieux 
ci chiche ; maintenant il est bon homme. La conppe 
laquelle j'ay dérobée la nuyt au citoien qui nous ré- 
cent de bon cueur estoit cause de soy enyvrer tous 
les jours , car depuis (qu'elle fut forgée ^ si grant 
amour et plaisir prenoit à la veoir qu'il ne ces- 
soit de boire dedans y tellement qu'il s'eny vroit trois 
ou quatre fois le jour ; c'est la cause pour laquelle je 
Pay desrobée, tant affin que le citoyen soit maintenant 
constant et sobre comme devant , car devant la fabn- 
cation du vaisseau homme sus terre n'estoit plus so- 
bre que luy. Le povre lequel j'ay occis estoit bon 
chrestien; mais s il fust, allé jusques à dçmY miliaire, 
pour vray il eust occis un autre lors en péché mortel; 
mais if est maintenant saulvé en paradis, Coiiignois 
que tout est fait pour quelque, cause ; parq^uoy je dis 
que la couppe j'ay au rîche, meschant^ paillart, don- 
née pour le récompenser du bien qu'il nous a fait au 
logis des pourceaulx , car Dieu veult tout rémunérer; 
et pource que par son meschant estât il n'est pas dijgne 
d'aller en paradis^ il a faillu le recompenser des biens 
de ce monde, riompas de lâ gloire ae l'autre: logé 
nous a avec les . pourcea^lz, et il sera avec les pour- 
ceaulx id'enfer losé. Metz doncques maintenant l'huys 
de circonstance dessus ta bouche, sans plus murmurer 
des faictz de Dieu et jugements estrahges.» Ce voyant^ 
lliermite cheut aux piedz de l'anse, luy resquit par- 
don^ s'en retourna au boys et fut bon chrestieu. 



/r 




DES Histoires romaines. 197 



De Ndmirahie dispense de Dieu et naiscence de Grégoire 
pàpedeRomme: — Chapitre LXXIXi. 

arc régna prudent et sa^e,qui avoh un 
seul filz et une seule fiile, iesquelz il 
ayraoit <îordialement. Quant n côn- 
gneut qu'il ne povoit plus vivre, fist ap- 

I. Chap. 81 de Tédit. de Keller. Swan. t. 2, p. i. Un 
réch semblable forme le chap. 61 de la rédaction angloise 
des Cesta publiée par Madden, p. 204. 

La légende de Grégoire rar le rocher ou la pierre tient un 
certain rôle dans la littérature du Moyen Age. Un poète 
allemand qui vivoit au treizième siècle, Hartmann von der 
^ Aue, en a fait le sujet d*un poème de 37 j 2 vers, qui, resté 
longtemps inédit, a enfin été publié par G. Greith dans son 
SpicUegium vaticanum^ Frauénfdd, 1838, in-8, p. 180- 
303 : Voiries Annales de Vienne, 1840, t. 89 , p. 61 et 74. 
Un savant connu par d'importants travaux sur rhîstoire de 
la littérature germanique au Moyen Age, M. Lachmann, en a 
donné une édition spéciale (Berlin, 1838, in-8). Greith mît 
en tète du texte (ju*il éditoit une introduction de 42 pages, 
dans laquelle il a discuté les sources et les imiutions de cette 
légende. Elle a fourni matière à un livret populaire répandu 
en Allemagne, intitulé Saint Grégoire sur la pierre : Voir 
Gœrres, Deutsche Volksbûcher, 1809, p. 244. Semblables 
incidents composent la base d'un ancien poème anglois, Sir 
D^ore, inséré dans le recueil d'Ellis, Spécimens ofearly en- 
glish metrical romances, t. i, p. 347 (Voir Warton, History 
of english poetry, t. 1, p. 180; Utterson, Popular poetry, 
t. I, p. 1 17), et ils se trouvent également en partie dans une 
autre épopée, sir Eglàmour of Artois , dont voici la très suc- 
cincte analyse : « Un enfaht est avec sa mère abandonné en 
pleine mer sur une barque. L'enfant est sauvé et mené à un 
roi qui est à la chasse, et qui le protège et qui le crée che- 
valier. Pkis fard il épouse sa mère sans la connottre, et, 
instruit de cette déplorable méprise, il Texpie par une rade 
pénitence, 1» 

Ce trait a fourni à Horace Walpoie l'idée d'une tragédie 



198 Le Violier 

peler tous les princes de son royaulme, puis dist 
à son filz : «c Mon chier enfant, en la présence dé 
ses nobles, je te jure que je n'ay point si ^andç 
crainte dedans mon ame que. d'avoir laissé ta 
seur à marier ; et pourtant à toy, qui es mon héri- 
tier, soubz ma bénédiction te commande que tù 
Payes à marier decentement et honnorablement, 
comme il appartient à son estât de fille royalle ; 
pareillement que tu Payes en honneur comme toy 
mesmes. » Cela dist, tourna la teste vers la pa- 
roy, et envoya son esprit en l'autre monde ; du- 
quel la mort fut plaincte grandement. Puis fut le 
corps royal mis en sépulture. L'enfant^ après cela, 
commença à régner prudentement et à nonnorer 
sa sœur et aymer de si grant amour qu'on ne 
sçavoit penser. Ils beuvoient et mangeoient à 
une table, se seoient l'un devant l'autre, cou- 
choient en une mesme chambre, touteffois es lictz 
se{>arez. Le cas fut que une nuyt si grande temp- 
tation le ravit, qu'il luy fiit advis qu'il rendroitl'es- 
perit s'il ne couchoit avec sa seur. Il alla au lict 
et l'exita. Sa seur respondit : « O mon seigneur, 
où allez vous maintenant ? » Le frère respondit : 
« Si je ne dors avecques toy en présent je suis 
mort. » Laseurluy monstrasonoffence sagement, 

estimée en Anç;leterre, The mysterioas Mother^ et thinlop 
(History of fiction) indique divers auteurs italiens et françois 
^ui ont mis en œuvre une semblable idée. N'oublions pas de 
signaler la Vie du pape Grégoire le Grande légende en vers 
publiée pour la première fois par M. Victor Lazarcbe, Tours, 
i8j7, in-16, zl et 1)1 pages. 
Le docteur Graesse, dans son Histoire littiraire tmherselle, 

3ue nous avons déjà eu roccasion de citer, est entré dans 
es détails bibliographiques assez étendus au sujet de cette 
légende (t. 2, sect. a, p. 953). 



DES HiStOIRES ROMAINES. I99 

etluydîst : « Cesse, frère, cesse de cest péché 
commettre. Te souviengne que mon père te com- 
manda que tu me feisse honneur ; si ce péché com- 
meltois, Pire de Dieu nepourrois évader, et la con- 
fusion des hommes.» Lors dit le frère : « Quelque 
chose qu'il y ait, ma volunté avec toy accom- 
pliray. » Ainsi advint le cas et merveilleuse for- 
tune. Cela fait, il s'en retourna en son propre lict. 
La fille ne povoit fermer son cueur au'il ne rendist 
gros ruysseaulx, pleurs et larmes habondantement 
sans consolation. L'empereur son frère la conso- 
loit tant qu'il luy estoit possible ; de plus en plus 
Payinoit. Unejour,auboutdedemyan, lesdeuxse 
seoient à table l'ung devant l'autre ; puis le frère 
regarda sa sœur et luy dist : « Ma chère dame , 
comment vous est-il.»* Vostre belle couleur se 
mue ; vos yeulx, qui ont esté clers et beaulx, de- 
viennent noirs à merveilles. — Ce n'est merveilles, 
dist la sœur ; car je suis enceincte d'enfant, et par 
conséquent confrise.» L'empereur, ce voyant, fut 
dolent plus que on ne sçauroit croyre, commença 
à plorer et faire sentir à ses yeulx ce que le cueur 
concevait, et disoit : « Mauldit soit le jour auquel 
je ftiz né I pleust à Dieu que point ne fust entre 
les autres jours nombrez! Helas! que dois-je 
faire ? » La povre sœur bien confuse dist à son 
frère : « Monseigneur, escoutez mon conseil, 
et vous ne vous en repentirez point après que 
l'aurez accomply. Nous ne sommes pas les pre- 
miers qui avons Dieu offencé ; tousjours en luy 
est miséricorde. Près de ce lieu est ung cheva- 
lier conseiller de nostre feu père, qui tousjours 
Fa bien conseillé ; soit appelle, et nous luy comp- 
terons lors tout nostre mauldit cas soubz le sceau 



da 



200 Le Violier 

de la confession. » L'empereur dist à sa seur : « Il 
me plaist bien; mais premièrement, réconcilions 
nous à Dieu. » Tous deux se confessèrent avec- 
ques grant contricion. La confession faicte , le 
conseiller chevalier fut envoyé ouerir, auquel ilz 
racomptèrent et recitèrent tout leur cas. Lors dit 
le chevalier : « Puisque vous estes de votre pé- 
ché confessez, escoutez moy , escoutez mon con- 
seil, et vous éviterez le parler et confusion du 
monde. Pour Poffence de vos corps contre Dieu 
et vostre père, vous devez visiter la terre sainte; 
mais devant que partir appeliez tous vos satrappes 
et seigneurs, leur disant telles parolles par ordre : 
<( Mes bons seigneurs, je veulx la saincte terre vi- 
ce siter; je n'ay aucun héritier fors que ma propre 
« seur unique, comme vous sçavez, à laquelle au- 
ct rant mon absence devez obeyr comme à moy. » 
Puis vous me direz devant tous que je la tiengne 
sus ma vie totalement en garde. Quant est de 
moy, je la prends à peine de la si bien garder, 
que devant Tenfantement et après l'enfantement 
son cas ne congnoistra personne fors ma femme^ 
qui luy administrera ses nécessitez. » Lors luy dist 
le roy que bonestoit le conseil, et qu'il l'accom- 
pliroit. Tout ainsi fist-il que le conseiller avoit 
dit, et, le congé des seigneurs prins, s'en alla en 
la terre saincte. Le chevalier mena cependant 
la dame grosse > qui estoit seur du roy, en son ' 
çhasteau , à sa femme. Quant la femme du che- 
valier veit la dicte dame, demanda à son seigneur 
qui elle estoit. Et il luy aist que c'estoit leur prin- 
cesse seur du roy. « Jure moy, dist le chevalier à 
sa femme, sus l'amour de ta vie, oue tout ce que je 
te diray tu tiendras secret. » La aame luy fist ser- 



DES Histoires romaines. 201 

ment. Lors dist le chevalier ; « Notre princesse, 
pour vray, est enceinte de son propre frère le 
roy ; par quoi je vous prie que luy administrez 
toutes ses nécessitez sans autre créature. » La 
femme du chevalier le pjromist et fist en^er la 
seur du roy en une chambre privée, là où elle fut 
richement servie. Quand vint l*heure de faire 
son enfant, elle le produyt en terre. Lors le che- 
valier luy dist qu'il failloit avoir le prestre pour 
le baptiser. La dame respondit : « Je voue à 
Dieu que celluy qui est engendré entre la seur et 
le frère ne sera baptisé. >> Lors dist le chevalier : 
« Nonobstant que le péché soit grant, touteffois 
ne tuez pas l'âme de l'enfant pour cela. » La 
dicte dame dist : « Sir% j'ai fait ce veu, que je 
tiendray ; je vous prie, monseigneur, que me bail- 
lez ung tonneau vacque. » Ce qu'il fist. La dame 
lors print des tablettes et escripvit dessus ce qui 
s'ensuipt : « Chiers amys, sachez que cest enfant 
n'est point baptisé , car il est engendré entre la 
seur et le frère ; pourtant, pour l'honneur de Dieu, 
qu'il soit baptisé. Soubz sa teste trouverez ung 
trésor, c'est pour le faire nourrir, et aux piedz 
une somme a^argent pour le faire mener aux 
estudes. » Gela fait, elle mist l'enfant au ber- 
ceau, et l'or et l'argent soubz l'enfant, com- 
me il est dit en la lettre, puis le bercel fut mys 
au tonneau pour nager selon la divine volume, 
comme la mère le commanda. Quant le tonneau 
fut sus mer, le chevalier bien dolent se tint sus 
Feaue tant qu'il peut veoir le tonneau de l'enfant, 
puis retourna en son chasteau, et en venant il 
trouva et rencontra le messagier du roy, qui ve- 
noit de la saincte terre , lors auquel il dist : « Mon 



202 Le Violier 

enfant, d'où viens-tu ? — Je viens de la terre 
saincte, dist le messagier. — Et quelles sont les 
nouvelles ? — Dist le messagier : L'empereur est 
mort, et est son corps mené en l'ung de ses 
chasteaulx. » Le chevalier, moult dolent , plorà 
adoncques bien fort pour les nouvelles qu'on luy 
avoit rapportées de la mort de son dit seigneur. 
Sa femme plora moult bien tristement de la mort 
de l'empereur ; touteffois il la pria de ne plorer 
plus, aftin que la dame seur du roy ne fust trou- 
blée. « Ne faictes de rien semblant, ce dist le 
chevalier, jusques à ce qu'elle soit de sa gesine 
relevée. Puis après le chevalier alla à la dame, 
pareillement sa femme, qui le suyvoit. La dame 
congneut bien qu'ilz estoient tristes et dolens, et 
leur demanda la cause de leur douleur ; mais ilz 
feignirent qu'ilz n'estoient point dolens, ains 
joyeulx de ce qu'elle estoit eschappée de ce grief 
péril et dangier. Lors dist la dame : « Ne me 
celez chose qui soit, bien ou mal.» Lors le che- 
valier fist mention du messagier qui estoit venu 
de la terre saincte. Lors dist la dame: « Qu'il soit 
appelle. » Le messagier venu, firt interrogué de 
la dame : (c Dictes moy, messagier, dist la dame, 
comment se porte mon seigneur. » Le messagier 
dist Qu'il estoit trespassé et que son corps estoit 
translaté en l'ung de ses chasteaulx pour estre 
mys en sépulture noblemenj avecques son père. 
Lors la triste dame cheut en terre de douleur, 
le chevaher et semblablement le messagier, et 
tous ceulx qui estoient en la chambre, si qu'il 
sembloît par longtemps qu'ilz ftissent mors, car 
point ne sentoient ne ne parloient. La dame lors 
après longtemps se leva, s'arrachoit les cheveubc, 



DES Histoires romaines. 205 

deschiroit sa face jus(|ues aux ruysseaulx de sang 
et cryoit à hauite voix que mauldite fut la nuyt 
en laquelle sa mère Pavoit conceue. « Ne soit, 
disoit la dame, tant frappée de la picque d'af- 
fliction, celle nuyt dedans les jours nombrée. 
Mon espérance jà est morte , ma force totalle , 
mon frère , seul la moitié de ma vie 1 Que feray- 
je, ne sçay, helas ! » Là dist le chevalier : v Ma- 
dame , soyez constante , prenez confort : si vous 
vous destruisez ainsi, tout le royaulme périra. 
Vous estes seulle dedans l'héritage, pas n'est 
bon vous ainsi navrer de tristesse; si vous le 
faictes, le royaulme voilera es mains des estran-^ 
gers. Levons-nous et allons au lieu où le corps 
sera ensevely , pour y faire nostre devoir, puis es- 
tudions comment le royaulme sera regy.»La dame 
se leva, et, par le conseil de son chevalier, alla au 
corps de son frère bien accompagnée , non de 
gens seullement, mais de pleurs, larmes et gémis- 
sements. Quand elle fut au chasteau entrée , le 
corps mort de sçn frère sus*1a bière trouva. Elle 
tomba sus le corps et le baisa dès la plante des 
piedz jusques à la summité de la teste. Ces che- 
valiers, voyant la tristesse de leur emperière, 
tant firent qu'ilz Postèrent de dessus le corps et 
la menèrent en une chambre , puis honnorable^ 
ment le corps de Pempereur mirent en sépulture, 
selon la mode royalle. Cela fait, le duc de Bour- 
gongne'luy transmit ses ambassadeurs pour Pas- 
socier en mariage ; mais elle respondit que tant 
qu'elle seroit en vie , jamais maiy n'espouseroît. 
Le duc de Bourgongne fut marry d'estre refusé , 
parquoy il conspira et jura par sa puissance du- 
Calle que puis qu'il n'estoit son seigneur, que 



204 ^S ViOLIER 

peu de ce ses terres imperialles se resjouyroiént. H 
assembla grant ost , invada son royaulme , brusla 
citez et chasteaulx, navroit à mort , gastoittout, 
perpetroit maintz maulx et obtenoit victoire. 
L'emperière s'enfuyt en ung fort chasteau qui 
estoit en une cité, et là fut par longtemps. 

Or, retournons à Penfantmyssur la mer. Le ton- 
neau passa par moult de royaulmes, jusques qu'il 
parvint près d'ung monastère de moynes, et cela 
tut le sixiesme jour et ferie. Ce mesme jour, Tabbé 
s'en alla au rivage de la mer, et dist aux pécheurs 
qu'ilz peschassent , et comme ilz preparoient les 
engins, le tonneau avec les undes de l'eau par- 
vint à terre. Lors dist l'abbé qu'on regardast qu'il 
y avoit dedans. Le tonneau fut ouvert, et iFut veu 
le petit enfant , d'honnestes menuz habillemens 
aomé, quirioità l'abbé. L'abbé, dolent de ce, dist : 
« O Jesuschrist ! que peut estre cecy ? » Il le leva 
luy mesme avec ses mains , trouva les tablettes 
comment il estoit entre la seur et le frère lubrique- 
ment engendré, et qa'il n'estoit baptisé, parquoy, 
con^noissant qu'il estoit de grant lieu et noble 
geniture , le fist baptiser et le mist à nom Gré- 
goire , puis bailla l'enfant à nourrir à ung pes- 
cheur, luy baillant l'argent qu'il avoit trouvé aux 
piedz du berceau. L'enfant croissoit et estoit de 
tous aymé. Quant il eut sept ans, l'abbé le mist 
aux estudes, et tant profita que chascun l'aymoit 
de plus en plus , et tous autres à l'e^tude des 
sciences transcendoit. Le cas advint qu'un jour 
Grégoire jouoit avec le filz du pescbeur, lequel il 
cuydoit estre son frère ; par cas d'avanture, le filz 
du pescheur frappa d'une pelotte, parquoy il s'en 
alla à <sa mère, qui le menaça et luy dist qu'il ne 



DES Histoires romaines. 205 

luy appartenoît point frapper sonfilz, con^eu 
et veu Qu'on ne sçavoit quel il estoit. « Las! ma 
mère, dist Grégoire, pourquoy me donnez- vous 
cest impropère ? Suis-je pas vostre fils naturel ? 
— Non, dist la femme du pescheur, ne ne sçay 
qui est ton père ; bien sçay que tu fus sus mer 
en ung tonneau trouvé , et l'abbé me bailla ton 
corps à nourrir. » L'enfant Grégoire, ce voyant, 
s'en alla à l'abbé et luy dist : « Père sainct , long- 
temps ay avec vous- esté , croyant estre filz du 
pescheur, lequel je ne suis pas, et pourtant mes 
parens je ne congnois; s'il vous plaist, pour- 
voyez moy à l'estat de chevalerie, car plus en 
ces lieux ne me tîendray. » Lors dist l'abbé : 
« Mon enfant , ne me laisse pas : tu es céans bien 
àymé, tellement qu'après ma mort, mes moynes 
et religieux te feront de l'abbaye présent, et seras 
abbé esleu. — Sire, dist Grégoire, jà ne cesse- 
ray jusques que mes parens je trouveray. » 
L^abbé, ce voyant, luy monstra les tablettes 
escriptes en son berceau trouvées et luy fist lire. 
Quant l'enfant Grégoire sçut que il estoit engendré 
entre la seur et le frère , comme transy tomba à 
terre , disant : « Helas ! sont ce les tîltres les- 
(juelz j'ay par ma génération acquis ? Je m'en 
iray à la terre saincte combatre pour le péché 
de meé parens , et là en pénitence finiray ma 
vie. Pourtant, seigneur, faictes moy chevaher. » 
Ce dist à l'abbé , l'abbé le fist chevalier, et quant 
il s'en alla du monastère, chascun mena grant 
dueih L'enfant monta sur mer et se fist mener 
par les nautonniers pour passer en la terre saincte. 
Comme ils nageoient , par l'opposition du vent 
furent menez en la cité où se tenoit sa mère, 



2o6 Le Violier 

sans aue les nautonniers congneussent le lieu. 
Quana l'enfant fut en celle cité , ung bourgeoys 
luy acourut et luy dist : « Seigneur, où tendez- 
vous? » Lors dist le chevalier Grégoire qu'il 
queroit logis , parquoy le citoyen le mena en sa 
maison , luy et toute sa famille le traitant bon- 
nestement. Gomme ilz estoient à table, le che- 
valier Grégoire dist à son hoste qu'il luy dist le 
nom de celle cité et qui en estoit seigneur. Leci- 
xoj^n dist : a Seigneur, nous avons ung empereur 
qui est mort en la terre saincte , lequel n'a laissé 
héritier fors sa propre seur. » Puis luy dit com- 
ment le duc de Bourgongne la molestoit et oc- 
cupoitson royaulme. Lors dist Grégoire : « Pour- 
rois-je bien te dire mon secret ? — Ouy , dist 
l'hoste , seurement et à fidélité. » Grégoire dist : 
(f Je suis chevalier; s'il te plaist, va demain 
parler au chastelain ou seneschal , et luy dis que 
s'il me veult bailler salaire pour le party de la 
dame l'espace d'ung an , que je seray prest de 
soutenir les labeurs et conflictz belliqueux. » 
Ce citoyen fist dès le lendemain le message de 
Grégoire , que le seneschal fit venir au chasteau 
et le présenta à la dame. La dame ^ c|ui estoit sa 
mère, le regarda intentivement; mais qu'il fust 
son filz, cela ignoroit : elle cuidoit qu'il fust dès 
longtemps nojé en la mer. Le seneschal, de son 
advenement joyeulx , fist avec luy convention , 
et dès le lendemain entra Grégoire en bataille 
contre le duc, qui avoit grand ost; touteffois le 
jeune chevalier Grégoire pénétra tous les gens 
d'armes jusques qu'il fut au duc, lequel il occist 
en ce lieu , luy trencha la teste , puis print la 
victoire tellement que chascun le collaudoit fort 



DES Histoires romaines. 207 

pour sa vaillance. Dès avant que Tan fiist acom- 
ply, il restaura le royaulme de sa mère, qu'il 
ignoroit, et esta des mains de ses ennemis, puis 
vint au seneschal et luy dist : « Seigneur, vous 
avez veu mon service : temps est de moy en al- 
ler en autre royaulme; payez-moy, s'il vous 
plaist. » Ledit seneschal fut pa^fler à Pemperière, 
luy disant : i< Madame, vous sçavez que une 
femme seulle n'est pas pour ung royaulme régir 
et deffendre des ennemys ; vous estes assez riche, 
pourtant je ne vous conseille pas que prenez 
seigneur pour richesse ; bien m'est avis , soubz 
correction, que vous ne sçauriez, pour plus 
d'honneur et proufit , seigneur eslire plus ver- 
tueulx que votre nouvel chevalier Grégoire. » 
L'emperière tousjours respondoit qu'elle ne se 
mariroit jamais ; touteffois, à la longue persuasion 
du seneschal , elle constitua jour de délibération 
pour en respondre. Quand le jour fust venu de 
la responce , devant tous elle dist que puisque 
Grégoire l'avoiten son royaulme si biendenendue, 
qu'elle estoit contente de l'avoir en mariage pour 
le prouffit de son peuple. Tous les seigneurs fu- 
rent joyeulx. Le jour des nopces fut ordonné , 
en grande festivité et joye fust célébré. Les deux 
s'entre aymoient moult, c'estoit le filz et la mère; 
quoy plus? c'est le mary et l'espouse. Le cas 
advmt que Grégoire, lors empereur, alla quelaue 
jour à la chasse ; lors dist l'une des demoiselles 
à la dame : « Madame , mais n'avez vous point 
offencé nostre seigneur l'empereur? — Non, dist 
l'emperière, mais pourquoy le demandes tu? Je 
croy qu'au monde ne sont deux personnages 
qui tant se sçavent aymer que l'empereur et 



2o8 Le Violier 

moy ; pourquoy proferez vous telles, parptles ? » 
Alors commença à respondre la damoiselle : u Le 
roy , Quand on met la nappe, joyeusement en celle 
chambre privée pour tout certain entre; mais 
quand il en sort il gecte grqs souspirs et lamen- 
tations, puis sa face lave, mais je ne sçay la 
cause. » Quand la dame ce congneut , elle entra 
en la chambre du roy et regarda de pertuis en 
pertuis , tant qu'elle trouva les tablettes qu'elle 
àvoit mises au berceau de son filz quant elle le 
mist sur l'eaue ; elle leut l'escripture , puis pensa 
en son cueur et disoit que jamais homme ne fust 
venu à avoir ses lettres s'il n'estoit son filz. Elle 
commença lors à plorer et cryer si douloureuse- 
ment que c'estoit une inerveilleuse pitié. « Or 
suis je bien, disoit la pauvre dame, de Dieu 
mauldicte ! C^e ne fust çstaincte ma mère le jour 
de sa conception ! » Les chevaliers et dames de 
l'emperière coururent aux complaintes de leur 
maislresse , lesquelz la trouvèrent en terre tom- 
bée ; finablement ouvrit sa triste bouche, disant : 
« Seigneurs, si vous avez en amour ma vie , que- 
rez hastivement mon seigneur, et pour cause. » 
Soubdainement les chevaliers montèrent à che- 
val et coururent vers l'empereur, disant : « Sire, 
l'emperière gist et est en péril de mort. » L'em- 
pereur courut en la chambre là où estoit la dame 
sa mère , laquelle, quand elle le veit, s'escrya et 
dist : « Sire , faictes chascun de céans saillir et 
que personne ne m'escoute parler. » Quant chas- 
cun fut sailly, l'emperière dist : « O mon seul 
seigneur ! je te prie, dy moy de quel lignage tu 
es. » L'empereur dist : « Dame , c'est une ques- 
tion bien admirable : je suis sans doute de terre 



DES Histoires romaines. 209 

bien loingtàine. » La reyne dist : « Je jure mon 
Dieu, si la vérité ne me dictes, tout en présent 
me verrez rendre l'esprit. » — Adonc dist l'em- 
pereur : « J'estois povre quand je vins ceans , et 
n'avois quemes armes, desauelles j'ay ceroyaulme 
délivré. — Dis-moy, dist l'emperière , de quelle 
terre tu es , qui sont tes parens ; si tu ne me le 
dis, jamais ne mangeray . » Lors l'empereur com- 
mença à dire vérité , et dist toute la manière 
comment l'abbé le trouva au tonneau. Puis la 
dame luy monstra les tablettes ; et quant il les 
congneut il cheut comme mort à terre. Puis dist 
la royne se lamentant : <( O mon doulx enfant ! 
tu es mon propre filz unicque , tu es mon mary 
et mon seigneur, et si es le filz de mon frère ; 
celle je suis qui te mis au berceau. Helas! et 
que feray-je ? Combien de maulx sont par moy 

Ï)erpetrez ! Mon propre frère j'ay connu charnel- 
ement, et 1^ fuz engendré. Pleust à Dieu que je 
•fusse perie sans que œil me peust veoir , que 
j'eusse lors esté comme se je eusse point estée 
translatée du ventre maternel au tombeau de la 
mort! » Elle se frappa adoncques la teste contre 
le mur, et dist : « O mon Dieu ! voicy mon en- 
fant et mon mary et le filz de mon frère ! » Lors 
dist Grégoire : « Je cuydois avoir évadé le péril, 
et je suis au fiUet du dyable tombé. Laisse moj, 
ma dame, que je plore ma misère. Mauldict 
soyes tu, homme mauldict ! Voicy ma femme , 
voicy ma mère , voicy ma tant aymée ! Que fe- 
ray je ? Las ! le dyable m'a ainsi conclu' .>> Quand 

I . Diverses histoires ayant pour sujet le révoltant épisode 
de rinceste d'une mère avec son fils avoientxours au Moyen- 
Age. Dans le Dit du Burf, publié par M. Jubinal {Nouveau 

Violier. 14 



>- 



210 Le Violier 

l'emperière veit les douleurs de l'enfant, elle luy 
dist : « mon enfant! {>our nos péchés je veulx 
tout le temps de ma vie courir par le monde 
comme pèlerine ; mais toy, tu gouverneras le 
royaulme. -^Non , dit le nlz, il ne se fera ainsi, 
mais tu deixiourras au royaulme cependant que 
je mesureray la terre du labeur de mes pas en 
pelerinant pour la remission de nos péchez , car 
jamais ne cesserfiy d'aller .jusques à tant que je 
congnoisse si nos péchez nous seront pardonnez. » 
De nuyt se leva Grégoire, rompit sa lance, se 
vestit d'abillémens de pellerin , dist adieu à sa 
mère, voire le plus piteux qui fut oncques ouy, 
et se mist à chemin, et fut nudz piedz par la 
voye jusques qu'il iust hors du royaulme; puis 
vint de plaine nuyt à la maison du pécheur, où 
il demanda l'aulmosne. Quant le pescheur le vit 
si beau , il luy dist qu'il apparoissoit assez qu'il 
n'estoit pas pèlerin. Lors dit Grégoire : « Non- 
obstant que pèlerin ne soye,. touteffois pour 
ceste nu^ je demande logis. » La femme du 

recueil de fabliaux ^ t. i, p. 42-72), une veuve qui a commis 
ce crime, son complice et la fille qui est le fruit de cette union 
réprouvée, n'obtiennent du pape leur absolution'qu'à condition 
que tous les trois seront enveloppés et cousus chacun dans 
une peau de bœuf, pendant sept ans et qu'ils vivront ainsi 
séparés les uns des autres , renonçant à tous leurs biens. Les 
mêmes amours de la mère et du fils se rencontrent dans le 
Dit de la bourjosse de Rome (recueil ci-dessus t. i , p, 79-87 ; 
voir aussi celui de Legrand d'Aussy, t. 4, p. 22, et les Latin 
stories, publiées par M. Wright, p. 98), et dans le Dit du 
sénateur de Rome (Vincent de Beauvais, Miroir historial, Vll, 
93, recueil de Méon, t. 2, p. 394, et de Legrand d'Aussy, 
t. 4, p. 2 3) ; mais dans ceux-ci c'est la Vierge qui intervient 
en faveur des coupables. V. VHistoire littéraire de la "rance, 
t. 23, p. 122. 



DES Histoires romaines. 211 

pécheur en eut pitié, et pria son mary qu'il le 
laissast entrer, (^ant il fut entré, il fist son lict 
derrière la porte ^le pescheur luy donna des pois^ 
sons et de l'eaue , et luy dist entre les autres 
choses : « Toy, pèlerin , si tu voulois saincte- 
ment vivre, les lieux solitaires tu deusses qué- 
rir. » Dist Grégoire ; « Cela ferois de bon çueur, 
mais je ne congnois pas ces desers et les places 
secrettes. » Lors lu]^ dist le pescheur qu'il le 
mèneroit le lendemain en ung bon lieu. « Grant 
mercy! » dist Grégoire. Le lendemain le pes- 
cheur l'appella , et tant le fist haster qu'il oublia 
ses tablettes derrière l'huys. Le pescheur entra 
avec le pèlerin en la mer par l'espace de seize 
miliaires, jusques qu'ilz arrivèrent à une roche. 
Grégoire souffrit avoir en ses piedz des fers fer- 
mant à clef > lesauelz il mist en ses piedz, et, 
cela fait, le pescheur gecta la clef des fers, en la 
mer, puis s'en retourna à la maison. Grégoire 
demeura par l'espace de dix-sept ans en péni- 
tence. Le cas fut que le pape mourut, puis vint 
une voix du ciel qui dist : « Querez l'homme de 
Dieu pour estre constitué pape recteur, et qui 
ayt nom <5regôire. » Les électeurs furent fort 
joyeulx, et envoyèrent par toutes les diverses 
parties du monde pour trouver Grégoire. Dedans 
la maison du pécheur arrivèrent , auquel ilz di- 
rent qu'ilz estoient fort travaillez à avoir ^uis 
ung sainct homme, mais ilz ne le pouvoient 
trouver. Le pescheur se recorda du pèlerin qu'il 
avoit en sa maison couché , et qui avoit nom 
Grégoire , leur disant qu'il l'avoit laissé en une 
roche sus la mer il y avoit dix-sept ans : <( Mais 
je crois, dist-il, quMl est mort. » Le cas advint 



212 Le Violier 

qu'il print ce jour ung poisson , et avoit ledict 
poisson la clef des fers de Grégoire. Lors dist à 
ceulx qui queroient Grégoire qu'il esperoit qu'ilz 
auroient bonnes nouvelles : « Voicy les clefs que 
j'avois en la mer gectées. » Les messagiers fu- 
rent joyeulx et prièrent le pescheur qu'il les me- 
nast à la roche , ce qu'il fist dès le lendemain, où 
ilz trouvèrent Grégoire, luy disant : « Homme 
de Dieu , descendz et viens avecques nous , car 
tu es de Dieu eslevé pour nostre pasteur. » Lors 
deist Grégoire : « Ce due à Dieu plaist soit fait. » 
Il saillit hors de la roche, puis, devant qu'entrer 
en la cité, les câmpanes d'elles-mesmes sonnè- 
rent' ; lors le peuple loua Dieu. Fut ordonné et 
constitué pape par le vouloir de Dieu. Quant il 
fut en l'estat de la papaulté , si louablement se 
gouverna que plusieurs de diverses parties ve- 
noient à Romme pour avoir son conseil et ayde. 
Sa mère l'emperière , congnoissant la renommée 
et saincteté de Grégoire, fut à Romme pour se 
confesser. La dame se confessa à luy^ et ne se 
congneurent point l'un l'autre, jusques à ce 
qu'elle fut confessée. Lé pape congneut par sa 
confession que c'estôit sa mère , parquby il parla 

I . Ces cloches qui sonnent d^elles-mêmes nous rappellent 
la cloche miraculeuse de Viliilla, village d'Aragon, à neuf 
lieues de Saragosse, qui se faisoit entendre toutes les fois 

3ue la religion étoit menacée de quelque danger. Un auteur 
u temps, don Juan de Qjiinones, publia à cet égard, à 
Madrid, en 163$, un livret in-4 de 36 feuillets, devenu rare 
(Discurso de la campana de Villilla). Nul bras ne pouvoit 
anêter cette cloche. On l'entendit pour la vingtième et der- 
nière fois en mars 1699. V. Donner. Discursos varios, p. 
198-244; Prescott, History of Ferdinand and Isabella, t. 
3, p. 382. 



DES Histoires romaines. 213 

à elle , disant : « ma très doulce mère , non 
seullement, mais mon espouse! le dyable pen- 
soit en enfer nous conduire , mais nous sommes, 
par la grâce de Dieu , de ses lyens eschappez. )> 
Elle , ce voyant , cheut à ses piedz , et de joye 
qu'elle eut adonc plora la dame. Le pape la leva 
de terre , puis fist bastir ung monastère lors e;î 
son nom , et de ce lieu la fist abbesse. Puis fina- 
blement tous deux rendirent à Dieu toutes pures 
leurs âmes. 

Moralisation sas le propos. 

Cest empereur est Nostre Seigneur Jesuchrist, quia 
sa seur Pâme fort aymée quant à ce qu'elle est en la 
chair conjoincte; la chair proprement est dicte sa 
seur. Au commencement la chair a en honneur l'âme 

3uant elle ne fait contre sa volunté chose qui â Dieu 
eplaise. Ces deux, le corps charnel et l'âme, mer- 
veilleusement s'entre aymoient et ayment si fort qu'ilz 
reposent en une mesme chambre de volunté , de pen- 
sée , mangeant en une mesme table , c^est à dire dis- 
position, dès quant le baptesme receurent et renunçè- 
rent aux pompes du dyable; mais souvent, par l'insti- 
gation du dyaole, le corps vioiie sa seur l'ame par pé- 
ché et par vice, tellement qu'elle conçoit ung enfant. 
Cest enfant est tout le genre des humains , du premier 
homme procédé, puis par le conseil du chevalier le 
Sainct-Esperit a esté rays en la mer des misères de ce 
monde, là ou il fust par long temps vaguant; l'âme 
seulle demoura , parquoy le duc ae dampnation , le 
dyable, la persécuta jusques que le filz de Dieu vint en 
terre délivrer, non seuliement sa mère, mais tout le 
genre des humains , et restaura toute la terre de pa- 
radis perdue; puis après il espousa sa mère , l'Eglise, 
{)ar laquelle les tablettes estoient escriptes, que sont 
es dix commandemens de la loy, lesquelz nous devons 



214 Le Violier 

tousjours regarder, en considérant qu'elles furentfaictes 
pour ROStre pèche. Lex propter transarusons posùâ 
(St. Cela nous doit donner matière oe plorer qui 
nous a tirez du tonneau, Tabbé, Dieu le créateur, par 
son enfant , et nous baille puis après au pescheur à 
nourrir, c'est au bon prélat, qui nous doit nourrir de 
bobines opérations et promouvoir à la chevalerie de 
Jesuchrist. Cum sancto sanctus cris. Puis fault 
par le navire de l'Eglise passer, c'est selon le vouloir 
de Dieu cheminer et viriilement combatre contre le 
dyable , si qu'enfin à grandes richesses parviendrons , 
qui sont les vertus qui l'âme font riche. Le citoyen 
qui nous mène vers le seneschal est ie bon ange. Pa- 
reillement le prélat qui nous conduit au confesseur, 
par lequel est conduyt à la voye de salut, pource qu'on 
combat pour l'âme royne de l'empire perdue ; mais il 
advient souvent que l'nomme pèche de rechtef quant il 
va aux vanitez du monde chasser. Lors l'âme se re- 
corde de sa transgression pour ce qu'elle voit les ta- 
blettes escriptes pour nos oflPences ; pourtant les che- 
valiers, oui sont les sens, sont tenus de revocquer 
l'homme du jeu mondain. Lors , quant l'homme voit 
l'âme pour son péché tombée, souldainement il se doit 
contre terre par humilité gecter, doit despouilkr les 
vestemens de péché , rompre la lance de malle ire par 
confession, et en pelerinant en bonnes vertus aller jus- 
ques qu'il soit à la maison du pescheur venu , c'est au 
prélat qui le conseillera ; lors tu t'enfermeras en la roche 
de pénitence jusques à ce que tu soyes mené â la cité 
de Komme, qui est l'Eglise, par l'accomplissement des 
commandemens ; et lors les campanes sonneront, c'est- 
à-dire que les bonnes œuvres testiiiront de ta péni- 
tence, puys se rejouyront les citoyens et anges célestes 
de ta conversion, selon l'escripture. Gaudium est an- 
geèis Dti super unopeccatore penitentiam agente.n Lors 
tu pourras l'âme, ta seur et espouse. mener au monas^ 
tere du rovaulme des cieulx, auquel nous veuille con- 
duyre le Père, le Filz et lé Sainct-Esperit. 



DBS Histoires romaines. 21$ 




Du jugement des adultlres, — Chapitre LXXX '. 

I estoit ung chevalier oui avoit ung 
beau chasteau sus leq^uei deux cigoi- 
gnes faisoient leur nid. Au-dessoubz 
de ce cbasteau estoit une fontaine bien 
clère, dedans laquelle se baignoient les cigoi- 
gnes ; advint que la fumelle fist ses petis ce pen- 

I. Chap. 8i de Tédit. de Keller. Swan, t. 2, p. 26. Cette 
historiette ne se trouve point dans les anciennes rédactions 
angioises des Gtsta que Madden a publiées, mais il la donne, 
p. 499, en reproduisant le chap. 28 de l'édition Winkyn de 
Worde. Dans le texte anglo-latin, il s'agit, non d'un che- 
valier, mais de l'empereur Andronicus, et c'est un rossignol 
aui est complice de la cigogne infidèle ; celle-ci oublie ses 
evoirs cum alia aye, scilicet philomena, quiestmasculus. On 
{>rétendoit de plus au Moyen Age que la cigogne abandonne 
a maison où logent des adultères : c'est ce qu'affirment 
le poète Chaucer et le lexicographe Speght, qui s'appuie sur 
l'autorité d'Aristote. Voir Swan, notes, t. 2, p. 542. 

Nous observerons à cet égard qu'il est question , chez 
des auteurs anciens ^V. Alciat, Emblemat., 47), d'un oi- 
seau nommé Porphyno , qui mouroit aussitôt au'il se com- 
mettoit dans le logis de ses mattres la plus légère infraction 
à la fidélité conjugale. Un oiseau semblable existoit jadis en 
Portugal , s'il faut s'en rapporter à la tradition , qui le nom- 
me Camao , et qui prétend que la famille de Camoens en 
tiroit son nom. « Pendant plusieurs siècles , toute famille 
« bien réglée dans la péninsule eut son camao , mais enfin, 
« là comme ailleurs , la race s'en est peu à peu éteinte. Une 
« dame de la maison de Cadmoh, en butte aux mauvais prb- 
« pos , en appela à ce singulier juge. L'honneur de la dame 
« fut rétabli, et, *par reconnoissance , le mari voulut garder 
« le nom de Camao. Il y a desredondillas de Camoens sur 
« cette merveille. » (Ch. Magnin , Notice sur Luiz de Ca- 
moens, Revue des Deux-Mondes, t. 6, 1832, et en tête de la 
traduction des Lusiades par J. B. Millié, Paris, 1841.)- 



ti6 Lb Vïolikr' 

dant que le masle queroit la proye. La fiimeUe, 
voyant que son masle n'estoit pas là , se copula 
à autres oyseaulx ; mais elle se lava en la fontaine, 
si 2iue son masle ne sentist la puanteur de son 
adultère. Le chevalier s'esmerveilloit fort de ce 
cas ; il ferma la fontaine. Quant la cigoigne veit 
la fontaine fermée, bien fut dolente, pour ce 
qu'elle ne pouvoit nectoyer sa luxure , parquoy 
elle fut contraincte retourner en son nia, après 
son adultère, sans estre lavée. Le masle, ce con- 
gnoissant, s'en voila et assembla en ce jour na- 
turel la multitude des autres cigoignes, qui la 
fumelle tuèrent en la présence du chevalier. 

Moralisaùon sus U propos. 

Ces deux cigoignes sont Jesuchrist et Tâme son 
espouse , la quelle doit recourir à la fontaine de 
pénitence, toutenois qu'elle sera adultère par péché, 
si qu'elle se puisse mundifier affin que Jesuchrist ne 
congnoisse son infamie. Le chevalier qui ferme la fon- 
taine nous re|)resente le dyable qui endurcist le cueur 
de rhomme, si qu'il soit empesché d'aller à la fontaine 
de confession penitencialle. Parquoy, au jour du juge- 
ment , si Dieu te trouve non lavé de péché, saches 
qu'avec la multitude de ses anges il te condampnera à 
mourir éternellement. 



De la ùmorettse garde de Vdme. 
Chapitre LXXXI ». 

drian régna , qui moult aymoit les ver- 
giers. il ordonna ung jardinier pour 
garder un jardin qu'il avoit construict 
et planté de tous genres d'arbres et 

i.Cl^ap. 8) de redit, de Keller. Swan, t. 2, p. 28; chap. 




DES Histoires romaines. 217 

semences. Il y eut ung sanglier (jui le verger 
gasta et divertit les arbres : le jardinier, nommé 
JonaihaSjCe voyant, luy couppa l'aureille senes- 
tre. Le lendemain le sanglier entra encore de 
rechief au jardin et fist tout plain de mal : le jar- 
dinier luy retrouva et luy couppa l'aureille dextre. 
Semblablement Pautre jour d'après le sanglier en 
fit autant, et le jardinier luy osta la queue , par 
quoy le porcel saillit et crya fort. La quatriesme 
foys en fist autant , rentra au vergier, et adonc 
le jardinier le pefsa d'une lance, puis le bailla au 
cuysinier pour habiller pour la bouche du roy. 
Le roy aimoitfortle cueur des bestes. Entre tou- 
tes choses le cuysinier voyant le cueur du san- 
glier gras et en point, le mangea. Quant le roy 
fut du sanglier servy, il demanda le cueur. Les 
serviteurs furent au cuysinier pour avoir le cueur, 
mais le cuysinier dist : « Dictes au roy que le 
sanglier n'en avoit point, et je le prouveray par 
bonnes raisons. » ï^e roy sceut sa responce, puis 
le fist venir pour ouyr ses raisons. Disoit le roy : 
« Je ne sache beste qui n'ait cueur. » Dist le cui- 
sinier : « Sire , vous me devez ouyr : toute cogi- 
tation procède du cueur, parquoy bien s'ensuyt 
que s'il n'v a point de cogitation en aucune créa- 
ture, qu'il n'y a point de cueur. Ce sanglier est 
entré par quatre fois au vergier, et àchascune fois 
je luy ay osté l'ung de ses membres. S'il eust eu 
un cueur, à chascune fois eust-il pas cogité et 
pensé que s'il retoumoit , qu'il seroit tousjours 
pugny ? Quant je luy coùppay l'aureille première- 

)7, p. 123 de rédition de Madden, l'empereur se nomme 
Trajan. Ce récit semble dû à l'imagination du rédacteur de 
notre recueil. 



2i8 Le Violier 

ment, devoit-il pas penser à ne retourner plus? 
Il ne l'a pas fait. Et quant je letrouvay la seconde 
fois, devoit-^il pas penser à son aureille perdue, 
semblablement toutes les autres fois ? Et ainsi 
cecy considère que le sanglier a esté sans cogi- 
tation de ses membres p»erdus. Je dys, pour ma 
conclusion , qu'il n'a point de cueur. » Le roy 
approuva bonnes ses raisons , et évada subtille- 
ment le cuysinier. 

L'exposition morallc sus h propos. 

Ce roy est Jesuchrist , qui ayme les beaulx jardins 
semez et plantés, ce sont les bons estatz des 
hommes, comme gens d'église , de religion et autres , 
plantez de bonnes vertus et semences salutaires, com- 
me les dix commandemens, les sept œuvres de misé- 
ricorde ^ les quatre vertus cardinalles et theologalles. 
Le jardinier est le prélat qui a ceulx cv à garder. Le 
sanglier est Phomme riche qui croit plus test à son 
sens voluntaire qu'à bonne remonstrance. Celluy des- 
truit son estât prins au baptesme, faisant maints 
maulx et péchez quant il viol le les vertus dessusdictes. 
Ce voyant . Dieu nous pugnit par diverses fois par la 
perdition de nos biens, de nos enfans et autres choses; 
mais, touteffois , nous ne nous voulons corriger, par- 

Îuoy nous sommes baillez au cuvsinier d'enfer. Quant 
)ieu demande le cueur, qui est rame, le dyable oTt et 
allègue que l'homme mauvais n'en avoit point , car, 
s'il en eust eu ung bien obéissant, pas n'eust tant de 
fois offencé ; parquoy dist qu'il est vray, et ainsi est 
privé de l'âme du pescheur qui meurt en péché. 




DES Histoires romaines. 219 



Des bénéfices de Dieu à tousjours remémorer, 
CThaPitre LXXXIIi. 

ompée régna, au royaulme duquel es- 
toit quelaue dame grandement belle. 
Près d'elle se tenoit et habitoit aucun 
chevalier assez gracieux, qui souvent 
celle dame visitoit. Vint ung jour que la dame 
tenoit ungfaulcon dessus son poing. Le chevalier 
en fut fort amoureux et le demanda à la dame, 
disant sus tous les plaisirs qu'elle luy sçauroit 
faire, qu'elle luy donnast le faulcon. La dame 
dist qu'elle luy donnoit, mais soubz telle condi- 
tion qu'il ne l'aymast pas tant qu'il la mist en 
oubly, et que de luy se separast. Le chevalier 
dist : «A Dieu ne plaise telle chose.» La dame luy 
bailla l'oyseau. Quant il l'eust, il se delectoit 
tant et tant à l'oyseau , que plus n'alloit la dame 
visiter. La dame souvent luy envoyoit des mes- 
sagiers pour le faire venir à elle, mais il n'en 
faisoit compte. Finablement elle luy escript qu'il 
vint à elle sans dilation avecques le faulcon , ce 
qu'il fist. Q^ant il fut devant la dame : « Baille 
moy ce faulcon >', dist elle. Lors il luy bailla , et 
quant elle l'eust, elle luy osta la teste du corps. 
Le chevalier ne se contenta pas et dist à la dame 

1. Chap. 84 de Pédit. de Keller. Swan, t. 2, p. )i. Nous 
ignorons â quelle source le compilateur de notre recueil s'est 
adressé pour puiser le récit qu'il nous offre en ce chapitre. — 
C'est la contrepartie d'une anecdote qui figure dans des con- 
teurs italiens, notamment dans le Decameron de Boccace 
(giom. 5, nov. 5^], et que La Fomaine a insérée dans ses 
Contes» 



220 Le Violier 

pourquoy elle avoit ce fait. Elle respondit : « Ne 
te courrouce pas, mais esjouis toy, car le faulcon 
estoit cause pour laquelle tu ne me visitois plus 
comme par devant. » Le chevalier, ce voyant, la 
visita comme par devant. 

Moralisation sus le propos. 

Ce roy est Dieu le père céleste ; la dame tant 
belle , l'humaine nature , qui est à la deité con- 
joincte quant^Jesuchrist; le chevalier, chascun chres- 
tien, qui doit l'humaine nature aue Dieu a pour nous 
prise totalement aymer, et par tes œuvres méritoires 
visiter. Le faulcon est le bien temporel que Dieu à 
l'homme donne, lequel ne doit pas tant l'aymer que en 
oubly il soit mis. Touteffois, l'homme, se voyant de ce 
bien (;arny, tant son cueur y délecte qu'il ne fait plus 
de Dieu compte , parquoy il luy oste ce bien tempo- 
rel, prospérité et santé, pour le remettre sur son pre- 
mier amour, selon ce qui est escript : Flagellât Ucus 
omnem filiam quem diligit. 



Coçiment oraison est la mélodie de Dieu. 
Chapitre LXXXIIIi. 

ibère régna , qui grandement ayma la 
mélodie. Comme il alloit ung jour à la 
chasse, du costé dextre vint à ouyr 
quelque son de mélodie, procédant 
d'une harpe, par telle sorte de délectation et 

• 

I. Ch^p. 8$ de redit, de Keller. Swan, t. 2, p. 33 ; chap. 
) f , p. 116, de l'édition angloise de Maddea. Le nom de l'em- 
pereur est Theodose, ainsi que dans le chap. 8 de la seconde 
partie, p. 293. Cette histoire forme le septième chapitre de 
rédition de Winkyn de Worde. Une des fables de la collec- 
tion ésopique jsst fondée sur une idée semblable ; c'est celle 
du pécheur qui attire les poissons en jouant de la flûte. 




^:^~r 



DES Histoires romaines. 221 

plaisir qu^il fut quasy ravy. Il détourna son che- 
val vers le lieu où il entendoit la mélodie. Quant 
il fut au lieu , il vit ung petit fleuve délectant , 
près duquel se seoit ung povre , si doulcement 
chantant d'une harpe, que l'empereur fut tout 
saouUé de joye. L'empereur luy dist : « Mon amy, 
dy moy comment ta harpe sonne si doulcement. )> 
Le povre luy dist : « Sire, par l'espace de trente 
cours d'années sus ce fleuve me suis assis sans 
partir, et plus, et me a Dieu donnée si belle grâce, 
que les poissons viennent en ma main au son de 
mon instrument, duquel je substante toute ma 
famille. Mais une fortune m'est advenue, car de 
l'autre costé de l'eaue, puis peu de temps ençà, 
est venu ung sibilateur et joueur de fleustes ou 
sîbletz qui sible par si doulce mélodie , que les 
poissons me laissent et vont à luy. Pourtant , 
sire, vous estes puissant et empereur de toute la 
terre. Parquoy vous me pouvez bien ayder.» Dist 
lors le roy : « Mon amy, je ne te sçauroy ayder 
qu'en une chose. J'ay en ma bourse quelque cla- 
veau ou hameau d'or que je te bailleray. Fais 
le lier à la summité d'une verge , puis frappe tes 
cordes de ton instrument, au son et touchement 
duquel les poissons seront esmeuz , et alors tire 
les avec ton hameau. Ce voyant, le sibilateur 
tout confuz s'en yra et laissera ce fleuve. » Le 
joueur de la harpe fist en celle sorte , tellement 
qu'il print.poissons assez , et s'en alla le fleuteur 

par despit. 

Moralisaûon sus U propos, 

Cest empereur est Nostre Seigneur Jesuchrist, qui 
ayme la mélodie d'oraison et vane ses âmes , les- 
quelles le dyable veult prendre comme luy. L'eau où 



222 Le Violier 

sont les poissons est ce monde , qui est plain de pé- 
cheurs. Le povre près de Teau est le prédicateur, qui 
a la harpe de PEscripture saincte , par laquelle doit 
appeller les pécheurs à la terre seiche, c'est paradis ; 
mais quant le prédicateur commence lors à sonner la 
divine parolle ^ dès aussitôt le sibilateur , qui est le 
dyable, sonne si doulcement par lestemptationsdoulces 
et plaisantes quant au corps, qu'il persuade aue les 
prédicateurs ne sont ouyz , mais il fault avoir rengin 
ou hameau de la divine grâce pour les poissons hu- 
mains attraire. 



Comment Dieu begnignement et copieusement 

à ceulx qui VappeÏÏent donne sa grâce. 

Chapitre LXXXIV i. 

I y avoit ung empereur ^ui ordonna 
aue si une femme se forfaisoit par in- 
aecent adultère, qu'elle seroit à jamais 
en prison. Le cas advint que la femme 
d'ung chevalier se forfist cependant que son sei- 
gneur estoit allé en pellerinage , tellement qu'elle 
conceut de son adultère, (^ant le cas fiit con- 
gneu et prouvé , du commandement de l'empe- 
reur elle fut en prison menée, là où elle se déli- 
vra de son enfant moult beau. L'enfant creut et 
fut de tous ajrmé qui l'avoient veu. La mère ploroit 
sans intermission et ne se povoit consoler. Le 
jour fut en essence que l'enfant vit sa mère qui 
ploroit, et luy dist pourquoy son âme tant et 




DES Histoires romaines. 22) 

tant estoit affligée. La mère dist à i'enfant: 
« O mon enfant ! je dois bien plorer : dessus 
nostre teste le soleil luyt et est en sa clarté, et 
les hommes ont accès rung à l'autre. Mais nous 
sommes en ténèbres sans lumières. » Lors dist 
l'enfant : « ma chère mère ! ceste lumière que 
tu dis estre sus nostre teste jamais je ne vis, car 
je suis en ceste prison né; tant que je seray 
nouny et alimenté en ces lieux, je suis content 
de n'en partir. » Comme le filz et la mère par- 
loient ensemblement , l'empereur avec ses che- 
valiers estoit à la porte des prisons, auquel dist 
un^ des chevaliers : « Sire , mais oyez vous 
point les lamentations entre le filz et la mère ? » 
Dist l'empereur : « Ouy bien, et en ay compas- 
sion. )> Les chevaliers dirent: « Sire, faictes 
leur miséricorde , nous vous en prions. » Et ainsi 
furent délivrez les deux, filz et mère. 

L'exposition moralUsus le propos. 

Cest empereur est le roy céleste, qui a ordonné 
que si l'âme se forfait soubz son espoulx Jesuchrist^ 
que elle sera à jamais es prisons d'enfer. Elle plore ; 
son filz oui la voit plorer, c'est le riche , qui dit qu'il 
ne luy cnault de la lumière des cieulx, mais qu'il ait 
tousjours à mançer et à boire. De telzfault avoir pitié. 
Le chevalier qui dit au roy qu'il ayt pitié de ceulx-ci 
est le bon prélat, qui doit Dieu prier pour son peuple, 
si qu'il ressuscite de la prison oe péché. 



124 ^^ ViOLIER 




De Vtstat triple de ce mondt. 
Chapitre LXXXV i. 

adis estoit ung chevalier qui avoit trois 
enfans, et ordonna son héritage , quant 
il voulut mourir, à son premier né ; au 
second donna ung grant trésor , et au 
tiers ung precieulx anneau qui plus valoit que 
tout ce que les deux autres dévoient avoir, non- 
obstant que les deux premiers eussent eu pa- 
reillement des anneaulx. Tous ces anneaulx fu- 
rent d'une même sorte. Lors après la mort du 
père, le premier enfant dist: a J'ay ung anneau 
de mon père précieux. » Le second dist : « Tu 
ne l'as pas, mais moy. » Le tiers dist : « Il n'est 
pas juste que vous les ayez , pour ce que le plus 
ancien a l'héritage, l'autre le trésor. Parquoy la 

i.Chap. 89 de l'édit. de Keller. Swan, t. 2, p. 41. Ce 
récit se retrouve dans le conte des trois anneaux qui fait 
partie du Dicaméron de Boccace, journée i , nouvelle 3 , et 
des Cenîo Novelle^ nov.72 , p. 1 1 6 de l'édition de Turin, 1 802 . 
On le rencontre également dans le recueil de rAllemand 
Pauli , Emst und Schimpf. Lessing s'en est servi pour son 
drame de Nathan le sage , traduit par Friedel et Bonnevtlle, 
et plus tard par M. de Barante, dans les Chefs-d'œuvre des 
théâtres étrangers, Paris, 1822. lien existe des imitations en 
vers français, par Chénier et Cubières Palmezaux. 

Swift paroît avoir eu en vue cette anecdote en certains pas- 
sages de son Conte du tonneau. Une histoire analogue dans 
le fond, mais avec quelques changements dans les détails, s'of- 
fre aussi aux bien rares lecteurs d'un ouvrage rabbinique , 
Schebet Judah (la Vierge de Judas), traduit en latin par Cen- 
tins. M. Wiener a donné à Hanovre , en 1855, une nouvelle 
édition de ce livre, en y joignant une traduction allemande. 



ytny 



DES Histoires romaines. 224 

raison dit ({ue je, qui suis ie tiers, doi» avoir l'an- 
neau précieux. » Dist le premier : « Prouvons 
lequel des anneaulx est le plus precieulx et le 
meilleur. — ^J'en suis content, iist l'ung et Pautre. 
Tout incontinent furent amenez des malades de 
diverses maladies; mais les deux premiers ^n*- 
neaulx ne firent choses de vertus , ains Vautre 
dernier les guerist tous. 

Moralisation sus le propos. 

Nostre Seigneur Jesuchrist nous signifie ledit che- 
valier, qui a eu troys enfans , les juifz , sarrasins 
et chrestiens ; aux juifz dQnna la terre de promission , 
aux sarrasins le trésor de ce monde , mais aux chres- 
tiens Tanneau précieux , c'est assavoir la foy, par la- 
quelle Ton peut variables lanceurs et malaaies curer 
et guérir, comme il est escript que toutes choses sont 
â celluy qui croit possibles. Sinefide impossibilc est 
placere Deo, 




De la liberté de son franc arbitre, 
CHAPITRE LXXXVIi. 

adis aucun roy fist telle I07 que le plus 
ancien diviseroit l'héritage, mais le 
Jeune choisiroit. L'autre fut qu'il estoit 
au fils de l'ancelle prendre la posses- 
sion aussi bien que aux fils de franche condition. 
Il advint que les deux frères, l'ung légitime, l'au- 
tre de la chamberière, divisèrent l'héritage. Le 
plus ancien divisa ainsi : en l'une partie mist 

I. Chap. 90 de l'édit. de Keller. Swan, t. 2 , p. 43. 
VioUer. 1 5 



226 Le Violier 

tout l'héritage, mais en l'autre mist la mère de 
son frère, car son frère pensoit avmer sur toutes 
choses sa mère; par conséquent il esleut sa mère 
pour laisser llientage , sperant de son frère quel- 
que chose lors obtenir, mais il n'eut aucune chose. 
Devant le juge s'en alla son frère lors accuser 
qu'il l'shroit de son héritage frustré. Son frère res- 
pondit qu'il l'avoit deceu, car celuy qui divise 
n'est pomt circumscrit , mais celui qui eslit. 

Moralisation sus le propos. 

Dieu le père jadis eut deux enfans , Pung de la 
chamberière, Tautre de Tespouse. De Pespouse 
saillit Jesuchnst, qui est de Tessence propre de laquelle 
si est le père comme coeternel. De la chamberière , 
rhomme, qui est quant au corps de terre creu, et ces- 
tuy est le moindre, car il est tait en temps. Jesuchrist, 
Tenfant plus ancien, divisa Theritage, car la terre mist 
en Tune partie, c'est assavoir les choses terriennes; 
en l'autre, le ciel, qui sont les choses célestes; toutes 
fois à rhomme donne l'élection, si qu'il choisist sa 
mère la terre. Le pécheur, contempnant les choses ce- 
lestes , eslist la terre ; parquoy il ne peult accuser son 
frère , car célluy qui divise n'est circumscript , mais 
celluy qui eslist. Doncques il faut bien eslire, qui veut 
estre riche, non pas follement comme les mondains qui 
préposent les choses terrestres aux célestes. 




DES Histoires romaines. 217 



Comment toutes choses belles par la lïpre toutes infectes 

ne peuvent ravoir leur pristine beaulti, fors que par 

les gemissemens et profonds soupirs des autres. 

Chapitre LXXXVII «. 

*adis estoit ung roy voulant loîng aller^ 
llequel avoit une belle fille plus res- 
^plandissante aue le soleil ; il ne sça~ 
^ voit à qui fiaellement la commettre. 
Finallement, il la bailla à un chevalier secré- 
taire qu'il aimoit bien, luy commandant qu'il 
ne la laissast aller à une fontaine qui estoit en 
celle terre, car elle estoit de telle nature que si 
elle en beuvoit, elle en seroit lépreuse, tout 
nonobstant que l'eau fust doulce par suavité 
grande. Le chevalier print la fille du roy en 
garde. Finallement', la fille vint secrètement à 
la fontaine, si qu'elle feust ladresse pour avoir 
beu. Le chevalier, ce cognoissant, s'en fiiyt en 
ung désert , menant avec luj la fille du roy , la 
où il trouva un hermite qui luy donna conseil 
d'aller en une montaigne qu'il luy monstra, là où 
il trouveroit une pierre, laquelle frapper il devoit 
d'une verge bien fort jusque qu'elle rendit quel- 
que liqueur, de laquelle liqueur oingdroit la fille 
tellement qu'elle recouvreroit sa pristine beauté 
et seroit guérie. Tout ainsy le fist le chevalier, 
et fut la fille non plus ladresse. 



c 



Moralisation sus le propos. 

e roy est Nostre Seigneur Jesuchrist, qui est allé 
loing de nous en paradis pour retourner au jour 

I. Chap. 94 de Tédit. de Relier. Swan , t. 2 , p. 49. 



228 Le Violier 

du jagement. La fille , pour tout vray, est l'âme , qui 
est pms clère sept fois que n'est le soleil. Le cheva- 
lier est le pécheur qui court à ses délectations et 
doulces plaisances; Vâme lors est faîte lepKuse 
par l'eaue de la fontaine de vanité et péché. Le pé- 
cheur qui a donc ploré s'en allant au désert de I £- 
glise doit avoir le conseil de Termite, qui est le confes 
seur, luy disant : a Va à la montaigne de ton propre 
corps , et là trouveras d'une pierre , qui est le cueur 
dur et par obstination endure^, et le frapperas de la 
verge de castigation et contrictioh penitentialle , fai- 
sant jeusnes , oraisons et aumosnes , si oue l'eau 
et liqueur de contriction en saille, pour rame de 
pèche adoncques oingdre. Par ainsi sera faicte 
belle , digne d'estre lors à son père le roy céleste 
présentée. » 




Comment la vie présente pour vray est la vie de remission 
etde grâce. ^Chapitre LXXXVIII t. 

e roy Alexâhdre mist une chandelle 
qui ardoit en sa salle , puis envoya ses 
heraulx publier et faire crier par tout 
son royaume que si aucun oifensoit, et 
il vînt cryer miséricorde durant que la chandelle 
ne seroit gastée , qu'il obtîendroit ; et aussi s'il 
ne venoit qu'après l'extinction de ladicte chan> 
délie, qu'il seroit pugny de malle mort. Plusieurs 
par ce moyen eurent miséricorde, mais aussi 
plusieurs faisant le contraire furent occis et péri- 
rent de itialle mort. 

I. Chap. 86 de l«édit. de KeUer. Swan, t. a, p. 5j. 



f' 






^ 



DES Histoires romaines. 229 

Moralisation sas le corps. 

Par le roy Alexandre nous pouvons prendre Jesu- 
christ, Roy des roys. Il a mis Tardente chandelle, 
qui est ceste présente vie , comme la chandelle transi- 
toirement passant pour avoir remission ce pendant 
Quelle durera. Les heraulx sont les prédicateurs, qui 
de jour en jour nous publient la divine miséricorde , 
bonté, doulceur et amour qui sera faicte tant que cette 
vie durera. Car en Tautre monde point n'est men- 
tion de pardon. Dieu est tout miséricordieux^ comme 
dit le prophète royal David : Miscricordia ejus super 
omnia opéra ejus. 




D«/tf mort.— Chapitre LXXXIX i. 

n list es croniques que Pan vint et 
deuxiesme de la fondation de Rome , 
les Romains firent ériger une columne 
de marbre dedans le capitolle de la 
cité, et sus la columne misrent l'ymage de Ju- 
lius César, et sus l'ymage son nom escript. 

Mais celluy ci César eut trois signes merveil- 
leux devant que mourir. Le centiesme jour de- 
vant sa mort, ta fouldre tomba devant son ymage, 
rasant de son nom suscript la première lettre. 

La nuyt de sa mort précédente, les fenestres 
de sa chambre furent si impétueusement ouvertes 
i^u'il estimoit que la maison tomboit. Le mesme 
jour que il fut tué, comme il entroit au Capi- 
tolle, baillées luy furent des lettres indices, et 

I. Chap. 97 de Tédit. de Keller. Swan , t. 2 , p. 55. 



A 



2}6 Le Violier 

qui luy demonstroient sa mort, les(|uel]es s'il les 
eust leues ii fust évadé de son occision et meur- 
tre: 

L'exposition sus le propos. 

insy est il de nous et de Dieu. Dieu nous fait trois 
signes pour la mort éternelle fuyr et éviter. Le 

firemier, l'effacement et Tabolissement de la première 
ettre du nom, qui signifie de richesse habondance, ce 
sont les richesses qui font avoir nom en la terre. Ja> 
mais homme n*est pris en honneur s'il n'a des biens. 
Si on veult préférer quelc^u'ung, il convient qu'il soit, 
non pas bon, juste, sainct, mais riche. Pourtant, 
quant Dieu veult les riches sauver, iloste la première 
lettre de son nom, qui sont les richesses, qui causent 
damnation le plus souvent. Le second signe de Julius 
fut qu'en sa chambre fust fait le grand bruyt et ton- 
nerre. Geste chambre pour vray est le corps humain ; 
car comme l'homme se voit estre beau et fort , in- 
continent il chet en péché , par lequel la mort luy est 
f)reparée ; pourtant Dieu, le voulant de celle mort de 
'éternelle misère revocûuer, luy fait près du corps grand 
bruyt et son par maladie , si que il cuyde mou- 
rir ; alors par ce signe plusieurs sont revocquez. Si ce 
n'estoit les maladies qui nous surviennent. le plus 
souvent nous demourrions tous en nos péchez : mul- 
tipHcûte sunt infirmitates eotum postea acceleraverunt. 
Exemple de saint Pol , disant : Libenter gloriabor in- 
firmitatibas meis, je me glorifieray en mes infirmités. 
Le tiers signe de César fut qu'il eut des lettres testi- 
fiant sa mort, lesquelles s'il les eust leues il fust évadé. 
Dieu nous envoyé des lettres pour nous advertir, ce 
sont les bonnes inspirations et illustrations de nos con- 
sciences, esquelles nous pouvons lire nos péchez , qui 
de jour en jour nous blessent et nous veulent occire; 
pourtant si nous voulons nostre mort de spiritualité 
congnoistre, lisons ces lettres et ne les laissons point 
fermées comme César; ouvrons nos consciences et 




DES Histoires romaines. 231 

voyons qu'il y a dedans, si qu'après la mort du corps 
ne soient au )Our du jugement ouvertes. 



De la virile bataille de Jesuchrist, et de sa victoire. 
Chapitre XC l 

esar régna, au royaume duquel estoit 
un noble chevalier et fort qui chevau- 
choit une fois par une forest où il vit 
ung crapault et ung serpent qui en- 
semblement combattoient, mais le crapault pré- 
valut et eut victoire. Ce voyant, le chevalier 
aida au serpent et blessa fort le crapault ; tou- 
tesfois le chevalier fut fort blessé par le crapault. 
Ce voyant , le chevalier descendit de son cheval ; 
toutesfois le venin du crapault demoura en sa 
playe. Le chevalier s'en alla en sa maison et par 
long temps Ait malade, fist son testament et se 
prépara à la mort. Comme un jour il estoit auprès 
du feu, quasi de sa vie se désespérant, le serpent 
auquel il avoit aydé entra en sa chambre ; les 
serviteurs luy dirent. Le chevalier congneut que 
c'estoit celluy propre qui estoit cause de sa vul- 
neration et blessure. Le chevalier dist qu'on ne 
luy fist aucun mal. Le serpent s'approcha de luy 
et sucça le venin de ses piayes avec sa langue , 
jusques qu'il en eût la plaine bouche , puis saillit 
lors de la maison pourjetter.le venin ; sequente- 

I . Chap. 99 de Pédit. de Kellcr. Swan , t. 2 . p. 17. — • 
L'inimitié du serpent et du aapaud est attestée par Pline 
{Hist. nat., 1. X, chap. 84; 1. XX, chap. 13). Ce n'est pas 
une raison pour y croire. Texte anglois publié par Madden, 
chap. 2 , p. I . 



2)2 Le Violier 

ment iut boire le venin de la pUye du chevalier, 
ju3ft{ues à trois fois, qu'il n'y en eut plus, par quoy 
le chevalier luy bailla du laict à boire. Comme 
il beuvoit, le crapault qui l'avoit blessé entra et 
commença à combattre contre le serpent, com- 
me s'il fust dolent que le serpent avoit bu le ve- 
nin de la playe du chevalier. Le chevalier, ce 
voyant , dit aux serviteurs cju'il craignoit fort le 
crapault, et que s'il estoit victeur contre le ser- 
pent, il le blesseroitderechief. « Pourtant, si vous 
aymez ma vie, qu'il soit occis. » Adoncquesfut 
le crapault navré etmys à mort. Lors le serpent, 
quasi regratiant le chevalier, se ployoitaUtourde 
ses pieds et saillit dehors , et fut te chevalier 
guen. 

Moralisation sas U propos. 

Cest empereur est le Père céleste , le chevalier est 
Nostre Seigneur Jesuchrist, le crapault est le dyable 
d[enfer, et le serpent l'homme. L'homme peut estre 
dit serpent pour deux causes , pour lé venin de péché 
et pour la bataille qu'il doit avoir contre le dyable 
quand tout le genre des humains fut pour le péché des 
premiers parens suppedité. Jesuchrist pour nous com- 
battit , et le dyable suppedita | mais il fut blessé , non 
en un seul lieu seulement, mais en plusieurs, parquoy 
il est malade , non en soy mais en ses membres. Et 
pourtant, si l'homme ne se montre lors ingrat, il 
doit le venin des membres de Jesuchrist oster, c'est 
assavoir l'indigence , povreté et misère , par les œu- 
vres de miséricorde. Dieu repute ce qu'on fait aux 
povres estre fait à sa personne. Si le crapault d'enfer 
retourne pour te nuyre, combats virillement, et lors 
• les serviteurs de Dieu , c'est à dire les bonnes vertus, 
lesquelles tu as au baptesme prinses, te donneront fa- 
veur et ayde , si que tu le supereras et auras la santé 
dé ton âme. ' 



DE^ Histoires romaines, z}} 



>» 




Comment Jesuchrist ne précipite pas soudain le pechêûr 
selon sa justice, mais l'attent à pénitence par miseri- 
corde. — Chapitre XCIi. 

iocletian régna, qui fist loy que la 
[femme mourroit si elle estoit adui- 
itère. Le cas advint que ung chevalier 
espousa une pucelle qui eut un enfant 
de sa semence; l'enfant creut et fut de tous ay- 
mé ; après cela Son père s'en alla en la guerre , 
là où il perdit le bras dextre. Cependant ^a fem- 
me se macula du crime d'adultère. Q^and le 
chevalier fiit venu, il sceut son péché. H appela 
son fils et lui dist : « Tu sais que selon la loy 
ta mère doit mourir par mes mains ; j'ay perdu 
les bras, parquoy je ne la puis tuer : je te com- 
mande que tu faces pour moy l'exécution. » Lors 
luy a dit l'enfant que la loy commandoit hon- 
norer tous ses parens ; pourquoy, si sa mère 
mettoit à mort, il feroit contre la loy divine, trop 
encourant la malédiction maternelle, parquoy il 
ne pourroit faire le commandement de son père. 
Par ce moyen sa mère évada. 



Moralisation sus le propos. 



Cest empereur est le Père céleste. Le chevalier 
est Jesuchrist, et la femme Tâme. Dieu le père fist 
telle loy, que l'âme mourroit éternellement si elle corn- 
mettoit péché mortel contre son. époux Jesuchrist. 
Dieu le nls s'en alla contre le dyable combattre, là où 

1. Chap. 100 de Tèdit. de Keller- Swan, t. 2 , p. 60. 



2}4 L.B ViOLIBR 

il p«rdit le bras dextre , c'est assavoir toute fureur 
et austérité, laquelle devant rincamation il aymoit, 
parqooy il fut fait doulx et mansuet comme raifl;nel, si 
qu'il ne nous veult pas tuer. Mais Dieu le père luy 
commande qu'il nous face mourir, et il respond : « J'ay 
prins chair humaine de ma mère, parquo]^ je ne 
scauroys l'homme quant à l'Âme tuer. » Et ainsy par 
pénitence peult l'ame de l'éternelle mort évader. 



Comment le monde totalement est mys en mali- 
gnité et environné d*anmisses. 
Chapitre XCII i. 

1 est escript que Gauterus aymoit sans 
fin lés lieux joyeulx et amenés pour 
se resjouyr. Un jour matin se leva et 
alloit seul en la voyé jusques il parvînt 
à ung royaume là où le roy estoit mort depuis peu 
de temps. Les seigneurs, voyant Gauterus fort et 
abille, le firent leur roy. Il fut bien joyeux. Au 
soir, ses serviteurs le menèrent en la chambre , 
dedans laquelle il vit un fort et cruel lyon au chief 
du lict ; aux pieds un dragon ; au costé dextre 
du lit ung ôurS) et à l'autre costé crapaulx et 

I. Chap. loi de l'édit. de Keller. Swan , t. 2 , p. 62 ; 
Madden, seconde partie, chap. 46, p. 409, mais avec des 
changements considérables. — Bromyard , dans sa Summa 
predîcantium y au mot Astendere, mentionne cette histoire ; 
ùh poète ailglois du XI Ile siècle, Ocdeve, en a fait le sujet 
d'ùii poème qui se conserve en manuscrit au Musée britan- 
nique , oiH il est accompagné d'une moralisation en prose. 
Il a été, avec quelques retranchements, publié par M. Browne, 
dans son Shepheard*s Pipe^ 161 4, in-8. Il n'est pas douteux 

2ue cette fiction n'ait une origine orientale | on rencontre 
làs les Contes wrabes quelques passages qui la rappellent. 




DES Histoires romaines. 235 

serpens. Lors dist Gauterus : « Qu'estce cy ? 
me faut-il gésir avec ces bestes ? » Les servi- 
teurs dirent ouy, car tous les autres roys Pavoient 
ainsi faict, et avoient esté dévorez. Gauterus 
dist : «< Tout me plaist bien , mais ces bestes me 
semblent si malles, que vostre roy point ne veulx 
estre. » Alors Gauterus s'en alla et vint en ung 
autre royaume, là où il fut eslcu roy sembla- 
blement. Quand il fat mené pou^ coucher au 
soir, il trouva un beau lict bien paré et plain de 
rasoers tranchants, iet dist : « Me faut-il coucher 
en ce lict ? » Les serviteurs dirent : « Ouy, sire , 
comme les autres tes predeCéSseilrs. » Dist Gaute- 
rus : « Je ne seray plus vostre roy, puisqu'ainsî 
est. » Le lendemain il s'en all^ par la Voie l'espace 
de trois jours, et trouva ung homme vieil sus une 
fontaine assis, qui avoit ei>sa main ung baston , 
auquel il dist : « Mon amy,d'où viens tu ? — De 
loingde ce lieu, dist-il. — Trois choses je quiérs, 
dist Gauterus, et ilë lés puis trouver. -^Quelles 
sont les trois choses? dist l^ancieil. -^ Lé pre- 
mier est^ dit Gauterus, habondanee sans def- 
fault ; le second est joie sans tristesse ; puis le 
tiers, lumière saitis ténèbres. » Lors dist le vieil t 
« Prends ce bastoh , et va par ceste voye. Tu 
verras une montaigne bien haulte, devant le pied 
de laquelle est Une échelle qui a six degrez .' 
monte dedahs. Quant tu seras au sixième de- 
gré , tu trouveras ui^g beau palais à la summité 
de la montaigne: frappe tfbis coups à la porte ^ 
le portier te respondra ; monstre-luy ce baston et 
luy dys que celluy à qui est le baston luy corn* 
mande qu'il te laisse dedans le palais entrer, et 
quant tu y seras j les trois choses trouveras t n 



2)6 Le ViOLiBR 

Gauterus fist tout le conseil du vieillait, et fut 
reçu au palais, où il y Ait tout le temps de sa vie. 

LUxposiûon moralle sus U propos. 

Gauleras est chacun bon chrestien qui le monde 
contempne, désirant quérir et trouver ces choses : 
habondance sans deffault , joye sans tristesse, pareille- 
ment lumière sans ténèbres. Ces choses ne se peuvent 
obtenir fors en l'éternelle vie ; pour les avoir^ il faut 
aller par la voye de trois choses : c'est par jeunes, 
oraisons et aulmosnes. Si tu voys en quelaue royaume, 
c'est assavoir aux choses mondaines, et les citoyens, 
qui sont les vanitez, te font roy en eslevant ton cueur 
au throsne d'orgueil , regarde lors au pied de tonlict, 
qui est l'humaine fragilité et condition, et tu congnois- 
tras que briefvement mourras, pour ce que le lyon, le 
dyable, le dragon delà mort, l'ours, la propre cons- 
cience qui te condampnera , et les crapauls et vers, 
qui sont les pécheurs , te veullent destourner. Si ces 
cnoses bien considères , tu laisseras ce royaulrae , te 
pourchassant ailleurs. Mais il ne fault pas croire le 
dyable, car s'il ne te fait seigneur d'orgueil il te fera 
seigneur de la chs^ir. Ne va pas à l'autre royaulmedes 
voluptez charnelles , car il te fauldroit coucher au lict 
plain de rasoers pénibles ; ce lict est enfer plain de 
tormens. Si ce lict bien tu recardes, tu éviteras ce 
royaulme. Que fault-il faire ? Parler à l'ancien qui a 
le baston, c'est Jesuchrist avec sa croix, laquelle lors 
te baillera par son imitation de pénitence, si que se- 
ras consollé : Virga tua et baculus tuus ipsa me cohso- 
lata sunt. Puis te fault monter l'eschelle de saincte 
vie , tenant les sept degrez des sept œuvres de misé- 
ricorde, par lesquels tu pourras à Veternelle vie par- 
venir. Mais il fault frapper trois coups au palais de 
paradis ; les trois coups sont : contriction , confession 
et satisfaction, qu'il te convient avoir. Lors le portier 
céleste, qui est divine bonté, te mènera es joyes celés-' 




DES Histoires romaines. 237 

tes , là où tu trouveras habondance sans deffault , 
joye sans tristesse , et incompréhensible lumière sans 
ténèbres. 



Des transgressions de Vâme, dupechiet desesplayes. 
Chapitre XCIII». 

itus régna, en l'empire duquel estoit 
ung chevalier plail\ de noblesse, qui à 
Dieu estoit grandement dévot. Il avoit 
une belle femme qui se forfist au vice 
d'adultère , si fort que poinct ne le vouloit cor* 

I. Chap. 102 de Tédit. de Keller. Swan, t. 2, p. 65. — 
Ce récit est le premier de ceux qui composent la rédaction 
angloise des Gesta publiée par Madden. La cropnce à rem- 
ploi des figures de cire dans les opérations magiques remonte 
â une antiquité reculée; il en est fait mention dans Théo- 
crite {Idylle II, v. 28) , dans Virgile (Eglogue VIII, v. yj), 
dans Horace {Satyre V, 8, y. |o). Les démonologistes du 
Moyen-Age n'ont pas manqué de reproduire ces assertions. 
H suffira de signaler le MalUus maleficarum , chap. 1 1 et 12. 
V. la note de Swan, t. 2, p. 405, lequel cite, d'après Warton, 
le roman d* Alexandre par Adam Davie, oi!i Nectubanus fait 
de ses ennemis des figures de cire, afin de leur donner la 

mort. 

Au XVIe et au X Vile siècle, des sorciers et des enchanteurs 
furent condamnés à mort pour avoir voulu faire périr des 
personnes au moyen de procédés de ce çenre. 

Le roi Jacques 1er, dans sa Damonotogie, édition de 1603, 
in-40, 1. II, chap. 4, p. 44 etsuiv., indienne ce maléfice 
comme très fréquent, et lui attribue sans hésiter de funestes 
résultats , suites de la puissance du démon. 

Un écrivain du i je siècle, Nider, parle d'une sorcière qui 
fit une image de cire, la piqua avec des épingles et la plaça 
sous le seuil de la maison d'une voisine qu'elle haïssoit, et 
qui. se trouva aussitôt fort souffrante. On se douta du tour. 
L'image fut trouvée, brûlée, et la guérison fut immédiate. 
Consulter à cest égard V Histoire des superstitions y par le cha- 



a}8 Le ViOLtER 

riçer. Le chevalier estoit bien dolent, car il vou- 
loit aller la terre sainte visiter, et ne sçayoit 
comment laisser son espouse. Lors il luy dist : 
« Ma chère dame, je m'en vas en la terre saincte, 
parquoy je vous laisse totalement à vostre discré- 
tion et prudence. » Quant il fut allé au voyage, 
la dame fut d'ung clerc nigromantian amoureuse, 
si qu'elle coucha avec luy. Une miict la dame 
luy dist que s'il vouloit une chose faire , que fa- 
cilement il la «pourroit avoir pour espouse. 
« Çu'estce? » dist le negromantien. « Monmary, 
qui est allé en la terre saincte, ne m'ayme pas 
fort; si par tes ars le pouvois occider, nous nous 
assemblerions toy et moy par mariage. — Je le 
feray, dist le clerc, moyennant qu'à mary vous 
me prendrez. » La dame luy promit fermement. 
Lors le clerc fist une ymage semblant au cheva- 
lier mary de son amoureuse, la mettant contre 
la muraille de la chambre, devant ses yeux. 
Comme le chevalier mary de celle qu'il aymoit 
passoit par la cité de Romme, quelque grant 
maistre bien instruit le regarda intentivement et 
luy dist : « Sire, j'ay aucun secret à vous dire. » 
Le chevalier luy dist : « Maistre, dictes ce qu'il 
vous plaira. » Lors dist le maistre : « Tu es le fil2 



noine Thiers (t. 2, p. 71 ; t. 5, p. 181). Il cite Pierre le 
Chantre, qui affirme qu*il y avoit des prêtres qui disoient la 
messe sur des images de cire, en faisant des imprécations 
contre leurs ennemis ; s'ils disoient dix messes , l'individu 
maudit mouroit le dixième jour. Parfois aussi Ton baptisoit 
des figures de cire et on les piquoit avec une épine qu'on 
enfonçoît graduellement en récitant le petit office de la Vierge. 
Le charme avoit son effet le neuvième jour. Tout cela a, 
pendant longtemps , été regardé comme des procédés d'une 



efficacité incontestable. 



DES Histoires romaines. 2^9 

de la mort aujourd'huy, si je ne te suis aydant, 
et pour vray tu mourras, car ta femme, qui est 
toute paillarde, dispose de ta mort. » Le cheva- 
lier, entendant qu'il disoit vray de sa femme, luy 
dist : « Maistre , saulvez moy la vie et vous en 
aurez salaire condigne. — Je le feray, dist le 
maistre , si vous volez faire ce que je vous diray. 
— Oui », dist le chevalier. Lors le maistre fist un 
baing faire , puis fist le chevalier dedans entrer 
tout nu et lui bailla ung miroer en sa main, di- 
sant : « Regarde diligemment en ce miroer.» Et le 
maistre luy lisoit ung livre, qui dist au cheva- 
lier : « Que vois tu i — ^^ Je vois, dist-il, le clerc en ma 
maison, qui a planté et fisché ung ymage me 
ressemblant contre la paroy. » Dist le maistre : 
« Que voy tu maintenant? — L'autre, dist il, a pris 
ung arc et met dessus une sagette pour sagiter 
Pymage. » Dit le maistre : <( Dès aussitost que tu 
voirras voiler la flèche contre Pymage, si tu ay- 
mes ta vie, musse toy dedans ce bain jusques à 
tant que je te face lever. » C^ant le chevalier 
veit saillir la sagette de l'arc, n se plongea de- 
dans l'eau et se tournoit céans dedans. Cela fait, 
le maistre dist : « Lève ta teste, puis regarde 
dedans le miroer. » Il fist le commandement du 
maistre, qui luy dist : «Que voy tu ? — Je voy, dist 
le chevalier, Tymage non frapée, car à costé la 
sagette s'en est voilée, parquoy le clerc se deult 
fort et s'efforce de plus en plus de sagitter l'y- 
mage.» Dist le chevalier : «Fais donc comme tu as 
fait, si tu veux estre de mort délivré. » Le che- 
valier se gecta en l'eau, quant veit l'arc desco- 
cher. Puis dist le maistre : « Liève toy, et regarde 
qu'on fait. » Lors dit le chevalier : « Le clerc est 



240 Le Violier 

fort dolent qu'il ne peut Tymagc frappuer, et dît 
à ma femme que s'il ne la frappe là tierce fois; 
qu'il perdera auprès de Pymage sa vie. Main- 
tenant il s'approchede plus près pour tirer, et croy 
qu'il ne sera plus deceu que l'ymage ne frappe. 
— Fais donc comme pardevant; gecte toy en 
l'eau, ou tu seras à l'heure présente mys à mort.» 
Le chevalier, qui avoit belle paour, regardoit 
tousjours au miroer, et quant il véit démarcher 
la sagette, soubdainement se mussa en l'eau. 
Puis le maistre le fist lever, et il se leva de l'eau, 
riant, parquoy le maistre luy demanda poutxjuoy 
il rioit. « Je rys, dist il, pour ce que le clerc est 
deceu et n'a oncques l'ymage frappée, mais est 
la sagette contre son estomac retournée, telle- 
ment qu'elle l'a occis et est à présent mort, et 
si voy davantaige comment ma femme l'enterré 
soubz une fosse qu'elle fait soubs mon lict. 
— Liève toy, dist le maistre, diligemment, vest 
tes habillemens et prie Dieu pour moy. » Le 
chevalier le remercyia grandement et print congé 
de luy. Puis , après que son voyage fut com- 
plet, en sa maison s'en retourna. Sa femme vint 
audevant de luy et le receut en joye. Le cheva- 
lier par plusieurs jours dissimuloît son cas; en- 
fin il envoya les parens de sa femme quérir, aux- 
quels il dist : « Je vous ay envoyé quérir pour 
vous dire que vostre fille n'est au'une paillarde ; 
qui pis est, contre moy a macniné, me cuidant 
uàxe mourir. » Elle nyoit tout cela et juroit le 
contraire. Le chevalier leur fist le compte de 
tout ce qu'il avoit veu au clerc faire, disant : « Si 
vous ne me voulez croire,venez, et je vous mons- 
treray le lieu où est ledit clerc en sépulture. » 



/ 



DES Histoires romaines. 241 

Tous furent soubz le lict et trouvèrent le clerc 
mort. Parquoy le juge fut appelé^ qui la con- 
damna à estre bruslée. Tout ainsy fîit fait, et la 
poudre de son corps en l'air dispersée. Depuis, 
le chevalier print une chaste pucelle qui luy fist 
de beaux enîans ; puis mourut en paix. 

Moralisation sus le propos. 

Cest empereur est nostre Seigneur Jesus-Christ; 
le chevalier est l'homme; la femme, la chair qui 
adultéra par le péché mortel et contre son espoux 
Jesus-Chnst. L'homme, ce voyant, doit aller en la 
terre saincte de paradis par œuvres méritoires ; en la 
voye doit trouver le sage maistre, c'est le confes- 
seur, qui le doit informer de sa vie spirituelle. Le 
clerc negromantien est le dyable. que l'homme tient 
par voluptez charnelles en' sa aomination et puis- 
sance. Lors il dresse son ymage , c'est l'âme , par 
humain orgueil et vanité; il prend Parc avecques la 
sagette voilant. Cest arc , c'est le monde, oui a deux 
cornes : oreueil de vie, pufô concupiscence des yeulx ; 
la sagette n est autre chose fors orgueil , qui plusieurs 
navre , comme il appert de Lucifer et Adam. Lucifer 
disoit : a Je monteray sus les étoiles du ciel, et au 
souverain seray semblable. » Mais , au contraire , la 
sagette contre luy retourna : si tomba par mort spi- 
rituelle. Que faut il doncques faire si que le dyaole 
ne nous tue? Nous devons entrer au bain de vraye 
et pure confession , qui nous lavera de toute macule ; 
mais il faut en sa main tenir le mirouer polly de l'Es- 
cripture Saincte par l'audition des prédications et lec- 
tures salutaires. Là on peut les sagettes du dyable 
fuyr , et éviter tous les périls. (Juant l'arc du dyable 
contre ton âme sera par tentation tendu , mets tout 
ton corps, c'est à dire tout ce que tu as fait en pen- 
sant, en délectant, en consentant, au baing de con- 
Violiar. 16 



H2 Lb Violier 

fession , et le péché sera csuinct. Quand to auras Ion 
le dyable vaincu, prends les habillemeos de vert&sd 
va en la maison de ta conscience, puis lirefecofi 
du dcffunt, c'est à voir les péchez, et faits aionc- 
ques la chair par le feu de pénitence bmder, et les os 
et péchez inveterez seront anniebifez, et ainsi parle vent 
de l'amaritude de cveir semnt expeflez. Lors tu pour- 
ras la vierge prendre, c'est à veoir ta chair de tous 
vices purgée^ par conséquent engendrer bonnes vertus 
pour parvenir en gloire. 




De toutes choses ancques consentement etproridena 
tottsjours à faire. ^ Chapitre XCIV». 

amician régna prudent et sage , con- 
fiant et en toutes choses juste. Comme 
il disnoit une jour, vint ung marchand 
qui dit qu'il avoit de la marchandise 
pour l'empereur, de belle sorte. L'empereur luy 
demanda que c'estoit. « C'est, dist il, de la sire 
de la science que je vents , en trois sortes. » 

I. Chap. loj de Tédit. de Keller. Swan, t. a , p. 70.-7 
Conte d'origine orientale , que Ton retrouve dans un récit 
intitulé : La Sultane de Perse et les visirs , contes turcs tra- 
duits en françois par Petis de La Croix , Paris, 1707, in-i^» 
{>. 398, et à la suite des Mille et un Jours ^ édition de Loise- 
eur-DesIongchamps , p. 366 ; V. aussi le Cabinet des Fies, 
t. 16, p. 258, et la Bihliothique des romans , octobte i777» 
p. 197. 

Un récit analogue â certain égard fait partie de la Disci- 
plina clericalis (chap. 19, p. 61, de Tédit. de Schniidt,et fab. 
16, p. 114, de la rédaction françoise) ; on la retrouve aussi 
dans le Diahgus creaturamm (dial. 93)^ et dans le recueil 
de fables d'Ulrich Boner, composé vers le milieu du XlVe 
siècle et intitulé: Edelstein, Bamberg, 1461, premier livre 
connu imprimé en allemand (réimp. a Beriin, 18 16). 
Haas Sachs a fait de cette anecdote le sujet d'une de ses 



i«&MaMkP^-''>wwwa«Mi«I^B> %: 



DES HlSTOIRES^-ROM AINES. 243 

«Comment la disperses tu i dist l'empereur.—^ 
Pour mille florins, dist le marchand. -««'Voyre 
mais , dist l'empereur^ si ta science ne profite, je 
perdraj mon pecune. » Dist le marchand : « Sire, 
s'il est ainsi qu'elle ne profitte, je renderay l'ai->- 
gent. » Dist l'empereur : « C'est bien dist. EX 
quelles sciences veux tu vendre i » dist l'empe- 
reur ? Dist le marchant : « Voicy la première : 
Ce que tu fàys, fais le sagement et regarde la 
fin ; la seconde, ne laisse jamais la voye public- 
que pour prendre la sente; la tierce, jamais ne 
prends logis de nuyct en la maison d'un homme 
vieil qui ait jeune fenune. Fais ces trois choses 
et il te profitera. » Le roy luy donna pour chas- 
cyne science mille florins , et la première sa- 
pieiice : « Ce que tu fais , fais le sagement et re- 
garde la fin >), escripre faisoit partout où il ail oit, 
tant es chambres que es nappes et serviettes et ait- 
ties choses. Pour ce qu'il estoit si juste, plusieurs 
e&vieuU contre luy conspiroient à sa mort, et, 
pouif ce qMe ils ne le pouvoient faire sans estre 
cpngrieus^ ils composèrent avec le barbier du 
roy, hiy promettant grande pecune s'il vouloit 
la gorge du toy percer en faisant sa barbe. Le 
barbier leur pcomist. Et quand ung jour il eut 
lavé le visage du roy et commençoit jà à raser 
la barbe, d'aventure vist en escript sus le couvre* 

pièces (1. I, paît. 4, f. }8a, édk. de Knzembeig, L$éo), et 
il invoque l'autorité des Gesta : 

Uns sagt Gesta Romanoninr 
Wie hn Romischen Kejsen&am|i,- 

La littérature espagnole nous offre, dans le C^mte Lncanor 
(exemple 50), nue historiette semblable (p. 4^ de la traduc- 
tion de M. de Fuibusqjie). 



244 l'E VlOLIER 

cUef la sdence qui disoît : « Ce qot tu fais, fus 
Je sagement. » Lors commença à songer longue- 
ment que s'il occisoit le roy qu'il seroit pendu, 
car la fin de son meurtre tel estoît. LiOrsles 
mains luy commencèrent à trembler , etluy tomba 
le rasoer des mains. Le roj, ce voyant, luy dist : 
«Dy mo]r d'où procède Cbcy, » Il respondit: 
« Sire, faictes moy miséricorde. Vray est que 
î'estoys conduit pour pris de vous trencher la 
gorge par la persuasion d'aucuns princes et 
traystres de vostre royaulme; mais ^uant j'aj 
veu cest escripteau qui dit que on dou regarder 
à la fin, je considère que je serois perdu si je 
commettois le cas prémédité et conceu en mon 
mauvais et mal ad visé courage, parquoy j'ayeu 
si grande paour que je ne sçay que je fais. )» 
L'empereur pensa que l'argent qu'il avoit baillé 
de la première science n'estoit pas perdu ; dist 
au barbier : « Je te pardonne, désormais soyes 
constant et bien fidelle. » Lessatrappes, voyant 
qu'il n'estoit par cela mort, ne cessoient de ftn- 
ser j'ung à l'autre comment ils engendreroient 
sa mort, et disoient : « Tel jour il s'en yra vers 
telle cité; soyons ce jour là mussez en quelque 
lieu, et là le murtrirons. — Bon est le conseil »> 
dirent ilz. Le roy, en celluy temps, sepreparoit 
pour aller en celle cité; et quant il eut chevau- 
ché jusques à une petite sente, ses gens luy <fi- 
rent : « Sire, mieulx vault passer par ceste sente 
que tenir le long chemin. » Le roy pensa en son 
cueur en la seconde science qu'il avoit appréciée 
du marchant, qui estoit qu'on ne devoit jamais 
laisser la voye publique pour prendre la sente, 
dist : « Je ne passeray pas par la sente, dist le 



DES Histoires rowaines. 24} 

roy ; mais ceux qui vouidront la sente tenir, de 
par pieu la tiennent et aillent devant faire pré- 
parer toutes les choses ordinaires. » Plusieurs fu^ 
rent par la sente , là où estoient mussez les en- 
nemis du roy, qui mirent tout à mort, sperant 
que le roy là fust. Quant le roy le sceut, il 

Erisa fort la seconde science, car elle luy saulva 
i vie. Les envieux de Pempire, voyant qu'ils 
avoient jà par deux fois failly à le denaire, con- 
spirèrent de rechief et dirent qu'ils le tueroient 
en la maison où il devoit aller loger, et qu'ils 
auroient convention avecques l'hoste de la mai- 
son, qui les celleroît. Le conseil fait, le roy s'en 
alla loger en celle maison où ils avoient délibéré 
faire le meurtre ; là appella son hoste, luy disant 
s'il avoit une femme, qui respondit : « Ouy, sire.» 
Le roy la vit, et quant il l'eut veue jeune de dix 
huit ans, dist à son chambellan ; « Va tost ail- 
leurs mon lict préparer, car ma science dit qu'il 
ne faut pas log;er en la maison où l'hoste si est vieil 
et l'hostesse jeune. » Le roy s'en alla secrète- 
ment et dist à ceulx oui vouloient demourer 
qu'ils fussent au matin à luy. Comme les cheva- 
hers du roy dormoient, l'hoste les tua tous, car 
il avoit eu argent pour tuer le roy et sa famille. 
Le roy le sceut au matin, et dist que sa science 
moult estoit bonne, remerciant Dieu qu'il n'avoit 
logé leans dedans. Il fîst prendre l'hoste, l'hos- 
tesse semblablement et leur famille, et les fist 
mourir; puis, tantqu^il vesquit, garda curieuse- 
ment ces trois sciences , si qu'à la fin il acquit 
l'éternelle vie. 



24^ Le Violier 

Moralisation sur le propos, 

Cest emperenr pealt estre dist chascun bon chres^ 
tien mu a l'empire de son cueur et de son ame 
toujours à gouverner; le portier en la porte, pour 
vray , est la franche volunte : car point n'est ae pé- 
ché se il n'est voluntaire. Le marchant qui vient â 
la porte du palais est Jesus-Christ, qui veut trois sah 
gesses : la première, oui dit qu'on doit regarder 
ce qu'on fait sagement, c est penser qu'on doit le faire 
pour l'honneur de Dieu, en regaraant toujours la 
Donne fin qui engarde de péché : Demorarc novissima 
et in eternum non pucabis. La seconde sapience de 
Dieu est ne laisser point la voye publique des corn- 
mandemens jusques a la mort pour prendre la sente 
de mauvaise conversation. La tierce prudence de Jé- 
sus est qu'on ne doit point loger de nuyt en la maison 
d'une homme vieil qui a jeune femme , c'est à dire du 
monde de péchez invétéré , qui a jeune femme, c'est 
à voir vamté : car qui au monde de vanité loge, bien 
pourra estre trahy, car on ne peult pas à Dieu et au 
monde servir. Les satrappes qui contre le roy conspi- 
rent sont les dyables, qui spirituellement s'efforcent 
l'homme tuer; et, quant ils ne le peuvent faire, lors 
ils parlent au barbier , c'est à la chair, qui oste les 
vertus et les rase. Mais il faut toujours penser aux 
trois sciences, les escripre partout en nostre mé- 
moire. Par ainsy, jamais ne serons deceuz et trompez. 

Comment on doit veiller contre les fraudes du dyable. 
Chapitre XCV». 

adis estoient trois compaignons qui 
voyageoient par voye. Le cas advint 
qu'ils ne sçavoient trouver des vivres 
fors ungpain. Ils disoient l'ung à l'autre : 

I. Chap. 106 de Tédit. de Keller. Swan, t. 2, p. 8). Une 




DES Histoires romaines. 247 

<c Si ce pain estoit en trois divisé, chascune par* 
tie pas ne suffira pour nous rassasier; disposons- 
en donc autrement. — Donnons en ceste place , 
distl'ung, et celluy qui songera songe plus mer- 
veilleux aura tout le pain. » Chascun fut de l'op- 
pinion , et commencèrent à dormir. Celluy qui 
avoit le conseil baillé se leva comme les autres 
dormoient et mangea le pain, puis reveilla ses 
^compaignons pour réciter ce qu'ils avoient songé. 
Le premier dist : « Mes frères , j'ay veu une 
chose merveilleuse : advis m'a esté que je voyois 
une grande eschelle d'or qui descendoit du ciel, 
par laquelle les anges montoient et descendoient^ 
et ont mon ame de mon corps ravie , la portant 
en paradis, où j'ai veu les trois personnes de la 
Trinité si plaines de joye que c'estoit merveille ; 
tant y avoit de biens autour de mon âme qu'on 
ne le sçauroit nombrer. » Le second dit : « Et 

anecdote semblable se lit dans la Dîsàplina clericaiis de 
Pierre Alphonse (chap. 20, p. 63, de Tédit de Schmidt; fab. 
17, p. 120, de la rédaction françoise). Le tour que le troi- 
sième compagnon joue aux deux autres a d'ailleurs été ra- 
conté par divers auteurs du moyen âge, qui ont assez fidèle- 
ment suivi le récit des Cesta, V. un fabliau inséré dans le 
Recueil de Legrand d'Aussy, 1. 1 , p. 3 1 2 ; Stainhcewel, Esop, 
feb. 5 ; les Fabeln der Minnesinger, p. 244, Boner , fable' 74. 
On peut consulter aussi le conte intitulé : Somniatores , dans 
le DemocritusridenSj édit. d'Ulm , 1689, p. 107, et les Fact^ 
zi€ e buffonerie del Gonnella, del Burlacchta e di diversi , Fi- 
renze. 16 16, p. 28, d'où Chappuis a tiré la nouvelle 7 de la 
journée 5 de ses Facétieuses journées, Giraldi Cinthio [Hscth 
tomm.j decad. I, nov. 3) a raconté un trait qui se rattache à 
notre historiette, et où figurent un astrologue, un philosophe 
et un soldat, pendant la famine qui désola Rome en i ^7. 
Il est vraisemblable qne la source du récit en question est 
dans l'Orient; M. de Hammer, dans son Rosenœl, t. 2, p. 
)o3, a traduit nn apologue arabe àa même genre. 



248 LB.VlOLIEk 

11107 r^ songé que les dyables empoitoient mon 
ame, la bâtant de chaînes de fer, et latrainoient 
en enfer, et luj ont dit qoe de là ne partira tant 
que Dieu au ciel sera. » Le tiers dit : « J'aypa- 
reillement songé que ong ange m'a mené aux 
portes du paradis et m'a monstre ton ame qui 
beuyoit et mangeoit de toutes sortes de viandes, 
et que jamais elle ne devoit partir ; et puis cest 
ange m'a mené en enfer, où si estoit l'autre devoZ; 
âmes en peine merveilleuse. Lors je demanda^ à 
l'ame si elle retoumeroit plus , et elle me dist que 
jamais, et que je mangeasse le pain tout seul; 
car moy ni nostre cômpaignon , disoit l'ame, tu 
ne verras jamais. Quand j'ay eu songé ces 
choses, je me suis levé et ay tout le pain mangé, 
comme vous voyez. » 

Moralisaûon sas le propos. 

Par ces trois compaignons , nous entendons les sar- 
rasins , les juifs et cnrestiens. Par le pain, qui est 
rond . le royaulme céleste. Ce pain est en trois paçttes 
divisé pour les nations; mais les sarrazins et juifs 
dorment en leurs péchés et croient estre sauvés en 
paradis selon la loy de leur Mahomet, quant aux sar- 
razins, et selon la loy mosayque, quant aux juifs; 
ceste croyance quasi songe doit estre réputée. Le se- 
cond compaignon qui songe qu'il est en enfer sont les 
riches de ce monde , lesquels Sfiavent bien certainement 
que se ils meurent en pechè qu'ils seront dampnés, et 
toutesfois point ne se veulent amander. De ceulx-cy 
est escript : Mortui snnt et ad infernum descendtrunt. 
Le tiers compaignon est le juste chrestien, qui ne dort 
point en pèche ny en mauvaise foy. mais en vertus 
veille parle conseil de Pange, qui est leSainct Esperit; 
sa vie bien dirige pour avoir le pain céleste. 



DES Histoire^ r^ikiines. 249 




De la mémoire de mort, et comment on ne se doit point 
délecter is choses temporelles. 

ClIAPITRE XdVIl, 

1 estoit ung piage , dedans la cité de 
Romme, qui estoit toute droicte sur 
ses pieds, et avQit la main estandue 
directement ; et sur le doy moyen estoit 
telle description : Percute j frappe. Par longtemps 

I. Chap. 107 de l'édit. de Keller. Swan, t. 2, p. 87. Mad- 
den^ chap. ), p. 8. — Cette anecdote, qui se trouve aussi 
dans l'édition angloise de Winkyn de Worde (chap. 8), ei| 
mise sur te compte du pape Gerbert (Silvestre II, mort en l'att 
100)). Elle se rencontre dans divers auteurs du moyen âge, 
tels que Guillaume de Malmesbury, De Cestis regum Anglùe^ 
1. 2, chap. 10, et dans le Miroir historial de Vincent de 
Beauvais, 1. 34, chap. 98, ainsi' que dans le Repertorium 
morale de Bercheuxe, 1. 14, chap. 92 , p. 981, de Tédit. de 
i6)i. 

Les auteurs du mo)ren âge, qui ont longuement narré les 
Faitz mencilleux opérés par Virgile, attribuent à l'auteur de 
r£n^{<fi;,*transibrmé cher eux en enchanteur, l'érection d'une 
statue où étoit une inscription semblable. Mansel s'exprime 
ainsi dans sa Fleur des Histoires, que nous avons déjà citée 
(chap. 55) : « Il (Virgile) fist un feu en une grant place, à 
Romme , où chescun se chaufToit. Auprès duquel feu avoit 
une moult grande statue de coivre, tenant un arc en sa main 
et la sayette encochée. Ce feu dura loing temps à Romme 
et faisoit moult de bien aux povres gens , car tousjours ar- 
doit sans y rien mettre. Ung empereur vint, qui fu noult 
convoitteux, lequel leut les lettres qui estoient en la poitrine 
de celle statue, qui disoient : Qui me ferira je trairray; et 
cnidoit cel empereur par sa deslo^rale convoitise, que celle 
statue vottlsist par son trait enseignier aucun trésor répons. 
si feiy la statue..qui incontinent tray dedens le feu, et b'es- 
taint tout soubdamement. 1» 

Un récit semblable se trouve dans le Roman de CUomadu^ 



250 Lb Violier 

fut ainsi P7inâg[e,pource qu'on ne sçavoit (ju'elle 
signifioit; plusieurs lisoient la superscription de 
l'ymage, mai$ils ignoroient l'interprétation du 
sens. Il èstoit ung clerc subtil y lequel oyant de 
l'ymage parler, fut instigué de h veoir, vint et 
leut la lettre de dessus le doy. Luy voyant le so^ 
leil sus l'image , par l'umbre du soleil discemoit 
le doy de la superscription : Frappe. Tout aussi 
tost print une bêche lors , et commença à fouyr 
en terre par l'espace de trois pieds , et trouva 
aucuns degrés descendans. Le clerc se rejouissant 
ung peu descendit sur les degrés jusques il trouva 
ung palais soubztenefort somptueux et beau; il 
entra en la salle de ce palais et trouva le roy et la 
royne qui estoientàtaole, plusieurs nobles aussi ; 
de tous costez hommes nooles vestuz bien riche- 
ment, mais personne ne parla à luy. Il regarda 
à ung coing et veit une pierre polie qui est nom- 
mée charbon I, qui toute la maison iUuminoit, et 
à l'opposite du âiarbon, ung homme stable qui 
avoit ung arc en sa main pour frapper avec sa 
sa^ette. Dessus son front estoit escript : « Je 
SUIS qui suis , et aucun ne peult mon arc éviter, 
et mesmement ce charbon qui si fort reluyt. » 
Le clerc s'esmerveilloit; il entra en la chambre, 
là où il trouva des femmes qui ouvroient en drap 



composé au XlIIe siècle par Adenès, dans le Roman des sept 
sages (p. 60, édit. de M. Leroux de Lincy), et dans sa tra-. 
dttction angloise. V. les Mélanges archéologiques et litté- 
raires de M. Edelestand du Méril, 1850, in-8, p. 458. 

I . Le traducteur françois n'a pas bien rendu le mot du 
texte latin carbunculas. qui signifie une pierre précieuse, 
une escarboucle. La rédaction angloise met à charbunclt 
stont. 



î 



DES Histoires romaines. 251 

: de pourpre, qui ne luy sonnèrent mot; depuis 

: entra en Testable des chevauix et les toucha 

r delà main, et à son touchement devindrent 

pierres. Cela fait, tous les habitans du palais vi- 
sita et trouva tout ce que son cœur desiroit ; de- 
puis comme devant entra en la salle , pensant 
comment il sortiroit , et disoit en son cueur : 
«J'ayveu merveilles; toutes fois personne ne 
vouldra à mes dits croire , par quoy il est bon , 
par signe de vérité , quelque chose porter avec 
moy. )> Il regarda en la table supérieure des 
couteaux bien faits et des voirres d'or, desquels 
îl en print ung de chascun pour apporter avec 
luy. Comme il eust ce mis en son seing, Tymage 
du coings qui avoit l'arc , frappa le charoon et 
le divisa en plusieurs parties , et dès aussitost la 
salle ftist plaine de ténèbres. Le clerc, ce voyant, 
fut fait tout dolent, et pour la tenebrosité qui là 
estoit ne peut oncques trouver Tissue du palais , 
et ainsi mourut au palais misérablement. 

Moraiisation sus ie propos. 

Ce juge qui dit : « Frappe là, » est le dyable , qui a 
la main estendue sur les pécheurs par sa puissance, 
disant aux avaricieux : a Frappez en ceste terre de 
convoitise pour les biens et trésors mondains trouver, 
en mettant vostre cueur es choses terriennes. » Le 
clerc qni vint après que les autres s'en estoient allez 
est Tavaricieux : car tout ainsi que un^ clerc ne cesse 
d'estre duyt jour et nuyt pour avoir science, pareille- 
ment nng avaricieux pour avoir les biens de la terre, 
desquels le cueur ne se peult saouler. Qui sont ceulx 
qui vindrent à Tyma^e ? Sont les bons chrestiens , mes- 
mement les bons religieux qui le monde contempnent, 



252 Le VlOLIER 

ne font compte de la superscription du dyable d'ava- 
rice, se contentant seulement au simple vestement et 
de la vie , parquoy ils évitent tous périls. Le clerc 
frappa en terre par Tombre du soleil. Aussi fist Ta- 
varicieux par Tombre de Thumaine vanité, qui est 
comme l'ombre passant , print la besche^, c'est as- 
savoir la concupisciple volunté pour avoir et ve- 
nir aux richesses. Il trouve des degrés : le premier 
est orgueil de vie ; le second concupiscence des 



c'est assavoir de vanitez mondaines. L'y mage qui a 
l*arc pour frapper est la mort , qui toujours est preste 
de nous avoir, comme dit Tescripteau de son front, 
que personne du monde ne la peult fuyr, pour le pé- 
ché des premiers parens introduicte sus ce monde. Le 
charbon qui luyt est ceste vie , qui à l'homme luyt 
tant que il est en essence. Mais quant l'avaricieux 
veult desrober et emporter les biens illicites , dénotez 
par le voirre d'or et le somptueulx cousteau, lors la 
mort frappe le charbon et estainct sa clarté , c'est la 
lumière de vie ; lors est obflcurité faicte grandement, 
tellement que tous les sens perdent la lumière de 
leurs vertus ; lors le corps est mort , et faict puante 
charoigne. Puis le dyable prent l'ame , les parens les 
biens , et les vers la pourriture de la chair et du corps, 
et adonc seulement au pécheur ne demeure fors la 
peine qui est éternelle. 



t» 



4. 




DES Histoires romaines. ij) 



De la, merveilUase révocation des errans et 

piteuse consolation des affligés. 

Chapitre XCVIIi. 

'empereur Trajan régna , au royaulmè 
duquel estoitung chevalier nommé Pla- 
cidas, qui estoit maistre de la chevalerie. 
Cestuy estoit miséricordieux envers les 

1>ovres; toutesfois il estoit à la culture des ydol- 
es adonné , involu et enveloppé des ténèbres 
d'infideÛté. Safemme^ Theostita nommée, d'une 

I. Chap. 1 10 de Tédit. de Keller. Swan, t. 2 , p. 99. — 
La légende de saint Eustache est bien connue; elle figure 
dans la Légende dorée (trad. franc., 1842 , t. i , p. 3^)9 
dans les Acta sanctorum de Surius (au 20 novembre), et chez 
les divers hagiograçhes. Voir Acta et martyrium S. Eusta-- 
chiiy gr. et iat., édit. Combefis, Paris, 1660, in-8; Man- 
zini, Vita ii S. Eustachio martire, Venezia , 16(3, in-#2 ; 
1 668, in-i 2; traduite en françois, Paris, 1657; Ath. Kircher, 
Historia Eastachio-mariana , Romx, 1665, in-4. 

Le Cantique de saint Eustache et sa Vie se rencontrent 
parmi les livrets que le colportage répand dans les campa- 
gnes. V. VHistoire de la littérature populaire , par M. Clt 
Nisard , t. 2 , p. 209. L'ancien poème anglois , Sir Isam- 
brasj publié par Ellis {Spécimens of early english romances), 
ressemble parfois d'une manière sensible au récit des Gesta. 
V. la note 19 du t. 2, p. 430-453, de l'ouvrage de Swan. 

L'hbtoire de saint Eustache, racontée avec des change- 
ments assez considérables , forme le chap. 34, p. 74 1 de la 
rédaction angloise des Gesta publiée par Madden. Le saint 
n'est pas nommé, et l'empereur est appelé Averyos. Il existe 
aussi quelques pièces de théâtre sur le même sujet. Nous 
nous bornerons à signaler la tragégie de B. Baro : Saint 
Eustache^ martyr; Paris, 1649. On en trouvera une analyse 
dans la Bibliothèque du Théâtre- François ^ 1768, t. 2, p. 

$6-59- 



1)4 Lb Violier 

mesme condition, etott miséricordieuse grande- 
ment et payenne, qui procréa deux beaux en- 
fmSy Agapit et Theospit, lesquels Placidas fist 
aoUement selon leur estât nourrir ; et pour ce 
^^ est paré du parement de miséricorde que 
Dieu rfWft bien» Dieu ne laissa pas errer enfin , 
ains le coniieitit coauie il s'ensuyt. Ung jour, 
comme ii chassoft au bois, il trouva ung parc 
et monceau de ceriis » entre les%ael8 l'ung estoit 
beau et plus sans comparaison que.tous les au- 
tres et plus grant , lequel se sepaea des autres et 
entra en une grande forest, parquoj Piadds» 
i'ensuyvit de toute sa force, laissant ses dhevd-^ 
liers après les autres occupez. Comme Plàdda$ 
pensoit et s'efforçoit de prendre le cerf, ledit 
cerf monta sur le haut d'une roche : lors s'appa- 
rut entre ses deux cornes l'ymage du crucifix 
en la croix, plus luysante aue la beauté du so- 
leil et que toute la splenaeur des estoiles ; et 
pil^a Tymage de Jesus-Christ par la bouche do 
cerf, comme jadis par la bouche de Panesse de Ba- 
laam, disant à Placidas : (( Ha! Placidas , pour 
quoy me fuis tu ? Je suis apparu en ceste beste 
pour toy et pour te faire grâce. Je suis Jésus 
Christ, que tu honores ignorantement; tes aul- 
mosnes sont devant ma bonté montées, parquoy 
je suis venu en cerf te chasser et vaner comme 
tu le chasses. » Toutesfois autres disent que 
l'ymage qui apparut entre les cornes du cerf 
profera ces paroles. Et voyant et oyant Placidas, 
de très grande paour tomba à terre de dessus 
son cheval, et puis après l'espace d'ung moment 
d'Eure se releva et dist : « Toy qui paries , re- 
velles moy qui tu es, si que je puisse tes dits 



mm 



CFOÎfe. T^ Lors dist Jescs-Chnst : • Je mm Chrkt 

qui ay créé le ciel et la terre, fait naistre les ht^ 
mières et diviser des ténèbres ; j'ay constitué les 
jours et les temps et les ans ordonnez, fait 
l'homme du I}rmon de la terre ; suis apparu en 
forme de chair en terre pour le salut cfe l'hu- 
maine gent, c|ui ay esté crucifié, puis ensepul- 
turé et ressuscité le tiers jour. » Dé rechief tomba 
Placidas à terre quand il ouyt ceste voix, et 
dist : <( Je croy, Seigneur, que tu es celluy qui 
as toutes choses faictes et convertis les errans.» 
Lors dist Jesus-Christ : k Si tu croys, va à 
l'evesque de la cité et te fais baptiser. » Dist 
Placidas : « Seigneur, veuU tu que cecy à ma 
femme je revelie pour estre comme moy bapti- 
sée, pareillement mes enfans ? — Ouj, dist Jésus- 
Christ, mais retourne donc en ce heu après que 
tu seras purgé par la loy de ma grâce ; lors te 
recompteray ce qu'il te fault faire pour le rama- 
nant. » Quant Placidas fust venu en sa maison , 
recita (%s choses à sa femme, qui luy dist : u Mon 
seigneur, l'autre nuyt passée j'ay veu quelque 
personne qui me disoit : Demain , ton mary, toy 
et tes enfans viendrez à moy ; et je cognois main- 
tenant que c'estoit Christ. » Lors à minuyt se 
levèrent et allèrent à l'evesaue de la cité de 
Romme, qui en grande liesse les baptisa et mua 
le nom de Placidas, et eut nom Eustache. Sa 
femme fut Theospita nommée , pareillement ses 
deux enfans Theospit et Agapit. Le lendemain 
Eustache retourna à la forest et dispersa ses che- 
valiers subtilement, en feignant l'investigation 
de la chasse, pour retourner au lieu où il SL\pît 
esté converty. Et lors il vit la forme de la pre- 



^5^ l'K ViOLIER 

mière vidon en ce mesme lieu, cbeut sussa 
face , disàht : « Seigneur Dieu , je te prie, m- 
descends à me dire ce que tu m'as promis. » 
Jesus-Christ respondît : « O Eustache, tu es bien 
eureux, puisque tu as pris le lavacre de ma ^e; 
maintenant as chasse le dyable qui t'avoit de- 
ceu , maintenant apparoistra ta foy bien fondée. 
Note que le diable s'arme sérieusement contre 
toy pour le despit que tu Pas laissé ; il te fauit 
beaucoup de mal endurer pour estre de ma gloire 
couronné ; tu tollereras maint et granl labeur, 
affin que tu sois de la vanité de ce monde pré- 
sent humilié, et par ainsi plus en seras exalté et 
enrichi des biens spirituels. Nedeffaulx point, ne 
regarde plus à ta pristine gloire confuse , car par 
temptation il te fault estre le second Job vivant 
en povreté ; mais après ton humiliation tu seras 
plus riche que devant. Dys moy doncques si tu 
veulx maintenant avoir les tentations ou à la fin 
de tes jours. — Seigneur, dit Eustache , si ces 
choses me conviennent , commande les à pré- 
sent venir, mais donne moy toujours la vertu 
de pascience. — Soyes fort , dist Jesus-Christ, 
car ma grâce fera à vos âmes protection. » Jesus- 
Christ lors monta aux deux. Eustache, retournant 
à la maison, dist toutes ces choses à sa femme; 
puis lors après aucuns jours la mort pestifère ses 
serviteurs mvada, et tua hommes nobles, femmes, 
ancelles, et autre famille, puis après toutes ses 
bestes moururent, brebis et chevaulx. Aucuns 
larrons et déprédateurs, voyant sa fortune, luy 
desrobèrent tout le bien de sa maison de plaine 
nuyt, si que son palais demoura dénué d'or et 
d'argent. Ce voyant, regratia Dieu, et avec sa 



DES HlStOIRES'HÔMAINES. 257 

femme et sesenfans,de nuyt, s'en alla de la cité 
de Romme tout nud, dont H avoit honte. Vers 
Egypte s'en allèrent, et fut toute sa possession 
par les rapines des mauvais à riens reduicte. 
L'empereur se douloit fort de la perdition du bon 
Eustache, pareillement tout le sénat, pour ce 
qu'on ne le pouvoit trouver. Eustache monta sur 
la mer, parquoy le patron de la navire, voyant 
la femme d'Eustache belle par excellence , fort 
la désira. Quand ils furent passez , ils n'avoient 
de quoy le patron payer, parquoy le patron fist 
retenir sa femme ; mais Eustache ce ne voulait 
consentir, parquoy le patron commanda qu'il fut 
en la mer gecté i par ce moyen mieulx reliendroit 
sa femme ; ce voyant, Eustache laissa sa femme , 
contrainct et si dôlôreux qUe c^e^tôit pitié , et 
emmena ses deux enfans , disant : <( Mauldicts 
soyez vous, enfans, et moy aussi , puisque vos- 
tre mère lors est à mary et espoux estrange li- 
vrée. » Quand il fut à ung fleuve parvenu , pas 
n'osa passer avecques ses deux éhfans, pour la 
multitude des eaux, parquoy il en print ung et le 
passa, et l'autre laissa à la rive de l'eaue, le cuy- 
dant passer après l'autre ; mais quant il fut au 
milieu du fleuve retourné pour passer le second, 
ung grant loup vint qui print avec les pâtes 
l'enfant qu'il avoit jà passé de l'autre costé , et 
le porta en une forest. Et Eustache , comme trop 
dolent et plus n'ayant de celluy là espérance, 
s'advança pour l'autre passer^ mais ung trop dé- 
vorant lyon survint (jui l'enfant ravit et emporta ; 
parquoy voyant qu'il ne le pouvoit secourir, et 
tuy estant au milieu du fleuve, se cuyda dedans 
submerger^ et l'eust fait si ce n'eust esté la di • 

VioUer, 17 



2^9 LB VlOLIER 

vine mitericprde qui le eonsfi^ya. Lespasteoi 
et les laboureurs estèrent .les iàpii. eiuans des 
griffes des bestes, par la divine venante et dis- 
pence : les pasteurs et laboureurs estdif n| d'ùng 
mesme vilag^, lesquels en iairs maisons les 
deux en&ns nounmnt. [)e ce ne sçayoif aueune 
chose le piteux Eustacbe; dolent étirant par 
le chemin s'en alloit, arrosant la terre de f es {ar- 
mes, et disoit : « Bien suis maudict) faj Çst^ 
comme l^arbre tout nouvel gamj de belles fleurs 
au commencement y et niaintei>ai)t de tout hon- 
neur, bien et félicité suis de$nué. Je ne sca^f que 
je face; je soubis estre de la multitude. 4cs che- 
valiers habandonné, ma femmç tant bonp^ de 
dames et de damoisetles, et maiiit^ant je. suis 
seul en la perdition de mes petit$ dévorez ai- 
£sms, et nia femme comblée oe douleurs est des 
estrangiers, maulgré son vouloir, coiiicubine. L^ • 
dur helas! je me remembra , seigneur Dieu, que 
tu me dis qu'il me fallœt reçsemblier Job ; mais 
en moy plus qu'en Job tu vois de malheur : si 
Job estoit sans biens > desnué de tpute posses- 
sion, toutesfois il avoit ufi fumier pour se seoir 
et reposer son coips , ce que \e n'ay pas; il ^^^ 
ses amys pour le consoler , .et j'ay. les bestes sau- 
vages pour me desconforter et me nuyqe,. qui, de 
moy ennemies, oi^tprins me^ petits ^ans;b 
femme de Job luy fut laissée ,, mais à mpy est 
ostée ; donne repos ,, seignçur Dieu , à. mes. dou- 
bles tribulations^ et ferme ma boujche de tes louan- 
ges , si que mon cueur ne décline par parolles 
de malice contre ta volume pour me séparer (le 
ta grâce. »Ces choses piteusement dicte?.,. Eus- 
tache s'en alla en une me, querant son .pain, 



DES Histoires romaines. 159 

et par convention xle : marché fait , garda , par 
l'espace .de quinze révolutions d'années , les aj- 
gneaulx des gens de ce lieu. Ses enfans estoient 
nourris en l'autre me ^ qui ne se cognoisspient 
point estre frères. Dieu conserva la femme d'Eu^ 
tache de- sa chasteté, que point ne fiist par la 
luxure du patron contamitiée t le patron ne 1^ 
yiola point. Lors mourut l'empereur, et les peu- 
ples romains estoient foit des ehnemys barbares 
molestez, et se recordoient comment autrefois 
Placidas les avoit $) puissamment déboutez par 
la force de ses batailles que e'estoit merveilles , 
parquoy ils ne: se pouvoient tenir de lamenter 
Pladdas perdu ;.poqr ce s'esbahyssoient de sa 
subite mutation^ L'empereur envoya par toutes 
les contrées et régions chevalTers et messagiers 
pour trouverPlacidas, promettant grande somme 
d'argent.à ceux qui le trotnreroient, richesses et 
honneurs. Aucuns des chevaliers qui aucunes 
foisavoient^Eustache ministre et servy.vindrent 
en celle rue où se tenoit Eustache, lesquels il 
cognent comme dl venoit des champs , et lors il 
se prit à gemir et dist : « Seigneur Dieu, je te 
prie que ton plaisir soit que mon épouse je puisse 
revoir ; de mes enfans je sçay de vray qu'ils sont 
des loupsi*et.lyons dévorez. » Lors vint une voix 

?ui dist : v Eustache , prens le courage de con- 
ance, car en brief temps ton honneur reco- 
gnoistras et trouveras tes enfans et ta femme 
joyeusement » (^ant il rencontra les chevaliers 
il les congneut bien , mais non eulx luy. Ils luy 
demandèrent .s'il avoit point veu ung pèlerin et 
sa femmeet deux petits encans avec eulx. Il res- 
pondit qu'il ne les congàoissoit ; toutesfois à sa 



i6o Le ViOLiER 

requeste se logèrent en ce lieu , et Eustache led 
servoit , et en recordant son premier estât de di- 
gnité, ne pouvoit musser ses larmes qu'elles ne 
saillirent des yeux : il saille dehors et sa face 
lava ) puis de rechief retourna et les servît. Eulx, 
le regardant, disoient Pung à l'autre que jamais 
ils ne virent homme plus ressemblant à celluy 
qu'ils questoient. « Il le ressemble y disoient ils ; 
voyons et considérons s'il a point une playe de- 
dans la teste; s'il y a , il est Placidas. » Par ce 
moyen fust cogneu Placidas , car il avoit eu au- 
trefois en guerre la playe par laquelle ses che- 
valiers le cogneurent. Ç^ant il fut congneu, ils 
le baisèrent doulcèment et luy demandèrent nou- 
velles de ses enfans et de sa femme y qui leur 
compta que tous estoient perdus. Lors les voi- 
sins coururent à la chière qui fut démenée; 
les chevaliers le vestirent, comme l'avoit l'empe- 
reur commandé, de beaulx habillemens. Après 
quinze jours devers l'empereur retournèrent, 
qui courut au devant de Placidas ^ l'embrassant 
et plorant de joye ; plus fut honhoré que jamais ; 
devant tous racompta tout ce qui luy estoit ad- 
venu , et fat en son premier estât remis hono- 
rablement. Il fut contraint de reprendre son of- 
fice de râaistre de la chevalerie de Trajan, par- 
quoy il fit hombrer les chevaliers pour aller en 
guerre contre lès enhemys de Rome; mais luy, 
voyant que c'estoit trop peu pour résister, nst 
amasser les jeunes chevaliers par les cités et par 
les rues. Le cas advint que la cité où ses enfans 
estoient nourris fat éscripte pour bailler deux 
nouyeaulx chevaliers pour l'expédition de la 
bataille ; les habitans dfe ce Ueu ordonnèrent et 



DES Histoires romaines. 261 

baillèrent à Eustache ses deux enfans comme les 
plus expédiés entre les autres pour la bataille. 
PlacidaS; voyant ses enfans beaulx et elegans 
et de noble forme , les constitua et ordonna les 
premiers en la bataille ; toutesfois il ne les co- 
gnoissoit point, Et ainsi s'en alla en bataille ; 
puis après que les ennemys furent vaincus , il 
tist reposer son ost pour trois jours en aucun lieu 
où estoit sa femme demourante , là où mesme- 
ment ses deux enfans incogneus furent logés par 
divin vouloir. Les deux enfans, ung jour à heure 
de midy, confabuloient ensemblement et disoient 
l'ung à l'autre tout ainsi qu'il leur estoit advenu , 
tellement que le moindfre commença à dire : 
V Donc, puisqu'ainsi est, tu es mon frère, car 
ceuU qui m'ont nourry m'ont dit qu'ils m'ont 
des pattes du loup délivré.» Cela dit, ils s'entre- 
embrassèrent fort et se cogneurent et plorèrent. 
La mère, ce voyant, considéra et doubta que 
c'estoient ses enfans, parquoy elle s'en alla au 
maistre de la chevalene , qu'elle ne cognoissoit 
point estre sonmary, et lui oist : « Sire, je te prie 
qu'il te plaise me faire mener en ton pays , car je 
suis de la terre des Romains et pellenne. » Ce 
voyant, elle apperceut la playe de la teste de son 
mary Eustache ; puis, ne se pouvant de joye con- 
tenir, cheut à ses pieds et dist : « Sire, je te prie 
que tu me desdyes ton premier estât, caril m'est 
advis que tu es Pladdas, le maistre des cheva- 
liers, dit autrement, selon le bapiesme de grâce, 
nouvellement) Eustache, lequel Dieu a converty, 
qui tant a enduré, qui a perdu sa femme sur la 
mer, et toutefois non maculée, qui avoit deux 
cnff>ns, TbcQspit el Agapit,» qui pounoit la 



f 



262 LB VlOLIER 

]ojt d'eux, quant ils se coagneurent, esdmèr 
Eustacbe plora de joje, baisa son épouse lojalle 

Kgrant amour, glorifiant le Créateur qui conso- 
les affligés. Lors luy dist son espouse : « Mon 
amy, où sont nos enfans?-^IIs sont, dit jl* 
tiiorts par les bestes et dévorés » ; et toute la 
manière luy exposa de sa fortune, ce Rendons à 
Dieu grâce , oist la dame , car^ tout ain» que 
nous nous sommes trouvez, ainsi trouverons nos 
enfans au plaisir de Dieu. » Eustadie dist : « ie 
t'ay jà dist que ils sont dévorez et peris.-^esse 
Ion deuil pour cela, nlon amy, car nous les 
trouverons. Hier, comme j'estois en ung jairdin, 
je veis et ouys deux jeunes damoyseaulx qui 
exposoient leurenEance : coomie je crois, ce sont 
les nostres ; interrogue les et ils le te diront. » 
Les enfans forent appelés et c<^eus de leur 
père , pareillement de leur mère ; forait alors les 
grands baisers de consolation donnés , et toute 
manière de lyesse meue ; tout l'ost se*rejouissoit 
de l'invention des personnes tant nobles et de la 
victoire des barbares et estrangiers. Gomme ils 
retoumoient à Rome, Trajan trépassa, et luy 
succéda Adrien en la noblesse de Vempire, piro 
Que luy, qui grandement joyeulx de Placidas et 
ae son lignage, semblaUement de la victoire 
contre les ennemis , les receut en triumphante 
Solemptyté , et fist par celle noble venue banc-^ 
quets et convis joyeux et de belle festivité. Le 
lendemain il fit faire solemnel sacrifice dedans 
ses temples pour la victoire barbaricque. Luy> 
voyant que cela ne plaisoit à Eustaohe, qui ne 
vouloit sacrifice et honneur aux faulx dieux faire 
pv l'invention de ses enfans ^t victoire des en'f 



DES Histoires romaines. 203 

néinys, il Fàdmonesta de ce faire. liTaissâmt 
Ëustache i^ponditqo'il sacriiioit seulement à 
ung seul Dieu, car ilestoit chrestiein. Lors 
l'emp^eur^ fiirieulx et plein dç rage, voyant sa 
catholique constance^ le fist non seuUement, 
mais sa femme^ ses enfens> mener et assister sus 
l'arène, pour lés faire des lyons décorer; Le lyon 
fut fort esmu et instigué contre leurs personnes , 
mm il inclina le chef et les adora très humble- 
ment, et puis il s'en alla. L'empereur infidèle, 
forcenant de plus en plus , fist emoraser ung beuf 
d'airain en forme de fournaise, puis leans dedans 
les fist gecter tous vivans. Les sainas de Dieu 
se recommandèrent à Dieu en leurs oraisons, et 
en bon espoir dedans le beuf entrèrent, là où ils 
rendirent à Dieu leurs âmes. Le tiers jour furent 
du beuf tirés devant l'empereur, et furent trou- 
vez sans corruption de leurs cheveulx et de leurs 
vesteraens. Les chrestiens prindrent leurs corps 
et honorablement les mirent en terre , faisant et 
édifiant en leur honneur ung deyot oratoire. 
Mort souffrirent soubs Adrien , qui commença à 
régner environ les ans de Jesus-Christsix vingt$> 
es douziesmes kàlandes de novembre. 

L*expos'Uiott moralU sus le proposp 

Cest empereur est Nostfé Seigneur Jçsùchrist. 
Pladdâs peut estre dit chascun homme môndaih 
es vanitez du monde trop occupé , qui Va chausser aux 
choses délectables avec ses chevaliers, qtii sont lès cinq 
sens naturels. Finalement il' va au parc des cerfs, 
esquels il se dçlecte. Ces cerfs sontles sens (extérieurs. 
Le plus beau defs cerfs est raison, qui est ts^ chose plus 
puissante de l'ame , laquelle chasciin doit sûy vfe s'il 



264 ' " Le Violier 

veut prendre l'éternelle vie. Ce cerf près la rive de 
directe justice doit tenir raison, car elle Tayme; Thoa- 
me vain voit entre les cornes de raison Tymage du cru- 
cifix. Les cornes sont la loy de l'ancien testament et 
du novel , car en la loy du vieil testament prophétisé 
estoit de Jesuchrist et de sa mort; mesmement en la 
loy de grâce nous pouvons clerement veoir comment 
est Jesuchrist mort pour nous, parquoy ce cerf dit 
bien que nous despnsons la sente du monde poursuy- 
vre Jesuchrist par immitation, comme Flacioas. Pre- 
mièrement, il faut renoncer à sa femme, qui est Vm^ 
toujours préparée pour à Dieu obçyr quant la chair 
luy consent. Seconaement, à ses deux enfans ; les deux 
enfans sont la volunté et Tœuvre , qui sont petits tant 
que rhomme demeure contrariant à Dieu. Il faut' tom- 
ber à terre par pénitence , puis toutes choses tempo- 
relles de soy repeller de volunté , oui ne le peult faire 
d'œuyre^ c'est à dire que toujours uieu soit préposé; 
ce fait, il fault se lever et entrer en la navire, menant 
sa femme , ses enfans aussi. Il fault aller à Teglise 
quant on est levé , par contriction, avec les bonnes 
œuvres et son ame. Le maistre de la navire, qui est le 
prélat, retient alors Tespouse, l'ame; comment la re- 
tient-il ?ès divins commandemens; mais s'il advient que 
l'homme vague dehors Teglise, ses enfans peult perdre, 
qui sont la bonne volunté et le bon œuvre ; si nous 
entrons au fleuve du monde, pous pourrons ces enfans 
perdre par le lyon, qui est sa propre chair; le dyable 
prent du cueur de Thomme la bonne voilante , et la 
chair le bon œuvre ; mais les pasteurs, qui sont les con* 
fesseurs, nous doivent retirer de la voyç de perdition, 
et les arateurs, qui sont les prédicateurs, qui labourent 
nostre cueur de l'escriture saincte pour en arracher 
les espines du péché et y semer bonnes vertus, et par 
conséquent mourir au service de Dieu , tellemerit 
qu'ils soyent tous deux en une mesme cité, qui est di^ 
lection et concorde, quant la chair ne contredit à c^te 
chose. Lors Dieu transmet ^ chercher Placidgç , et 



^ 









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-1 - 



s. 






i 



DES Histoires RQUffAiNES. 265 

par ce moyen apparoistra nostre femme Tame toute 
nette de péché sans pollution , av^ ses deux enfant 
dessus dits et spiritualisés ; mais il y a un signe pour 
nous cpngnoistrç , c'est la delection de Dieu et de son 

f>rochain. Lors nous pourrons estre fais ministres dé 
a chevalerie par le bon gouvernement de nos sens , et 
ainsi par martire de macération à Peternelle vie par-r 
venir. 



Pe la circunspection et de la garde de ses subjects. 
CHAPlTlip XCVIIIi. 




ucun noble personnage jadis eut une 
blanche vache, laquelle moult il ay- 
moit pour deux causes : elle estoit 
^.fJ- S9@9MI blanche merveilleusement et en laict 
^ habundante. Ce noble voulut ordonner qu'elle 
auroit deux cornes d'pr, et pensa en soy à qui 
1^ bailleroit à garder fidellement. En. ce temps 
estoit aycun nommé Argus, qui avoit cent yeulx; 
I9 blanche vache îuy donna à garder le gentil 
homme, Iuy promettant, si U gardbit bien 9 le 
promouvoir à grand bien et honneur : « Mais, dist- 
j:* il, si les cornes d'or sqnt dérobées, de malle 
mort te feray mourir.» Argus la garda bien deli^ 

I. Chap. 1 1 1 de Tédit. de Kcller. Swan, t. 2 , p. 1 17.—: 
On remarquera , dans ce récit , les changements que subit 
l'ancien mythe grec de Mercure et d'Argus , gardien d'U, 
(Ovide, Métamorphoses, I, 624.) 

Une anecdote semblable se trouve dans les Contes turcs , 
que LiOiseleur Deslongçhamps a placés dans sqn édition des 
Mille et un Jours, p. 31 j. V. V Histoire du grand icuyer 
Saddyk. Un conte du même genre circuloit en Italie, ainsi 
que nous Tapprepd la lecture des Not^e piacevole de Strarpa-^ 
rôle (III, 5; t. I, p. 249, de l'édition de i726;ff i^p. zz}^ 
de l'édtt. Jànnet.) 



266 Le Violier 

gemment, et tous les jours la menoit aux pas- 
tures. Il y avoh un homme, subtil en Tan de mu- 
sique , qui roouk desiroit cèste vache , car sou- 
vent venoit à Argus pour avoir ceste bcste, ftist 
par pris d'argent ou par prière, non la vache, 
mais les cornes tant seuilement. Argus, tenant en 
ses mains son baston pastoriai, le fischa enterre, 
disant audit baston, en la personne de son mais- 
tre : « Tu es mon maistre j je viendray ceste nuyt 
à toy, et tu demanderas ta vache qui a les cornes 
d'or; je te diray : Voicy ta vache, mais les cor- 
nes ont été derobbées; et tu diras : O mesçbant! 
as-tu pas cent yeulx? se sônt-Hs endormis? C^est 
mensonge! Diras-tu pas lOrs que je seray fils de 
la Mort? Si je dis : Je Pay vendue , je seray bien 
coulpable; pourtant > dit-il à Mercure /va-t'en, 
car la vache tu n'auras point. » Il s'en alla, puis 
vint le lendemain avec sort instrument de musi- 
que, cônhnençant à fabuler Argus par si grand 
son d'armônie que il endormit tous les cent yeulx 
d'Argus deux à deux Cohsequerltivement , et ainsi 
trancha à Argus la teste, puis ravit la vache. 

Uoraïisàûùn sas le propos. 

Ge aoble -peut estre Jesus-^Cbrist; k blanche va- 
che, Tame, par mundicité blanche, qui donne le 
taitt d'oraison et devotion à Oieu; parauoy il Tayme: 
pourtant et luy donne les deux' cornes d'or, qui sont 
les deux testaniens de la loy de Moïse et de là loy de 
grâce. Ceste vache doit estre baillée pour garder au 
prélat qui ceiit yeulx a, c'est à dire cjUi est Vigilant et 
circunspéct pour defFeikdre d&soti parc^ dùau^il avoit 
la garde; mab il adviedt que, <|Uant le ayàble nous 
tempte, persuadant à mal par son instrument de de- 






t' 



DES Histoires romaines. 267 

ception, qui peult estre la femme blalidiissànt , peult 
estre deceuet endormy. Lors la vache ^ Tame spiri^ 
tueUe, si est derobbé; parquoy la teste du prélat sit 
est trenchée^ c'est à dire PeterneUe vie menant là bas 
CD enfer Tame. 



Il i 




Dt la cutatiôn dt Vàme par ta médecine dû Médecin 
superceUsU , par la^ utile sont aucuns, sottiz^ Us autres 
nofl.— Chapitre XCIjX^^ 

orgonius regha, qui eut \mt belle femm<i 
qui conçeut et eut ving bel efifaht de 
j tous aymé. Quant il fut grânt et que 
^jm m ^. il eut dix ans, sa mère mourut, et fut 
en noble sépulture n>ise. Cela faitj jpar le conseil 
des barons^ le roy print nouvelle lemme ; mais 
point n'ajina l'enfant de sa première femâ^e, car 
elle luy.taisoit tout.ifial et obprobre. LÇ:roy, ce 
voyant, et voulant à sa femme complaire, cnassa 
son fils de soi! royaulme. L'enfant 1 cecon^ois-^ 
sant, tant estudia en médecine qu'il fiit fait par^ 
fait médecin. Le roy en fut bien joyeulx. Après 
peu de tetnps, le roy fut fort malade, parquoy 
il envoya son fils quérir pour lui prester soti 
art et fe guérir dé son infirtnité. Le fils fist le 
commandement du père, le sana et guérit, si 
que il en eut grand otuit. Et après ces choses, 
la royne, sa marastre, fut grandement malade 
jusques à l'extrémité de la mort. Tous les méde- 
cins de tous costez matidez et convoquez la ju-» 

1. Chap. 1 12 de Pèdit. de KeÙer. Swan,t. 2 , p. 120. — 
tt récit reproduit une donnée qu'a fournie te Roman dei 
iépi sages. 



t6S L% ViOLIER 

gèrent i mort. Le roy fut dolent et esbaliy, 
commanda son fils, et le pria qu'il luy cleiA sa 
femme guérir. L'enfent promit qu'il ne le ferolt 
pas. Le roy luy dist qu'il lefereit doncques hxm. 
Lors dist le fils : « Si vous le faictes, vous le f^ 
rez injustement. Père, vous souvient-il que à la 
sugestion de vostre femme vous me chassastes de 
l'empire? Parquoy, chier père, mon absence fui 
cause de vostre douleur et maladie; mais ma 
présence pour vray est cause de la maladie de la 
royne ; pour la cause, point ne la veux guérir, 
ains m'en aller de sa compaignie. » Dist le père 
lors au fils : « La royne, pour tout certain, a une 
telle maladie que la mienne. Parquoy tu lapeulx 
aussi bien guérir que moy. » L'enfant respondit 
au père : « Mon père, dist le fils, nonobsunt que 
ce soit une mesme maladie, toutes fois, toy etw 
royne sont deux complexions. (^uant m'as veu, 
tu as esté joyeulx et as esté par ce moyen guery. 
Mais quand la royne me voit, son mal aggrave 
Se je parie, sa douleur se dilate ; si je la touche, 
certes oultre spy est ravie. Pour la cause, chose 
n'est meilleure bailler aux malades que ce qu'i» 
demandent; parquoy je m'en vays, car elle de- 
sire mon absence par mon département. » ^^ '^ 
façon, le médecin, fils du roy, eschappa, et mou- 
rut la marastre, 

L'exposition moralU sus le propos. 

Ce roy est le premier parenj d*Adam , qui a pa- 
radis pour son empire dès cieulx. II a l'am^ 
prise, belle Mf divine siuiilitude , de laquelle Jésus- 
Christ, son Fils, a esté coiiceu : car, quant k Thuma- 
pité, il est (}e sa lignée. 'L>mè meurt par péché mor- 



DES Histoires romaines. 269 

tel, parquov il espouse lors l'iniquité, iWre maie 
femme qui fui cause que Jesus-Christ, Fils de Dieu, 
laissa l'empire de son père pour çà bas descendre, là 
où il se feist ^ bon médecin qu'il guérit Adam , son 
père^ par la médecine de sa passion; mais il ne voulut 

fuenr la marastre , c'est assavoir l'iniquité des dya- 
les • parquoy, veu que c'estoit une mesme maladie, 
semblablement veu que tous, par péché, languissoient, 
nonobstant que tous deux péchassent^ l'ennemy et 
l'homme, toutesfois nompas en une sorte, car le dya-» 
bledelinqua sans suggestion, de sa propre malice, mais 
l'homme par temptation et fragile résistance. Pour-: 
quoy la causé a esté guary l'homme, non le dyable, 
c'est assavoir son iniquité purgée. Geste marastre fut 
cause que Jesus-CKfist est envoyé de plusieurs en au^ 
tre région ; mais la présente divine fut cause de la 
mort au dyable , car ces deux n'ont compassion l'ung 
de l'autre. 

J)e la bataille èpirituelU. Ilemunération ci lo'jct pour 
la victoire. — Chapitre Cl 

donias régna grandement riche, qui 
aymoit les esbats du jeu de tournoy et 
du jeu de la hache, parquoy il fit créer 
un jeu de tournoy , promettatit grant 
pris à celuy qui mieulx feroit. Les seigneurs s'as- 
semblèrent de toutes parts, lesquels le roy fist 
diviser en deux parties par certain nombre ; les 

I. Chap. 1 13 de Pédit. de ICeller. Swan, t. 2 , p. i2j.— 
L'histoire qu'on lit dans la rédaction angloise des Gesta 
(chap. 54, p. 186, de l'édit. de Madden) reproduit celle-ci 
avec quelques changements notables. L'empereur se nomme 
Onias ; le chevalier Cornélius , et la pucelU qui figure dans 
le récit de Pauteur françois est, dans le texte anglois, la 
fille du roi; mais elle a été séduite par le chevalier. 







270 LB VtOLIER 

premiers ordonnés mirent leurs ecns ^n ungliea 
pour ce foire député. Le roy ordonna que qû- 
conque de l'autre party et côsté toucheroit avec 
sa hache l'escu de rautre^ cellu j de l'escu toucbi 
devoit avec luj combattre. Pour cela estoit une 
jeune fille. choisie pour ce cavalier armer; et se 
il vainquoh ce jottr» devoit estre de ia couronne 
du roy couronné , et se devoit seoir à sa table. 
Ce voyant, aucun chevalier imentivement re- 
garda ung escu entre les autres qui portoit trois 
f>ommes d'or, parquoy, le désirant, tut cest escu 
rapper. L'autre lors à qui estoit l'escu se fist ar- 
mer par la pucelle, puis- descendit au toumoy 
contre l'autre qui son^escu avoit touché et luj 
coupa la tesie, dont il eut le loyer .compromis. 

L'exposiùon sus le propos. 

Cest empereur est nostre Sçigneur Jesus-Christ;. 
qui a contre le dyable combattu. Premièrement, 
au ciel fut ung grant tournoy entre Dieu et le dyable, 

3uand sainct Michel et ses anges combattoietitavec le 
ragon; et puis en la terre, le jour du saînet veiH 
dredv. Dieu a trois escus : puissance, qui est Tescu 
du Père; sapiencCj qui est rescu du Fils; et bonté, 
qui est celluy du Sainct Esperh. Ces trois escus furent 
mis en ung lieu déterminé, c'est assavoir en l'humaine 
nature, quant elle fat à la semblance de Dieu créée. 
Le premier homme dominoit snr toutes bestes : voylâ 
Tescu et puissance du Père ; le premier homme pnnt 
et eut congnoissance de toutes choses : vcwlà la sa- 
pience du Fils et escu ; le premier homme fut en Ta- 
mour de Dieu et grâce créé : voylà la bonté du Sainct 
Esperit et son escu. Le mauvais esperit et mal obstiné, 
voulant contre Dieu combattre, vint à l'homme formé, 
auquel lès trois escus de la Trinité dessus dicts estoient 









;1 



DES Hl^T0IftE3 ROMAINES. 271 

appendus, et ung er^ frappa, nompas celluy de Diei le 
Fëre, disant : uSi vous mangez de la- pomme ^^ vous 
serez faicts comme Dieu. » Pais ne frappa Tescu du 
Sainct Esperit , aussi disant : « Vous serez bons et 
loyaulx )>; mais il fi*appa Tescu du Fils de Dieu , au- 
quel furent fes trois pommes d^or trouvées,- c'est assa- 
voir l'opération de toute la Trinité, disant : «c Si vous 
mangez de ce iruict, voite ser^ comme ^Dieux^sçavant 
bien et mai. » Lors fut Peseu jdu; Fils de Dieu frappé, 
parquoy il fai.Hut que Dieu le Père transmist son Fils 
pour combattre le dyable, qui fut armé d'une pucelle, 
tk Vierge Marie , de laquelle chair Humaine print , et 




pation de son royaulme. 



De la délivrance d'humain îignaof de la fosse d'enfer. 

Chapitre cli. 




1 estoit un roy au royaulme duquel es- 
toit ung povre qui tous les jours alloit 
a^nasser du boys en une forest pour 
^ H^t^SS vendre, si qu'il peust avoir sa vie. Le 
cas advint un jour qu'il tomba en une fosse de-* 
dans la forest, luy et son asne, dedans laquelle 
sîstoit et estoit un trop dangereux dragon, car il 
environnoit toute la> largeur de la fosse de sa 
queue. Dedans celle fosse plusieurs serpens es^ 
toient en la supérieure partie ; lors au profond ou 
au milieu estoit une pierre ronde que les serpens 
venoient lescher tous les jours une fois, pareille- 
ment le dragon. Le povre homme ainsi tomb^ 

I. Ghap. 1 14 de PéçUt. de Keller. Swan, t. 2 , p. las- 



171 Le VlOLIER 

dedans pensoit qu'il ne pourroit plus pèses 
longuement vivre s'il ne mangeait, parquoyil 
alla lécher la grosse pierre comme les serpens, 
où il trouva si grande doulceur et substanc6^u11 
luj estoit advis qu'il mangeoit de toutes les vian- 
des du monde ; telle lors estoit la nature de cette 
pierre. Lors, après peu de jours, fut fait ung 
grand tonnerre si horrible que tous les serpens 
s'en allèrent et saillirent de la fosse. Quand les 
serpens furent tous saillis, le dragon s'en voila. 
Le povre, ce voyant, print la queue du dragon, 
parquoy il saillit hors de la fosse. Là fut long- 
temps que il ne sçavoit où aller et ne sçavoit où 
estoit l'issue de la forest. Le cas advint qu'il y 
eut des marchans par là passans qui hors de là le 
mirent et luy montrèrent le chemin hors de la 
forest , dont il fut grandement joyeulx. Il s'en re- 
tourna à la cité, narrant à tous comment le cas 
luy estoit advenu, et incontinent mourut. 

Vtxposiûon moralU sus le propos. 

Cest roy est nostre Père céleste; le pbvre, chas- 
cun cnrestien , qui est tout nud sailiy du ventre 
de sa mère , lequel entre dans la forest de ce monde; 
parquoy il chet en la fosse de péché mortel , là où u 
est en pant péril , car il est soubs la puissance du 
dragon infernal. Les serpens oui sont avecques luy en 
la fosse sont les péchez par lesquels rhomme si est 
emprisonné ; la pierre ronde qui est au milieu , si est 
Jesus-Christ, duquel il est dit : Lapidem qaem repro- 
hcntruRi edificantes. En Ceste ronde pierre sont toutes 
saveurs trouvées et doulceurs; nous la devons en 
temps de tribulations lécher par oraison dévote. 
Le grant tonnoyrre qui doit survenir est la confession 
faite par Tassoaatton de contriction devant le prestrè. 




DES Histoires romaines. 27} 

diuiuel tonnerre de confession tous les ser|)ens^ qui 
sont les péchés, avec le dragon et le dyable d'enfer, 
sont espouventés et saillent de leur giste. Les mar- 
chans qui les âmes achaptent sont les prédicateurs et 
confesseurs, qui doivent redresser les subcombés» et 
ceux qui sont retirés de la fossé d'enfer et de pècbi, 
Ters la droicte vove de la saincte cité de paradis, k 
laquelle nous vueifle mener le Fils et le benoit Samt 
Esperit. 



De h mort de Jesus-Christ pour nostre reconciliation. 

Chapitre CII 1. 

adis fut un enapereur qui avoit une fo- 
rest dans laauelle demouroit et habi- 
toit ung elepnant si cruel qu'on ne s'en 
osoit approcher. L'empereur, ce consi- 
dérant, demanda à ses philosophes naturels la na- 
ture de celle beste, qui luy dirent que l'elephant 
aymoit de tout son cœur les pucelles blanches et 
nettes. Le roy, ce voyant, fist quérir deux belles 
vierges et honnestes, lesquelles il fist despouiller 
toutes nues et entrer en la forest. L'une print un 
beau bassin d'argent cler et net, l'autre portoit un 
Cousteau. Et quand elles furent à l'entrée de la fo- 
rest, commencèrent à chanter doulcement et ariQO- 
nieusement. L'elephant, ce voyant, vint à elles 
tout adoucy et mitigué par leur chant, comman- 
çant à lecner leurs blanches mamelles; et tou- 
jours chantoient sans cesser, et s'assit l'une con- 

1. Chap. 115 de l'édit. de Keller. Swan, t. 2 , p. 128. — 

Cette histoire est reproduite dans le DUtlogus crtaturarum 

(chap. 89), et le recueil des Gtsta y est cité dans les termes 

uiva&ts : « Narrai scriptura qu£ continct yettrum historias.ïè 

Violier, 18 



174 Le Violier 

tre Fautre, parquoj l'elcphant, deladouto 
des fiOes et de leur mélodie ravy , s'endonmtai 

Siron. Et lots l'autre frappa Telephant à la goip 
u Cousteau qu'elle avoit et le tua ; puis hvsst 
print et receut le sang au bassin a'argent; puis j 
retournèrent au roj, qui grandement fut resj(m, 
et du sang pur et net de Téléphant ocds en iist 
les draps Je purpure teindre. Moult d'autres cho- 
ses aussi fist faire de ce sang vallable. 

Moralisation sus le propos, 

Cest empereur est le Père céleste; Telcphant est 
oestre Seigneur Jesus-Christ, qui moult fut d^ 
vant son tncamatioii cruel et austère, telleroent qu'ob 
ne le pouvoit avoir ; mais lesdeux vierges vindrent^Eve, 
la première femme, nette de péché et toute nue par 
son innocence, dedans le beau paradis terrestre coflo- 
quée; la Vierge Marie, semblabiement toute nette, 
sans peiché quelconque. Eve porta le couteau, c'est à 
dire le péché premier qu'elle commit, par lequel Jesus^ 
Christ, vray éléphant par comparaison, mourut. Ma^ 
rie, vierge, poru le cier et reluysant basan d'argent: 
c'est son précieux ventre, totallement immaculé, aa- 

2uel fut Jesus-Christ conceu et son humanité formée- 
.'éléphant, voyant et aymant ces deux vierges, le- 
choit leurs mamelles. Jesus-Christ aussi, pour leur 
amour, succa et lécha les deux ioyx de TAncien TC57 
tament et Nouvel pour y trouver le iaict de salut, si 
que il les accomplit toutes deux. Tant doulcemeot 
chanta les sons et chant d'humilité la Vierge Marie, 
que après que Felephant, le vray Fils de Dieu, eut en 
son giron reposé par son incarnation , il fut ocds dn 
couteau de péché, du san^; duquel fut et a esté faite a 
belle purpure, pour vestir pareillement et aomcr nos 
amts et saulver. 




DBS Histoires rx^maines. ^75 

■ ■I ' ■ ' " ■ ' " ■' ' ' ■' ! ' "" ' 9 I I ■ 

De la grande diUcdon de Dieu, et comment il nous, ayme 
' ' tous eguallemcnt jùsquès que nous Vàtons offensl, " - ' 
' ^ ; ! CHAPITRE cm I. 

epin regïia, roy de France, quîespousa 
une belle pucelle oui enfanta ung bel 
enfant et eiegant oe forme; toutesfQÎs 
elle mourut en son enfantement. Il se 
remaria, et eut de ^ seconde femme sembla- 
blement ung enfant , et envoya les deux eitfanâ à 
nourrice ès-loingtaines parties. Ces* deux enfans 
estoient en toutes choses semblables. Quant ils 
eurent par longtemps ensemblement demoufé, 
la mère du second voulut veoir le sien ; par quoj 
elle pria le rôy qu'il Tenvoyast quérir, et le sièfi 
aussi de sa première femme. Quant tous deux 
furent vetius, ils estoient si semblables l'ung à 
l'autre, nonobstant que le dernier engendré tust 

!.. Chap. 1 116 de l'édit. de Keller. Swan , t. 2 , p. 1 30. -^ 
Une ancienne légende germanique, recueillie par. Grimm 
(Dffttschi Sageny II, ^^6j et Vtillits aUemandis ^ t. 2, p. 
119), reproduit les traits principaux de ce. récit. Il se re- 
trouve dans l'histoire de Mifes et Amis, si répandue au 
Moyen-Age, et qui , mise en vers et en prose, prit la forme 
d'un roman de chevalerie longtemps célèbre. Entre autres 
travaux relatifs à ce sujet, nous citerons ceux que présen- 
tent V Histoire littéraire de la France il, 22, p. 288-299), 
le Théâtre françoh au Moyen-Age, publié par MM. Francis- 
que Michel et Montmerqué, le Nouveau Recueil, de Contes et 
Fabliaux, mis au jour par M. Jubinal (t. 2, p. 4), VHistoiredt 
la poésie Scandinave, par M. E. Du Méril (p. 328). Une ré- 
daction de cette légende fait fâitit des Nouvelles françoues en 
prose, du XI Ile siecte, comprises en i8j6 dans la Bibliothè- 
que elzeviiienne. 



276 LS VIOLIBR 

moindre de aage que le premier, que on ne ks 

Çrayoh congnoistre l'ung d'avecques l'autre. 
ous deux patrissoient en la foce, partout en 
nnanimité de pensée , si que la rope ne pouvost 
discerner le sien de Pautre. Par quoy elle de- 
manda au roy lequel estoit son enfant. Toutesfois 
il ne lu7 voulut pas dire. Mais elle ploroit tou^ 
jours : par quoy il luy monstra son enfant, dont 
die fut moult fort joyeuse , le baillant à gouver- 
ner noblement y et ne tenoit compte de l'autre. 
Toutesfois c'estoit le sien. Mais le toj la voulut 
essayer, qui au commencement luy feist accroire 
que le fils de la première royne le sien estoit. Le 
roy luv dist , quand il vit (qu'elle ne faisoit compte 
de cefluy enfant qui estoit sien : c< Que faictes 
vous ? vous estes trompée : celluy là est vostre 
fils, duquel ne tenez compte. — Pourquoyme 
mocquez vous ainsy? dist la royne; dictes vérité, 
ne me décevez plus.» Le roy dist qu'il n'en fera 
autre chose. « Pourquoy ?dit la royne. — Pource, 
. dist le roy: car si je vous disois lequel est le vos- 
tre des enfans , vous l'aymeriez, et l'autre scroit 
hay ; parquoy je veux que tous les deux tu aimes 
et nourrisses egallement. Quant il sera temps que 
ton enfant sera en aage compettant, lors tu co- 
enoistra ton propre fils.» Ce considéré, la rojne 
les nourrit tous deux eguallement l'ung comas 
l'autre, jusques en aage competante, que le roy 
luy fist son enfant congnoistre, dont elle fut 
joyeuse, puis en paix finirent leurs jours. 

Moralisation sus le propos, 

e roy est nostre Seigneur Jesus-Christ; les deux 
enfans sont les esleus et reprouvés; la mère, 



c 



DES Histoires romaines. 277 

< 

TEglise, qui est mère du second enfant. La mère du 
premier enfant, qui estoit l'ancienne loy, mourut. 
Quant vint le temps de Tincamation/ Dieu le Père ne 
veult pas que l'Eglise congnoisse qui sera damné ou 
sauvé, des esleus ou reprouvés, afin que tous les deux 
en parfaicte charité nourrice : car, si elle congnoissoit 
ceuix qui seront dampnés, elle les abhorreroit, et les 
autres aymeroit. Par ce moyen , il ne seroit paix ne 
concorde; mais, au jour du jugement, la venté sera 
congnue, quant Dieu dira aux bons : «Venez en 
paradis », et aux mauvais : « Descendez en «nfer. ». 



Comment r homme, sus toutes les créatures, est ingrat 

des bénéfices qu'il reçoit de Dieu, 

Chapitre CIV». 

ucun empereur eut ung senechal sus 
son empire, qui tant fut en orgueil es- 
levé, qu'il opprimoit chascun , et fail- 
loit que toutfust à sa volunté fait. Près 
du palais de l'empereur estoit une forest plaine 

f . Chap. 1 1$ de l'édit. de Keller. Swan, t. 2 , p. 141. — 
Rapprocher cette hutoire de celle de Tempereur Cidades , 
dans Tancienne rédaction aogloise des Gesta (Madden, chap. 
6$, p. 229), ou Laclides (seconde partie, chap. 20, p. 337). 
Elle forme le châp. ) i de Tédit. de Winkyn de Worde. ' 

Ce récit est d'ongine orientale; il $e rencontre dans le 
conte du voyageur et de Porfèvre qui est dans le Pantcha 
tantra (1826, in-8, p. 121), et dans Kalilaet Dimha (p. 
54i-$45 des Mille et un Jours ^éà\i. de Loiseleur-Deslong- 
champs; p. 346 de la traduction angloise de KnatchbuTl, 
Oxford, 1819). On peut le lire aussi, mais avec des chan- 
gements considérables, dans la traduction grecque de ce re- 
cueil , faite par Siméon Seth et publiée par Stuck (Berlin , 
1697, p. 444). Il a de même été mis en persan : V. Car- 
donne, Mélanges de UtUr. orient,^ 1, 259. Mathieu Paris ra- 




278 LB VlOLIBR 

de bestes ^Ivestres; ordonné fut, par ie senè- 
cbal, faire des fosses en la forest, qui furent 
mussées et cachées de feuilles d'arbres et ra- 
Rieaulxy si que tes bestes tombassent dedans 
ignôrantement, pour estre prises. Le seh^^hal, 
un jour, chevauchant par la forest, fut eslevé 
plus que jamais en, orgueil, et l\xy estoit advis que 
personne du monde ne le vaïloit ; en faisant ses. 
tours par la forest , il tomba en l'une des fosses, 
de laquelle il ne put saillir. En celle mesme f^e, 
ce propre jour, cheut un lyon, puis une singesse, 
sequentement un serpent. Le senechal , se voyant 
en dangier de ces bestes, eut paour et crja , au 
cry duquel vint et accourut unç homme povre 
nommé Guyon, qui alloit quenr du bois pour 
vendre. Le senechal promit mfinies richesses à 
Gu^oh s'il le tiroit de la fosse. Guyon luy dist: 
« Sire, je n'ay de quoy vivre, fors du labeur de 
mes journées; si je perdoiscestccy, je perdeiroys 
beaucoup, n Je te recompenserây de tout, dit il 
à Gujrpn, et me tire, si bien que tu seras à jamais 
riche. Guyon, lors, en luy se fiant, s'en alla à la 
ville quenr une corde pour luy bailler, afiin qu'il 
s'en céîgnist pour l'dster de là. Il apporta 'a 
corde , la gectant en la fosse par l'ung des bouts. 
Mais le lyon fut habille, print le bout de la corde, 

conte, dans son Histoire ( i $71 , p. 240), que Richard Coeur^e 
Lion, revenu de la Palestine, récitoit cette histoire en formé de 
reproche pour les princes (fui refusoient de prendre part à (<^ 
croisade. Elle est aussi dans le poème de Cower, Confessiû 
amantiSy 1. V, mais avec quelques i>etits changeanents ^ue 
signale Swan (t . 2 , p. 440 ). U jésuite Masenius a i^t 
de cette anecdote le sujet d'un conte vaûxaliP Ingrat, V* to 
liotices^ sur VAÛemagnéy par M. Sakt-«f vc Gira)rdtn , i^U* 



DES Histoires ROMAINES. 279 

saillit de la fosse, sequentement la singesse, 
puis le serpent, lesquels, en faisant grande chière . 
lors à Guyon, comme par manière de le remer-^ 
cier, s'en allèrent au boys. Il gecta la corde pour 
la bailler au senechal^ qui, par le moyen d'elle, 
saillit et son cheval aussi. Lé senechàl s'en re- 
tourna à sa maison , tout vaçque , sans avoir prins 
aucunes bestes. Sa femme çongneut qu'il estoit 
fortune. Il luy compta toute la manière qui luy 
' estoit advenue, par quoy il confessoit estre bien 

* tenu à Guyon, et de le satisfaire, ce que sa 
l femme concedoit estre bien fait. Le lendemain, 

f Guyon s'en alla en la maison du senechàl pour . 
estre payé de sa promesse ; mais le senechàl luy 

* manda par deux fois que s^il ne s'en alloit has^ 
r tivetnent, qu'il le feroit griefvement battre, ce 
f <)u'il fist à la tierce fois par le portier, si q^u'il 
' semblpit n'estre que demjr vif. La femme de 
' Guyon, ce voyant, en eut pitié, et le ramena en 
l sa maison, où il fut par longue saison malade, 
•^ si qu'il despensa tout son bien à sa maladie. 
^ Quant il fut guery, ung jour s'en alla au boys, 
^ et vit de loing dix ânes charchés de fardeaux , et 
^ le lyon du costé de derrière les suyvant, lequel 

les mena directement vers luy. Le povre regarda 
! le Ijron, et eut recordatîon que c'estoit celluy qu'il 
âvoittiré de la fosse. Le lyon faisoitsig^e da 
pied à Guyon qu'il menast les ânes en sa mai-* 
son 
à 

feist crier k Pèglise que qui 
chargés perdus, qu^il les trouverait en sa maison» 
U ne se trouva personne qui eust les asnes per^ 
dus, papquoy Guyon oùvnt les sacs, et il trouva 




aSo Lt ViOLisR 

très grandes richesses dedans , dequoy il fut fût 
homme très riche. Le lendanain , Guyon retooi- 
na en la forest , et non ayant la s^pe ni cÂ- 
gnée pour le boys coupper , la singesse cp!i 
avoit de la fosse rachaptée monta sus Paibre, j 
quassant, avecques les dents et les on^es, si 
grande quantité de boys, que Guyon en chargea 
son asne. Le tiers jour, au boys retourna , et 
comme il se seh pour aguyser sa coignée qu'il 
avoit, le serpent courut, qui luy apporta one 

Cierre dedans sa bouche , de trois couleurs : de 
lanc, de noir et de rouge ; Guyon print la prierrc, 
puis s'en alla à ung homme discret et lapidaire 
subtil , pour scavoir si la pierre bonne seroit. Et 
le lapidaire luy en promist cent florins. Guyon 
jfut fait riche ^andement , par la vertu de la pierre 
précieuse. Fmablement, fat fait chevalier. Et 
voyant l'empereur Festat de sa pierre , la luy 
demanda pour argent, le menassa à chasser 
de son royauhne, si la pierre n'obtenoît. Guyon 
luy vendit, en ceste condition gue s'il ne luy bail- 
loit pris competant, que la pierre luy retournc- 
roit. Le roy luy bailla trois cents florins; mais 
a pierre retourna en l'arche de Guyon, f^tq^^oy 
l'empereur fat émerveillé et dist à Guyon qu" ( 
luy dist comment il avoit eu la pierre. Guyon j 
compta au roy toute la manière oe sa forwne, 

I)arquoy l'empereur fat esmeu de fareur contre 
e senechal, et luy dist : « Est il vrayce quej*ay 
de toy entendu ? » Le seneschal ne pouvoit son 
cas nyer; l'empereur luy dist : « G très mauvais, 
je congnoy ton ingratitude; les bestes ont re- 
compensé Guyon^ et non pas toy, qui as esté dé- 
livré de periL Parquoy je te condamne à mourir 



DES Histoires romainis. i8i 

aojourd'huj au gibet, et tes biens estre donnés 
à Gttjon. Cela fut fait; le seneschal jfîit pendu et 
Gu^on mys en son degré pour re^r l'empire, 
qui le gouverna, puis mourut en paix. 

Moralisation sas le propos, 

Cest empereur est Dieu, qui voit toutes choses. Lç 
povre si est l'homme qui de soy n'a aucun bien , 
comme dit Job. La fosse de la forest est ce monde, 
qui est plain de périls infinis, auquel tombe le senechal 
de Dieu, c'est le chrestien, constitué par grâce sei- 
gneur de paradis. Le lyon, qui est le fils de Dieu, 
dieut en celte mesme fosse mondaine quant il printnos- 
tre chair humaine par l'espace de trente trois ans. 
Cum ipsosumin tribulatione, C'estoit le lyon dn tribut 
de Juda qui eut victoire. Puis la singessé, qui est la 
conscience, tomba aussi en ce monde, qui en la sorte 
du singe lacère ce qui luy desplaist. Car toujours 
contre péché souvent murmure. Le serpent chiet aussi 
en la fosse de ce monde. C'est le prélat on confesseur, 
qui doit avecques le pécheur en douleur descendre 
par compassion de son mal. Jesus-Christ nous tira de 
ceste fosse par la corde de sa passion et ostade la puis- 
sance démoniaque. Mais, tontesfois et quantes que 
l'homme pèche, de ce bien est ingrat. Guyon fut batu ; 
ainsy doit estre le pécheur quand ilpèche,par pénitence. 
Dieu a donné à Nostre Seigneur Jesus-Chrîst, en tant 
qu'il est l'homme, dix asnes chargés^ ce sont les dix 
commandemens de la loy, pour l'ennchir, et cela est 
par le lyon représenté, qui lut cause de la richesse de 
Guyon, quana il adressa les asnes en sa maison. Il 
faut couper le boys comme Guyon, c>st à dire 
son cueur en doulenr et desplaisance fendre. Sein- 
dite corda et non nskmenta vesira. Le bon Guyon, 
qui amasse pour vivre , n'est autre chose que congre- 
ger et assembler bonnes opérations pour vivre lassus 
en la fin de sa vie. Le serpent, qui donne la pierre de 



2&a LB VtOLIER 

trois couleurs , est le prélat, lequd , par rioformatioD 
de saincte et sacrée escripture , nous donne la çoo- 

Înoissancede la grâce de NostreSaulveur Jcsus-Cbrist. 
esus-Christ a esté blanc par mundicité. noir par ses 
labeurs et austérités, et rouge par l'effusion de son 
sang. Qui ceste pierre pour vray a , il a de tous biens 
habondance. CeAt pierre ne se vent point, qai n'en 
baille ce qu'elle vault . c'est à dire ce ouc JesusrChnst 
en demande. Qu'en aemande Jesus-Ctirist? Contric- 
tion , confession et satisfactbn. Les ingrats devroient 
estre mis au gibet d'enfer, et les bons avoir reternelle 
vie, laquelle nous concède le Père, le Fils et leSaint- 
Espent. Amen* 



Di la subtilU déception des femmes etexuaùon des dueas. 

Chapitre CVl 

aire régna grandement sage, qui eut 
trois eimms qu'il ayma moult sfAguEè-^ 
remem. Gomme il devoit mour&r, tout 
son héritage donna par testament à 
son premier lié, au second tout ce qu'il acqûist 

• t. Chap. lao de l'édît. de Keller. Swan, t. a, p. 148-^ 
Un récit semblable se trouve dans Tancienne rédactioD an* 
^ise des Cestûy èdh. de Madden, seconde partie, chap. i4i 
p. )i I ; voir anssi, dans la ire partie, p. 149, le chap. 4^* 
L'anneau merveilleux rappelle, Jechapein de FQrtunatu^' 
M. Grxsse, dans son AUgemeinit UUfdrgeschUhfeXt. }i ^'. 
I, p. 191 -19$), a recherché les sources et les imitations de 
ce talisman. Un poète anglôis.dû 14e siède, Ocçlère, 
trouva dans cette anecdote lè sufet d'une composition qnt 
ezlste^lans tm manuscrit du Musée britahnique, et que Wil" 
liam Browné a publiée avec quelques sùp|)ressionà dads ^J 
livre intitulé : Shepkatri^s Pipe^ 1614, Cène fiction a da 
venir de POiient ; on ttouve des uaiu semblaUea daitf W 
MllUe^unenutu. \ 




_A 



DES HiSrTOIRES ROMAINES. 283 

en «on temps, et au tiers trois predeulx joyaulx: 
c'est assavoir ung anneau d'or, ung fermail ou 
monile, semblablement un drap précieux. L'an- 
neau «voit tçlle grâce , que qui en son .doy le 
portoit, il estait de tous aymé, si qu'il obtenoit. 
tout ce qu'il demandoit. Le fermail faisoit à cel- 
lay:.qui le portoit su^.son estomach obtenir tout 
ce que son cueur pouvoit souhaitier. Et le drap 
précieux estoit de telle vertueuse et semblable 
çoisiplection, qui rendoit celuy qui dessus se 
seoit au lieu où il vouloit estre tout soudaine- 
ment. Ces trois joyaulx à son enfant le moindre, 
d'aa^e donna «. pour l'entretenir aux estudes, et 
le faisoit par sa mère garder. Le roy mourut et 
fat la terre de .son corps enrichie par sa sepul-. 
tûre. La. mèrie bailla l'anneau à son dernier en- 
fant et l'envoya k l'escoUe, disant : « Moa en^ 
fanty garde toy bien que parla déception des 
femmes ton anneau ne perdes. 9 II print son 
anneau et s'en alla aux escoUes pour profifiter, 
et avoit nom Jonathas. Quelque jour, une jeune 
pucelle moult belle rencontra, en la place de. 
laqudle son cueur fiit amoureux. Il la mena avec^ 
loy et portoit toujours son anneau en son doy, si. 
quechascun Faymast. La fille, sa concubme, 
s'esmerveilia comment il pouvoit vivre si pré- 
cieusement, veu qu'il n'^voit point d'argent ; elle 
luy demanda ung jour la catise de cela, lequel 
oubtya de l'advertrssement de sa mère, ne pen^ 
^lit aussi h la cautelle ..dies femmes, luydist la 
raison et vertu de l'anneau. Lors distia fille: 
« Tu vas toujours entre gens, en la. fin tu le 
pourras bien perdre. Baille le moy.à ^rder, et 
}e le gardei^ay loyauhQçnt, » Il luy baïUa l'an* 



284 Lk Violier 

neau » leaael depuis 3 ne peut recouvrer. Par; 

3U07 il plora fort et gémit, pour ce qu'il n'avoit 
e quoj vivre, parquoy il s'en vint à sa mère 
pbdndre de son anneau. Sa mère iuy dist : « It 
t'avois bien dit que tu te gardasses de la deceo- 
tion des femmes. » Elle luj bailla adoncquesle 
fermail , disant : « Garde le mieuh que l'anneau, 
car si tu le pers , de ton honneur privé seras. » 
L'enfant Jonathas print le fermail et s'en retourna 
aux escolles. Lors sa concubine Iuy accourt à la 
porte de la cité. Il la mena comme devant avec 
Iuy. Elle s'esmerveilloit conune devant comfflent 
il estoit possible de vivre si trèsplantureuse- 
ment, parquoy elle se doubta que il avoit quel- 
que bague d'autre sorte comme l'anneau. Tant 
nit Jonathas interrogué, qu'il Iuy bailla le fenmil 
et Iuy interpréta la nature; toutes fois, ce ne nit 
pas sans parler et longuement requerre. Quant 
tous les biens forent despendus, il demanda son 
fermail à la fille , qui Iuy jura qu'elle l'avoit 
perdu par larcin, dont Jonathas fut moult dolent, 
et dist que il estoit bien hors du sens quant l'an- 
neau Iuy bailla, et encore plus le fermail. Il ^ 
tourna à sa mère, qui le blasma et Iuy dist : « ^^ 
par deux fois tu as esté trompé et deceu par la 
cautelle et déception des femmes. Je n'ay plus à 
toy autre chose qui soit que ce drap; si tu le 
pers, au grand jamais ne te trouve devant naoy. 
Il print le dessus dit drap et s'en retourna à l'es- 
colle. Lors comme devant fot de sa concubine 
de rechief abusé. Il estendit son drap et se nûst 
dessus, la pucelle pareillement, puis dist : 
« Pleut à nostre benoist Sauveur et rédempteur 
Jesus-Çhrîst ç^e npu$ fessions n^aintens^i^ 9 



s. 



Zi 



DBS Histoires romaines. 28$ 

lieu où homme ne va et où nul ne. habite. » Tout 
ainsi fut fait : ils se trouvèrent en la fin du monde 
dedans une forest loing des hommes. La fille fut 
moult dolente d'estre là arrivée. Lors commen^ 
à dire à son amoureuse Jonathas que il la lairroit 
à. là aux bestes sauvages dévorer, si elle ne luy 

i: rendoit les deux bagues que elle avoit, ce qu'élu 

n luy promist de faire s'il estoit possible. Plus que 

fi' devant fut le dessusdit Jonatnas de sadite con- 

^ oibine deceu. Il exposa la vertu du manteau et 

«ff se' coucha dessus et mist en son çiron sa teste, 

^j. .commençant à dormir. La fille tira le manteau 

'^ soubs eue, puis commença à désirer et dist: 

^ <c Pleust à Dieu aue je fusse là où j'estois ce 

^ matin », et lors elle y fut. Quant Jonathas fut 

exité de son dormir, il fut moult dolent , se voyant 
ainsi deceu, et ne sçavoit où aller ; toutesfois il fit 
le signe de la croix , et se mist en quelque vove 
qui le mena à ung fleuve profond, par lequel ii 
failloit passer; l'eaue de cedit fleuve estoit si 
[^ chaulde, pareillement si amère, que elle luy brusla 

^ tout les pieds, tellement que il avoit tous les os 

;; de la chair des pieds séparés. Le povre Jonathas, 

^ de ce fort dolent, emplit ung vaisseau de l'eaue 

,j de ce fleuve , que il emporta avec luy; et le dît 

'■^^ Jonathas, allant plus oultre, commença à avoir 

C fain ; il veit aucun arbre , parquoy il mangea du 

^ fruict, et fut ledit Jonadias fait par la com- 

1;. menstion dudit fruict adoncques ladre. De ce 

"j fruict emporta avec luy aussi; puis après il vint 

à ung autre fleuve par lequel il passa, et luy res- 
taura par sa nature la blessure de ses pieds. Il 
print de l'eaue dudit fleuve dedans ung petit 
vaisseau, et l'apporta avecque luy j et plus ouue 



li'- 



^f 



t 



286 Le Violier 

passant et procédant, il commença à avwfâfi; 
il veh ung arbre' près de là et en mangea do 
fruîct , et tout ainsi qu'il avoit esté parle preme 
fidt ladre, pareillement il fiit par le secondf goery. 
De ce firuict prim et porta avecques luy comoK 
de l'autre. Comme fl cheminoit plus ouhre , vdt 
ung chasteau et deux hommes rencontra qm 
Pîmerroguèrent qui il estoit. Et il leur resppnclit 
qu'il estoit parfeit médecin. Lors, dirent les ao^ 
très, si tu povois ung homme ladre ^erîr, qui 
est au chasteau du roy, tu serois fait âen riche. 
« Je le feray bien » , oist il. Il fut envoyé au roy, 
qui luy commanda le malade , lequel il gaat]ft 
par le moyen du second fruict qu'il avoit gouste, 

3 ni estoit de nature pour g|uerir les malades, et 
e l'eaue seconde qui faisoit consolider la cbir 
et reprendre. Le roy luy fist donner moult bcaalx 
preciculx dons. Jonaihas, puis après , trouva la 
nef de son pays et se mît dedans pour venir çn 
sa cité, et y vmt d'aventure. Son amoureuse es- 
toit lors fort malade. Le bruit vola partout que 
Jonathas estoit très grant medeçki. Il fut envoyé 
quérir pour elle; point n'estoit congneu ne d'elle , 
ne d'autruy, mais longtemps avoit qu'il "la 
cognoissoit bien ; si luy dist : « Ma très chiètt 
dame, si vous voulez qxie je vous donne santé, 
il faut premièrement que vous vous confessiez 
de tous les péchés qu'avez commis et que vous 
rendez tout qe l'autruy, s'il est ainsi que aucune 
chose vous en ayez; tout autrement jamais ne 
serez guérie. » Lors elle se Confessa à haulte 
voix comment elle avoit trompé un nommé Jo- 
nathas, d'ung anneau, d'ung fermail et d'ung 
drap, et comment elle l'avoit laissé au bout du 



DES Histoires romaines. 287 

monde, dedans une forest, entre les bestes. 
Lors dist Jonàthas incongneu : « Disrmoy où 
sont ces trois choses. — En ma chambre »y dk 
la fille. Lors elle bailla les défis à Jonathas, qui 
les trois {oyaulx* trouva en son arche. Ce fait, il 
luy bailla du premier finiict que il avoit mangé ^ 
de l'eau cbaulde , pms commença la fille à crier 
lamentablement» car die devint lépreuse. Jona- 
thas s'en alla à sa mère ; tout le peuple fut de 
son retour joyeulx. Il racompta toutes ses malé- 
dictions, et enfin mourut. 

' . . » . • • • ■ 

MûraHsàHén SUS U propos. 

C£ rof esx Nostre Seigneur JesusrChrist ; laroy- 
fie^ nostre m^ sâiticte Eglise; les trois enfans, 
trois sortÀ d'hommes. Par le premier les riches, 
qui ont du mondeia vohipté ; par le second les sages, 
. qui par leur sapience liiondaine ce qu'ils ont acquièrent ; 
et par le tiers le bon chrestien esleu éternellement, au- 
quel Dien donne trois joyaulx : c'est Panneau de lafoy, 
• le fermail de la grace^ puis le drap de charité.Qui portera 
Tanneau rond delà foy, il pourra avoir et acquérir 
l'amour de Dieu et des hommes , tellement que il ob- 
tiendra tout ce qu'il désire, comme dît l'apostre : Si ha- 
ittèritisfidem tn sinapispoteriHs dicerehuic monti : mTran- 
lii», et transUt: Si vous avez, dit l'apostre, la foy, vous 
- pourrez commander aux montagnes que elles passent 
d'ung lieu en l'autre. Pareillement, si vous avez sus vos- 
trecueur etpoictrine lefermàil de ladivine grâce, pensez 
ce que vous voudrez et qui sériai juste, vous t'obtien- 



r • 



I. La rédaction allemande dies GeJttf représente Virgile 
comme possesseur de l'anneau, de la ceinture et du tapis ma- 
gique qui figurent dans ce récit. Je ne crob pas que les au- 
teurs du Moyep-Age , qui ont raconté tant de merveiUcs 
q>érées par Virgile, aient parlé de ces talismans. 



288 Ll ViOLIER 

dm. Pirquoy dh TETangeliste : Demandez el v» 

ndrez , querez «t vous trouverez. El si voas am 
rap de charité, vous serez es lieux esquels vous 
vookbez estre, parquoy dist Tapostre que chaiitètt 
qviert pas ce qui est à elle , mais ce qui appartient i 
Bostre oenoist saulveur et rédempteur JesusrChnst 
liais souvent le chrestien pert ces trois joyaulx ea i'tsr 
tude de ceste vanité parle moyen persuasif de sa conct' 
bine, la chair et chamelle concupiscence. Souvent la 
concupiscence chamelle tire la chanté de Dieu hors de 
l'homme, le laissant prendre son repos et dormir en ses 
péchés sans la grâce de Dieu, comme la concubme 
de Jonathas fist. Mais il faut pfoier, comme ûst Jon^ 
thas, et quant tu seras exité et éveillé du dormir de 
péché, et te trouveras sans grâce , vertus et mérites, 
uéve toy legierement par les œuvres misericoniieo- 
ses et te signe du signet de la sainte cnûx, et tu trou- 
veras la voye de salut. Va jusques à ce aue tu troo- 
ves Peau qui fait la chair des os séparer, c est coatpc- 
tion, OU! doit estre si fort amère que les delectati^ 
chamelles soient des os, qui sont les péchés, séparé^. 
Et puis emplis le vaisseau de ton cueur de ceste a- 
queur de contriction par continuelle mémoire de des- 
plaisance d'avoir offensé. Puis tu dois plus avant pasr 
ser et manger du fruict de l'arbre. Cest arbre, po'^ 
vray. est pénitence, qui Tame substante ; mais le corps 
est dénigré comme lespreux. Ce fruict doit toujoufl 
avec luy porter le chrestien. Après il faut venir â i'eail 
seconde , par laquelle la chair sera restaurée. Geste ; 
eaue est confession , laquelle restaure les vertus per- / 
dues. Il faut encore passer plus oultre pour manger du 
second fruict pour estre totalement guary. Ce frn»« 
est le fruict de pénitence : c'est assavoir jeunes, orah 
sons , aulmosnes. De ces deux doys toujours avecques 
toy porter, afin que si tu trouves aucun ladre de PÇ- 
ché, tu le guarisses. Les deux devant dits que on doit 
racompter sont la crainte de Dieu et l'amour, quj^^ 
meuvent à guarir le ladre de la maison du roy, c'est 



DES HiSTQtItBâ, ROMAINES. iSç 

toy mesme, qirircsftelepwix par lailreriel^ ^«i peult 
estre guarie pj(F/Ie friùct de çoB^ôssiqâ çt Peau de;OorV^ 
tnction. La nef qui mena Jonatbas à son pays^ est l'Ob'- 
servation des çonimàndeméas qui nous mènent: aux 
éternelles joyéS» Mais il'cijnyient premiefement voir la 
chair, sa concubine, qui est à l'esperit contraire, qui 
est au litt dé charnelle concupiscence malade. Donne 
luy à ffouster du fruict de pénitence, lors avecques de 
i'ean de contrictiôn , par lesquelles choses se lèvera en 
dévotion et sera enflée pour recevoir le jour de peni^ 
tence. Par ce moyen pourra rendre Tesperit à Dieu 
avec les trois joyaulx et au royaulme des cieulx par- 
venir. 

--- ^.^~... ■.^■..■, . ..■ > ■. ^ .^ 1 

Dt la glifire du monde , qui plusieurs déçoit, et de U 
luxure^ qui à la mort conduit.— C HAPITRE GVI'. 

adis éstoit un roy dû foyaulme de 
Câsiille , qui avoit deux chevaliers en 
une cité, l'ung jeune et l'autre vieil. 
Le vieil estoit riche, pouf là causej 
print-il une belle jeune fille pour espouse, pouf 

I. Chap. m âe Inédit, de Ké\kt. SWati, t. ij p. 1(6; 
Madden, chap. 27, p. $0, et seconde partie, chap. 7» P- 292^ 
-^ Le monarque porte le nom de Caclides ou Ciclides. Un 
récit semblable ise trouve dans les OEuvres de Marie de France 
(t. I, p. ^14 jde redit, de Roquefort) , sous le nom du Lai 
du Laustk, En Italie on rencontre un poème anonyme in-8 
intitulé Z.â Lusîgnata. V/Land) fiovelle litterarie di Fiten- 
^^» 175 J> col. j}. C'est le sujet du Rossignol de La Fon- 
taine. V. aussi Boccace , Decameron , V, 4. D^hs un ancien 
poème anglois, The Uowl and Nightîngale, écrit sous le 
règne d'Edouard 1er, et dont il existe un manuscrit au Mu- 
sée britannique (fond Cottonien), on rencontre une anecdote 
semblable : mais la scène en est mise en Angleterre, et le roi 
Henri condamne à une amende.de cent livres sterling le che- 
valier qui a tué le rossignol. 

Violier, 19 




290 Le Violier 

la cause de sa beauté. Le jeune mouh esioîip<>- 
vre ; parquoy il print une femme vieille, poutla 
cause de ses richesses, laquelle pas fort n'ay- 
moit. Le jour advint une fois que le jeune che- 
valier passa par le chltsteau du vieil, là où sa 
femme se seoit à la fenesue, laquelle s'esbattou 
et passoit son temps à chanter mélodieusement. 
Le jeune chevalier pensoit et disoit qu'il estoit 
plus convenant qu'il eust esté marié à la femme 
du vieil chevalier, qui estoit très belle et jeune, 
que à la sienne, laquelle à l'oposite de Tautre 
estoit moult vieille et layde. Dès ce jour il a 
commença à moult fort Taymer, et aussi fist elle 
luy. La jeune damoiselle ne pensoit fors à sça- 
voir comment elle pourroit faire le jeune cheva- 
lier son mary. Devant la fenestre du chasteau du 
vieil chevalier estoit ung fieuier dedans lequel 
toutes les nuits chantoit ung oeau rossignol, par- 
quoy toutes les nuits la damoiselle se levoit pour 
escouter son chant. Son raary,le vieil chevalier, 
Papperçut , qui luy demanda la cause pourqpoy 
elle se levoit; elle luy respondit que destoitl^ 
doulceur du chant qui toutes les nuits la faisoit 
et contraiçnoit de se lever. Le vieil chevalier; 
ce congnoissant, print ung arc, tu.a le rossigno > 
et le cueur en présenta à sa femme , parquoy elle 
plora moult tendrement et dist : « Ô bon ros- 
signol, tu as fait ce que tu devois et je suis cause 
de ta mort. » Incontinent elle manda au jeune 
chevalier U crudelité de son époux qui avoit tué 
lé rossignol. Le jeune chevalier, ce voyant, dist 
à soy mesmes que, si il congnoissoit l'amour qui 
estoit entre luy et sa femme, que il luy feroit en- 
core pis que au rossignol. Il se fist armer àt 



P; 



DES Histoires romaines. 29^ 

doubles armures, entra au chasteau et tua l'an- 
cien chevalier. Après cela , sa femme, qui estoit 
ancienne, mourut , et puis fut i la jeune dame 
marié. Vesquirent longtemps ensemblément, et, 
après la consommation de leurs jours, mou- 
rurent. 

Moralisation sas le propos, 

lar ces deux chevaliers devons entendre Moïse , le 
prophète de la loy, et Jesus-Christ. Jesus-Christ 
estoit ancien , qui espousa la nouvelle loy ; Moïse es- 
toit jeune, car il fut en temps et espousa la vieille loy, 
L'arb e aedans lequel chanta le rossignol est la croix 
où Jesus-Christ fut mys. Le rossignol est son huma- 
nité , qui doulcement chanta en priant pour humaine 
rédemption son père ; mais les juifs ne purent endurer 

?ue la dame se levast de son lict de pecné pour suyvre 
esus-Christ, .parquoy ils tuèrent son humanité et le 
cueur en présentèrent à la loy nouvelle , c'est à dire 
son amour aux nouveaulx chrestiens pour à iuy servir. 
Moïse se fit armer de doubles armures et tua l'ancien 
chevalier; se fist armer des cérémonies et de la cir- 
concision, et non seulement ses péchés, mais tous 
ceulx des chrestiens fidèles le mirent à mort, comme il 
est escript : Ipse veccata nostra in corpore suo portavit. 
Que s'en suyt ils* Moyses, certes chascun fiaelle qui 
veult estre sauvé, doit espouser la loy nouvelle, qui est 
la loy de grâce, selon l'Escripture , qui dit que qui 
croyra et baptisé sera, sauvé sera. 



'y 



l9i Lfi VlDLlEU 




£)< Ut justice du jugt discret Jaus-CktiM var jùgimekli 
occultes. -^Chapitre CVIu. 

!ng chevalier cruel et tyrant estoit, oui 
' par longtemps tînt ung serviteur fidelle. 
Comme ung jour, en allant aux îiÂteij 
_ _ il passa en une forest avec sondit ser- 
viteur, vint le cas qu'il perdit en ceste forest 
trois marcs d'argent, sans que son serviteur en 
sceust aucune chose. Interrogua son serviteut 
s'il avott point trouvé son argent, qiii luy dist que 
non et en jura, et point ne se parjura ; parquoy il 
coupa le pied de son serviteur et s'en retourna à 
la maison. Là, près de ceste voye, lors éstok ung 
ermite qui accourut au cry et clameur du servi" 
leur plorant, lequel le porta en sa petite maison- 
nette, luy procurant son Cas, après que il sceut 
par sa Confession sa fortune. Lors l'hermite de- 
dans sort oratoire s'en alla, et s6 plaîgnôît à Dieu 
de ce qu'il souffroit le serviteur et innocent avoir 
esté navré. L'ange descendit, qui luy dist que^ 
selon le Psalmiste, Dieu estoit tout juste, fort et 
patient. Lors dist l'ermite : « Je le sçay bien; 
mais aujourd*huy je erre, ou le serviteur m'a -de- 
ceu dans sa confession. » Respondit Pange : « Ne 
parles point contre Dieu iniquité, car toutes ses 
voyes Sont vérités, jugement et équité. Regarda 
que dist le Psalmiste : Judicia Dominé abissus 
multa. Sachez que ce serviteur a perdu son pied 

t . Chap. 127 de l'édit. de Relier. Swan, t. i, i». 17}. 



DES Histoires romaines, 393 

par son offence, car de ce pied il avoit autrefois 
frappé sa mère malicieusement, et point n'en 
avoit £aJcte pénitence.» Le chevalier vouloit 
achapter ung cheval de l'argent qu'il a perdu, au 
détriment de son ame, parquoy luy a promis 
Dieu sa pecune perdre. Quelc'un povre fidelle 
trouva la pecune du chevalier, qui la bailla à 
son confesseur pour la rendre; mais il ne sçavoit 
à qui elle estoit. Ce mesme jour, le confesseur 
bailla une partie de celle pecune du chevalier au 
povre qui l'avoit trouvée, pour l'amour de Dieu, 
et l'autre part aux ppvres, 

L'ixposuion sus le propos. 

e chevalier est chacun bon prélat; le fidelle fami- 
lier est l'obedient à son prélat. Ce prélat a les 
âmes à garder, lesquelles il pert souvent : c'est le tré- 
sor bien riche qu'il pert par sa neglisence. Qu*tsi il 
de faire, lors ?. Certes, il doit, tant qu'il est en vie, qué- 
rir son trésor du salut de son ame; mais s'il ne le peut 
trouver^ il doit son pied dextre couper, c'est assavoir 
son sub)ect rebelle jiranchçr fi chasser de TEglise jus- 
qu'il cognoisse qu'il a ddinqué. Lé serviteur délin- 
quant doit par confession crier, comme dit le prophète : 



c 




^Eglise frappée par 

deipens. L^ange que le confesseur informe pour vpay 
est la pure conscience non sainete du prélat et du con- 
fesseur , que te pécheur devoit mener en la maison 
(de i'Eglfsç. L^ povre qiji trouye l'argent est Jésus- 
Christ , qui souvent l'jime g^rde qu'çlle ne tombe de- 
im^ enfer, jusques que U pecheqr se relièvç par pe^ 




294 ^E ViOLlER 

nttence. Ne dis oncques contre Dieu quelque mas- 
vatse cogitation ou parolle, car ii est juste, vray ei 
non failliole. comme sont aucuns qui disent que Dlea 
est injuste de les avoir faits pour les dampner. Ostez 
cela de vostre bouche : c'est contre Dieu murmure et 
péché grand. 



Des hommes qui injustement Us biens d*autruy occupent ^ 

et comment en la pi en sera grande discertation. 

Chapitre CVIII'. 

aximian régna à l'empire de Rome, 
auquel estoient deux chevaliers des- 
quels Pung estoit juste, l'autre con^ 
voiteux et mondain. Le juste avoit 
sa possession près de celle du mauvais, laquelle 
desiroit le convoiteux à avoir de toute sa force. 
De luy promettre ne cessoit or et argent pour 
l'achapter ; mais le juste ne la vouioit pas ven- 
dre, tellement qu'il s'en alla tout triste, pensant 
comment il le tromperoit pour l'avoir. Le cas 
advint que le juste mourut ; ce voyant, le con- 
voiteux fit une lettre lors au nom du deffunt, 
comment le decedé luy ayoit sa terre vendue. 
Pour ce faulcement prouver, il donna argent à 
trois hommes qui pour luy testifièrent. Il s'en alla 
en la chambre là où estoit le mort^ et là trouva 

I. Chap* 128 de Tédit. de Keller. Swaa, t. i, p. 176; 
Madden, chap. 22 , p. 65. — Nous n'avons pas retrouvé^ 
dans la httérature du Moyen-Age, la source de ce récit ; il 
paroît emprunté à quelque auteur oriental et avoir subi d'as- 
sez forts remaniements. Une portion de cette histoire est 
citée dans la Summa predicantium de Bromyard , au mot 
Testimonia. ... 



DES Histoires romaines 295 

son signet, chassa tous ceulx qui leans estoient , 
excepté ses faulx temoings; puis, devant eulx, 
mit sa lettre dedans la main du mort, et le poulce 
de celluy mort sur le signet de sa lettre , telle- 
ment qu'il si^na sa lettre avec le poulce du mort 
et expiré , disant : « Vous estes tesmôings de 
cecy. » Par ce moyen, la terre de l'autre bon in- 
directement posséda et occupa , parquoy le fils 
du deffunct luy demanda pourquoy il occupoit 
sa terre. «•Ton père me l'a vendue, distil. — 
Non», dist l'autre. Devant le juge convindrent 
tous deux. Le mauvais montra Ta faulce lettre 
devant le juge, montrant ses temoings et records, 
aui fauicement témoignèrent, ausquels le fils du 
decedé dist : « Je sçay bien que voylà le si^et 
de mon père; mais non pourtant jamais la terre 
ne te vendit, parauoy je suis esbahy de la let- 
tre, pareillement ae tes temoings. » Le juge fist 
ces trois temoings séparer, lesquels, de paour 
qu'ils eurent, dirent toute la manière de la fraulde, 
l'ung conhne l'autre, car chascun pensa que son 
compaignon pourroit dire vérité , parquoy chas- 
cun la voulut dire; si que le juge blasma fort le 
chevalier injuste, disant : « O, meschant, tu as 
fait ainsi , et ainsi les tesmôings ont contre toy 
déposé. » Le chevalier mauvais fut bien esbahy 
et demanda miséricorde. Mais le roy dit qu'il luy 
feroit comme il l'avoit desservy. Parquoy il fist 
traisner les tesmôings aux queues des chevaulx 
et au gibet, avec le meschant chevalier pendre. 
Les satrappes du royaulme louèrent fort le roy 
de son sage jugement ; puis fist le roy délivrer 
par ordonnance de justice les biens du chevalier 
au fils de l'autre mort, qui le roy en remercia. 



196 Le Violikr 

L*€xpûïtùoR $us U propos. 

Par ces deux cheyaliers l'on entend Dieu et Ilien- 
me ; sonfilz estott le genre des humains, son hérita» 
paradis. Ce voyant le chevaDier convoiteux , qui est le 
dyablc , Tint au premier homme , le temptaut pour luy 
faireperdreparadis, son domaine y par péché. 

Tantqu*il fut en Testât d'innocence. ]>ar^is obtint; 
mais ouand il fut par pecbé mort, il le perdit. Com- 
ment le pcrdit-il ? Par le moyen de la lettre du con- 
sentement du péché de Eve signée ; ççlle lettre de 
péché fut sellée quand Adam , qui estoît- la teste dé- 
raison, phis obeyt à sa femme qu^à Dieu. 

Le seau ^' comme vois s^avez, imprime son image 
dedans la sire; pareillement Dieu imprima son ytM%t 
sur Adam. Cestymage donna Ad^^n au dyable par son 
consentement de pecné. Et fut cela fait avec le pouice 
quant il fut mort. Par ce pouice devons euXéndre k 
raison, que Dieu donna à I homme pour le biçn choi- 
sir et evUer le mal. Quant le dyable vit ainsi l'homme 
séduit, de paradis le vouhrt forclure ; mesmemen^ en- 
core veuh faire ses enfans. Mais 41 fault aller au juge 
quérir miséricorde, comme firent les psKriav^es et pro- 
phètes, disant : domine Deus EmatmH O seigacur 
roy et legislatenr^ oui e$ Texpeçtation d^s gens 1 vieo$ 
^ les saulver. Mais le dyable mène trois tesmoings avec 
luy : orgueil de vie , concupiscence des yeulx e^ con- 
cupiscence . de la chair. Contre ces tesmoings il faut 
prudemment procéder. II les faut examiner et leur 
taire dire vérité par confession en se confessant àc ses 
trois péchés; par ce moyen seront pendus au tour-* 
ment de penheifCe^ c^me désirait Jbb. Suspendiam 
elt^t anmâ mu. Si ainsi uous le!f^«o«s, nos^e teito 
paradis nwi5 rfipo5$çd^rQns;„, 



PES Histoires ROMAINES. a9]f 






»^r^^^^m0mf^i^m^mm^mmtma,^mmmmfm^m^^f^^m^mmmia9Ê^ 




De la vraye probation d'amylié,-^^ hapitreCIXi, 

ucun roy eut ung seul fiis ^ qu'il ayma 
fort. Ledit enfant eut congé de son 
père pour veoir et visiter le monde, 
pour acquérir des amys, et y fut par 
Pespace de sept ans; puis après retourna à son 

1. Chap. 129 de l'édit. de Keller. Swan, t. a, p. 181 ; 
Madden, chap. 3), p. 108 (et p. 40e une autre rédaction), 
*— On retrouve cette histoire dans le Dialogus creaturanim 
(chap. 56) et dans la Oisciplina cUricalis de Pierre Alphonse 
(chap. z). Bromyard, dans sa Summç. predicantium j au 
mot Amicitia , relate cette anecdote et paroh avoir suivi les 
Gesta. I^'anecdote dont i) s'agit est d'origine orientale, ainsi 
qu'en convient Pierre Alphonse , qui dit l'avoir prise dans 
des écrits arabes {çonwegi ex Arabicis fabulis et yersibus). 
Cardonne, dans ses Métanges de littérature orientale (Paris, 
1770, t. I , p. 78) a directement traduit le récit d'Ahmed Ben 
Arabchah , d'aprèà un manuscrit de la Bibliothèque du roi , 
i Paris. Un trait pareil se rencontre dans le recueil d'apolo^ 
eues de l'allemand Staiçhœwel , f. 88. flans §a.cbs en d^ 
fait le sujet d'une comédie » D^r halb Freund (le demi ami) : 
Voir ses oeuvres, livre a, partie 2, sect. 39, édit. de Nurem-^ 
berg , f 5^0. Schpidt , dans ses notes sur la Disciplina cle- 
ricalis , p. 94 , a donné quelques ejctraits de cette cgmposi- 
tion , ainsi que d'un sermon inséré dans l'ouvrage du Père 
Abraham de Sancta Clara : Judas^ derSrtxScheltn (Judas, l'ai^ 
chi -coquin), et dans leqnel cet étrange prédicateur Cait un ré- 
cit animé et original qui rappelle celui de notre Vtolier des 
histoires romaines. Signalons enfin yne nouvelle , dénuée 
d'ailleurs d'agrémept , qni.figurê dan& un volume fort rare , 
de l'italien Nicolas Granucci, VEremitay la. carcete e*l Diporti^ 
opéra nella qualf si cêntengono- ^tovelle. ÏAXCCf * 1 569, i|i 80. 
bseprons aussi l'air de fan^ille de cçnç historiette avec 
la parabole des trois, amis dans le besdn^ qui fait partie dv( 
romaa de Bgrlaàia et Josàphat, souvent réimprimé, et en der-o 
pief lieM dans iç DictioMfaire ies Ugei^ in ÇhriUmil^ 



2Ç)S Le VlOLlER 

père, qui le receut joyeusement , puis luy de- 
manda combien de amys il aymait. « Trois, dist 
il. Le premier je ayme plus que raoy mesme; 
le second autant que moy; et le tiers queloue 
peu ou point du tout. — Il les faut prouver, dist 
le père, devant que de leuf cas tu uses. Occis 
un pourceau et le mets en un sac; puis va à la 
maison de telluy que tu ayme mieuk que toy, 
plaine nuyt, et luy dis que tu as un homme tué, 
et qu'il te cèle le corps mort , si qu'il ne soit 
trouvé, parquoy tu pourrois estre pendu. » Le 
fils fist le conseil du père. Quant il fut en la mai- 
son de celluy amy, il luy compta son cas ; lors 
Tamy réspondit : « Puisque tu Tas tué, il est né- 
cessaire que tu en faces la pénitence ; si le corps 
est trouvé tu seras pendu : toutesfois, pour ce 
que tu as esté mon amy, je m'en iray avecaues 
toy au gibet. Et quant tu seras mort, je te ûpn- 
neray ung drap pour te mettre. » Vers le second 
amy s'en alla, et luy dist, comme l'autre, qu» 
seroit pendu, mais qu'il l'accompagneroit au gi- 
bet, le confortant par le chemin. lï s'en alla au 
tiers amy, qu'il n'aymoit guères, et luy à^si 
comme aux autres, qui luy dist qu'il musseroit 
le corps mort, et que s'il estoit sceu d'ayanture, 
que luy mesme mourroit au gibet pour luy* 
Voilà comment celluy qu'il aymoit le moins lu^ 
le plus au besoing son amy. 

Expositiori morale sur le propos. 
f^ eroy est le Dieu tout puissant; le fils, l'homme chres- 



DES Histoires romaines. 299 

mais si tu le. prouves en ta nécessité, il' te laissera; 
c'est quand tu seras mort que il te donnera seulement 
ung drap pour mettre ta charogne. Le second amy, 
que tu avmes autant que toy, sont ta femme^tes enfans 
et tes filles, lesquelles vont avecques ton corps à l'e- 
^lise, le plorant et le mettant dedans la sépulture. Le 
tiers amy, que tu n*aymes gueres, est Jesus-Christ 
enfant, que tu ne fais ses commandemens , tu es dit 
guère ne l'aymer; toutesfoisil nous ayme tant et plus 
que tous autres qui font faulx semblant , tellement que 
il a pour nous voulu mourir. 




Des riches et puissans ausqaels an donne les biens ^ et 
. des povres ausquels on lis oste , pais comment 
Dieu éternellement les remunhre. 
Chapitre CX».. 

adis ung roy fit proclamer et aier que, 
tous à lu3r vinsent indifferantement ^ 
pour obtenir ce qu'ils djemanderoient. 
Plusieurs y vindrent, qui ce firent. Les 
ungs furent faits chevaliers, les autres ducs,, 
comtes, barons, et les autres obtindrent or et 
argent ; ceulx là furent les nobles. Puis après 
vindrent les simples et les povres, ausquels dist: 
le roy qu'ils estoient venus trop tard, et que les. 

I. Chapi i^i de Tédit. de Kellêr. Swan, t. 2 , p. 187. -^ 
Ce récit se retrouve dans l^ancienne rédaction angloise.(Mad-: 
den, seconde partie, chap. 33, p. 378); l'empereur est ap- 
pelé Fulgencius, ainsi que dans l'édition de Winkyn dé. 
Worde (chap. 30). L'idée de ce récit est évidemment em- 
pruntée à la parabole des ouvriers qui viennent travaillera la, 
vigne. Un prédicateur anglois du i^e sièdej Pelton^ l't in- 
séré dans ses Sermmes dominicales* . ' 



)00 Ll ViOLIKR 

wàfpcan les princes avoient eu tout ce qui 
avoit. Les simples gens furent de cette responce 
bien manys ; toutesfois le roy leur dit : « Mes 
chiers amys^ je leur ay donné tant seuUemcmltt 
choses temporelles y mais j'ay retenu mon do- 
maine, car aucun ne Ta demandé; je le vous 
donne tout, affin que vous soyez leurs seigneurs 
et leun jugés.» Les riches, ce voyant, furent trou- 
blés, vindrent au roy disant : « Sire, nous som- 
mes confus, car vous avez nos serviteurs consti- 
tués nos seiçneurs et juges; il nous est meilleur 
mourir que d'estre soubs leur puissance flexés et 
commis. — Messeigneurs, jene vous fais point d in- 
jure, dist le roy ; ce que vous avez demandé vouj 
l'avez obtenu ; mais je vous donneray bon conseil 
chascun de vous a des biens; donnez en auif 
povres, qu'ils puissent vivre ; par ainsi se con- 
tenteront-ils, et point ne serez en leur servitude, 
car le domaine me demourera. » Et ain$i fut '^^ 

L'expositioH sus U propos. 

Ce roy est le Dieu tout puissant; leherault frodi- 
mant est le prédicateur, qui dit: Petite et acciputi^ ; 
Demandez et vous prendrez. Les riches et pu/s«flj, 
ce voyant, ont demandé toutes choses mondaines: vil- 
les, chasteaux, or et argent. Jesus-Christ tant leur a 
donné de ces nioadainités, qu'il n'en a point rtiteaa. 
Enfin les povres vindrent à Dieu et obtindrent son 
domaine , car autre chose ne leur sçavoit donner) q^^ 
les faire seigneurs et juees des riches, selon l^^^^: 
geliste saint Marc ) ûui %t : Vos aui nlinquisti ^f^^ 
etse^uistimc estis, se debituf super seics judicant^ duodt- 
e\m tribus Israël. f*uis dit que bienheureux sont les p^ 
yres, car le rovaulme leur est distribué; les riches, ^ 
voyant, sont aoulgureiix; ïsm il faut, s'ils s^^^ 



DES Histoires homainss. 301 

estre sans servitude, que Taumosne donnent aux po- 
vres. Par ce itioyert pourront avecques eulx régner 
éternellement* 



H t «i^dt»^»». 



Des ènviiuix qui Us bons infestent pat mauvaise vie, 
Chapitre CXI ^ 




uatre médecins et phpitiens estoient 
en une cité. Le plus jeune transcen-^ 
doit lés autres en l'art de niedicine, 
tellement que tous malades guarissoit. 
Les autres, de ces choses envieuU, dirent qu'il le 
falloit séduire. Dit l'un : « Toutes les sepmaines 
il va à trois lieues d'ic^ un duc visiter^ et demain 
sera son jour; je me tieridray à une lieue de la 
cité, toy à l'autre, pareillement toy à l'afutre. 
Quant cnascun de nous le voira passer, qu'il se 
signe du signe de la croix; il demandera la caus^ 
du signe de la croix, et nous repondrons qu'il 
est oevenu ladre. Par ce moyen, de la paour 
qu'il aura il sera fait lépreux, comme dit Ypocras ; 
et ainsi, quant il sera lépreux, personne plus ne le 
vouldra voir. » Ainsi fut-il fait* 



I. Chap. 132 de Pédit. de Relier. Swdd, t. i, p. 189. 
«— Ce récit, mais bien plus étendu, fait partie de l'ancienne 
rédaction angloise des Gesta (Maddtn, Chap. 20, p. 57); 
l'empereur y porte le nom de Bonônius. On peut rapprocher 
cette anecdote de l'un des contes de Straparole , fable ^ de 
la ire nuit, t. i, p. 46, del'édit. Jannet. Parmi les origines 
de ce récit, on petit citer le recueil d'apologues indiens 
connu sous le nom de VHitopadesa (traduit par M. Lance- 
reau, p. 192 de l'édit. Jannet); le Dicamlron de Boccace, 
journée 9, nouvelle ) ; tes Nonlle de Fortini , nov. 8. 



)02 Le Violier 



p, 



L'exposition sus It propos. 

\dx cesenvieulx devons entendre les trois emcœifs, 
_ le monde, la chair et le dyable, qui fontlecotjs 
es délices vivre pour le faire meschant et ladre de peck, 
et l'ame régner en enfer. Le quart, médecin subtil, 
est chascun bon chrestien , comme les prélats et les 
confesseurs, qui nous ont à guarir spirituellement et a 
insérer en nos âmes bonnes vertus. 




De la monde Christ innocente.— C H a p i T R E CXII' 

enecque racomple que la lôy aucunes 
fois estoit que chascun chevalier de- 
voit estre mis avecques ses armes en st- 
pulture , selon la coustume des lieux, 
et , si aucun le depouilloit de ses dictes armes, il 
devoit mourir. Le cas advint que aucune cité fut 
assiégée par unç roy tirant qui au circuit de h 
cité mettoit des msidies et tua du peuple quasi 
sans nombre, tellement que les citoyens doub- 
toient fort à résister et ne purent. ^Comme ns 
estoient en ceste douleur, aucun chevalier entra 
en la cité, qui eut de la cité pitié. Les citoje;?^ 
le prièrent qu'il leur aydast. Le chevalier respon- 
dit qu'il n'estoitarmé de bonne sorte, parquoyil 
ije çourroit leur ayder. « Sire, dist ung des bour- 
geois , depuis peu de temps en çà gist en sépul- 
ture quelque noble chevalier tout armé; prends 
ses armes, et tu seras en bon point pour notre 
dté délivrer. » Ainsi fut-il fait ; print le cheva- 

I. Chap. 134 de l'édit. de Kcller. Swan,t. 2, p. 19^-^ 
C*cst à tort que les Gesta invoquent ici l'autorité de Sénèquc 



' " mi" < i«P" 



DES Histoires rqmaines. 303 

lier le$ armes de celuy qui estoitmort, et si bien 
combatit qu'il fut victorieux et délivra la cité , 
puis remit les armes en son lieu. Aucuns envieulx 
furent de sa glorieuse victoire troublés , et l'ac- 
cusèrent au juge qu'il avoit dépouillé le chevalier 
mort de ses armes, contre la loy. Le chevalier 
respondit au juge que de deux maulx on doit 
éviter le pire. « Je n'eusse, dit-il, sceu secourir 
vostre cité sans armes, parquoi je les ay prinses 
et remises. Pas ne l'ay fait comme larron, ains 
pour la commodité de la chose publique, parquoy 
]'en deusse selon raison estre rémunéré, et non 
pugny. Item, est il pas meilleur que, quant une 
cité brusle, que la maison où le feu est abrasé 
soit abatue que laisser toute la cité consumer ? 
ainsi vault-il pas mieulx que aye les armes prin- 
ses pour vous deffendre que vous feussiez tre- 
tous périls ? » Les ennemis toujours disoient qu'il 
estoit homme mort. Le juge sentence donna à 
leur pétition et requeste , qu'il fut occis ; et ainsi 
fut fait, de la mort duquel rut faite grande lamen- 
tation en la cité. 

Exposition moralle sus le propos. 

Geste cité assiégée peut estre le inonde, par le dyable 
maling et tiran assiégée par long temps, si que jadis 
tousceulx oui estoient dans le monde furent en periI de 
descendre là bas es enfers. Geste mondaine cité de vices 
et concupiscences estoit environnée. Le fort et egregieux 
chevalier <jui point n'avoit armes est Jesus-Christ, Do- 
minusfortis etpotens. Luy , voyant la perdition de ce mon- 
de, descendit et print au sepulchre les armes du premier 
homme mort , Adam , jadis chevalier en la divine che- 
Talerie. Le tombe! où Jesus-Christ print ses armes 



)04 Lfi ViOLtËR 

d'humanité est le sacré ventre de )â glônêosé Vierge 
Marie. C'estoient les âmes d^Adani^ par lesquëlesi^ 
combattit contre le diable, print victoire, novsn- 
chepta et délivra de damnation et de la mort etefBelle. 
Les envieuU furent les Juife qui à Pylate l'accusè- 
rent, disant que lesHomaîûs pourroient bienvenir 
pour les expeller de Jefusaletn se ils le laissôietit vi- 
vre. Le chevalier, en soy excusant > disoit qu'il valloit 
mieuli que une seuile maison fust perie que toute la 
cité. Cayphasavoit dit aussi que il valloit mieutx (fie usg 
homme senlmoumst que tout le peuple. Parquoy Py 
late le livra incontinent à mort, pour laquelle lespier- 
res fendirent et furent ouvers les sepulchres, et gros- 
ses ténèbres et universelles veues* El alors, après 
celle victoire , d'avoir le dyable vaincu par cesfe mort, 
de rechief remit ses armes le sàulveur et vra;^ cheva- 
lier au sepulchre, c*est à voir son corps gloneux, qui 
par trois jours en terre reposa. Estudions donc le re-- 
gratier de celle précieuse mort, si que ne soyons ia- 
grats reprouvés. Et par ainsi aurons paradis, ainsi 
soit il, par sa grâce. 



Comment nous nous dtvons disposer à la pénitence ^uani 

nous sentons nostre conscience ilessée. 

Chapitre CXIII i. 

^aint Augustin raCompte , dedans le livre 
de la Cité de Dieu > que Lucresse jadii 
lestoit noble dame romaine, femme à 
Collatin. Comme celluy Collatin invi- 
tast un jour le fils de l'empereur Tarquin à son 
chasteau, nommé Sextus, incontinent il fut ^ 

I. Chap. ijj dePédit. de Keller. Swan, t. 2, p. f9f' 
— On peut , en effet, consulter saint Augustin, Citi de Dioi> 
I, 19 (t. I, p. 40, de la traduction de M. Saisset, 185^)- 




DES Histoires romaines. ^05 

print de Pamour de la belle Lucresse, femme 
dudit CoUatin. Vint aue le fils de l'empereur et 
^. CoUatin s'en allèrent ae son logis après le disner 
faict, et de nuyt retourna le fils de Tarquin en la 
maison de CoUatin pour vioUer sa femme , ce 
qu'il fist à toute force, car il luy présenta le cou- 
teau tout nud sus l'estomach , qui la supedita 
contre toute sa volunté. Quant il eut sa luxure 
- accomplie, saillit le fils Tarquin de la maison. La 
'; povre dame, se congnoissant souillée de la luxure 
dudit fils de l'empereur, convoqua son père, son 
:. mary et tous ses parens, et leur dist le cas que le 
fils de Tarquin luy avoit fait par la pollution de 
son chaste fict. « Vengez moi, dist-elle, du vilain, 
et me donnez absolution de ma coulpe ; toutes- 
r- fois ne me délivrez point de la peine, car j'en 
:? veulx faire la pénitence. Cela dit, elle tira, par 
[ le conseil de sa douleur, ung couteau de dessoubs 
''^ sa robe, qui estoit musse, et devant tous se trans- 
perça la poictrine. Le cas piteux commis , chas- 
cun fut dolent. Jurèrent les parens, et mesme- 
ment son mary, par le sang de Lucrèce , que 
toute la Ugnée de Tarquin, pour ce cas infâme, 
seroit de Rome depopulée ; ce qui fut fait. Fut le 
traystre fils de Tarquin occis misérablement et 
expulsé de Rome. 

Exposition sus le propos. 

Lucresse, la noble Romaine, peult estre Tame, qui 
est à Dieu par baptesme conjointe. Sextus, le fils 
de Tarauin, est ledyable, qui, par menasses et promes- 
ses de dons, veultramevioller. Il entre dedans sa mai- 
sonquand elle consent à pécher ; elle est violée quand 
elle fait l'œuvre de péché lors après le consentement. 
Violicr. 20 



^ 



}o6 Le ViOLiER 

Après le péché, Tarae, comme Lucresse, convque 
son mary et son père, se lamentant à eulx: c'est son 
confesseur et son époux Jésus-Christ, par les bonnes 
œuvres ; puis , en leur présence, se perce le cueur d'ang 
couteau de pénitence pour les péchés expier. Lors le 
dyable sera détruit et tous ses sequaces de la sainte 
cité de l'Eglise. 




Comment le pasteur des âmes doit veiller. 
Chapitre CXfV '. 

ng larron fut dans la maison d'ung 
riche de nuyt pour le dérober. Il re- 
gardoit par ung pertuis si tous ceukde 
la famille lors estoient endormis; la- 
quelle chose voyant le maistre de la maison, dist 
à sa femme quMle înterroguast privement et à 
haulte voix comment il avoit acquis ses biens ; 
« Et ne cesse point, dit-il, jusques que je te 
le dye. » Lors dit la femrhe : « Mon amy, dis- 
moy comment tu as acquis nos biens, veu que tu 

I. Chap. 136 de Tédit. de Kcller. Swan, t. 2, p. '9^;"* 
Le quatrième chapitre de Touvragc arabe (Calilah ve Dm* 
nàh) a servi de base à cette histoire. Voir Silvestre deSscy, 
Notices et extraits des manuscrits^ t. 9, p. 597. On la retroa»^ 
dans un ancien fabliau {Recueils de Barbazan, t. 2, p. i4^«? 
de Legrand d*Au$sy,t. 5, p. 253) et dans la Disciplina cUrt- 
M/iJ,.chap. 2J ft. I, p. 149, de redit, de Paris, p. 7°°^ 
redit, de Schmiat), ainsi que dans le Directorium humant 
nitée. Doni (Filosophia morale, foi. 8) raconte une histoire 
semblable, et M. Wright en a fait connoîtrc une autre ver- 
sion {Sélection of latin storieSy no 25, p. 24). Pareille hifû'- 
riette figure en allemand dans un ouvrage souvent réimprii"^ 
à partir de 1483, et intitulé : Buch der Weissheit der àtta 
Wdsen (Livre de la Sagesse des anciens sages) , sect. 12 / 
édit. de Strasbourg , 1 529 ; sect. 6 , édit. de la même vill^i 
1 ^4(. Le récit inséré dans le Chastoiement est intitulé : Du lof- 
ron qui embraça le rai deM lutte. 



DES Histoires romaines. 307 

n'es point marchant et institeur ? » Le maistre de 
la niaison dit à sa femme : <( Ne ïKz demande 
point ces choses, 6 femme folle ! » Toutesfois 
tant le pria qu'il luy dist qu'il avoit esté laiton , 
et que de plaine nuyt avoit tout ce qu'il posse- 
doit dérobé. Lors dist la femme : <( Je suis donc 
esbahye que tu n'en as esté pendu par la re- 
prehension de justice. » Le mary dist à sa fem- 
me : « Mon maistre qui me donna l'introduction 
de larrecin m'enseigna ung mot que je disois 
sept fois quant je montois et entrois aux maisons. 
— Je te prie, dist la femme, dis-moy ce mot. — 
Je le le diray, mais garde-toy bien de l'appren- 
dre , quelque chose qu'il y ait , à personne du 
monde, pour paour que ceuU-cy ausquels tu 
Paurois apprins ne nous desrobassent. — Je ne le 
diray jamais », dist la femme. Lors le mary luy 
dist : « Voicy les secrettes paroUes : Deceveur, 
deceveur. » Cela dit, la femme s'endormit, et le 
mary fist semblant de dormir et ronfloit. Quant 
le larron cecongneut, il fut joyeulx, et, en cuy- 
dant entrer en la chambre de l'hoste, qui fei- 
gnoit dormir, monta sus le rayon de la lune^ 
disant sept fois les mots que le maistre jà avoit 
dist à son épouse, et tomba contre-bas par la 
fenestre. Le maistre lui demanda, feignant qu'il 
n'en sçavoit autre chose, comment il estoit tom- 
bé , et il respondit : « Les paroUes décevables 
m'ont trompé. » L'hoste le print, et au malin le 
fist au gibet pendre. 

Exposition moralU sus le propos. 

Ce larron est le dyable , qui , par mauvaises cogi- 
tations, veult monter au toucnement detoncueur, 



] 



}o8 Le VioLiER 

et faict ang pertuis par manvais consentement U 
marv et la femme sont Je bon prélat et l'Eglise, \tx^ 
le dyable s'efbrce desrober de leurs bonnes veitAS, 
[Minses au saint baptesnie; mais le bon prélat doitcot 
tinudlement vdller si qu'il oe parmette le dyable fiit- 
tineui la maison de Tame desrober: VïpUât^ ({m^ 
stitis ^ua horafur vcnturus sa. L'on doit prouvoirde 
toute sa pensée qu'on face le dyable chcoir de sob 
cueur. Autrement se peut cecy entendre de Lucifer, 
gui vouloit desrober la Divinité et monter en l'esUt 
infiny d'icelle, quand il dit: Asccndam in cdam et tî9 
sbnifis aUissimo. Mais , en cuydant monter en la haul- 
tcsse de paradis, il cheut en la profondité d'enfer, et 
li fut au gibet de dampnation relié et pendu. 



De h ruttureîU bénignité de Jésus-Christ, misericorit 

par laquelle naturellement aux convertis pardonne 

leur offense, — Chapitre CXVi. 



edans ses Chroniques, Eusebius ra- 
compte d'ung empereur qui en équité 



I grande son peuple romain gouvemoit, 
sans faire tort à aucun , en pugnissant, 
selon la desserte des offenses, tant les riches que 

1 . Chap. I n de l'édit. de Kellcr. Swan , t. 2 , P-.iO^'' 
L'histoire de Coriolan , racontée par les auteurs anciens, et 
notamment par Valèrc-Maxime (1. 5, chap. 4, t. i, P- 57 J» 





laquelle 

magne, qui ne voit que des mythes dans tous les récits aa- 
ciens , a voulu rejeter dans la classe des fictions le trait 
d'histoire dont il s'agit ; mais le temple de la Fortune mnlié- 
bre élevé à Rome , en mémoire du triomphe que remporta 
Tascendant d'une mère et d'une épouse sur l'orgueil de Oy 
liolan , atteste le fondement de cette tradition. 



—■*■ 






-. ■» 



- i: 






DES Histoires romaines. 309 

les povres. Les sénateurs, pour la cause, le privè- 
rent de l'empire, le contraignant comme pour fuyr. 
Il s'en alla à Constantin, nst avec luy convention 
et appointement, et si strenueusement se gou- 
verna qu'après luy fut esleu en la souveraine di- 
gnité de l'empire , lequel , après la congrégation 
de son armée, fut pour assiéger la cité de Rome. 
Lors voyant les Romains comment ils ne pou- 
voient évader sa fureur, vers luy transmirent les 

{>lus anciens et puis les jeunes, puis tiercement 
es femmes nuds pieds , devant luy prosternées , 
pour avoir et obtenir miséricorde ; mais elles ne 
firent chose de valleur. A la fin , lui envoyèrent 
ses parents et sa mère , qui , en la pitié de ses 
yeulx gettant larmes, luy monstra ses mamelles; 
ce que voyant, l'empereur, de naturel amour sti- 
mulé, délaissa l'ofïence des Romains en paix, et 
entra honorablement en la cité. 

L'exposition sas le propos. 

Cest empereur est Jesus-Christ, qui par péché est 
de la cité expulsé , c'est du cueur de l'homme , 
pareillement de ce monde, quand les Juifs le chassèrent 
tiers de Hierusalem. Luy, ainsi expulsé, s'en alla à 
son père , là où il fut esleu empereur et juge pour ju- 
ger au jour du jugement : Quia omne judicium débit pa-- 
ter filio, Parq^uoy il est bien à doubler. Que faut il 
faire ? Quant il viendra avec son grand exercite d'an- 
ges, transmettons luy premièrement les anciens, ce 
sont les patriarches et prophètes , qui pour nous prie- 
ront; secondement, les jeunes : ce sont les apostres , 
martyrs et confesseurs du Nouveau Testament; puis 
les femmes sainctes vierges et veuves ; et, si Dieu ne 
veult celaouyr,il fault recourre à sa doulce mère, qui, 



f 




}io Le ViOLiER 

luy monstrant ses mamelles qu'il a alaictèes, par a 
moyen împetrerons sa grâce. 



Des piajes de Vame. — Chapitre CXVI'. 

e grand Alexandre régna, qui obtint 
le domaine de toute la terre. Le cas 
advint une fois qu'il fist çrand ost de 
gens, et environna une cité en l'as- 
saut de laquelle la plupart de ses chevaliers sans 
effusion de sang et sans être blessés moururent. Il 
s'en esmerveilloit fort, et demanda aux sages phi; 
losophes la cause de la perdition de ses gens, qoi 
luy dirent que il ne s'en failloit point esmerveil- 
1er, car sus les murs de la cité estoit ung basik 
qui les chevaliers infestoit par sa veue, par quoy 

!. Chap. 139 de l'édit. de Keller. Swan, t. 2 , p. 2JJî 
Madden,chap. 57, p. 192. — C'est vraisemblablement oE- 
lien {Hist. animal, XV, 2 1) que le rédacteur des CeJW sest 
inspiré. Cet auteur mentionne un serpent qui , apparoissant 
à l'entrée d'une caverne, arrêta dans un désert la marche de 
l'armée d'Alexandre. Vincent de Beauvais (Specul. hisior-, 
IV, i) présente un récit analogue. Nous sortirions de notre 
cadre en nous occupant ici des propriétés merveilleuses que 
l'antiquité et le moyen âge ont prêtées au basilic. Nous 
renvoyons à Pline {Hist. nat., 1. VIII, 2 1) et à ses commen- 
tateurs. M. Berger de Xivrey {Traditions tératologiques ^ p- 
540) a traité ce sujet avec une vaste érudition. Swan rapport^» 
dans ses notes (t. 2, p. 4J1), un passage d'un éaivain an- 
glois du même nom , qui , dans le chapitre 9 de son Spé- 
culum mundi (163 j), tient comme choses certaines les mer- 
veilleuses propriétés de cet animal fabuleux. . 

Dans un des contes de Straparole {Notte piacevoU, IV", îj» 
un expédient semblable est mis en œuvre pour tuer le dra- 
gon gardien de la pomme qui chante. Voir t. i , p- *7Î' 
edit. Jannet. 



DES Histoires romaines. 311 

ils mouroient. « Qu'est-il de faire, dist le roy, con- 
tre le basilic? — Il faut, dirent les sages, avoir 
un grand miroer qui sera mis entre ton ost et les 
murailles de la ville; lors, quant le basilic regar- 
dera, la reflection de la veue de tes gens contre 
luy retournera, et mourra. » El ainsi fut-il fait. 

Mordisation sus le propos. 

Ce basilic qui nous occit est le péché d'orgueil. 
Parquoy il nous fault regarder au miroer , consi- 
dérant nostre vanité. Par ce moyen mourra le vice 
d'elation et vanité. * 



De justice, vertu équitable, tousjours à trouver au temps 
futur et présent. — CHAPITRE CXVIÏi. 

racle régna, qui, entre toutes les ver- 
tus qu'il avoit, il étoit juste, si que on 
ne le pouvoit par prières et offrandes 
destourner de Pestât d'équité. Le cas fut 
que aucuns accusèrent quelque chevalier de la 
cour de la mort d'ung autre chevalier en ceste 
forme. « Tous deux furent en aucune bataille, 
dirent les accusateurs, toutesfois point n'estoit 
bataille commise; ce chevalier retourna sans 
l'autre, parquoy nous disons qu'il a l'autre tué* 
et meurtry. » Le roy commanda que ce chevalier 
fust mené mourir, et quant on le menoit, on vit 

I. Chap. 140 de l'édit. de Keller. Swan , t. 2, p. 206; 
Madden, chap. 58, p. 194. — Cette anecdote est, pour le 
fond des choses, empruntée à Sénèque {De ira, I, 8). Chau- 
cer l'a reproduite dans un de ses contes de Ganterbury. Voir 
XtSompnoures TaUy v. 7599.^ 




}12 Le Violier 

arriver l'autre, qu'on estimoîtestre mort, eltfes- 
toit aucunement blessé. Le roy, courroucé, dist 
au premier chevalier qu'il le condampnoit àmott- 
rir, « car tu es desjà condamné », et au second 
aussi , « car tu es cause de sa mort » , et au tiers 
semblablement , « car tu as esté envoyé pour tuer 
le chevalier, et tu Pas fait; par quoy tu en mour- 
ras. » 

Exposition moralU sas U propos. 

Ce roy est Dieu, oui en toutes ses opérations est 
juste. Les deux cnevaliers sont le corps et Tame; 
l'ame, par la chair séduite, meurt quant pechc mortel 
est commis. Parquoy, du droit jugement de Dieu, le 
corps au tourment est mené de pénitence ; mais quand 
on se submet à pénitence, l'ame lors est toute unie 
trouvée, premièrement par la passion de Jesus-Christ, 
secondement par pénitence ; mais tous deux de mort 
temporelle doivent mourir. Le tiers chevalier, qui ne 
le met pas à mort, est le négligent prélat qui doit ie 
pécheur corriger et faire mourir son péché, et, s'il ne 
le fait , la mort eiernellc point ne peult éviter, comine 
dit Ezechiel en son tiers chapitre : Si non annmm- 
nris ei nequt loquutus fueris ut avertatur a via suâ 
impia et vivat et ipse impius morieturininiquitatesua, san- 
guinem de manu tua requiram, etc. 

Du sain consâl toujours à ouyr et référer le contraire. 
Chapitre CXVIIIi. 

ulgence régna, en l'empire duquel 
estoit un chevalier nommé Sedechias, 
qui avoit une excellentement belle 
remme j mais non pas sage, en la mai- 
son duquel babitoit ung serpent en une cham- 

I. Chap. 141 de Pédit. de Relier. Swan, t. 2, p. 20S; 




y 



DES Histoires romaines. ;f; 

bre. Le chevalier tant aymoit et frequentoit les 
jeux de la hache, des tournoys, des joustes , 
qu'il devint povre, parquoy, quasi comme forsené 
et désespéré, ne savoit qu'il devoit faire. Ce 
voyant, le serpent de la maison parle, et luy fut 
par le vouloir de Dieu, voix donnée, luy demande 
pourquoy il ploroit : « Fais mon conseil, et tu 
t'en trouveras bien; donne -moy tous les jours 
du laict, et je te feray riche. » Le chevalier luy 
promît de ce faire ; dès incontinent il fut riche 
grandement, et eut en brief temps belle lignée. 
Dist ung jour follement la femme à son mary le 
chevalier : « Seigneur, je crois que ce serpent pos- 
sède plusieurs biens et richesses. » Le chevalier 
consentit à sa femme , print ung maillet et ung 

Î)ot de lait, et fut au pertuis du serpent ; cuydant 
e serpent prendre son laict accoustumé , meist 
la teste dehors de son trou et le chevalier faillit 
à le frapper, car il frappa sur le pot. Cela fait , 



Madden, chap. 59, p. 196. — Ce conte est d'origine orien- 
tale ; il se trouve dans le Pantcha Tantray sous le titre du 
Brahmane et du Serpent : V. les Mille et un Jours, édit. de 
Loiseleur Deslongchamps, p. 624. Une fable de la collection 
ésopique y ressemble beaucoup : V. TEsope grec de Coray, 
fab. 141. Consulter aussi les Recueils d'Avienus et de Ba- 
brius. Le Moyen-Age mit en vers cette anecdote ; elle s'offre 
à nous dans les OEuvres de Marie de France (t. 2, p. 267), 
et dans un des fabliaux du Recueil de Lcgrand d'Aussy (t. 4, 
p. 389). Des récits du même genre circulent en Allemagne 
et en Suisse : V. Grimm , Haus-Marchen et DeutscheSagen, 

Le joli conte de Senecé : La Confiance perdue, ou le Ser- 
pent mangeur de kaimac, est fondée sur une semblable don- 
née. L'indication d'un trésor, fournie par la présence d'un 
serpent , est une superstition répandue chez les Indiens et 

3u'on retrouve chez les peuples du nord. V., dans la Revue 
es Deux-Mondes, avril 18^2 , un article de M. Ampère in- 
titulé : Sigurd, tradition épique selon VEdda, 



314 L.B ViOLIER 

il perdit son bien totallement et ses enfants aussi. 
Lors dist à la femme qu'elle avoit baillé mauvaôs 
conseil. « Va au serpent, dist-elle lors à son ma- 
ly, et te mets à genoulx devant luy, pour voir si 
tu auras miséricorde. » Ce feist le chevalier. Le 
serpent luy respondit : « Maintenant est-il bien 
à voir que tu es bien fol , et en ta folye demou- 
reras, car toujours me souviendra du grand coup 
du maillet duquel tu m'as voulu donner, par- 
«juoy j'ay tué tes enfans et tous tes biens gastés; 
jamais avecques moy vous paix n'aurez. » Le 
chevalier, qui moult et fort ploroit, le pria de re- 
chief, luypromettant que jamais neluyferoit aucun 
desplaisir se il luy rendoit ses biens, et se il re- 
couvroit sa grâce. Lors dit le serpent : « Mon 
amy, la nature du serpent est cauteleuse, pleine 
de venin , parquoy te suffisent mes paroles. Je 
me recorde du maillet; va-t'en, que pis ne te 
viengne. » Le chevalier , confus , s'esloigna 
moult triste du serpent, et dit à sa femme : « Mal- 
heur à moi parce que j'ai suivi ton conseil ! » Et 
depuis ils vescurent tousjours en grant povreté et 
détresse. 

Moralisation sus U propos. 

Ce roy est nostre père céleste ; le chevalier Sede- 
cias est l'homme misérable issu nud du ventre ac 
sa mère , et qui toutes les richesses de paradis perdit 
par le péché de nostre premier père quand il print à 
espouse Eve , la belle femme , qui par son conseil iw 
fit perdre la joie de paradis ; le serpent nourry en là 
chambre est Jesuchrist , qui en ton cœur est contenu 
par la grâce de baptesme, et de qui Thomme tous biens 
reçoit, savoir : premièrement un fils, c'est-à-dire, l'*" 
riie belle, à la semblance de Dieu créée ; secondement^ 



DES Histoires ROMAINES. 315 

la sei^eurie du monde , comme dit le psalmiste : 
Constituisti eum super omnia opéra manuum tuarum ; 
troisiesmement , paradis. Mais notre père Adam, deceu 
par le conseil de Eve, à elle par le dyable suggéré, per- 
dit tous ces biens. Ainsi l'homme, s'il suit le conseil de 
son espouse, c'est la chair, perdra toutes choses. Car, 
comme dist l'apostre, sisecundum carnem vixeritis mo- 
riemini. Au baptesme as promis à Jesuschrist de luy 
offrir le laict de la prière , de l'innocence et de la dé- 
votion. Mais tu frappes rudement Jésus quand tu com- 
mets péché mortel. Ce que voyant, il te ostefils^ fil- 
les et richesses, affin que tu te amendes, comme il est 
escrit : Qaem diligo arguo et castigo. Donc, esjouir 
nous devons plustost que nous livrer à tristesse quant 
la verge de discipline nous frappe. 




Comment on doit arguer les princes et magnâtes de leurs 
forfaits.-- Chapitre CXIXi. 

aint Augustin dist, au livre de la Cité 
de Dieu, que Diômèdes, qui estoit lar- 
ron , pirate de mer par longtemps , 

avecques une seulle gallée plusieurs 

hommes detruisoit ; parquoy Alexandre le fit en- 
fin prendre. L'interrogeant : « Parquoy fais-tu 
tant de maulx à la mer?» dist-il. Il respondit au 
roy : « Mais pourquoy en fais-tu tant à toute la 
terre i Pour ce mal que je fais avec une nef seulle- 
ment, je suis larron nommé ; et toy, qui en la 
force de plusieurs le monde suppedites et oppri- 
mes, tu es dit empereur. Si en moy fortune se 

I. Chap. 146 de l*édit. de Keller. Swan, t. 2, p. 221. — 
V. la Cité de Dieu de saint Augustin, 1. 5 1. chap. 4. L'au- 
teur du Dialogus creaturarum (chap. 79) a reproduit ce 
récit. 



)i6 Le Violier 

pouvoit adoucir, je serais muéetfaitmeMi; 
mais toy, au contraire, car tant plus tu as de 
bien, tant plus tu es mauvais. » Lors dist Alexanr 
dre : « Je veulx la fortune muer, si aue ta ne 
dies que ta malice procède des mérites ue ta foi" 
tune. )> Lors Alexandre le fist grand seigneur, et 
fut fait de larron grand zélateur de justice. 

Moralisation sus le propos. 

Ce larron en la mer avecques une seulle nef est 
l'homme dedans la terre seulement en une seuile 
vie; Phomme pécheur, dis je, que ne cesse tueries 
vertus de jour en jour. Mais Alexandre le bon prélat 
doit tel réduire de son mal et péché à la voye de recti- 
tude, mais il doit premièrement faire jugement de soy 
roesme^ si (jue il ne soit trouvé plus pécheur queccl- 
luy qu*il veult corriger et redresser, car plus griefVe- 
ment seroit que luy pugny ; par ce moyen le larron et 
grant pécheur est fait bon zélateur de justice, si qu« 
parvienne à bonne fin , tellement que les anges se ré- 
jouissent de sa conversion. 



Du venin de pechi qui Vame suffoque. 
Chapitre CXX». 

ous lisons d'ung roy lequel pensoitses 
ennemis occire par venm, pource qu'il 
estoit puissant. Aucuns d'eulx vîndrent 
^ en la cité habillés simplement, là où îi 
demeuroit, et là estoit une fontaine de laquelle le 

I. Chap. 147 de Pédit. de Keller. Swan, t. a , p. 222.— 
Nous ne retrouvons pas la source de cette anecdote; nous 
sommes porté. à y voir quelque tradition classique défi- 
gurée. 




DES Histoires romaines. 317 

roy souvent beuvoit de Teaue y laquelle fontaine 
fut par eulx empoisonnée. Le roy en beut et mou- 
rut subitement. 

r 

Moralisation sus le propos. 

Ce roy est Adam', à qui estoient toutes les créa- 
tures subjectes. Omnia subjecisti subpedibus ejus, 
oves et boves universas. Ce roy Adam queroient les dya- 
bles pour occire : pource misrent le poison du péché 
dans la fontaine de l'homme, c'est le cueur humain 

aui à Dieu plaist ; parquoy, après qu'Adam en eut beu, 
mourut spirituellement, puis corporellement, et tous 
les autres souillés de sa secte, jusques que Jesus-Christ 
vint y qui les poisons de l'humaine fontaine purgea et 
osta. Geste fontaine moult a de ruissaulx : ce sont les 
promptitudes que nous avons au péché, et selon ce 
dicton : « Sensusetcogitationcs hominis prona sunt adpec^ 
candum ab adolcsuntiasua. » 



Comment péché ne demeure point impugny. 
Chapitre CXXIi. 

ulus Gelius recite d'ung homme riche, 
nommé Arion , lequel voulut passer 
d'ung royaulme dedans l'autre. Sus 
mer monta ; mais les nautonniers, co- 
gnoissant qu'il estoit pecunieulx, le voulurent tuer; 

I. Chap. 148 de l'édit. de Keller. Swan, t. 2, p. 223,— 
L'histoire d' Arion est racontée par divers écrivains de l'an- 
tiquité : Aulu-Gelle, Nuits attiques, 1. i6, chap. 19 ; Elien, 
Hist. var.,\. 13, chap. 4$ ; Hygin, fab. 194; Probus, sur 
Ceorg. de Virgile, II, 90. Il n'est pas impossible que ce per- 
sonnage ait existé. V. Tarticle que lui consacre la partie 
mythologique de la Biographie universelUy t. 5^ P- 3<^4* 




^i8 Le Violier 

mais il les pria m*i\ chantast avant oue mm 
en l'honneur des daulphins, qui naturellement se 
délectent sus le chant d'harmonie procédant de 
la bouche des hommes. Toutesfois, j'ai veupai 
escript en plusieurs volumes que celuj Anon i 
jouoit de la narpe mélodieusement ; et ainsi qu'3 | 
jouoit vintung daulphin de mer, sus lequel il | 
saillit et fut transporté de l'autre costé de la mer ; 
et quand il fiit sailli de la mer, il accusa les pi- 
rates au roy, qui les fist pugnir. 

Moralisaùon sus le propos. 

Pour parler morallement^ si aucun passe par la na- 
vire de ce monde chargé des richesses de vertus, 
les d]^ables s'efforcent de luy ester les biens tcmporeb 
et spirituels et le tourmentent de molestes; mais entre 
ces choses luy est nécessaire chanter par dévotes orai- 
sons pour avoir secours et ayde ; par ce mo)ren il passe 
par la terre des vivans , et sont les ennemis es tour- 
mens d'enfer baillés : Portio mea sit in terra vivèntim- 



De vainc gloirey de laquelle moult de maalx s'enswjnnt. 
Chapitre CXXIIi. 

alère racompte que aucun noble de- 
manda le conseil d'ung sage, comment 
il pourroit son nom perpétuer et faire 
comme tous immortel. Le sage luj dist 
que s'il occisoit un homme noble^ son nom se- 

I. Chap. 149 de Tédit. de Keller. Swan, t. 2,. p. aaf-* 
Ce récit est en effet emprunté à Valère-Maxime, 1. 8, chap. 
14 (t. 2, p. 122, de Pédit. de Lemaire) ; le meurtrier se nom- 
moit Hermoclès , selon Técrivain latin. 




DES Histoires romaines. 519 

roît perpétuel. Cela ouy, il alla tuer Philippes, le 
père d'Alexandre, pour acquérir nom éternel. 

Moralisation sus le propos. 

Aucuns nobles et puissans au monde , par opérations 
mauvaises acquèrent et veullent nom mondain acqué- 
rir ; mais par ce nom ils occisent Nostre Seigneur Je- 
sus-Christ entant qu'il est en eux , parquoy tels meu- 
rent en enfer sépultures. 



De la rouseé de la céleste grâce. 
Chapitre CXXIIIi. 

line racompte qu'il y a quelque terre 
qui est sans rousée^ pareillement et 
sans pluje ; seulement là est une fon- 
taine qui a la source de son eaue bien 
profondement. Quant les hommes veulent avoir 
de l'eaue, ils vont à la fontaine joyeusement avec- 
ques tous genres d'instrumens de musique les- 
quels ils ont, et par la mélodie là autour de la- 
aicte fontaine dechantée, l'eaue monte jusques à 
la bouche de la fontaine par abondance, telle- 
ment que chascun en emplit son vaisseau et s'en 

retourne. 

Moralisation sus le propos. 

Celle terre sèche pour vray est ce monde, qui les 
hommes asseiche de grâce , dévotion et oraison , 
s*îl n'a la céleste rosée de l'amour de Dieu. Celle fon- 

I. Chap. 150 de Tédif. de Kellcr. Swan, t. 2, p. 225. — 
V. VHistoire naturelle de Pline j 1. 2, 10 }, et 1. 31, 2. Cet 
écrivain parle en effet de fontames merveilleuses, mais il ne 
dit point qu'on provoquoit Tarrivée des eaux au moyen de. 
la musiqiie. 




120 Le ViOLlER 

laine, pour vray , est Nostre Seigneur Dieu : Spirtas* 

yitnût m cxcdsis Dei, dit I ' Ecclésiastique. Courons toit 
' avec les instrumens d'oraison â celle noble m\m 

\ , divine, si que nostre voix d'harmonieuse dévotion swia 

doulce que nous puissions obtenir de Teauc de compfr 

sien, grâce et miséricorde. 




De rame pechcruse par péché infecte , puis comment à 
«rgume. —Chapitre CaXIV'. ( 

ut ung roy jadis qui avoit deux cheva- 
liers en son royauJme; Tung fut avan- 
cieulx, et l'autre fort envieulx. L'ay^ 
ricieux avoit une belle femme, qui i 
tous plaisoit par sa gracieuseté. L'envieux en 
avoit une aussi, d'autre condition, laydemet- 
veilleusement , et â tous odieuse. L'avanaew 
desiroit fort à posséder une terre, laquelle pr« 
de luy estoit, quiestoit à l'envieux. Toutes fois» 
ne la pouvoit avoir pour pris ne pour argent, 
tant le sceut-il prier ; toutes fois il luy àist ung 
jour que s'il vouloit qu'il couchast une nuytavec- 
ques sa femme, qui estoit belle, que il luy ^^ 
Icroit la terre totalement, sans en demanoer au- 
tre chose ; ce qu'il luy concéda, et le dist à sa 
femme, qui de prime face fist le refus, maisp^r 
l'induction de son mary se consentit au cas. 

I . Chap. I j ! de l*édit. de KeUer. Swan , t. 2 , p ^j^ 
— Ce récit , qui forme le chapitre 6 du texte que Madd» 
appelle anglo-latin, et aue donne un manuscrit du Musée 
britannique, n*cst pas dans les anciennes traductions a»' 
gloises. On remarquera la façon singulière dont là W^ 
passe d'une personne à une autre et la propriété fabuleuse 
attribuée à un serpent. 



DES Histoires romaines. j2i 

Que fist l'envieux? Il s'en alla coucher avec une 
laSresse, devant que aller à la femme de l'avari- 
cieux, qui estoit nette, tout afin de lujr bailler sa 
maladie de lèpre , par son envye ; puis fut cou- 
cher avec^ues la femme del'avancieux, et puis en- 
fin luy dist comme il avoit avec une [adresse 
couché pour luy donner sa maladie, pour l'envie 
q|u'il avoit de ce qu'elle estoit plus belle que la 
sienne. La belle femme fut moult triste, le comp- 
tant à son.mary, qui en fut semblablement do- 
lent oultre mesure. « Ma mye, dist-il, il fault que 
tu uses de mon conseil. Il y a icy près une cité 
hors du royaulme, là où est l'Université. Tu 
iras, et là te tiendras publiquement à tous ve- 
nans abandonnée : parce moyen, celluy qui le pre- 
mier à toy viendra prendra ta maladie, parquoy 
tu guariras ; cela tu peulx bien faire, car la la- 
drerie n'est point encore en toy apparoissante^ » 
Cela fist la belle femme de l'avaricieux. Le fils 
de l'empereur la trouva belle, à luy la fist venir, 
et la pna qu'elle couchast avec luy. Elle s'ex- 
cus^i, disant : <( A Dieu ne plaise aue moy, povre 
femme, je sois concubine du fils de l'empereur.» 
Toujours de plus fort en plus fort le fils de l'em- 
pereur la solliciloit, mais elle pensoit que ce. 
seroit grand dommage s'il prenoit sa maladie ; 
toutesfois tant fist qu'il la congneut charnelle- 
ment, et fut fait ladre. La femme luy avoit bien 
dit (ju'elle estoit ladresse , mais pourtant il ne se 
désista point de son propos de luxure. Quant elle 
se sentit de sa lèpre délivrée , vers son mary 
s'en alla en son pays, et dist au fils de l'empe- 
reur que s'il encuroit la lèpre , ^u'il luy fist as- 
savoir, et tant qu'elle le pourroit qu'elle luy se-; 
violîer. 2 1 



;22 Le ViOLlER 

coureroit es choses nécessaires. Après cela K 
fib de Pcœpcreur fut ladre, qui eut si gra» 
honte qu'il s'en alla de nuyt à la femme qmwT 
«voit baiUé le mal, laqucBe compta le cas à îOfl 
mary, qui en eut pitié et luy fist dresser et aco«- 
trcr une chambre, là où la femme songnwsonaR 
et compatieusement le ministroit , et » wt le ws 
dePempereur l'espace de sept ans. Lecasaorint 
que, en Tan vij , luy vint une chaleur mtotiera- 
ble ; le ladre, fils de Pempereur, avoit ung f«^ 
plain vaisseau de vin, auquel il devoit boi^ 
dedans lequel entra ung serpent, car il estcBi ^ 
verger, et dedans se baigna , puis au iotis » 
mist. Après cela le fils de Pempereur s'esveiii^ 
et ayant soif fut en ce vaisseau boire, teHei"?»^ 
qu'il en but le serpent, qui luy commença fl^»<^» 
à corroder et à rompre les entrailles, qu )l cnw 
misérablement. La dame de leans en avojt com- 
passion grande. Celle passion dura par i csp^ 
de trois jours, elle quatriesme jour fist ung vomis- 
sement, et avecques le venin/endit le serpent p 
la bouche; puis, petit à petit, sa ^^^^j^^ ^' 
soit et de jour en jour diminuoît, si qu'il fat to- 
talement çuery après sept jours. Puis la fcto^ 
de l'avariaeulx le vestit de nobles vestemens, wj 
bailla ung cheval, s'en alla à son père, qui le rece 
honorablement, et après sa mort fut ewper&i^^ 
trouva le trosne paternel soubs sa puissance. 

L'exposition sus U propos. 

Par CCS deux chevaliers pouvons entendre llioinsi^ 
mortel et le dvàble. Le dvable fiit enviculx et«Ç 



une 



mortel et le dyâble. Le dyabïe fut envieulx et «»J 
femme layde , c'est assavoir sa face par orgu^ 



^i 






y. 



6 



DES Histoires romaines. 32; 

deturpée. L'avaricieux Adam eut une belle femme, 
son ame, qui fut i la semblance de Dieu créée. Voyant le 
dyable la forme de Thomme spirituelle, pour occuper 
son Heu au ciel fut contre luy envieulx, et estudia 
comment son ame si belle pourroit diffamer. Adam ne 
fut pas de son divlnbénefice content , qui estoit parent 
terrestre, mais voulut estre si grand qu'il fut à Dieu •^' 
égal , et pourtant fut il de son jardin expulsé. Le.dyâ- 







par ()uoy elle fut de paradis forcluse, venant en runi* 
versité ae ce monde. Le fils de Pempereur, Jesus-Christ, 
voyant Thomme qu'il avoit formé en misère, le mesla 
avec sa nature quand il descendit des cieufx pour chair 
humaine prendre dedans le ventre virginal , en tant 
qu'il nous satia et guérit de la lèpre de péché ; car il 
porta nos péchés et nostre ladrene dedans son corps , 
«t fut fait comme ladre , comme dit Isaye : Vidmus , 
€ttm non habcntem spicimt ntque decorem, et reputavimas 
cum Uprosam petcussum a Deo ethumilitatutn. Mais il 
faut advertîr que nous devons luy ouvrir Thuys de 
nostre cueur par les œuvres de miséricorde, çompas- 
^' sien et douleur, comme la ladresse oui ouvrit au fils de 
■y l'empereur, et le mettre dedans la chambre secrète 
sans estre vcn mondainement; ainsi le mist Adam. 
y Puis beut «n la croix, qui est le jardiu de nostre salut. 

i, de fiel et mierrhe , c'est le venimeux serpent et pèche 
, le Fhomme , lequel il vomit à la fin. Et puis avccques 

\ le cheval de la divinité et humanité monta es cieulx 
\ au jour de l'ascension, et fut en douceur et jubilation de 
Dieu son père receu. 



)24 Le Violibr 



De lu tribulation temporelle 401 sera à la fin enjoji 
commune. — Chapitre CXXVi. 

♦ j I^W^ ^ ^^y Antiochus régna en la cité de 

1 ra HMS Antioche» du nom duquel est celle até 

y ?a IKK noi°n^^> ^ucl eut de son espouse 

/ ' ffJpB lors une belle fille par excellence, la- 

quelle, comme eUe parvint en aage legitime> 

f 

I. Chap. 15) de Tédit. de Keller. Swan, t. 2, p. ^J^v" 
Les aventures d'Apollonius forment le sujet d'un des rona» 
qui furent composés dans Tantiquité, et qui, pour la piup^ 
X ne sont point venus jusqu'à nous. Le peu de mérite de» 

, que nous connoissons en ce genre n'inspire pas des regrep 

'à\ bien vifii pour ce oui est perdu. L'Apollonius parut pooi " 

ff peraière fois séparément dans un petit volume de 24 ^^J 

' w-4j Narratio torum qiue contingerunt ApoUonio 7>n^« 

Augsbourg, I J95 , publié par Velser. C'est, sauf Qf**^°J^^ 
changements de style, le même récit que celui que donncm 
les Gâta; plusieurs fois réimprimée et mise en vers gre»> 
cette histoire, amplifiée et arrangée, a vu le jour dans pio' 
que toutes les langues de rEuroi>e. . 

Nous n'entreprendrons pas ici une longue énumërauoD 
bibliographique, que rendent inutile l'article inséré daiu 1 
Manuel du Libraire (t. i , p. i j i ), et les deuils consignés daw 
le Cours d'histoire littéraire universelle de Graesse (en aii«- 
mand , t. 2 , je sect., 1842 , p. 457). , 

Apollonius figure, quoiqu'en latin, dans le '^^'*^/. u 
Erotici graci publié par MM. Firmin Didot en ^^fV^ 
texte, revu par M. J. Lapaume et bien supérieur à celui oo 
éditions antérieures, est précédé d'une judicieuse ptewcc- 
H est donné d'après un manuscrit du XlVe siècle, et on pew 
le regarder comme une traduction écrite au Ve ou au v' 
P siècle d'après un roman grec du IVe siècle. V. Cnaroo" 

de LaRochette, "" ••••■• - • ---- ' «• 



p. 286. Un chroniq 
terbe, prenant ce 




DES Histoires romaines. ^25 

croissoit sa beauté de jour en jour, et appetoit 
les jours de mariage. Plusieurs nobles ae di- 
verses contrées la requeroient en mariage, pro- 
mettant grande quantité et inestimable douayre. 
Son père ne la vouloit point marier, pour la cause 
que son venerieux désir jà commençoit à Pay- 
mer d'amour trop excessif. Son cueur estoit en 

pore dans sa composition historique comme étant le récit sin- 
cère de la vie d'Antiochus. 

Parmi les rédactions en langues diverses , nous ne devons 
pas oublier le Libro del buen rey Apolonio y de su cortesia, 
poème espagnol du XI Ile siècle, qui se compose de 6 56 copias 
et qui se trouve dans la CoUccion de poesias castellanas 
publiée par Sanchez. V. l'édition de Paris, 1842 , p. 525- 
561. 

Les troubadours connoi^oient cette histoire ; ils y font des 
allusions. (Raynouard, Choix de poésies y t. 2. p. ^01.) Quant 
à rédition françoise publiée à Genève, sans date (vers i (40), 
ta Chronique d'Apollin , roi de Thir, comment par luxure il 
yiolla sa fille et comment il mourut meschament par la foudre, 
qui l'occist, elle est devenue si rare qu'on n'en connoft, nous 
le croyons, qu'un seul exemplaire ; c'est celui qui figura en 
1723 à la vente de Du Fay, zélé bibliophile du temps de la 
Régence , et qui , acheté par le comte de Toulouse , passa 
dans la coUeaion particulière du roi Louis-Philippe, à la 
vente duquel il a été adjugé, au prix de 1765 fr., à un fer- 
vent amateur lyonnois, M. Yemeniz. 

Une pièce de Shakespeare, PéricUs, est basée sur l'histoire 
d'Apollonius. Swan (t. 2, p. 461-489) indique avec soin 
les passages parallèles. Un autre auteur dramatique de la fin 
du XVIe siède, Georges Lillo, a puisé le sujet d'une pièce en 
trois actes à la même source ; cet écrivain, versificateur ha- 
bile et souvent chaleureux, mériteroit d'être plus connu qu'il 
ne Test. Apollonius figure aussi dans le 7e volume des His- 
toires tragiques de Belleforest ; il ne se rencontre pas dans les 
rédactions angloises des Gesta. Une traduaion en allemand 
moderne de l'histoire qui figure ici se trouve dans le curieux 
ouvrage de MM. Echtermeyer, Henschel et Simrok, Quellen 
des Shakespeare, Berlin, 1831, ) vol. in- 12, t. 2, p. 207- 
268; voir aussi les notes, t. 3, p. 263-267. 



)26 Le ViOLiER 

continuelle bataille pour la beaulté de safiUe, 
que follement il aymoit, ce que raison ne poih 
voit permettre. Toutesfois à la fin fut vaincue*, 
tellement que Cupidon suppedita le cueur pa- 
ternel pour l'amour de sa nile. Vint un jour qae 
Ïlua ne pouvoit restreindre la chamelle luxure. 
^arquoy il alla au lict de sa fille, la sollicitant de 
son amour et chamelle copulation : ce aue la 
fille longuement répugna. Toutesfois à la fin 
l'oppressa, viola et despouilla. Sa fille fiit bien 
dolente, ne sachant Qu'elle devoit faire. Sa nour- 
rice fut en sa chambre, qui luy demanda par- 
quoy elle estoit dolente dedans son ame, çiu^el 
voyoit ainsi triste. «Las! ô dur helasl deistla 
fille, maintenant deux nobles noms sont en ceste 
couche royale perits, decedés et estaints.» Dist 
la nourice : « Madame, pourquoy dites-vous 
cela ? — Je le dis pour ce que devant mes espou- 
sailles suis vioUée, » Lors la nourice, comme àe- 
mye forcenée, dist : « O quel dyable cecystosé 
faire, qui a esté si courageux de maculer le lict 
de la royne ? — C'est impiété, dist la fille. — 
Que ne le dys-tu à ton père ? dist la nourice. — 
Mais où est-il? dist la fille. Si tu sçavois com- 
ment il va, tu verroys en nioy le nom dejnofl 
père périt. Plus beau remède nullement je ne 
congnois que me donner à la mort. » Elle w 
revocqua par doulces et aymables parolles de 
son propos incensé. Cependant ces choses, le 
père se resjouissôit d'estre desloyal maiy àe sa 
fille, stimulant son péché; et afin que il' pe^^^ 
toujours de la beauté de sa fille jouyr, et user en 
elle de sa puante et orde luxure , point ne la vou- 
lut marier. Mais pour occasion trouver de ne W 



>^' 



j 



DES Histoires romaines. 327 

marier, et chasser tous les princes qui la deman* 
doient , il pensa en son traître cueur uii nouveau 
genre de mauvaistié et malice. C'est que il 
proposa une subtille question et problème, di- 
^sant que qui la sçauroit souldre, que sans nul 
double il espouseroit sa fille ; mais, au contraire, 
que il auroit la teste tranchée s'il failloit à res- 
pondre à l'ambigueuse solution. » Plusieurs rovs 
et plusieurs nobles princes venoient pour avoir la 
fille de toutes parts, tant estoit d'inestimable 
beaulté garnie. Mais si, d'adventure, la solu- 
tion de la question du roy ne sçavoîent trouver, 
comme s'ilz ne l'eussent point congneue, décollez 
estoiçnt , leurs testes sus le portail pendues, si 
que ceulx qui la dévoient demander soubs celle 
mortelle question fussent espouvantés pour l'y- 
mage de la mort, afin de les désister de la re- 
quérir à mariage; par ce moyen plusieurs mou- 
rurent. Cela faisoit le roy, comme il est dit, pour 
toujours demeurer en l'adultère de sa fille. 
Comme ces crudelités exerçoit le roy Antiochus, 
quelc'un prince, nommé Apolonius de Tyr, pour 
le nom de sa province , jeune, noble, sage, con-, 
stant et bien literé, vint en Antioche la cité ; il 
salua le roy et dist : « Sire, vous soyez en hon- 
neur et convalescence. » Le roy luy rendit son 
salut. Lors dist Apolonius : « Je demande ta 
fille par mariage. » Le roy, oyant parler de sa 
fille, ce Que pas ne vouloit, luy dist : « Congnois- 
tu bien la condition des nopces? — Ouy, dist 
Apolonius. J'ay tout congneu à la porte par 
escript. » Le roy, indigné, dist alors : « Ecoutez 
donc ma ouestion : Je suis porté de péché, je 
mangeue; Je la chair maternelle, je demande mon 



328 Le VâRiER 

frère maiy de ât mère, mais je ne le trouve 
point. » Apolonius pont la question et s'en afia 
et la compaignie du roy estudier sus la res- 
ponse qu'il devoit bailler; puis retourna au 
roy, etluydist: «Entends la solution : Quant 
à ce que tu as dit, je suis porté de péché, re- 
garde toy mesme. Quant à ce que tu dys, que 
tu mangeue de la chair de ta mère, regarde ta 
fille. » Le roy, ce voyant, fut dolent, et faignit 
que le jeune fils Apolonius n'avoit point trouvé 
la solution; il luy dist : « Tu es bien loingde ce 

3ue tu penses estre vray; tu as desservy d'astre 
ecoUé , mais je te donne terme de trois jours 
encore. Va penser à la question. Va en ton 
pays, et si tu trouves la solution, tu auras en ma- 
riage ma fille ; sinon tu auras le chief tranché. » 
Le jeune seigneur Apolonius fut fort troublé du 
roy ; monta sur mer avec tous ses seigneurs et 
retourna en son pays. Lors après que le jeune 
seigneur Apolonius s'en fut allé, le roy appella 
son dispensateur, nommé Taliarche, luy disant: 
« Taliarche, tu scés que tu es le fidelle ministre 
de mes secrets ? Apolonius a trouvé la solution 
de mes questions; pourtant, monte sur mer, ef 
tant fais que tu le trouves ; fais le mourir par le 
poison, ou couteau, ou autrement, et tu en auras 
bon loyer et salaire. » Taliarche fist le comman- 
dement de son roy, print argent et son escu et 
s'en altà en Tyre; mais devant qu'il fut v€:Wf 
Apolonius regarda tous ses livres et ne trouva 
autre fantaisie que ce qu'il avoit dit au roy. « J^ 
suis, dist il, deceu si le roy n'ayme follement sa 
fille d'amour desordonnée. » Puis disoit en soy 
mesme : « Que fais-tu, Apolonius ?tu as dit au roy 



*• D^$ HiSTOlItRS ROMAINES. 329 

vérité, et pourtant tu„ji'as pas. oit sa fillOi, par. 
cela as dilation de ne mourir*>) Pourtant, inconti^ 
nent, fist Apolonius charger ses navires de cent 
mille muys de froment, d'or et d'argent assez, 
et de robes copieuses et belles , et à l'heure tierce 
de la nuyt se meist sur mer avec bien peu de 
ses gens les plus lojaub:. Le lendemain il fiit 
quis de ses citoyens et non point trouvé* Cbas- 
cun le plaignoit. La douleur fut par toute la cité 
grande, si que par longtemps les spectacles ac- 
coustumés cessèrent, les baings furent fermés, 
les temples et les tavernes pareillement, sans que 
plus personne lors y entrast, comme cela se lai- 
soit. Taliarchus entra en celle cité, qui vit toute 
fermée, puis il demanda la cause des larmes par 
la cité respandues à ung petit enfant : « Dy moy, 
dist il, à la vérité, si tu ne veulx mourrir, par- 
-cjuoy esse que en ceste cité l'on fait lamentation 
SI grande. » Dist l'enfant : v chier seigneur, 
voys tu pas bien que Apolonius , prince de cette 
terre , retourné du roy Antioche , jà est perdu ? » 
Taliarchus fut si joyeulx , retourna en son pays, 
et dist au roy qu'il se resjouyst, car Apolonms 
estoit fuitif , aoubtant sa fureur. Lors dist le roy : 
« Il peult fiiyr, mais non pas échapper. » Lors 
il commanda que il fut quis, et que qui luy amè- 
neroit il auroit cinquante talens d'or, et qui luy 
trancheroit la teste cent. Cela commandé, plu- 
sieurs se préparèrent pour le trouver ; non seu- 
lement les ennemys d'Apolonius, mais aussi les 
amys, pour la cause du ^aing duquel ils preten- 
doient. Apolonius fut quis sur mer et par les dé- 
serts et par terre, mais point ne fut trouvé. 
Comme les navires on preparoit pour le quérir, 



))0 Le ViOLlER 

Apolonius arriva en Tharse^qni fut vw tfimgte 
ses serviteurs » comme il cherainoit près de la 
rive de la mer, nommé Elinas, qui estent en ce 
lumim «rrivé, lequel salua son maisue, rsij 
disant: « are, iHeu toqb salue. » Apoiooas 
mesprisa ceUuy nommé, ne le daignant saliKf, 
adonc parquoy il le ressalua, disant: « Sire, 
Dieu te doint salut. Donije moy au myen res- 
ponce. Pourtant, si je suis ancien, ne à^n^t 
pas ma povreié d'honnestes noms décorée. Tu 
scez bien que je sçay qu'il t'est à éviter. » Apolo- 
nius dist adonc: « Dys moy, s'il te plaist, que 
c'est. — Tu es proscrit, dist Elinas. — Po"^" 

2uoy? dist Apolonius. — Pour le cas ^ue tu scez, 
ist l'autre. — Pour combien suis je proscnl 
dist Elinas. — Quiconque vif te prendra, u ^^^^ 
cinquante talens, et qui ta teste baillera, cent; 
et pourtant je te viens exhorter de te celer ei 
prendre fuite. » Quant Elinas eut ce dit, « s en 
alla; mais Apolomus le pria de retourner, wj 
disant qu'il li^ donneroit cent talens s'il luy vou- 
loit trancher la teste pour présenter au roy. E»' 
nas dist : « A Dieu ne plaise gue ce cas je com- 
mette. — Tu n'en seras point en péché, fl^« 
Apolonius; puis qu'à ce faire te requiers. —Jamais 
je ne le feray, dist Elinas, pour tout l'or au 
monde, car amytié n'est point à comparera 
aucun loyer. » Il s'en alla bien dolent , laissaiit 
Apolonius, et comme le dit Apolonius s'en alloii 
le long du rivage de l'eaue , il veit un hon»»^ 
triste vers luy venir, qui avoit nom StranguiHOjJ' 
auquel il dist : « Stranguilion , Dieu te garde oe 
mal. » Stranguilion en plorant le salua, disant: 
« Et toy, sire, mon roy et seigneur, Dieu te donne 



i > 



y. 



DES Histoires romaines. 3^1 

salut. — Dis moy, dist Stranguilion y pourquoy tu 
.; te tiens icy si dolent. — Pour la cause , dist Apo- 
^ lonius , que j'ay dictç la yerité au roy pour avoir 
à espouse sa fiUe. Je te prie, dist il, que tu me 
» maines en ton pays pour me musser. — Sire, 
^ dist Stranguilion, nostre cité est povre pour la ste- 
.< rilité Tie la terre , si que la famine met les citoyens 
horis d'espérance de salut, et avons jà la mort 
devant lès yeulx. x> Alors luy dist Apolonius : 
« Rendez grâces à Dieu , qui m'a conduit en 
vostre terre pour vous secourir, en me mussant 
en vostre cité. Je vous donneray cent muys de 
froment, si seulement vous me voulez celer. — 
Sire, se il te plaist ce faire, non seulement seras 
en nostre terre celé, mais s'il est besoini^ nous 
combattrons pour ton salut.» Lors Apolonius en- 
tra en la cité et monta en unghaut lieu et cryaà 
haute voix : « Citoyens de Tharse, je vous prie, 
escoutez : la stérilité des aumosnes et la povreté 
de la terre blessent vos cueurs ; mais si vous me 
voulez celer, je vous distribueray cent muys de 
bled pour le pris que je les ay achetés en mon 
g^ pays. » Les citoyens, ce voyant, furent joyeulx et 
|s acceptèrent le bénéfice d'Apolonius ; et quant 
J^ Apolonius eut reçu l'argent ae son froment , il le 
^r donna auxutilités de la cité. Les citoyens, voyant 
; sa bénignité, firent une charrette faire dedans le 
^ marché là où estoit une statue qui representoit 
^ Apolonius qui de la main dextre conculquoit du 
ji bled, et dupied senestre, Là fut escript : « A la dté 
j de Tharse donné a Apolonius tant de bled, que 
^ la cité a esté de mort délivrée. » Depuis aucuns 
> interposez, par l'exortation de Stranguilion et 
; Dyonisiade sa femme, s'en alla en Panthapolis^ 






4 



))2 Le Violier 

par eaue, pour mieux se musser, et fut convoyé 
du peuple de Tharse jusques à la mer, en gpnd 
honneur et révérence ; puis le salut donné au peu- 
ple y monta en sa nd^; mais après trois nujtsqa'u 
nagea par vents prospères, soudainement la mer 
fut muée ; lors, après qu'il eut laissé lesrivagesde 
la mer de Tharse, le ciel plut de terrible sorte: les 
vents estoient esmeus , et y courut si fort U 
tempeste gue tous ceulx qui estoient es nets 
périrent, tors Apolonius, qui par le moyen et 
bénéfice d'une table fut saulvé et poussé aux 
rivages de Panthapolis. Lors il regarda la uan- 
quiUté de la mer, et dist qu'il luy valloit mieirix 
tomber entre les mains du roy mauvais et inn- 
delle que repeter son pays et revoir; puis se gc- 
mentoit de cellay qui lui disoit ses fortunes. 
Comme il disoit ces choses , voicy vers luy venir 
ung pescbeur robuste, fort et jeune , vestu d une 
robe de vile sarge, devant lequel il se mitàge- 
noulx , en plorant et disant : i< Ayes compa^on ) 
toy, quiconques soyes, à ce povre naufrage) 



ma vie. » Le pescheur eut pitié d'Apolonius, »« 
mena en sa petite maison et luy administra «es 
povres vianaes lesquelles îl avoit, et se des- 



bouilla de sa povre tobbe pour luy en 
1er la moitié, puis lui dist : « Va en la cité» 
où tu trouveras par advanture gens qui auront 
de toy miséricorde ; mais si tu ne trouves ton 
cas, retourne vers moy, car je te feray du rDiffJ^ 
qu'il me sera possible ; tant seulement je pne 05 
moy avoir recordation si la grâce de Dieu te w 



DES Histoires romaines. })) 

gne retourner enta première dignité. » Lorsdist 
JKpolonius : « Si je n'ay de toy mémoire, de re- 
chief puisse naufrager et estre des vents marins 
débouté sans trouver homme qui comme toy me 
soit secourable.» Cela fait, il s'en alla tout droit 
^ers les portes de la cité , lesquelles luy monstra 
le pécheur. Quant Apolonius lut entré en la cité, 
et pensast comment il demanderoit ayde ^ veit 
vng jeune fils nud courant, ayant la teste d'huile, 
selon la coutume du pays, oingte, ceint d'une 
sabane, cryant et disant à voix haulte : « Venez 
tous, pèlerins et serviteurs ; et ceulx qui se vou- 
dront laver viengent au lieu et guinase des 
baings. » Cela entendu, Apolonius entra es baings 
et se lava, usa des liqueurs, et puis, quant il 
eut tout regardé, il queroit son pareil^ mais point 
ne le trouvoit ; et incontinent le roy Alastrates, 
sei^eur de toute la région, entra avecques la 
turbe de ses familiers. Lors, comme le roy jouoit 
à l'esteuf avec ses gens , Apolonius s'ad)ousta à 
luy, et, par subtilité et legiereté de corps et de 
bras, l'esteuf au roy renvoya. Lors dist le foy à 
ses gens : « Ostez-vous , car ce jeune fils est à 
moy semblable. » Lors dist le roy à ses amis : 
(( Jamais je ne fus si bien lavé que au jourd'huy 
par le bénéfice de cest adolescent. Qu'il soit 
quis » , dist le roy. L'ung des gens du roy alla 
et congneut Apolonius à la roboe; retourna au 
roy et dist : « Sire , celluy aue desirez sçavoir 
est naufragé. — Comment le scez tu ? dist le 
roy. — Son habit le manifeste , dit le serviteur. 
— Va à luy, dist le roy, et luy dis que je lui 
prie qu'il viengne manger avec moy. » Apolonius 
vint au roy, et puis, le serviteur entra, disant : 



))4 Le Violier 

« are, pour ce qu'il est mal habiBé, ît n'os&j^ 
CMMT. » Un le rer le itf lisAiBer limiiiest0Ktt 
et yfmc à luy . Apofonhis entre en la chambrera 
roy, et Inj m assigné fieu pour se seoir à table. 
Chascua ra»igeoit et beuvoit, fors Apo!oinas,q« 
fitoraît ses fertunes et regardent en plorait le 
■îtt&ie du banccjuet royaL Lors dist ungoes es- 
cujos : « Sire» si je ne suis deceu, cestuy a en- 
vje sus vostre fortune. — Non, dist le roy,tt 
oppînes mal; mais il est dolent et Se triste de 
aucunes choses lesquelles il a perdues. » Leroy 
regarda d'un joyeulx visage le dolent Apolofflus, 
et luy dist : « Mon amy, boy, prends les viandes, 
et te monstre joyeulx , en espérant dioses pluJ 

«randes. » Comme le roy le portoit, entra sa 
Ile, desjà grande, qui fut baiser son père, puis 
tous ceulx qui mangeoient à sa table ; puis re^ 
tourna à son père, disant : « Monseigneur, qi" 
est celluy qui tient lieu devant vous bonnorable, 
qui se deult et se melencolie ? » Lors dist le roy a 
sa fille : «C'est ung jeune fils nauf&agé, /equej 
m'a bien servy aux esbats et jeus du guinase; 
pour icdle cause l'ay fait appeller à soupper avec- 
ques moy; mais je ne puis nullement sçavotf 
qu'il est. Interrogue le gracieusement, et quand 
tu congnoistras son estât, paradventuretu aiff3^ 
de lay pitié. » La fille s'en alla à Apolonios et 
luy (ïist gracieusement : « Très chier et très ho- 
noré seigneur et amy, ta générosité et haaltc 
contenance demonstrent ta noblesse ; se il ne te 
vient à moleste, dis moy tonnoni et tes advenues 
fortunes* »• Lors, quant le nauffragé Apolonrus se 
veit ainsi pressé de la danie pour savoir son nom) 
respondit et dist : ic Ma ' ués horaiorée dame, 



n 



<3 



DES Histoires RdMAinrs. J35 

puisque ainsi est que mm nmi désirez de sç^ 
r voir, je Pày en la flier perdu; si ina neUesie 
X Youkz sçMwkr^ fe l'ay au p«^ ée Tliir driaissée^i» 
.; Quaiit ta puce&e entenditee.c^teBaiiftagj^ApQi' 
^r h»iius luj di^, elle le pik que ce fiist son piaf* 
r; sir hiy âeda»rer ces choses {ans derement , affia 
que mieolx les einenâm. Lors le naufiragé Apo- 
lonius dist soft mofm et ses fortunes exposa; ce 
dit, recommença à souspirer, parquov le roy 
dtst à sa fiSe : « Ma fille > tu as pèche en sça^ 
vant sim nom, et ses anciennes couleurs as re* 
nenvellées; ma <k>ulce fille, c'est bien raison^ 
puisque tu congnois son povre cas , que tu luy 
monstres ta libéralité comme royne. » Quant la 
fille congneut la volunté de son père , lors dist 
au nauffragé Apolonius : <cApolonius, oste la 
tristesse de ton cueur, tu es à nous; le roy te 
fera du bien plus que tu n'en as pa-du. » Apo- 
lonius, en gémissant^ la regratia , en estant hon- 
teux. Lors dist le rby à sa nlle : « Ma fille, faicts 
apporter ta harpe pour resjbuyr la compaignie. » 
La harpe vint entre les doix de la fille, qui si 
très doulcement sonna que chascun fut joyeulx 
et moult loua la praticque de la pucellc roy^lle-, 
disant au'on ne pourroit mieulx chanter. Chas->- 
cun le aisoit, fors Apolonius, qui ne sonnoit mot, 
parquoy 4e roy lui aist : <ô Apolonius , que son* 
gesrtu f tu fais chose vile et deshonneste ; tu 
vois que chascun prise ma fille de son art de 
musicque , fors toy, qtfi la vitupères en te tai- 
sant. » Dist Apolonius : «c Sire roy, si tu veulx 
permettre, je sonnéray ce que je sçay :ta fille 
n'est pas encores bonne maistresse sur le jeu de 
tsa souef\re musicque ;: parquoy, fais moy bailler 



))6 Le ViOLiER 

la harpe , puis tu verras ce que tu n'as m » 
Le roy luyfeîst la harpe donner. Et pmsiila 
mode des tragédiens - et liricques saillit m 
d'une chambre , se brancha la teste d'une coa- 
ronne de laurier et rentra devant le roy, et cm; 
mença à sonner si très mélodieusement que u 
sembloit à tous que ce ne fut pas Apolonius, 
mais le grand ApoUo ; chascun alors dist que ja- 
mais on n'avoît ouy si bien chanter et resonner. 
La fille du roy, ce voyant, fut esprinsedePamout 
de Apolonius, et dist à son père : « Sire,pannet- 
tez-moy donner à Apolonius ce qu'il me plaira.- 
Je le veuhc » , dist le roy. Lors la fille fut à son 
trésor et apporta ung moult beau et riche pré- 
sent, et puis dist à Apolonius : « Seigneur, preB® 
ces deux cens talens d'or, et d'argent quatre 
cens livres , robbe copieuse , vint serviteurs et 
dix chamberières, par le bénéfice de mon père.» 
Ce print Apolonius ; et , ce fait , chascun pnnt 
congé. Et lors Apolonius , en remerciant le roy 
et sa fille , print de eulx congé bien honneste- 
ment et s'en alla. Il dist à ses gens et serviteurs 
ce que la fille du roy lui avoit donné. « Pr?^^ 
ce qui nous est distribué et allons quérir logis. » 
La fille estoit moult marrye de perare ce qu eue 
aymoit le plus ; dist à son père : « Mon trèschier 
et bien aymé père, vous sçavez que si Apw^ 
nius est logé en quelque mauvais lieu, q^ 
pourra bien perdre tout ce que luy avez donné; 
faites luy céans préparer une chambre. »Ceque e 
royfist taire, dont la fille fut bien joyeuse.Touteu 
nuyt elle ne dormoit pas, car elle estoit embrasée 
de l'amour du plus beau et du plus honneste homine 
du monde. Le lendemain elle se leva plus matin 






DES Histoires romaines. jj^ 

qu'elle n'avoit de coustume, et -s'en 9ila à la 
chambre de son père, qui luy demanda comment 
elle estoit si matin levée, contre sa cousturae. 
<c Je ne saurois dormir, dist la fiilçi. Je te prie , 
mon père, qu'il te plaise me baillef à Apolonius 
pour me apprendre Tart de la harpe, car j'ay 
moult grant et singulier désir congnoistre son 
art. » Le roy fist appeler Apolonius et luy bailla 
sa fille à celle fin que il luy apprint son art, luy 
promettant grand loyer. Apolonius respondit que 
il lui monstreroit l'art ^ ce que ledit Apolonius 
fist. La fille du roy fut, après quelaue temps, si 
malade de l'amour du jeune fils Apolonius qu'elle 
ne sçavoit que faire. Le roy fist venir tous les 
médecins , lesquels la revisitèrent, mais point ne 
trouvèrent qu'elle fust malade. Lors après peu 
de jours vindrent trois jeunes princes au roy qui 
luy demandèrent sa fille pour sspouse. (c Nous 
sommes, dirent-ils au roy, subjects de noble 
parentelle; pourtant, eslis lequel de nous trois 
sera ton gendre. — Vous estes, dist le roy, venus 
à temps importune, car. ma fille vacque pour 
vray à l'estude , qui est cause que elle est fort 
malade, comme imbécile; mais, affin que trop 
longuement ne defferez, escripvez chascun son 
nom et les qualitez des douaires que vous avez , 
affin que je les envoyé vers ma fille, si qu'elle es- 
lise celluy qu'elle vouldra. » Cela fut fait. Le roy 
print les escriptures, les leut et signa, et les bailla 
à Apolonius, disant : « Maistre, baille ces lettres 
à ta disciple. » Lors Apolonius porte les es- 
criptures à la fille du roy, laquelle luy deist pour- 
quoy il estoit entré tout seul en sa en ambre. Dist 
Apolonius : « Ton père te envoyé ceste rescrip- 

Violier, 22 



)}8 Le Violier 

lion. » Elle Icut l'escripture , puis çecU les let- 
tres contre terre, regardant Apolomus, quêtant 
elle aymoit , en luv disant : « Maistre , mais es- 
tu point dolent qu'il feuk que autre mary que toy 
je prengne ? — Non , dist fl , pour ce que tout ce 
qui est en ton honneur sera à mon prouffit. — 
Maistre, dist la fille , si tu me ajrmois, tu en se- 
rois dolent. » Elle rescript et signa les lettres, 
les envoyant par Apolomus à son père , conte- 
nant que ^ paternelle clémence permeltoit son 
désir à exécution mettre, qu'elle ne vouloit en m- 
nage que lenauffragé. Comme le royignorastquj 
cstoit ce naufragé, distaux trois princes : « Lequel 
devons est nauffragé ? » L'ung d'eulx, nommé Ar- 
donius, dist qu'il avoit souffert nauffirage. L'autre 
dist : « La maladie te consume sans jamais cstre 
sain , car tu ments. Jamais tu ne passas les portes 
de la dté. » Quant lé roy vit que aucun des trois 
n'avoit souffert nauffraçe, regarda Apolonius et 
luydist ; « Prends ces lettres et les lys. Possible 
peult estre que tu les entends mieulx que moy> 
car tu estoys présent à la rescription. » Apolo- 
nius leut les lettres, et quant il cogneut que " 
estoit de la fille du roy aymé, il fut honteux. Au- 
quel le roy dist : « Apolonius, tu as trouvé cel- 
luy nauffragé. » Lors de honte peu parla Apolo- 
nius , en monstrant la sagesse de sa bouche. I^ 
roy congneut adoncques que sa fille rescripvoit 
de Apolonius le naufragé. Parquoy il deist aii^ 
autres , mais que sa fille fust guarie, qu« " y 
envoyroit quérir. Parquoy ils s'en allèrent après 
le congé prins. Le roy entra en là chambre oe 
sa fille tout seul, disant qu'elle luydist qui estoit 
celluy qu'elle avoit esleu pour son niary et es- 



DES Histoires romaines. jj9 

poulx. Elle se gecta contre terre en disant : « Mon 
très chier père, je veulx, si c'est le plaisir de 
vostre royalle majesté, Apolonius le nautfragé. » 
Le roy, lors, voyant les larmes de sa fille, la leva 
de terre , en disant : « Ma très chière et bien 
aymée fille, ne te soucye point, car tu auras 
celluy que ton noble cueur désire. Je Tayme 
comme toy, car il est homme pour aymer. Et 
sans plus différer, le jour des nopces constitue- 
ray. » Le lendemain, le royfist convocquer tous 
les seigneurs, barons et amys des cités voisines, 
et leur dist : « Messeigneurs, ma fille s'est déli- 
bérée se marier à Apolonius, qui bien me plaist, 
car il est prudent et sage. Parquoy, je vous prie, 
faictes joye de ceste paction.» Cela dit, constitua 
le jour des nopces, qui fiit en brief célébré. Et 
après les nopces, fut la sage fille du roy enceinte 
d'enfant. Comme elle estoit en cest estât, il ad- 
vint que elle alloit ung jour le long du rivage de 
la mer, accompaignée de son bon mary Apolo- 
nius. Ledit Apolonius veit alors une moult belle 
navire de son pays. Il parla au patron, et luy« 
demanda dont il venoit. Le patron dist : « Je 
viens de Thir. — Tu as nommé mon pays », dist 
Apolonius. L'autre respondit : « Tu es donc- 
ques de Thir ? — Oui , dist Apolonius. — As tu 
point, dist le patron, congneu aucun nommé 
Apolonius, prince de ce lieu ? Je te prie que si tu 
le vois d'aaventure, que tu luy dies au'il se res- 
jouysse , car le roy Antiochus et sa fille ont esté 
frappés de la fouidre, parquoy tous ses biens et 
tout le royaulme sont à Apolonius réservés. » 
^uant Apolonius cela congneut, il fut joyeubcet 
dist à son épouse : « Je te prie, ma chère dame. 



)40 Le ViOLiER 

qu'il te plaise me donner congé pour aller pwj- 
are possession de mon royaulme. » (tontlajuc 
du roy cela cogneut , elle plora moit tendTc- 
ment et dist : « Ha ! mon seigneur, si tu estas 
loing de moy, tu deveroys venir à moy et à mon 
acouchement ; et maintenant, toy qui es près, me 
veulx laisser! S'il est ainsi qu'il soit forcé que tu 
partes, mène moy avecques toy. » Apolonius vint 

au roy et luy dist les nouvelles, comment Anuo- 
chus estoit frappé du jugement de Dieu avecques 
sa fille, parquoy il estoit roy de son royaulme, a 
qu'il Youloit aller soy faire mettre la couronn^ 
sus sa teste. Le roy de ce fut fort jojeulx et lu; 
donna congé, llfist préparer ses navires et gamii 
de toutes choses nécessaires , bailla à sa femme 
lors une nourrice nommée Liguyde, pareili^^ 
une sage femme pour luy subvenir à son aftaire. 
Puis le roy baisa sa fille et son gendre, pr»» 
d'euU congé , les conduysant jusques au nvage 
de la mer, et les laissa nager, les commandant a 
Dieu. Quant ils eurent aucuns jours esté sus mer, 
vint une grande tempeste , si que la fille d^ ^^ï' 
qui jà faisoit une belle fille, fut faicte comme 
morte , parquoy chascun de sa famille commeîY 
à plorer et à Draire. Ce voyant et entendant, 
Apolonius accourut et vit quasi sa femme morte- 
De lamenter ne cessa le triste roy Apolonius, e 
tranchoit ses vestemens depuis la poitrine jusque 
en bas. Il se gecta sus le corps d'elle, disaw- 
<c Ma chière dan>e, que pourray je dire de toy 
ton père ? Que luy respondray je ? » Comme i 
disoit cela, le patron, qui cuyaoil.qu'eJie j^^ 
morte, dist que la nef ne pourroît porter chose 
morte : « Commande doncques , dist il à Apolo* 



DES Histoires romaines. 341 

nius, le corps gecter en la mer, si que nous puis- 
sions évader. » Lors dist Apolonius, si triste que 
plus ne povoit : « O vilain infâme ! que djs tu ? 
veulx tu que ce noble corps, qui tant de bien m'a 
fait, soit gecté â perdition ? » Il appela tous ses 
serviteurs et leur deist : i< Faites ung vaisseau 
préparer, et soit bien cymenté tout autour, et là 
dedans je mettray une carte de plomb. Soit aussi 
ce corps paré des aomemens précieux et royaulx, 
et grant nombre d'or soubs le chief soit mys. » 
Tout ainsi fut fait qu'il le commanda. Puis baisa- 
le triste corps de son espouse , cuydant qu'il fust 
mort et deminct. Et en le baisant tant de foys 
qu'il peut, l'habandonna à nager sur mer. L'en- 
rant commanda à estre bien nourry et soigneuse- 
ment, affin qu'il le peust au roy, père de son 
espouse, présenter, en lieu de sa fille, qu'il espe- 
roit estre morte, toutesfois non estoit. Helas, dur 
helas! fut alors bien proclamé. Quant le digne 
corps de la très sage et tant belle dame fut mys 
entre les bras de la mer, le tiers jour la mer gecta 
le vaisseau où estoit le corps de la royne sus le 
rivage des Ephesiens, et arriva près de la maison 
d'ung médecin nommé Cerimonis, qui ce mesme 
jour avoit esté sur mer. Le médecin avoit veu le 
vaisseau nageant; il print la dame et la fist por- 
ter en la ville. Et quant le corps fut en la cité, 
le médecin regarda et congneut que c'estoit une 
fille de roy, à ses vestemens et à sa beaulté. 
Chascun qui vit la fille du roy disoit qu'il ne luy 
failloit autre chose fors immortalité, tant estoit 
plaine de beaulté. « Nature, disoit le médecin, 
n'estoit pollue ne souillée quant ce noble corps 
forma, car point n'est vicieux. » Ses cheveuixes- 



342 Le Violier 

toient d'ane couleur d*or reluysant , et avoit le 
fronc plain sans aucune difformité. Ses deoi 
yeulx comme deux estoilles sintilloient , descrip- 
vant la volubilité de l'orbe céleste. Brief, die 
estoit si bien formée que sa nature de fonnation 
avoit , à sa création, toutes les parties des autres : 
dames, et beaultés, pour la parer de tous mem- 
bres et organiser, emprunté. Le médecin, cuy- 
dant que ce corps ftist mort , fut tout estonne et 
dolent, et disoit: « O bonne pucelle, commeni 
estes vous ainsi délaissée ? » Soubs la teste trouva 
le trésor aue son espoulx, le bon Apolonius, avoit 
mys , et la carte de plomb , qui estoit escnpte, 
parquoy il futesmeu de la lire, qui contenoit que 
celluy que ce corps trouveroit eust dix escus d or 
pour ses peines, et dix pour le faire mettre û^ 



^ — — - www — 'w-«a'w«>, iirv -•.••« ar^v^^aa — ■«» — -~ «Il 

dans sépulture. «Soit fait, dist le médecin,! or- 
dre de l'ensepulturer, et soit plus fait qtïc» 
royalle doulceur ne requiert: car je promets i 



mon Dieu que plus luy donneray du myen que 
la carte ne commande. » Comme il faisoit préparer 
le feu pour le corps brusier à la manière des 
royaulx, et d'autre part tirer Iç corps du lieu ou 
il estoit, son disciple survint , qui estoit jeu^^ 
mais il valloit bien ung plus ancien que wj 
quant à son art: car quant il vit le corps, et son 
maistre luy dist qu'il Tarrousast du aeniourm 
de l'oignement qui estoit en une fiolle, ledit ser- 
viteur, voulant faire le commandement de son 
maistre , bien congneut qu'il n'estoit pas mort, 
car après qu'il eust osté les robbes de dessus le 
corps, en l'arrousant de l'oignement, il se^? 
mouvoir les entrailles. Il fiist tout estonné. l| 
touchoit les veines, les naseaubc, la bouche ; 



DES Histoires romaines. ^43 

pareillement tous autres membres. Cela veu , il 
congneut comment la mort et la vie de ce corps 
conibattoient, puis dist aux assistans. « Metez, 
dist il, les fagots aux quatre coings de ce vais- 
seau, et faictes ung petit feu et lent. » Laquelle 
chose faicte, le sang qui estoit figé se desas- 
sembla par la chaleur et coula par les veines ; 
puis dist le disciple : « Maistre, la pucelle vit et 
n'est pas morte. Je le monstreraypar expérien- 
ce. » Lors il'fist mettre la dame sus ung lict et 
fist chauffer de l'huile dessus son estomach. Il 
mouilla de la laine , puis la meist sus le corps, 
tellement, que de plus en plus le sang coullôit 
par les vaines. Lors la povre dame commença à 
esveillerson esperit vital , et deist: (^ Quel qui 
tu soyes, ne me touches fors comme il est néces- 
saire , car je suis fille de roy et femme de roy. » 
Le disciple s'en alla à son maistre tout joyeulx, et 
dist: « Elle vit, elle vit. » Le maistre fut joyeulx 
et approuva moult la science de son disciple, 
puis feist la royne substanter de viandes délicates 
et legières. Fist bailler à son disciple son salière 
qui estoit ordonné. Après aucuns jours, le médecin 
adopta la fille du roy en sa fille , laquelle le pria 
qu'elle fust gardée chastement entre gens de re- 
ligion ; parquoy il la fist mettre lors avecques les 
femmes au temple de Diane. Ce pendant ces 
choses, Apolonius, plus dolent que aucun homme 
mortel , arriva au pays de Tharse , puis descen- 
dit dedans la maison de son hoste nommé Stran- 
guilion et de sa femme Dyonisiade , les salua et 
racompta toutes ses fortunes , parauoy il les sup- 
plioit de nourrir sa fille , puisque la mère si es- 
toit morte. « Je m'en vois, dist-il, prendre pos- 



j^ Le Violier 

stoSjîon du royaulme d'Antiochus, mortnnser^ 
blement , et ne retoumeray pas à mon sue le 
roy, puisque j'ay sa fille laissée mourit, am 
pluslost exerceray le stille de negodateur. Faic- 
tes nommer ma fille Tharsîe , je vous supply, ei 
qu'eUe soit avec la vostre , Philômacie tiomniee, | 
nourrie; voîcy sa nourrice qui s'en donnera 
gaitle. » Cela dit, il bailla or et argent à Stran- 
guîlion , vestemens precieulx et autres choses, 

Euis jura en se départant que jamais ne feroit sa 
arbe , ses cheveulx et ne rogneroit ses on- 
gles que premièrement il n'eust sa 611e manee. 
Stranguilion luy promist et fit serment qu il » 
garderoit diligentement; puis monta sus mer 
Apolonius , et s'en alla es loingtaines régions. 
Quant Tharsie , sa fille , fiit en Paage de cinq 
ans, elle fut aux escolles baillée pour apprenû» 
les sciences avecques sa compaigne Philornacie, 
quant elle fut en la fleur de quatorze révolutions 
ae années , ung jour, comme elle venoit des e^ 
colles, trouva sa nourrice bien fort malade, w 
cause de sa maladie demanda ; la nournce wj 
deist : « Escoutez , belle fille, mes parolles, ei 
en vostre cueur les réservés. Que cuyde-ta) 
disl-elle, de ton pays, et qui est ton père, i 
mère , tes parens et autres ? » Dist la gente pu- 
celle : « Mon pays est Tharsîe , mon père Stra^ 
guilîon et ma mère Dyonîsiade. — Non , dist la 
nourrice plorantmoult piteusement : Apoloiwu^^^ 
Thir est ton père pourcertain, et ta mère Lucine, 
fille du roy Altistrates. » Puis luy compta toute 
la manière comment sa mère , par fortunes^ 
vents, estoit morte sus mer; comment sonp^fc 
Tavoit à Stranguilion baillée pour gouverner, « 



< ■ 



DES Histoires Roif^iNES. ,345 

qu'il avoit juré et voué que jamais Ae f^C^sa 
barbe jusques qu'elle fust honnestement mariée. 
« Je te prie, deist-elle, si tes hostes te fdnt 
quelque moleste quand je seray morte , que tu 
ailles et monte au marché, et là tu trouveras la 
statue de ton père, puis diras et cryeras à haulte 
voix que tu es fille de celluy qui est par la sta- 
tue représenté, car les citoyens le bei]éfice de 
ton père recorderont alors , si au'ils te vengeront 
pour l'amour deluy.» Lorsluyaeist la fille : « Ma 
chière nourrice, je proteste que de tout cecy ne 
congnoissois aucune chose. » Cela dit, la nourrice 
rendit l'ame. La fille l'a mise en sépulture par 
crande lamentation et plore sa mort par l'espace 
de l'an complet ; cela fait, comme par devant alla à 
l'escolledes arsliBeraulx, et quant elle retoumoit, 
jamais ne beuvoit et mangçpit que premièrement 
elle n'allast au monument de sa nourrice. Comme 
elle cheminoit ung jour avec sa mère putaine Dyoni- 
siades par le marché, tous les bourgeois la regar- 
doient et disoient que c'estoit la plus belle fille du 
monde, parquoy heureux estoient ses parens; et 
disoient que celle qui e&toit avec elle n'estoit 
pas telle, c'est assavoir Philomacie, fille de 
Stranguilion. Helas! si les citoyens l'eussent 
congneue, pour l'amour de son père sachez que 
ils l'eussent honnorée de noble sorte; mais ils 
ne la congnoissoient pas. Dyonisiade mettoit en 




depuis quatorze ans , ne n'est point venu la 
veoir ; je croy qu'il est mort ; sa nourrice pareil- 
lement est morte; je n'ay personne qui soit mon 



)46 Le ViOLiER 

envîeulx ; je la mettray à mort, et de ses aomt- 
mens omeraj ma fille. » Comme cela disoit, ml 
ung homme d'un village, nommé Theophille,le 
quel appella et luy disl que s'il vouloit argent 
gaigner, qu'il allast Tharsie metue malement à . 
mort. Le mestaier luy dist : « Qu'est ce qu'el a j 
fait ? elle est innocente, sans péché, comme )e ^ 
croj.— Si tu ne le fais , dist la dyablesse Dyo- 
nisiade, tu t'en repentiras. — Comment le pourray- 
je faire ? dist le mestaier. — Bien ! dist renra- 
gée : tous les jours elle a de coustume que, de- 
vant boire ne manger, elle va, au retour dts 
escolles, sus le monument de sa nourrice. li 
seras appareillé avecques ung couteau , et h 
prendras par les cheveubc en luy mettant le cou- 
teau en la gorge ; puis la gecteras en mer, et tu 
auras la liberté de moy et grant loyer. i> Le mes- 
taier Theophille print ung couteau et s'en alla 
musser au monument de la nourrice, gémissant 
et plorant tristement, et disoit : « Helas ! je suis 
bien malheureubt de vouloir acquérir liberté par 
effusion de sang qui est innocent et vierge. » l^ 
pucelle vint des escolles et print du vin, comme 
elle avoit de coustume , puis vint au monument 
de sa nourrice , là où le mestaier rustique la print 
par les cheveulx et la gecta contre terre pour la 
tuer. Mais la povre Tharsie luy dist : « Theo^ 

f)hile ! qu'ay-je fait contre toy, pourquoy tu me 
àis mourir? — Tu n'as fait aucune chose, dist le 
mestaier, mais il fault que tu meures. — Laisse- 
moy doncques prier mon Dieu, devant que me 
bailler le coup de la mort. — Fais donc tost, dist- 
îl ^ Dieu congnoist bien comment je suis de ce 
faire contraint. » Comme elle faisoit son oraison. 



DES Histoires romaines. 347 

les larrons et pirates de mer virent le traistre qui 
tenoit le glaive pour l'occire, soubs le jou d'une 
raontaigne, lesquels s'escrièrent: « Pardonne-luy, 
traistre, garson barbare, la fille sera nostre proye, 
non pas ta victoire. » Le traistre s'en fuyt du 
monument et se mussa vers la mer. Les pirates 
prindrent la vierge Tharsie, puis fuirent en la 
mer. Le mestaier Théophile retourna à la dame, 
faignant qu'il avoit la fille d'Apoionius à mort 
mise. Parquoy il falloit prendre robbes de dueil, 
pourfaindre qu'elle estoit morte de griefve maladie 
soubdaine. Quant Stranguilion entendit la mort 
de la fille , tant fut paoureux aue c'estoit mer- 
veille. Il se fit bailler robe de aueil, disant qu'il 
estoit de ce péché enveloppé. « Helas, que dois- 
je faire ? disoit-il. Le père ae ceste fille tant a fait 
de bien en ceste cité, et on luy rend le mal pour 
le bien. La lyonne d'envye ce mal a perpétré. 
Mauldicte femme ! disoit-il à son espouse , pour- 
quoy as-tu ce fait, toy ennemye de Dieu et du 
monde ? « Sa femme ne sçavoit que respondre. 
Pour faindre sa malice, de drap noir se vestit et 
sa fille semblablement, puis furent devant les 
citoyens, en rendant fainctes larmes, et disoient : 
<( Vous, citoyens, nous plorons à vous, car la 
belle Tharsie par cas de maladie si est morte, 
laquelle nous avons fait ensepulturer, et sans 
fin retournons en nos yeubc la pitié de sa mort. )> 
Les citoyens ) qui avoient eu congnoissance que 
c'estoit la fille d'Apoionius, furent .bien dolens 
et marrys, et firent faire la statue de Tharsie près 
de celle de son père, qui estoit tant ajmé en 
celle cité. Ceulx qui la pucelle ravirent vindrent 
à la cité Machilente. La fiUe^ pour ce qu'elle es- 



'4' 



-* -^ - "*.«-■ * -■-••» 



J48 Le Violier 

toit beDe, fiit ajNreciée i>our vendre. Quelchm 
macquereau, que là estoh, la voulut apreder, 
mais Athanogora, prince de celle ché, la voyant 
belle, sage, constante, plaine de doulceur et 
noblesse, pour l'avoir offrit dix sisterces d'or, 
et vault ung sisterce deux livres et demye. 
Le macquereau dist qu'il en donneroit vingt. 
« Trente, dist Athanagora. — Quarante, disl 
le mac()uereau. — Cinquante , dist Athanagora. 
— Trois vingts», dist le macquereau. Athana- 
gora lors dist qu'il en bailleroit quatre vingts 
et dix, et lors le macquereau en promist cent et 
dist que s'on en promettoit plus largement, 
qu'il metteroit davantage. La povre Tharsie, gé- 
missante, fut contraincte d'entrer, après le mac- 
quereau, en ung lieu ord et infâme, comme 
bordel publicque, là où il y avoit une statue 
nommée Priapus, qui avoit le membre de la gé- 
nération d'or, aomé de pierres précieuses, le- 
quel luy voulut faire le macquereau adorer. 
«Adore, dist-il, ce Dieu. — Non feray, dist 
Tharsie; jamais, à Dieu ne plaise, que ung tel 
soit par moy adoré. Sire, dist-elle, mais es-tu 

{)as lapsetene ? — Pourquoy le demande-tu ? dist 
e macquereau. — Pource,distlapuceUe, quêtes 
lapsetenes tel adorent. — Scez-tu pas,toy povre 
fille misérable, dist le garson, que tu es en la mai- 
son d'ung macquereau avaricieux entrée.?— Las! 
dist la vierge , se gectant à genoulx à ses pieds, 
sire , pardonne-moy et ne prostitue point tm 
virginité. » Lors dist le macquereau : <( Scès tu 
pas bien que es maisons des bordeaulx, 1^ 
prières et les larmes n'ont point de lieu h> Il ap- 
pelle ung sien famillier et luy dist qu'il aornast 



DES Histoires romaines. )49 

la pucelle d'habillemens precieulx et qu'elle 
eust une supercription et titre que quiconque 
I^ violleroit li donneroit demi franc, puis seroit 
à chascun pour tel pris habandonnée. La pu- 
. celle fust en la manière des paillardes accous- 
trée gorriièrement et lubricquement, puis fut 
avecques les sons des instrumens, après le mac- 
quereau, au bordeau menée le tiers jour, et là 
estoient plusieurs venus pour avoir sa compai- 
gnie. Mais Athanagora entra le premier à elle, 
la teste découverte, ce que voyant, la povrete 
Tharsie se gecta et prosterna à ses pieds, di- 
sant : « Sire, pour l'honneur de Dieu, ne macule 
point ma virginité. Résiste contre la volupté de 
ta luxure, s'il te plaist. Ecoute le cas de mon in- 
félicité et considère la noblesse, qui m'a prou- 
créé.» Quant elle eut tout son cas recité, le prince 
fut confus et plain de pitié , et luy dist : « J'ay 
une fille qui est à toy semblable, de laquelle je 
crains semblable cas. » Cela disant, il luy bailla 
ung escu d'or et luy dist : « Tu as plus pour ta 
virginité qu'il n'a esté imposé; dis aux autres 
oui à toy viendront comme à moy, et tu seras 
aelivrée. » La pucelle le remercia bien honnes- 
tement et le pria qu'il ne dist aux autres ce 
Qu'elle luy avoit dist. « Jamais je ne le diray, 
dist Athanagora, prince de celle cité, si ce n'est 
à ma fille, pour la préserver de tel cas. » Atha- 
nagora saillit, piorant, et rencontra ung autre 
qm alloit au bordeau à la pucelle, qui luy de- 
manda combien il avôit baillé pour sa virginité, 
et il luy dist. Il estoit fort triste. Le second en- 
tra -et la pucelle ferma l'huys, comme il estoit 
accoutumé. « Combien as-tu eu du prince ? dist 



i3' 



J50 ^ Le VïOLiER 

le second à Tharsie. — Quarante beaux escus, 
dîst-elle. — Prends, dist-il, une livre d'or en- 
tière. » Lors , Athanagora , lequel Pescoutoit, 
entendh sa promesse et luy dist : « Tant plus tu 
luy donneras, tant plus elle plorera. » La fille se 
gccta à ses pieds, après qu'elle eust l'argent, et 
luy compta ses fortunes, comme à Athanagora, 
parquoy celluv jeune qui la voulcHt diffamer et 
prostituer la fist lever et luy dist : « Liève toy ; 
nous sommes hommes, et pourtant tous subjects 
à fortune. » Cela dist, il s'en alla; et, en s'en al- 
lant, Athanagora rioit, qui dist à l'autre : w Tu es 
ungffrand homme! N'as-tu à qui donner tes lar- 
mes fors à moy?» Ces deux jurèrent, l'un à Pau- 
tre, que point ne diroient le secret de la fille àt 
royaulté. Ils attendoient les autres. Plusieurs iâ 
furent en la sorte, qui baillèrent çrant argent à 
Tharsie, sans la toucher, de la pitié qu'elle leur 
faisoit, quant elle leur proposoit son triste cas. 
Ce fait, elle saillit et bailla son areent au mac- 
quereau, qui luy commanda qu'elle luy en ap- 
portast tous les jours autant. L'autre jour il sceut 
qu'elle estoit encore pucelle, dont il fust marrys, 
et dist à son familier, qui estoit ducteur des pu- 
celles , qu'il l'allast despuceller. Le ducteur de- 
manda à Tharsie : « Dy-moy, dist-il , si tu e* 
vierge. — Las ouy, dist, tant qu'il plaira à mon 
créateur. — Comment doncques as-tu tant eu 
d'argent ? — J'ay, deist elle, tant ploré en tb- 
comptant mes doloreuses fortunes, que les 
hommes ont eu de ma virginité pitié. Sire, ne 
fais pas pis qu'ils ont faict, donne pardon à » 
fille du roy captive. » Lors dist icelluy : « Mon 
maistre le macquereau est très fort avaricieulx; 



DES Histoires romaines. 351 

je ne sçay si tu pourroys saincte demeurer et 
vierge. » Lors elle luy respondist et deist : « Je 
suis des ars liberaulx instruicte, si que je puis en 
genre masculin chanter doulcement. Maine moy 
en ladite cité pour ouyr ma facunde. Tu propo- 
seras les questions au peuple ; lors je te les 
soubdray. Par ce moyen assez amasseray ar- 
gent et pecune. — 11 me plaist bien », dist-il. 
Cela fait, elle fut en la place de la cité menée. 
Chascun courut pour la veoir et ouyr. A toutes 
les questions et demandes respondit la pu- 
celle si sage, tellement qu'elle gagna grant ar- 
gent. Xthana^ora , cause de la conservation de 
sa virginité, la recommanda au conducteur et 
serviteur du macquereau , et luy donna grans 
dons pour la conserver vierge. Comme ces 
choses se faisoient, Apolonius, son très chier 
père, vint en la maison de Stranguilion. L'an 
Quatorzième de son départ jà passa en la cité 
de Tharse. Lors Stranguilion courut à sa femme, 
comme demy enragé , luy disant qu'il n'estoit 
pas mort, mais estoit venu quérir sa fille. « Que 
ferons-nous, nous povres misérables? — Prenons 
robbe de deuil, deist la femme, plorant et expri^ 
mans tous fainctes larmes , dissimulant que sa 
fille soit de subite maladie morte. » Comme cela 
se faisoit, Apolonius entra, et les voyant plorer, 
leur demanda la cause de leur lamentation. «Je 
croy, dist-il, que ces larmes gectées et respan- 
dues ne sont pas à vous, mais à moy.» Dist 
lors la femme Dyonisiade : « Non. Pleust à Dieu 
que autre aue moy et mon mary te deist la ve- 
nté de ta fille : pour vray est morte subitement.» 
Apolonius , oyant parler de la mort de sa fille, 



)>2 Le Violikr 

fbt q«asi comme, mort longtemps sans patlei. 
Toutes fois il dist enfin : « O femme, femme 1 s'il 
est ainsi que tu dys, qu'est devenu l'argent elles 
robbes lesquelles |e te laissay ? » Lors &sx la feift* 
me: « Sire, Tune partie si est perie, mais l'autte 
non. Et affin que de ce tu ayes tesmoi^age, > 
les citoyens de toy remembraoles ont fait ung j 
sepulchre de cujrvre pour ta fille, près de la sta- 
tue, lequel tu pourras veoir. » Apoionius, croyant i 
sa fille morte, print ses bagues et les iist porter l 
k ses navires, et alla au sepulchre que on avoit 
fait cour sa fille. Lors il leut le titue, demeurant 
quasi immobile, si qu'il ne pouvoit plorer, et di- 
soit en mauldissant ses yeulx : a mes yeux 
plains de crudelités, ne sauriez-vous plorer la 
pitié de ma fille i » Cela fait, il s'en alla à ses 
gens, à sa nef, et dist à ses serviteurs : « Gectez 
moy en la profondeur de ceste mer, mes amys, 
je vous prie. Je convoite dedans ces eaux rendre 
mon esprit aujourd'huy. » Les serviteurs, ce 
voyant, le consoloient sans consolation; car ses 
douleurs oublier ne pouvoit. Çoinme il nageoit 
pour retourner en Tnir, le vent se mua si qu'il 
rust agitté des vents merveilleusement. Toutes- 
fœs, tant Dieu prièrent ceulxqui estoient en la 
nef, qu'ils arrivèrent en la cité de Marchilente, 
là où estoit sa fille Tharsie, qu'il esperoit estre 
morte.. Le gubernateur de la nef fiit fort joyeulx 
et fist démener grande solennité pour la victoire 
de leur port. Lors dist Apoionius : « Qui ^^^^ 
qui frappe mes aureilles du son de joyeusetéet 
lyesse r » Le gubernateur de la nef dist : « Res- 
}ouys-ioy, sire, car aujourd'huy iious célébrons 

les festes natalices. » Lors recommença à gémir 



DES Histoires romaines. ^5^ 

.; Apolonius et dist : « Or doncques , tous vous ' 
\^, ferez feste fors que moy. » Il donna à ses gens dix 
r, escus pour faire leur feste, disant: « Faictes 
bonne chière, vous, et me laissez en mon amer- 
tume; car, quiconque m'apellera ou me fera 
'^ chière, je luy feray coupper les cuysses. » Le 
dispensateur porta les provisions à la nef pour 
soienniser ce jour en convis et bancquets. 
Comme la nef d'Apolonius fiist la plus belle, 
mieulx chargée de oiens^ et que les nauton- 
niers d'icelle plus fissent grande joye que les 
autres, Athanagora, qui avoit Tharsie délivrée 
du bordeau et qui Taymoit de bon amour, fust 
à Tesbat sur les rivages , et voyant la nef d'A- 
polonius plus belle que les autres, d'elle s'ap- 
' procha. Lors les gens d'Apolonius l'invitèrent de 
' manger avec eulx etfaire solempnité, ce qu'il fit 
^ de bon courage ; descendit avec eulx , beut et 
mangea , puis bailla dix escus d'or, disant : 
;; « Voilà pour mon escot, puisqu'il vous a pieu 
moy inviter à vostre feste. » Quant Athanagora 
vit tous les discumbans, il demanda le seigneur 
de celle navire. Le gubemateur respondit : 
<c Nostre maistre, dist-il, est en deuil et fort se 
lamente , car il a sus mer sa femme perdue, pa- 
reillement en estrange terre sa fille.» Lors, 
Athanagora dit à son serviteur nommé Carda- 
nius : <( Descends où il est, et tu auras deux 
escus pour luy dire que le prince de ceste cité 
le prie qu'il saille des ténèbres à lumière. » Dist 
Cardanius: «Je ne sçauroys faire refaire mes 
jambes pour deux escus , car nostre seigneur a 
juré que le premier qui à luy ira qu'il luy fera tran- 
cher les jambes. » Dist Athanagora : « Celle loy 
kM«/, 23 



/ 



}54 ^B ViOLIER 

est à vous consthuée , nompas à moy. 3e àes^ 
cendray à luy au fonds de la navire; oictes-moy 
comment il a nom. — Apolonius », dirent les ser- 
viteurs. Quant 11 entendit son nom nommer, il 
luy souvent que Tharsie lui avoit nommé son 
père par ce nom. Il descendit au fond de la nef 
et dist à haulte voix : « Apolonius, Dieu te sa- 
lue. » Quant Apolonius se vit nommer, estimant 
que ce tust quelc'un de ses gens, leva le visage 
fort furieux pour regarder. Et lors congneut que \ 
c'estoit un estranger honneste, sage, prudent et 
beau , parquoy il se teut sans mot sonner. Lors 
luy dist Atnanagora: «Apolonius, j*ay sentuque 
tu es en douleur pour la perdition de tes prind- 
paulx amys, et pourtant je te suis venu consoler. 
Mon aray, liève-toy et espère que, après les té- 
nèbres. Dieu envoyé la lumière. Tu auras, au 
plaisir de Dieu, après ton pleur lyesse. » Apolo- 
nius leva la teste, disant : « Qui es-tu, seigneur, 
qui parles à moy ? Va en paix et me laisse mou- 
rir en ce lieu, car autre chose ne demande pour 
tous mes soûlas. » Adoncques Athanagora con- 
fus remonta au hault de la nef et dist qu'il n'es- 
toit possible de modérer Apolonius. Il manda 
au macauereau qu'il luy envoyast Tharsie, pouf 
ce qu'elle estoit sage, ce qu'il fist. Et quant elle 
fut venue, soubdainement il luy dist: «Des- 
cends là bas ; car par ton estude de bon conseil 
par adventure pourras consoler et engarderle 
seigneur de ceste nef de mourir es ténèbres, le 
consolant de sa femme et fille qu'il a perdues. 
Si tu peulx cecy faire, certes je te donneray cenf 
talens d'or et autant d'argent, et par l'espace de 
trente jours te rachepteray des mains du mac- 



DES Histoires romaines. ^.55 

quereau. » La pucelle, ce voyant, huinblement 
descendit là où estoit son père , qu'elle ne con- 
gnoissoit, et le salua doulçement en disant : 
« Salut à toy, quiconques tu soyes. Saches que 
la vierge qui entre ces nauffrages toujours a pré- 
servée sa virginité te salue. Resjouys toy, ô 
homme triste ! » Lors elle commença à chanter 
de sa voix mélodieusement dictez et chançons 
moult belles, si armonieusement que Apolonius 
lors s'esmerveilloit de son armonieux langage 
tant désert. Elle disoit ce qui s'ensuyt : <( Je voys 
par les bordeaulx et toutesfois point n'en suis 
coupable , comme la rose qui . est entre les 
espmes n'est point voillée par leur poihcture. 
Je suis comme le couteau tombé des mains du 
frappant ; je suis à un macquereau baillée, toutes- 
fois point vioUée. Si mes parens je congnoissoys, 
les larmes de mes playes cesseroient. Je croy 
que, nonobstant ma douleur. Dieu vouldra chan- 
cer ma couleur, et seray faicte joyeuse quelque- 
fois. Resjouys toy, homme; liève ta face contre 
le ciel que Dieu a fait et formé. » Lors Apolo- 
nius leva les yeux ; et quant il veit la pucelle, 
les bondes de son cueur rompirent et eschappè- 
rent les undes de ses anciennes douleurs par les 
yeux de la teste, plus que devant, disant à la 
pucelle : « Las! et aue bien me dois maudire! 
toutesfois je rends à la noblesse grâces et mercis, 
priant Dieu que tu soyes à tes parens rendue, 
comme désirée, toy qui es de si excellent li- 
gnage. Prendz cent escus et te sépare de moy, 
sans plus m'apeller; j'ay grant honte de veoir 

Ï^ar tes belles chansons renouveller mes dou- 
eurs.<>) La pucelle. print Taigent qu'il luy donna; 



)56 Le Violivr 

et remonu au hault de la nef , à laquelle £sl 
Athanagora : « Où vas tu, Tharsie? tu as en yain 
travaillé. N'as tu oncques sceu faire vers cest 
homme miséricorde, qui se veut meurtrir? — 
J'ay faut le mieux c^u'il m'a esté possft>le , mais 
je ne luy fais que nuire, dist Tharsie y si «^u^ilm'a 
donné cent escus pour m'en venir. >» EHst Atha- 
nagora : « Tu en auras deux cents, et descends 
encores à luy et luy rends les cent qu'il t'a bail- 
lés ; désire son salut, et non point sa peciine. » 
Tharsie de rechief descendit à son père, qu'Ole 
ne congnoissoit , se séant aupnès de luy et œ- 
sant : « Mon amy, si tu veulx estre toujours icy, 
permects que je sermonne quelques parolles à 
ta personne. Si tu peux souldre la question oc 
mes parolles , je m'en iray, et sinon, je te ren- 
dray ton argent et de l'autre davantage. » Loj^ 
respondit Apolonius , voyant bt diligence de la 
sagesse de la fille : « Nonobstant que le ^orer 
m'est beaucoup plus consolation que le parler à 
créature, foutestois, par la valeur de pruden- 
ce, propose ce que tu vouldras, et puis t'en 
va pour donner à mes pleurs espace. » Lors dist 
Tharsie : « Voici le cas : Il y a une maison en 
terre, laquelle toute chose nous resonne; celle 
maison paisiblement resonne , mais Hioste ne 
sonne mot. Tous deux courent , la maison et 
l'hoste. Si tu es roy, comme tu dis, tu dois estre 
plus que moy prudent; resfjonds doncquesàma 
question. » Lors dist Apolonius : « La maison qui 
en terre resonne, pour vray c'est l'eauè, et l'hoste 
paisible le poisson , qui court avec sa maison. » 
La vierge replicqua et dit : « Je la grant fi«^ 
légère de la belle forest suis portée, non pas sai» 









DES Histoires romaines. 357 

grande compaignie de gens ; je cours par moult 
de voyes sans laisser aucunes trasses et vesti- 
ges. » Respondit Apolonius : « S'il estoit licite, 
je te monstrerois, en respondant à tes questions 
£t problesmes , beaucoup de choses que tu ne 
scés; toutesfois, en si bas aage que tues, moutt 
es sage, dont grandement je m'esmerveille- L'ar- 
bre de compaîgnies environné, courant par moult 
de voyes, et ne laissant aucunes trasses , est la 
navire. » Lors susadjousta la vierge disant : «' En 
la maison nue n'entre qui ne soit nud ; il tra- 
verse les maisons sans aucun mal faire; au 
milieu est une grande chaleur qu'aucun hom- 
me ne peut <»ter ; si tu mettois quelque gaing 
^ et prouffit , tu entrerois es feux innocens. » 
Dist adoncques Apollonius : « La nue mai- 
son en laquelle n'est aucune chose pour vray 
est le baing, auquel l'hoste tout nud convient, et 
là tout nud suera.» Comme ces choses se disoient, 
la pucelle se gecta sus Apolonius et commença à 
l'embrasser , disant : « Regarde la voix de ta 
povre suppliante. Regarde la vierge ; car il est 
indécent à ung homme mourir, de si noble pru- 
dence. Si tu avois telle solation de grâce que 
Dieu te fist trouver ion espouse et ta femme, et 
aussi pareillement ta fille, vouldroye tu pas en- 
core vivre ? » Quand Apolonius entendit celle pa- 
role, quasi tout confus de rage, frappa la belle 
vierge Tharsie du pied, et, pour^ce faire plus im- 
pétueusement, se leva sus bout. La vierge frap- 
pée tomba à terre seignant par le visage, puis 
dîst : « O Dieu étemel , regarde mon affliction ; 
uée je fus entre les tempestes de la mer; ma 
mère par les vents marins es fleuves perdue sans 



358 Le ViOLiER 

avoir sépulture de terre : car mon père îa taisten 
lieu honneste sur mer au vouloir des tempesies. 
Et je, povre fille désolée tant que plus n'en peulx, 
fus baillée par mon dit père, pour nourrir, à Stran- 
guilion et à sa femme, qui m'ont voulu faire 
mourir à tort et sans cause ; mais, par le moyen 
des pirates de mer, suis à présent au bordeau, 
eticy Dieu vueille que mon père puisse trouver! » 
Adoncques, quant Apolonius entendit parler de 
son cas et de sa belle fille, congneut que c'estoit 
elle qui ploroit, parquoy il s'écria haultementet 
dist : « Seigneur, divine miséricorde, qui le ciei 
et la terre gouvernes et regardes, les abisraes, et 
tous secrets conserves , ton sainct nom soistbe- 
nist! » En cela disant, il tomba sus sa fille, de 
joye que il eut, et la baisa plus de cent fois en 
Çlorant de liesse ; puis luy dist : « ma chère 
tille, la moytié de ma vie , pour l'amour de toy, 
je ne mourray pas. » Il s'écria à haulté voix : 
« Omesseigiieurs et serviteurs , courez à moi ! Mes 
amys, courez, courez me secourir. Mon soûlas 
est trouvé ; venez et apportez la fin de mes dou- 
leurs longues et anciennes , car ce que nous 
avons perdu est trouvé : c'est ma séulle fille, que 
tant pour l'amour de sa mère je queroye. » Tous 
ses gens accoururent au bruit de leur seigneur 
et descendirent, mesmement Athanagora, le 
prince d'icelle cité, qui trouva Apolonius sur le 
col de sa fille, gémissant de joye, lequel disoit : 
<( Mes amys, je ne sçauroisplus mourir, puisque 
j'ay ma belle fille trouvée. Chascun plouroit 
avecque luy de liesse. Lors il gecta ses vieulx et 
sales habiliemens, et fut vestus d'atours royaulx 
selon sa dignité. Hélas î qui pouroit estimer b 



DES Histoires ROMAINES ^59 

joye là démenée , de si longtemps requise par le 
désir de toute sa famille ! Tous ceulx qui là es- 
toient dirent à Apolonius : « O très chier sire, que 
moult vôstre fille vous ressemble ! Se il n*estoit 
autre plus certain experiment, se suffiroit la simi^ 
litude pour la trouver estre vostre fille. » La belle 
fille baisa jusquesà quatre fois son père, disant : 
« mon doulx et amiable pèfe , soit aujourd'huy 
le nom de Dieu benist, auia fait aue je te voye, et 
-qui m'a gardée de la viltenie du cordeau. » Lors 
Athanagora , doubtant que la fille fust à autre que 
luy mariée, devant Apolonius se prosterna, le 
pnant par sa dignité qu'il luy donnast sa fille 
Tharsie. « Je suis , dist-il, prince de ceste cité ; 
la fille, comme elle scet bien, est par mon moyen 
vierge demourée ; par mon moyen est recongnue 
sembiablement , et par mon moyen est en ta pré- 
sence. » Adoncques dist Apolonius : « Puisque il 
est ainsi, je ne te dois estre contraire , car tu l'as 
bien desservy. Soit ainsi que tu le desires ; mais 
il mefault du macquereau prendre vengeance. ». 
Lors retourna Athanagora en sa cité et s'escria : 
« Citoyens, ne laissez pas vostre cité périr pour 
ung seul malfaiteur Saichez que le roy Apolo- 
nius de Thîr est en la cité venu, et son intention 
est de se venger du villain qui a cuydé perdre sa 
fille; jà se prépare pour le vaincre; pourtant ve- 
nez tous au devant de luy pour luy requérir mi- 
séricorde, si vous voulez estre délivrez. Chascun 
se vint mettre devant Apolonius à genoulx, hom- 
mes et femmes, luy req^uerant pardon et indul- 
gence pour la cité, et disoient : « Soit mené le 
traystre macquereau au roy pour le pugnir. » Ce 
qui fut fait. Et lors Apolonius, arrivé comme roy 



|6o iM VUMJER 

et diadesmé par rôyaUe scûtc, monta au tribusalt 
atcom|>aigné de sa mie, disant aux babitaoset 
cytoiens : « Seigneurs, voyez vous ma fille, qui 
a csié en péril d'estrc diffamée par ce villain, 
faictes en la vengeance, je vous en prie. — Sire 
roy, dirent tous les habiunts du lieu, soit le 
traystre bnislé tout vif, et que tous ses biens 
soient confisqués au prouffit de vostre fille. » Ce i 
qui fut fait. Après cela, dist Tharsie benignemcnt \ 
au familier du macquereau : « Je te donne liber- \ 
té, car par ton bénéfice suis vierge demeurée. 
Deux cens escus luy bailla, et à toutes les pa- 
celles devant elle présentes donna liberté , leur 
disant : » De vostre coqps contraint à pecner 
soyez maintenant quittes.» Apolonius dist adonc- 
ques au peuple citoien : « Messeigneurs , ff^' 
ces vous offre des grans et larges bénéfices fais 
à moy et à ma fille, vous donnant en recompense 
d'une partie cinc^uante poix d'or. » De qup/ 
il fut fort remercié. Puis les cytoiens firent faire 
la statue d'Apolonius au meilleux de la cité, et 
escrirent dessus Thonneur d'Apolonius et de sa 
fille. Cela fait , Apolonius fist les nopces de 
Tharsie lors avecques Athanagora, prince de celle 
cité, en grande félicité et lyesse. Comme il s en 
alloit après ces choses accomplies avec son gen- 
dre, sa fille, ses gens et serviteurs, en son pays, 
voulant passer en Tharsie, de nuyt par ung ang^ 
de Dieu fut admonesté de passer par EphèsC; et 
qu'il entrast au temple des religieuses , et là a 
haulte voix exposast ses fortunes, et puis passast 
car Tharsie pour se venger de sa fille, ce q^^^ 
tist en belle compaignie. Le temple luy fiit °*" 
vert. Voyant son espouse les nouvelles que Wan^ 



DES IflSXAiREjl^ ROMAINES. )6l 

alloit ung roy incongHteu^ eUe «e para de ses ha- 
bits royauix et alla audevant deiuy sans le cÂi- 
gnoistre. Lors Apolonius se mist à ses pieds avec- 
ques sa fille, puis dist à claire voix et exposa ses 
fortunes comme Pange luy avoit dict. Il racompta 
tout de point en point ce que par fortune luy es- 
toit advenu, et comment enfin il avoit trouvée sa 
fille ; parquoy sa femme le congneut aux paroles 
lesquelles il proferoit, et se laissa tomber sur son 
col , le cuyaant baiser. Mais il la repoiilsa, esti- 
mant que ce fut autre que sa femme. Lors, elle, 
plorant, dist : « Que fais-tu, la moytié de mon ame? 
pourquoy me traicte-tu ainsi ? Je suis ta femme, 
fille au roy nommé Altristrates , et tu es mon 
mary, et. ton nom est Apolonius de Thir. Mon 
bon seigneur et mon maistre, qui m'as si trèsbien 
apprinse , tu es le naufragé lequel j'ay tant aymé 
et entre tous esleu.» Adoncques le noble Apolo- 
nius, quant il entendit les paroUes de la dame , 
congneut que c'estoit son espouse et la courut 
embrasser en plorant de joye chauldement et di- 
sant : « Loué soit Dieu de ce au'il luy a pieu nous 
faire retrouver ensemblement ! » Dist aaoncque$ 
la dame : « Mais où est nostre fille ? — Voila là », 
respondit Apolonius en luy baillant par le doy et 
la nommant. La mère baisa sa fille, la fille baisa 
sa mère , pas ne fault dire combien ne comment. 
Trop seroit longue chose de narrer les joyes qui 
alors furent entre les ungs et les aultres, et le 
hxuyct voilant par la cité. Puis, cela faict, Apo- 
lonius s'en alla en son pays, et là ordonna son 
gendre seigneur et maistre en son lieu de Thir, 
print et receut le royaulme d'Antiochus en pos- 
$&$ion et saisine , qui luy estoit gardé. Depuis 



^62 Le Violier 

s'en alla en Tharsie, noblement accompaigné sc- 
ion la mode royallc, fistconvocquer Suanguilion, 
sa femme Dyonisiade, disant au peuple : « Vous, 
cytoiens, vous feis je jamais tort et aucun des- 
plaisir ? — Non , respondirent treslous les q- 
toyens; nous sommes tous prests de vivre et 
mourir pour vous ; ceste statue pour vous est 
faicte, car de mort vous nous avez racheptés. » 
Deist Apolonius : « Je avois baillée ma fille pour 
garder à Stranguilion et sa fenwne ; mais ilz ne me 
ta veulent pas rendre. — Sire, deist Dyonisiade, 
mais as tu pas leu son tiitre signifiant qu'elle est 
morte ? » Lors feist Apolonius venir sa fille devant 
tous, laquelle deist alors : « Mauldite tu soyes, 
deist Tharsie saulvée, qui as esté des enfers re-* 
Vocquée. » Chascun en fut moult joyeulx, hors la 
meschante Dyonisiade, pareillement son mary et 
te mestaier, auquel dist Tnarsie : « Théophile, 
qui esse qui te commanda de me tuer ? — Ma mais- 
tresse Dyonisiade » , dist-ii. Lors les cytoicns 
prindrent Stranguilion et sa femme pour ocort. 
Menez furent hors la ville , là où ils fijrent lapi- 
dés. Et vouloient occire le mestaier ; mais la 
belle Tharsie le secourut et deist que, s'il ne luy 
eust donné congé de prier Dieu, qu'elle ne l'eust 
pas deffendu. Apolonius demoura en celle cité 
trois jours, et donna Ç'ands trésors à ist resta^- 
ration d'ycelle. Puis vint premier à Penthapons» 
au roy nommé Altristrates, qui fut moult joyeulx 
de sa venue, congneut sa fille tant belle, sa 
niepce, son gendre, feist feste par l'espace d'uflg 
an pour leur invencion célébrer, et puis mourut 
en aage parfaiae ledit roy Altristrates, laiss^ 
h mo3rtié de son pays à Apolonius, l'autre moj^ 



DES Histoires ROMAINES. 36) 

à sa fille Tharsie. Toutes ces choses paracom- 
plies, comme lors Apolonius cheminoit près de la 
mer, il veît le pescheur qui autresfois Pavoit se- 
couru à son besoing après son nauffraige , le fist 
mener à son palays, et avoit le povre pescheur 
moult grant paour, et cujrdoit que Ton le voul- 
sist aller faire mourir. Mais il luy feist bailler deux 
cens sisterces d'or , serviteurs et ancelles, et le 
feist son compaignon et son conte tant qu'il ves- 
quit. Clamitus, qui lui avoit la mort d'Antio- 
chus nuncée , se gecta aux pieds d'Apolonius , 
et le pria qu'il le voulsîst secourir et ayder. 
Et il le fist semblablement son conte, compai- 
gnon, le prenant parla main. Ces choses faictes, 
Apolonius engendra ung beau fils de sa femme , 
lequel il fit roi au lieu d'Altristrates son sire. Ves- 
quit le doulx Apolonius avecques sa femme qua- 
tre-vingt quatre ans, et tint en main le royaulme 
d'Antiochus et de Thir, et fist deux volumes : 
l'ung mist en sa librairie et l'autre donna au tem- 
ple des Ephesiens. Après ce, fina ses jours et mou- 
rut plain de bonnes oeuvres, si qu'il fut saulvé, 
comme il est à croyre, par les vertus qu'il eut et 
la patience, qui ne fut pas maindre que martire. 



)64 Le Violier 




De la céleste cité et pays supemel. 
Chapitre CXXVI». 

' crvaise racompte qu'en la cité de Disse, 
pour la présence d'ung sainct ymage 
de Jesus-Christ , ne peult aucun héré- 
tique là vivre, juif ou payen; ne peult 
ce lieu aucun barbare prendre, mais si les en- 
nemis sont devant la cité pour Tassaillir, ung 
petit enfant est monté sur la porte de la cité, qui 
litPEpistre, par la vertu de laquelle ce mesmes 
jour sont rapaisés les ennemis , ou ils s'enfuient 
comme tous enragés. 

Moralisation sus le propos. 

Ceste saincte cité est paradis , construict de pierres 
vives, qui sont les saints martirs et autres gens 
fidelles , auquel ne peult aller et monter aucun nere- 
ticque , juifs ou payen , pour la présence de Jcsi^ 
Christ , auquel ils ne croyent pas ; ou ceste cité e^ 
nostre corps , auquel , par la présence de l'y mage <ic 
Jesus-Christ, c'est assavoir de Tarae là dedans in- 
fuse , ne peult aucun hérétique , c'est assavoir aucune 
fraulde ayabolique , jamais entrer. Car au baptesme 

I. Chap. I (4 de l'édit. de Kellcr. Swan, t. 2, p. JOJ- "^ 
Il s'agit ici de la célèbre image de Jésus-Christ envoyée pw 
le Sauveur à Abgare , roi d'Edesse, et long-temps conservée 
dans cette ville , à ce que rapporte une vieille traditi^fl ^ 
cueillie par d'anciens écrivains de Thistoire de l'Eglise, tew 
qu'Eusèbe (I. i, c. ij) et Evagre (1. 4, c. 27). V. aussi 
l'ouvrage de l'empereur Constantin Porphyrogénète, Pe ^f^" 
gine Edessena y et les Anecdota graca de M. Boissonadc,»- 

4»P-47ï. 
Gervais de Tilbury , auquel les Gesta Romanum ont ev- 



DES Histoires romaines. 365 

cela avons promis à Tvinage duquel nous sommes quant 
à Pâme crées. Après le baptesme, le dyable ne peut là 
vivre si Tbomme par péché ne le promect : car, sans la 
volunté de l'homme . le dyable ne peult aucune chose 
faire; pareillement lesestranges et oarbares ennemys, 
qui sont les péchés mortels, ne le peuvent invader, pour 
la présence de la divine grâce; toutesfois, si, par fra- 
gile condition et sugestion de la chair, ils evaoent par 
cas d'adventure , le petit enfant innocent , qui est la 
conscience remordant par Tepistolle de confession , le 
peult repeller, et , en ce mesme jour que celluy enfant 
se mettra sus la porte, qui est l'entrée de bonne vie, 
s*en fuyront les péchés par ceste lecture de confession 
et pénitence. 




De la manïèn de batailler en la passion de Jésus Christ 
contre le diable d'enfer. — Chapitre CXXVII '. 

n Angleterre, comme racompte Ger- 
vaise , vers les termes de l'evesché de 
Lieneuse, gist et est assis le chasteau 
nommé Cathulaicque, dedans les limites 
duquel est ung lieu nommé Buric. Là est une 

prunté ce chapitre et quelques autres , vivoit au commence- 
ment du XlIIe siècle ; il compila, pour instruire et distraire 
l'empereur Othon IV, une description du monde, où il plaça 
toutes les fables qu'adoptoit sans examen la crédulité de l'épo- 
que, et qu'il intitula Otia imperialia. Leibnitz a inséré dans sa 
collection des Scriptores Brunvicenses (Hanovre, 1707, j vol.) 
cette œuvre , qui n'est pas sans importance pour l'histoire du 
Moyen- Age; en 1855, un savant allemand , M. Liebrecht, 
en a fait réimprimer quelques extraits en y joignant des notes 
intéressantes. 

I. Chap. i$5 de l'édit. de Kelier. Swan, t. 2, p. 304; 
Otia imperialia, 1. 3, chap. 59, t. i, p. 979 de l'édition de 



^66 Le ViOLiER 

plaine qui est du rond d'une valée tout autour 
enclos , et en la façon d'ung portai ; là est une 
seule fosse pour entrer en la plaine de ce champ, 
comme il est d'ancienne renommée. Lors après 
la première silence de la nuyt, quand la lune 
luyi , si aucun chevalier crye , de l'autre costé 
luy accourt ung autre chevalier pour le combat- 
tre , sans que le premier, c'est assavoir celluy qui 
crye, ne maine personne quant et luy fors son che- 
val, et là soubs terre vont par ces pertuys en façon 
de porte combatre. Notez ce cas merveilleux. 
C'estoit jadis en la grande Bretaigne le grant et 
puissant chevalier Albert, plain de vertus, le- 
auel entra ung jour dedans le chasteau dessus 
ait pour estre logé. Et comme ce fiist au temps 
d'yver, que on se chauffe communément en re- 
citant aucunes histoires, il ouyt parler de ceste 
matière merveilleuse. Ce chevalier, voulant aller 
expérimenter par faict ce qu'il a voit ouy dire, 
pnnt une autre chevalier des plus nobles et s'en 
alla au lieu. Quant Albert eut veu le lieu, il 
laissa son compaignon et commença à crier, se- 
lon la coustume , pour convocquer l'autre che- 
valier, qui vint incontinent. Quoy plus.? l'ung con- 
tre l'autre coururent de grant effort, tellement 
que en la fin Albert fut de telle force qu'il fist 
tomber son adversaire ; toutes fois il tomba Juy 
mesmes, mais il se leva soubdainement. L'autre, 
qui jà estoit vaincu , voyant son cheval environ- 
ner par cupidité de l'avoir, geaa contre ledit 
Albert une lance, si qu'il luy transperça la cuisse. 

Leibnitz, dans les Scriptores Bransw., p. 26 de Tédit. de 
Liebrecht. — Une tradition pareUle est répandue en Prusse* 
(Terame, Volkssagea Ostpreussens , p. 79). 



DES Histoires romaines. ^67 

Mais le vaillant Albert, ou de joye d'avoir esté 
victorieux, ou dissimulant le coup, point ne 
sentit mal. Il s'en retourna quand l'autre fut 
disparu , et donna le cheval c^u'il avoit gaigné à 
son compaignon , lequel l'avoit mené jusques au 
lieu tant horrible; lequel cheval moult estoit 
grant, beau et agille par apparence. Toute la 
turbe du chasteau fut de sa victoire joyeuse , 
s'esmerveillant de son cas. Quant on luy ostases 
jambières de fer, on en trouva une toute plaine 
de sang figé, mais il n'en fist compte. Toutesfois 
la famille de léans en fut toute espouventée. Le 
cheval fut exposé à la veue de chascun , qui 
avoit les yeulx enflammés et cruels, le col dressé, 
le poil noir et bonne selle de chevalerie. Quant 
vint l'heure que le coq chanta , le cheval com- 
mença à sauter, escumant des nasaulx, pous- 
sant la terre des pieds et rompant ses renés, si 
qu'il s'en fuyt à sa volunté et liberté. Pour la re- 
membrance de la grosse playe de Albert , on luy 
fist ung monument à perpétuité , et tant qu'il 
vesquit , à tel jour et heure qu'il fut blessé , sa 
playe commençoit à saigner en la superface. 
Celluy Albert fut depuis sur les payens , passa 
la mer, et , en combattant, par son audace mer- 
veilleuse mourut en Jesus-Christ ». 

Moralisation sus ce propos. 

Le noble chevalier si puissant et audacieux est 
Jesus-Christ, qui est descendu du chasteau de 

I. waher Scott, dans une de ses notes sur le 3e chant de 
Marmion , a cité cette histoire d'après Gervais de Tilbury , 
et il a signalé quelques autres anciens auteurs qui en ont 
parlé. V. aussi tes notes de Swan, t. 2, p. 496. 



}68 Le ViOLifiR 

Paradis en la place de ce monde merveillease pour 
combattre contre le dyable; et, pour ce faire, print 
seulement ung seul chevalier pour le mener au lieu de 
la bauille : cN^st la clémence du Sainct Esperit , qu'il 
a conduit au champ de nostre salut sans luy ayder 
corporellement, car Dieu le laissa en sa passion souf- 
frir. Ce noble chevalier pour le conflict des armes 
crya par ses prédications, et est contre luy venu le 
dyable , couvert des armes d'orgueil , et a combatii 
Jésus contre luy, sans ayde de personne: car en sa 
passion tous ses arays et apostres s'en fuyrent, seloû 
quedist Isaïe: Torcular calcavi solas , et de gcnms 
non est vir mecum. Jésus Christ avoit le bouclier d na- 
milité. et le dyable celluy d'orgueil. Mais cest orgueil 
ftist aoatu, et le dyable confus et vaincu. En celle ba- 
taille salutaire, Jésus Christ tomba par mort corpo- 
relle , mais il se leva par sa résurrection. L'adversaire 
luy bailla ung coup de lance grand et large par la 
main de Longis ; mais ce coup ne sentit oncques. 
Après qu'il fust victorieulx , il saillit du champ, me- 
nant le cheval qu'il avoit conquis, c'est son humanité; 
qu'il présenta à Dieu son père le jour de l'ascenaon, 
auquel jour chascun de la turbe céleste luv accounil, 
et le nombre semblablement des patriarcnes et prO" 
phètes se resjouyst de sa victoire. Jésus Chnsi, 
comme fist Albert ^ retint en son corps ses playes pojr 
les monstrer aux justes à leur consolation le jour a« 
jugement, et aux mauvais à leur confusion et tour- 
ment. Toute la famille céleste s'esmerveille de sa playÇ» 
c'est de son acerbe passion , en le regratiant ; et en si- 
gne de ceste playe doit estre fait ung monument qui 
nous excitera à la remembrance de la passion. Tou- 
tesfois devons avoir ceste playe de mort en nostre w^ 
moire , mesmement par chascun an à tel jour et heure 
qu'elle fut faicte , oui est le sainct vendredy, auquel le 
crucifix est regarde et plus dévotement aaoré qw^ ^^ 
autre temps. Quant vint l'heure du chant du coQ, ^\ 
est l'heure de la mort et du jugement, le cheval, qo^ 




DES Histoires romaines. 369 

est rhumanité de Jésus Christ, escume des naseaulx , 
saulte , se montre cruel , et a les yeulx ardens en Pes- 
pouventement des damnés, et frappe la terre du pied, 
c'est assavoir qu'il fera ressusciter les mors de la terre 
quant celle voix horrible proclamera : ce Levez vous, 
mors, venez au jugement. » 



De là cause de la destruction de Troye, 
Chapitre CXXVIIIl 

e poète Nâson racompte de la bataille 
troyenne cjue Paris ravit Hélène , que 
estoit aussi prophétisé que jamais la cité 
de Troye ne seroit subjecte jusques à ce 
que le duc Achiles seroit mort. La mère, ce con- 
gnoissant, l'enferma en une chambre secrette, 
pour paour qu'il fust occis, et là oi^ estoient ses 
damoiselles, et luy bailla habit de femme. Quant 
Ulixes ce congneut et entendit , il feignit estre 
marchant de mercerie , mettant en sa balle des 
ornemens de toutes sortes , qui fut moyen de le 
faire convenir et aller au cnasteau où estoit 
Achiles avecques les damoiselles. Quant il fut à 
la salle du chasteau, il eust des armures ^ lances, 
haches et espées à vendre. Le duc Achiles com- 
mença à manier les armes et à les vestir sus son 
«corps, et print la hache. Lors ^uant Ulixes ce 
congneut et le vit armé, il le print et l'emmena 
à Troye, si que les Grecs prévalurent; et quant 

I. Chap. I $6 de Pédit. de Keller. Swan, t. 2 , p. 308.-*- 
Le stratagème d'Ulysse pour reconnoître Achille malgré son 
déguisement est raconté par maint auteur ancien. V. Apol* 
lodlore, III, 13; Hygin, fab. 9C. 

Violier, . 24 



Li 



Achiles fiit mort, Troye fol prise, selon la Yolootf 
de U pnqthetie. 

L'cBfoââo» tm Upnpci. 

dessus dh Paris simplifie le dyabte, qui nrilR^ 
hK , c'est ie genre huiiuîn. Troye signifie b 

J'enfer, Uliies esl Jesus-Chrisl, et Adiile le 

nÎDl Esperit. La nef, ou la TÎIle clui^ée de mardiu- 
dises, est la Tierae Marie, plaine de vertn et aoraée. 
Les armes d'Adulés sont la croix, les cloui, U laiWi 
les (oati et la couronne. Devant la mort de itsos, 
Trojre, qui est enfer, prevatoit et tenoit les anaouM 

CKS en puissance; mais Jésus Christ mortiCiilef 
prins et rendit ceoli qne il tenoit en prison. 



Îedans b cilé de RotniBe fut ung coin 
incorraptï trouvé , plus haute que » 
mun de la cité. Dessus son diierestoit 
une laniemequi ne se povott paraucuM 
UqtKur ne par aucun soirfflement de vent estaîn- 
dre , jusques à ce que soubs la flamme , par ung 
pertuis, 1 air bist Icans mis aveccjues ung arc La 
playede ce corps mon, qui esioit géant, fiistde 

i.Chap. nSdc l'Uit deKeller. Svan.t. i,p. Ti; — 

Htlangc biiiire des légendes relatirci 1 deux peisoniugei 
6a nom de Palhs ; Tun, fiJs d'Evaodrc , vint coffibaltrc 01 
bymi d'EDH cl fut lot par Tunius (V. Viigilt, Eniidc, V[l[, 



Minerïf , qui te càgaa de sa ptau (Apollodi 

Ce redi « rctnnive dans Je " '--■-- 

I. XIV, chip. 49. 



Tanare et de céa, fut toc pu 

ip<au(Apallodore, lit, \i)- 

Ripirloriam morale de Berchenie, 






DES HiSTOhRES ROMAINES. %J\ 

quatre' pieds etdany; lequel avoit esté tuéaprès 
ladestrucûon deTroye> lA gisant avoit esté par 
l'espace dé deux mille deux cens et quatorze ans* 

Moralisation sas le propos. 



Le corps de ce ^eant mort est nostre premier père^ 
qui estoit forme sans corruption, fors que par pe-^ 
ché. 11 estoit plus hault que les murailles de ce monde :' 



Qaia omnia suhjecisti sub pedibus ejus. Ce corps estoit 
blessé par sa transgression, car sa playe estoit si 
grande qu'elle s'estandoit par tous les membres d'hu- 
manité, et ne peut pncque^ estre guery jusques que le 
fils de Dieu descendit ça bas. le guérissant par la vertu 
de son sang effus et espandu. Le lumière c^u'on ne 
pouvoit estamdrè signifie la peine d'enfer, qui avoit de 
la divine vision paour, tellement cuie par Fespace de 
quatre mil ans , ne par la liqueur d'oraison ^ ne par le 
soufflement de jeusnCj ne peut estre lors estamcte, jus-? 
ques que la flamme de divine miséricorde lors avecques 
Parci de la douloureuse . passion descendit èjs limbes 
d'enfer 4 , , 



De riavcntÎQfi des vignes, — Chapitre CXXXu 

osephus, au livre des causes des choses 
naturelles , racompte que Noé trouva la 
vigne silvestre, c'est assavoir les labrus-r 
ces; et, pour ce que le )ust en e^oit 
amer et foible, le bon patriarche print du sang de 

I. Chap. 1(9 de redit, de Keller. Swan, t. 2, p. j 14. --y 
On ne lit rien de semblable dans Josèphe, mais ce récit pa- 
rott avoir sa source dans une tradition juive que mentionne 
Fabricius (Codex pseudepigraphus veteris Testamenti^ t. 1, 
p. 275). Elle n'étoit pas inconnue au Moyen Age, car le 




)72 Le Violier 

quatre bestes , du Ijon , du pourceau, de Pai- 

CDel et de la singesse , pour en destramper le 



ses enfans qu'il avoit mis le sang de quatre ws- 
tes spéciales pour la doctrine des honunes de- 
dans la vigne. 

L'exposition moralU sus k propos. 

r) uant à parler en bon sens , par le vin plusieurs 
^^<^sont faicts lyons , car par le vin ils sont comine 
le lyon furieux sans avoir discrétion. Aucuns y^.^ 
gneaulx par bonté ; les autres singes par curiosité « 
indécente lyesse, car le singe veuTt faire tout ce q»" 
voit faire, mais il le destniict; lequel singe, ^^ ^ 
vculx prendre, fais des souliers de plomb et les chaus- 
se devant luy, et puis les laisse là, et quanti! sera toui 
seul, il les chaussera comme il te aura veu faire; œais 
quant il vouldra fuyr il sera prins. Les autres^" 
par le vin pourceaulx et paresseux sans penser à H»: 
tilité de eulx , mesmement à leur salut. Parquoy » 
scroit de nécessité, ouant à aucuns, que la vigne d eu» 
point esté du sang ae ces bestes engressée, pour lew 
profiit temporel et spirituel. 



il 



Calendrier 
mouton 



ier des Bergers mentionne les vins de singe , ^î°* ? 
n.w«ww» , vins de lion et vins de pourceau, comme indiqua» 
les effets que les boissons enivrantes produisent sur le te^ 
pérament. Quand l'homme commence à boire» il est ^ 
comme un agneau ; il devient ensuite aussi hardi qu'un iioo > 
à ce courage succède la sottise du singe, et il finit par rotti« 



dans la boue comme un pourceau. 



DES Histoires romaines. 37; 




De la rétraction du dyable pour nous engarder de bien 
faire, — Chapitre CXXaI ». 

I est certain que le dyable se trans- 
forme souvent en ange de lumière 
pour quelque déception sus le peuple 
que veult posséder et avoir ; parauoy 
cest exemple voulons demonstrer, qui est Tbien 
notable. Jadis estoit ung chasteau duquel la 
dame si avoit de coustume saillir tousjours de 
Teglise dès quant Tevangille lors estoit dicte y 
car elle ne pouvoit voir la consécration de Dieu. 
Comme son mary, seigneur du chasteau , eust 
de ce congnoissance par l'espace de longues 
années , et ne pouvoit sçavoir la cause y quel- 
que jour il la feist par force dans Peglise retenir. 
Lors, quant le prestre faisoit la consécration, la 
dame fut par un esperit dyabolique tellement 
enlevée que elle s'en voila contre mont , et en 
passant rompit la moytié delà chapelle, si que 
depuis ne fut plus veue. De ce fait témoignage 
jusques à présent une tour qui encore est en es- 
sence, laquelle l'on voit, et estoit la chapelle 
contre son bastiment appuyée. 

I. Chap. 160 de redit, de Keller. Swan» t. 2, p. )i6.-« 
Cette histoire se trouve dans Gervais de Tilbury (Or/a, III, 
57>P- 978 de redit, de Leibnitz déjà citée). Swan a mentionné 
dans ses notes, p. 501, deux histoires semblables, d'après 
Tonvrage d'Heywood, Hiérarchie oftheBlessed Àngels^ 16^ s; 
il aeroit facile d'en rencontrer d'autres dans les écrits des 
démonographes. 



f 



J74 Le Violier 

L'exposition sus le propos. 



c 



e chastcan est ce monde : la dame peult estet 
rhorame mondain si fort dédié aux choses moa- 



ct ne vivcni poina lusques a la conbouiuw""» «- ~ 
vhi service ; car le dyable l'en garde , l'occupant ^ 
dioses mondaines. Mais le seigneur de ce chastcan 
mondain est le bon prélat , mesmement le cou cssew 
discret, lequel, voyant sa dame, c'est assavoir l hom- 
me qui erre dedans Testât de l'Eglise par faultc de 
observer les commandemens et non obeyr a sesoicc 
zélés et bien fondés en charité, si qu'il sort devant u 
consécration après l'évangile, c'est assavoir apr^îu 
bonne remonstrance, correption , admonesteirjent o 
l'Eglise de son salut , il le doit par censures et ^ 
communications intromettre ; mais, si tu. ne p^^* ^ 
durer les parolles sacramentalles, c'est assavoir ic ron^ 
dément de ton salut, tu seras dudyable prins et cnassc 
en enfer. , , 



II* 'f 



Des choses qu'on doit éviter en prédication. 
Chapitre CXXXn». 

ne chose non accoustumée, maïs plaine 
de sain conseil, racompte Gervaise dc 
Vergense, descrivant à rempereur aes 
Romains Octo qu'en Cathaloigne, sus 
Tevesché de Gironde, gist et est une 0^^^ 

m 

I. Chap. 162 de redit, de KcUer. Swan,t. 2, p. î^?*^^ 
Gervais de Tilbury, UI , 56, p. 982* Les divers extrait ^ 
le compilateur des Gesta a.faitsdccet écrivain ncfiguï*^^*^ 
dans les rédactions angloises. 




DES Histoires romaines. ^75: 

montaigne située qui est inaccessible pour la 
monter, en la summité de laquelle si est ung^ 
^rand lac d'eaue noire, quant à sa parfondité 
imperscrutable. Là est une maison de dyables à- 
la manière d'ung palais large; là est la porte 
fermée; toutesfois celle maison est invisible 
comme la face des dyables. Si on gecte quel- 
ques pierres dedans ce lac, ou autre matière 
qui soit ferme , dès aussitost sourd une tempeste, 
comme si les dyables estoient offencés et courr 
roucés. En l'une des parties de la montaigne la- 
neige toujours y est perpétuelle , le glas çonti-^ 
nuel , et y est habondance de cristal , et jamais la. 
présence du soleil là ne fréquente. Près de là,. 
et à la racine de celle montaigne court ung 
fîeuve gectant arène d'or^- duquel oh fait une 
sorte de drap. Geste montaigne donne force 
d'arçent , et si est fertille^ Près de celle montai-, 
gne jadis estoit un bourç ou villaige là où de-. 
mouroit ung vigneron, lequel, comme ilpensast 
ung jour à ses domestiques négoces, et fust 
troublé de la clameur d'une petite nlle qu'il avoit , 
il la donna au dyable, pour la fureur qu'il eut| 
à que les dyables tout incontinent la ravirent. 
Après sept ans passés et expirés, aucun alloit par 
voye qurvit un autre passer bienlegièrement; 
quant. fl fut aux pieds de la montaigne ^ gectoit 
grands cris et ploroit amèrement, et disoit :^ 
« Helasl que feray-je , qui suis si pressé de la- 
beur et misère ? » CeUuy qui passoit luy demanda 
qu'il avoit à gémir. « Je suis , respondit-il , il 
y a jà sept ans à travailler, car les dyables je 
porte sans cesse, pour jutant qyoe je fus une fois 
a tu\x donné ; et pour en ayqir plus de foy et 



}76 Le Violier 

ctniMiffon, scmblablcraent «st urtc jeune fille 

3ue j'ay congneue, qui confine moy a esté au 
yablc commandée de son père , qui a esté mon 
voisin, laquelle le pèrepourroit ravwr s'ilM- 
loit quérir sus la montaigne , pource qu'elle leur 
fascfae trop à nourrir. » Le povre qui par là ças- 
5oit fat tout estonné, et ne sçavoit que faire, 
d'aller les nouvelles dénoncer au père ^^^^^ 
lors ou non ; mais en passant ledit père de la fiUe 
trouva tout triste , qui ploroit encore sa dicte 
fille. La cause de son pleur racompta à celluy qui 
passoit, lequel luy <fist aussi tout ce qu'il avoit 
veu et ouy dire de sa fille nouvellement, et que 
s'il alloit au nom de Dieu et attestation de bwine 
fojr, que les dyables luy rendroîent. « Tu le aojs 
faire », dist le passant. Adonc le père de la fille 
pensa longtemps qu'il devoit faire, puis, faiK 
conseil de l'autre, monta sus la montaigne du 
costé que le lac couroit. Il adjura les dyables, en 
la vertu de Dieu , qu'ils luy rendissent sa nllc. 
Tout incontinent, en façon et quasi comme quel- 
que subit soufflement de vent , saillit devant laj 
sa fille grande merveilleusement , les yeuU vac- 
aues, les os, la peau et les nerfe sans joindre 
l'ung à l'autre ; regard hydeux , sans parler lan- 
gaige qui soit , sans savorer aucunes choses hu- 
maines et entendre, comme morte wmbant 
et estant en frayeur. Le père fut fort estonné « 
dolent ; il s'en alla conseiller à l'evesque s'il de- 
voir reprendre sa fille , qui luy dist qu'il feroit 
bien ; et pour ce monstrer au peuple , l'evesque 
de Gironde, plein de bonnes mœurs et voulant 
informer son parc commis, prescha à tout w 
peuple Testât de la triste fille, commandant q^^ 



DES ^Histoires ROjiAiNES. 377 

jamais on ne donnast ses enfans au dyabie, pqtirce 
qu'il est à chascun dévorer appareillé. Chascan 
veit la fille, qui y print très-bonne exemple ; puis 
après peu de temps celluy que les dyabies chas- 
soient saillit aussi par les prières de son très- 
chier père , leauel exposa mieulx les peines de 
Pcnfer et les dyabies que la fille, pource que 
quand il fut ravy il estoit jà grand et plus discret 
qu'elle. Celluy exposa ung palais estre près de 
ce lieu en une basse fosse plaine de obscurité , 
et y avoit une porte merveilleusement obfusquée, 
là où les dyabies cjui venoient de tempter par 
le monde annonçoient aux autres tout ce qu'ils 
avoient fait. 



P; 



•. / 



Moralisation sus U propos. 

lar ce povons nos cueurs informer comment on 0^ 
se doit donner à Pennemy ; car il ne cesse d'estu- 
dier comment il ravira quelc'un pour le mener en peine 
de froit , de chault et autre maint tourment , comme 
dît Job : «c Transibunt ah aquis nivium ad calorem ni- 
mium. » Là est habondance ae cristal , et jamais du so- 
leil la clarté n'y va. Le cristal signine le mémoire de 
la divine vision que les dampnés désirent à veoir, mais 
jamais ne le verront. En la sorte que ung trésor ne 
sert point quant on n'en peult user, aussi le mémoire de 
la vision de Dieu ne sert aux dampnés, mais les as- 

grave, toujours estant en douleur, non pas comme la 
Ile de Thomme , par l'espace de sept ans, mais à ja- 
mais. 



J78 ^ l'B VlOLIBR 




Dt la crainte qui est inordoh/iée. 
Chapitre CXXXIII». 

lexandre régna, qui avait un fils nom- 
mé Celestin, lequel il aimoit , parquoj 
il pensa qu'il estoit bon de rendoctri- 
ner. Il appela aucun philosophe pour 
luy bailler, lequel le print et endoctrinast. Ung 
jour vint que le philosophé passoit par ung pré 
avec son oisciple Celestm, auquel pré estoit ung 
cheval tout roigneux, et auprès de luy deux bre- 
bis ensemblement lyées et mangeoient des her- 
bes, Tune du costé dextre, .Pautre du costé se- 
nestre du cheval , tellement qu'en s'approchant 
du cheval, la corde monta sur le dos dudict che- 
val qui estoit sur Therbe couché. Le cheval 
sentit la corde sur son dos, parquoy il se leva, et 
quant il fut levé, plus agrayé se sentît, si qu'il 
commença à courir par si grande violence qu'il 
entrainoit les deux ouailles. Près de ce pré estoit 
ung molin. En courant, ce cheval, par la douleur 
de la corde qu'il sentoit, trainant les deux brebis 
au molin, où il n'y avoit personne fors du feu. 
Le cheval tant se tourmentdit qu'il dispersa â 
bien le feu qu'il brusla là maison, luy et les deux 
brebis. Lors dist le philosophe, ce voyant, à 

I. Cbap. 163 de Tédit. de Keller. Swan, t. 2 , p. ^2$. — 
Nos recherches ne nous ont pas mis sur la voie de la source 
où Tauteur des Gesta a pris ce qu'il raconte ici. M. Graesse 
aoit qu'il s'agit d'Alexandre- 1&-Grand , mais c'est fort dou- 
tei», 



DES Histoires romaines. ^79 

son disciple': « Fais moy, deist il, de ceste ma- 
tière quelques vers à pi:opo3. Tu as veu toutes 
les gestes du cheval et des ouailles, pourtant fais 
aucuns vers véritables contenant qui doit payer 
la. maison oui a esté bruslée, ou autrement tu 
seras biçn batus. » Celestin, le disciple, fils du 
roy Alexandre, s'absenta de son recteur, chemi- 
noit en pensant et estudiant à faire ces mettres; 
mais il ne les pouvoit composer, parquoy il 
estoit tout triste. Le dyablé s'apparut à luy et 
luy dist qu'il ne se souciast, et que s'il luy 
comptoit son cas il y remediroit bien. Gelestin 
luy compta comment il luy falloit faire des met- 
tres de deux ouailles, d'un cheval et du moHn , 
mais qu'il n'en povoit venir à bout. Lors dist le 
dyable : « N'ayez paour, je suis le dyable ; pro- 
mets-moy que tu seras mon serviteur, et je te 
feraj des vers meilleurs que ton maistre. » Ce- 
lestm le voulut ainsi et luy fist foy et promesse 
de le servir s'il faisoit ce qu'il promettoit. Adonc 
fist le dyable ces vers : 

Nexu's ovem binam, per spinam traxit equinam. 

Lesus surgit equus, pendet utrum(^ue pecus. 
Ad molendinum pondus portabat equmam'. 

Dispe^endo focum se cremat atque iocum. 

Cusfoctes aberant, singula damna ferant i. 

I . Ces vers méritent quelque attention, comme étant du 
très petit nombre de ceux que Ton a attribués au diable. 
Observons en passant qu'un fac-similé de récriture du dé- 
mon, en caractères très bizarres, se trouve au feuillet 212 
d'un volume rare et curieux de Theseus Ambrosio : Intro- 
éttctio in chaldaicam linguam, Pavie, i $39, in-40; c'est la 
réi)onse de Satan à un magicien, nommé Louis de Spolete , 
qui lui avoit adressé une conjuration. 



)8o Le Violier 

C'est à dire qae le cheval portoit deux ousdiks 
au molin, et qu'il re^>endit le feu, qui bnisla le 
molin, auquel n'estoit créature ; parquoy si la 
auDSon eust esté gardée, pas ne fust bruslée, 
dont il s'ensuyt aue ceulz qui l'avouent en garde 
doyvent porter aommage. Le disciple fut bien 

E* yeux, et bailla les vers à son maîstre. Quant il 
s eut veus, il dist à l'enfant : « Dis-moy qui 
les a &is? — Personne, dist l'enfant, fors moj. 
— Si tu ne me dis la vérité, dist le maistre, ta 
seras batu jusques au sang. » Le disciple luj 
compta la vérité, par^uoj le maistre fut fort do- 
tait de ce quil s'estoit donné au dyable , le fist 
confesser et revocqner, et , après cela, fut faict 
saint homme ; puis mourut en bon estât. 

L'exposidon sas h propos. 

Ce roy est Dieu le créateur; le philosophe le bon 
prélat; et le disciple, le bon enfant à endoctriner. 
Le cheval rogneux au pré est rbomme pécheur dedans 
ce inonde; les deux ouailles lyées, le corps et Tame 
par baptesme coassemblés pour estre d'une mesme to- 
Innté , si que la chair ne contredise sus Tesperit. Mais 
le pécheur sonnant au molin d'enfer les traine, dont ils 
bruslent pour Tabsence des sens entre les vertus , par- 
quoy il portera sa pénitence. Tu dois composer, c'est 
assavoir assembler et lyer Tame avec le corps par rec- 
titude de juste vie; cela ne fais pas par la suggestion 
du dyable, mais par l'information dii bon esperit et 
prélat. 



DES Histoires romaines. )8i 




De la perveniii du monde. 
Chapitre CXXXIV i. 

'on lit dans la vie des Pères que 
l'ange monstra à ung sainct homme 
trois hommes labourans en simplesse. 
Le premier faisoit un fagot de boys, 
et quant il le vouloit porter, il ne povoit. Il le 
chargeoit davantage pour le mieux cuyder porter. 
Le second ne cessoit de mettre de l'eau en ung 
vaisseau percé et criblé pour le cuyder remplir, 
et il ne povoit. Le tiers menoit une tronche de 
boys dedans ung chariot et le vouloit faire passer 
une petite porte plus estroicte que la tronche ; 
mais il ne povoit, parquoy il battit tant Tes 
chevaulx que l'ung cheut en une fosse. Lors dist 
l'ange : « Que te semble de ces troys ? » Le 
sainct homme respondit qu'ils estoient fols. 

L'exposition de l'imbeciliti des trois hommes. 

Par le premier, dist Pange, notez sont pécheurs, qui 
de jour en jour pèchent et mettent péchez sus peche?^ 
tellement que ils ne les sauroient plus porter à la lin quant 
mort viendra. Par le second est entendu celluv qui 
biens méritoires perpètre ; toutes fois , il ne peult oc- 
cuper le lieu de mérite, car il est plein de pecné et des 
pertuis de transgression , tellement que toutes les ope- 
rations de charité ne prouffitent pour ce qu'elles sont 
faictes en péché. Par le tiers sont entendus les ri- 
dhes qui cuydent entrer au royaulme des cieulx par la 

I. Ghap. 165 de Tédit. de Keller. Swan, t. 3, p. 3^1. 




)8a Le Viouer 

porte si estroicte qae la pompe d'or que elle n*y pcuH 
«rtrer : 'Saperhiti et vanité, mais enfin tout tombe 



dedans enfer. 




Du jeu daeschects, — Chapitre CXXXV'. 

e jeu des eschects a soixante points 
divisés par huyt, c'est assavoir Thom- 
me, la femme, les espoux^etcs^ 

pouses, les clercs et fais, les po- 

vres et les riches. Ce jeu est joué par sa "O^ij 
mes. Le premier est lé rdc ejt est au double 
genre ^ c'est assavoir noir et blanc, le oeït^ 
blanc et le senestre noir. La vertu d'icelluy esi 
que quant tous leis eschects sont en leur^ ucoj 
situés, tant les nobles que les povres, us om 
propres termes et lieux par lesquels ils peuvent 
passer, et non les rocs, si la voye paries noWes 
et les povres ne leur est expédiée. Son cnemitt 
est par le droit, costé, et jamais au coin, soit en 
allant ou retournant; et s'il prend Vautre iate- 
rallement, de l'autre party il est nonmié laffon. 

I . Chap. i66 de redit, de Keller. Swan , t. 2, p- îM-"^ 
L'idée développée dans ce chapitre est la même que celle qw 
a inspiré Touvrage de Jacques de Cessoles, ** Ç «gu^ 
Moyen- Age, traduit dans presqne tootes les langue» ae^Bo^ 
ropc et imprimé à maintes reprises au XVe et au ^ 
siècles sous ie titre de Lib^ de moribus hommum et OB^ 
nobilium super ludo scacorum, et de Jeu des Esches '"ff^ii 
Quant aux règles qui présidoient à ce jeu à l'époque ^r^ 
compilés les Gesta et quant à la vogue dont il jouissoit, w 
consultera l'ouvrage de Massmann, Geschichte des m'it^'' 
terlichen Schachspiels ^ QuedUnburg, 1839, in-8. 



DES Histoires romaines. 383 

Exposition sus le propos. 

En ceste manière le povrechrestien n'a qu'ung pas- 
sage de povreté par lequel il passe directement à 
Nostre Seigneur Jesuchrist , seigneur de tous les po- 
vres , et est faicte la Royne près du Roy des roys : 
mais si en murmurant rétrograde de son estât latterai- 
lement, il est fait larron, et ne luy chault de son régi- 
me. Le second est nommé Alphin, qui court par trois 
feints; car en son propre siège celluy qui est noir est 
la dextre du roy colloque et le blanc à la senestre* 
L.es blancs et les noirs sont dits nompas â la couleur, 
mais à la situation du lieu. Le dextre qui est noir al- 
lant vers la dextre se met en l'espace noire devant le 
povre vigneron et en vacque lieu ; mais le senestre, de 
sa propre vertu a deux chemins et progressions , Tung 
vers le dextre costé à Tespace blanc , et l'autre vers le 
senestre dedans l'espace manc et vacque. LesAIphins 
contre mont et contre val cheminent et signifient les 
sages du monde , qui ont trois choses .entendement , 
raison et force ; ceulx-cy deussent à Dieu tendre par 
les œuvres de miséricorde contremont , mais ils ten- 
dent contre bas par humaine déception et éloquence^ 
courant latterallement au coing par les trois pomts qui 
signifient les gloutons , les ravisseurs du bien d*autru^ 
et les orgueilleux en l'affluence de leur beauîté et ri- 
chesse ; ceulx-cy voyant latterallement , et enfin par 
le dyable d'enfer, signé par le roc, sont perdus. Le 
tiers est le genre des chevaliers , desquels est blanc le 
dextre , mais le senesfre noir. Le blanc a trois voyes 
en son propre lieu situées, l'une vers la dexfre sus le 
lieu qui est noir devant le vigneron et en espace 
noire ; le second en vacque devant l'ouvrier en lai- 
nes ; le tiers vers la senestre dedans le lieu du mar- 
chant. Quant il est au roy constitué , par six quarrés 
peult cheminer, mais par huyt lorsqu'il est au milieu. 
Ainsi ést-il du senestre quant le noir contre le roy et 



jg4 Le ViOLiER 

le blanc cheminent. Le senestre devant le roy comme 
le dextre se colloque. Tout ainsi les cheyaliers deman- 
dent le champ de bataille ; comme fors et puissans 
dotbvent combatre virillement , et le roy en forme de 
couronne, pour le conserver et defiFendre, totalleroe&t 
environner. Nous sommes tous chevaliers . parquoy il 
fault combattre contre le dyable dedans le champ de 
cestuy mortel monde pour deffendre nostre roy, c'est 
Tame, car le dyable la veult par la suggestion de pé- 
ché surprendre ; mais nous pouvons résister contre ray 
en estant fermes en la foy. Le quart genre du jeu est 
le populaire , desquels Tungya tout ainsi comme Tao- 
tre ; du quatriesme lieu où ils sont situés ils peuvent 
aller au tiers quant ils sont saillis des termes du roy, 
contens d'une quarte, toujours directement montent 
sans retourner en leur borne, si qu'ils courent tous- 
jours , et s'ils sont aydés par les chevaliers , si qu'ils 
parviennent à la ligne des adversaires. Ils acquièrent 
par leur vertu ce qui est à la royne concédé par grâce. 
Noter fault que les populaires montans en aroit , s'ik 
rencontrent quelc'un des nobles ou des populaires con- 
traires aux coings, ils le peuvent prendre, pareillement 
tuer, ou soit à aextre , soit à senestre. Jamais le po- 

Sulaire ne peult aller oultre la droicte ligne vers la 
extre, pareillement la senestre, s'ils n'obtiennent la 
dignité de la royne ; ces populaires de chascune con- 
dition et sexe les hommes signifient , entre lesquels 
les roys et nobles sont mis pour tout régir, lesquels, 
s'ils ne régissent bien leurs officiers selon les loix et 
raison , la vertu de leur noblesse perdent et encourent 
l'acte de la condition populaire. Nous sommes tous 
procréés d'ung père, parquoy ceulx qui sont vertueux 
en leur faict selon Dieu et raison sont nobles, et non 
autres. Si les populaires et simples gens vivent selon 
vertu et bon conseil de leurs confesseurs et prélats j 
et obéissent à l'Eglise , montant la droicte ligne de 
vertueuse vie , meritoi rement pevent acguerir le nom 
de noblesse par celle perfection de vie céleste , si 



^ 

^ 



1- 

M 
i 



DES Histoires romaines. . }«85 

que ils sont dignes d'estre nommés du nombre des 
nobles et saincts du paradis. Doncques , ne mespri- 
sons pas les povres, car par leurs vertus atfcuhS ont 
esté faicts papes et empereurs qui n'avoient autres til- 
tres de noblesse fors vertus; ce sont les vrayes armés 
de dignité. Le quint genre de ce jeu est la royne . de 
laquelle le chemin est d'aller et de procéder de blanc 
en noir; elle est mise près du roy, et guant elfe se sé- 
pare de luy elle est prinse ; laquelle , si elle se meult à 
sa propre quarre noire là où premièrement elle fut 
colloquée, plus ne peult procéder que de celle quarre 
dedans une seulle quarre, voire par les coups soit en 
procédant ou retournant , soit en prenant ou en estant 
prinse. Par la royne devons entendre l'âme , qui au 
ciel seroit royne par ses vertus constituée. Geste royne 
si est blanche par la vertu de pénitence , pareillement 
au contraire noire par péché et deturpation de son 
vice. Près du roy se doit tenir, ou elle sera prinse. 
Nos âmes sont inluses au corps pour estre mises près 
de Dieu , comme la royne près au roy, en observant 
ses commandemens , si qu'elle ne soit prinse là bas en 
enfer. Nonobstant que rame ne peult extérieurement 
batailler, tqutesfois elle peult le corps instiger aux 
œuvres méritoires , car nostre corps doit estre comme 
le cheval qui est guydé de Pâme vers les vertus et in- 
formé de ne passer les limites des commandemens , 
mais par droicte sente de degré de vertu eh vertu ; 
pourtant ne fault pas qu'elle saulte , mais aille lente- 
ment, et en ses propres' limités demeUFe; nous en 
avons exçmplëde Digha, ^uî follçinetit saillit et trans- 
cenda sa bonne renommée, parquoy elle fut defllîprée. 
Le sixième genre de ceulx qui jpuent J ce.jéû sont les 
roys , qui sont plus dignes que les autres,. à caiîse de 
leur gouvernement, parquoy il ne fault pas que le roy 
se absente trop de son sié^; pourtant, quaatiJ^ part 
de sa blanche quarre/ la itatare suit des rocs: à dextre 
costé çt â sénésire; tetlemé^t toùtesfûîs qy^il fie se 
peut situer en lieu noir, costè Té tibir en blanc situé. 



386 Le Violier 

mais il sepeult mettre dedans le lieu blanc près du roc 
dessus dit i la quarrée du coing, là od sont les gardes 
de la cité , et la il a la nature d'ung chevalier en telle 
progression. Ces deux progressions il choisist par le 
moyen de la royne. Ce roy est Jesuchrist, ^ui sur 
tous les roys du ciel et de la terre prend domination, 
lequel est seigneur universel manifeste par sa progres- 
sion, car les anges l'accompaignent et occupent de tous 
costez en chascun lieu directement , comme dist le 
psalmiste : Si ascendero in celum, ta illic «; sidescai' 
dero in infernunty adcs. 11 maine semblablement aveclay 
la royne. c'est la mère de miséricorde, par le moyen 
de laquelle tient ung chemin de propiciation au popu- 
laire , laquelle luy plaise donner à ceulx qui Font of- 
fencé. Amen. 




Du bon conseil qui est à tenir. 
Chapitre CXXXVI». 

ng sagittaire print un petit rossignol, 
lequel il vouloit tuer; mais le rossi- 
gnol, par une voix miraculeuse, parla 
_ et luy dist : « Que te profitera de fflc 
tuer.? Tu scez bien que de tout mon corps point 

I. Chap. 167 de Tédit. de Kellcr. Swan, t. 2, p. ÎJ9-' 
Ce lécit est emprunté à Thistoire de Barlaam et iosâphiX [i 
4i P> 79 des Anecdota de M. Boissonnade) ; de là il a P^ 
dans le Dialogus creaturarum (chap. 100) et dans la Disci- 
plina clericûlTs de Pierre Alphonse (chap. 23). Il nppéïie'' 
Lai de l'Oiselet. V. les Recueils de fabliaux de Barbaian, 
t. 3, p. 1 14, et de Legrand d'Aussy, t. 4, p. 26. 

Entre autres imitations, on peut signaler les Rhytmicd ffi- 
buUe (I. II, p. 33), et une des histoires latines recneiito 
par M. Th. Wright; le poète anglois Lydgaïc, dans m 
de ses contes (The taie af the chorle and the byrd), le fabo- 



DES Histoires romaines. 387 

n'en seras plus saoullé ; mais si tu me laissois 
aller, je te montrerois trois enseignemens par 
lesquels tu serois à jamais heureux. — Tu ne 
mourras point, dist le sagittaire, si ces trois 
choses me veulx apprendre. » Lors et adonc 
dist Poiseau : <c Pour le premier, jamais ne te sol- 
licites à comprendre ce qui ne se peult compren- 
dre; pour le second, ne te courrouce jamais 
d'une chose perdue quand elle est inrecouvra- 
ble ; pour le tiers , ne crois jamais aux paroles 
incredibles, et tu en seras heureux. » Le sagit- 
taire lors laissa aller Poiseau, qui en voilant 
chantoit doulcement et disoit : <c meschant, 
tu es bien mauldit de m'avoir perdu ; j'ay en 
mes entrailles une marguerite précieuse qui sur- 
-^ monte l'œuf de l'autruche. » Le sagittaire fut 
dolent et dist au rossignol : « Viens en ma mai- 
son, je te montreray toute doulceur et humanité, 

liste allemand Boner [Edelstein , fab. 92 ) , peuvent aussi 
être cités ici. Une fable de Marie de France [Don Leu et d'un 
yiUinSj fab. 79, t. 2, p. ^24, édit. de Roquefort) roule sur 
un sujet à peu près identique et qu'on a le droit de faire re- 
monter à la même origine. 

On a cherché quelque ressemblance entre ce récit et une 
fable de Bidpai , le Paysan et le Rossignol (V. les Mille et 
un Jours, édition de Loiseleur-Deslongchamp, p. 448) ; on l'a 
aussi rapproché d'un apologue contenu dans VAnvari Soheyli, 
poème persan dont nous avons parlé dans notre Introduc- 
tion. Divers auteurs allemands ont raconté un trait semblable ; 
nous signalerons Hans Sachs , qui a donné à sa composition 
un titre qu'on peut rendre par : Les trois bons et utiles ren- 
seignements d'un rossignol (édit. de Nuremberg, 1560, f. 
428) , et Wieland , qui a écrit : Le chant de l'oiseau ou Us 
trois renseignements (V. les notes de Schmidt sur la Disci- 
plina clericalis, p. i'si-ih)- Ce récit ne fait point partie 
des rédactions angloises des Gesta, mais il forme le chap. 73 
du texte que M. Madden appelle anglo-latin. 



)88 Le Violier 

en te traictant à la main, sans enfermer en 
cage.» Dist le rossirad : « Je connois bien que 
tn es un fol , car de tout ce que j'ay dist tu 
n*en as fût un seul point , veu que tu te deuz 
dWe chose perdue qui est irrévocable, quant 
tu ne me sçaurois plus prendre, toutesfois tu as 
tendu les retz. En oultre, tu as creu que j'avois 
une marguerite dedans mes boyaux» de la quan- 
tité de l'œuf de l'austruche ; fol que tu es , je De 
suis pas si grand que l'oeuf de l'austruche : par- 

3uoy je dis que tu n'es au'un fol et en ta follie 
emouréras. » Cela dict, l'oiseau s'envolla et fot 
Parchier tout confus. 

Exposition sur le propos, 

Cestuy sagittaire peult estre dist le bon chrestien 
lavé aux Tondz du baptesme du péché originel , au- 
3uel baptesme Nostre Seigneur print en renonçant au 
yable maling et ses pompes , lequel Jésus chante si 
mélodieusement qu'il rappaisa Tire de son père contre 
les péchez des humains lors que il pria pour l'humain 
lignage ; mais le pécheur misérable veut tuer le Sau- 
veur, toutesfois et quantes qu'il commet péché mortd. 
Car, comme dist Tapostre, pescher .est ae rechief cru- 
diier JesuchrisL Note que si nous entendons aux 
trob commandemens que Dieu nous a donnez , nous 
parviendrons à grans biens. Les trois commandemens 
sont la credence des trois personnes de la Trinité, qoi 1 
est ung seul Dieu par essence , que nous ne poYons 
comprendre dedans ce mortel monde, veu. que. nous 
voyons sènllement par le miroir l'essence divine; mais 
quant jk>us serons en gloire nons le verrons faa i 



DES Histoires romaines. ^89 




De retendu dampnatian . 
Chapitre CXXXVIIi. 

arlaam racompte que le pécheur est sem- 
blable à l'homme qui, en craignant la li- 
corne, tomba dedans une fosse ; mais en 
tombant se prinj aux rameaulx d'un ar- 
bre qui estoit en ladicte fosse. Puis il regarda en 

I. Chap. 168 de l'édit. de Keller. Swan, t. 2, p. 54 1. — 
Un récit analogue est placé dans l'ancienne rédaction an- 
gloise des Gestd (Madden, chap. 30, p. 99), sous le nom 
de l'empereur Proas. (V. aussi la seconde partie, chap. n» 
p. 419.) L'auteur des Gesta est fondé à citer Thistoire de 
Barlaam et Josaphat , où cet apologue se trouve en effet ; de 
là il a passé dans divers écrits du Moyen -Age; nous nous 
bornerons à citer les fables de Tanglois Odo de Ceriton , 
composées au Xlle siècle (le Musée britannique en possède 
deux manuscrits), et une pièce de vers du XlIIe siècle, de 
Vunicortte et du serpent, ^ui se trouve dans diveisitianuscrits 
et que M. Jubinal a publiée dans son Nouveau Recueil de fa- 
bliaux, t. 2 , p. 113. On goûta fort chez nos ancêtres cette 
parabole, qui se retrouve dans la Légende dorée et dans les Vies 
des Pères , et dans le Miroir historial de Vincent de Beau- 
vais, 1. XIV, c. I $. Un littérateur allemand,. M. Mone, en a 
publié une rédaction latine d'après un manuscrit de la bi- 
bliothèque d'Anas (Anzeiger fur mittelalterliche Literatur, 
i8j5 , col. 3$S) , et il établit un rapprochement entre cet 
apologue venu de l'Asie et la tradition Scandinave qui nous 
montre son arbre sacré, le rêne Yggdrasil, dont la ctme 
touche au ciel, et dont la racine est continuellement rongée par 
Nidhogger, le serpent infernal. Ajoutons que le fond de cette 
parabole se montre dans d'anciennes procluctions orientales. 
Elle fait partie de l'un des chapitres préliminaires de la tra- 
duction pehivi de Calilahet Dimna, faite au commencement 
du Vie siècle ; elle est dans le 4e chapitre de la traduction 
arabe publiée par M. Silvestre de Sacy, Paris, 1816, dans la 
version hébraïque de Rabbi Joël, dans la traduction grecque 
de Siméon Seth et dans le Directorium humana vitét. 



J90 Le ViOLiER 

contre bas et vit ung puys profond et un dragon 
horrible qui le voulut dévorer. Veit aussi deux 
souris, l'une blanche, l'autre noire, quineces- 
soient de ronger l'arbre pour le faire tomber; 
semblablement , quatre vipères blanches pour in- 
fester toute la fosse. Quand l'homme leva lesyeuk, 
il apperceut du miel saillir de l'arbre, parquoy il 
se mist en oubliz , à cause de la doulceur du 
miel, de tous les dangers qu'il avoit veuz. Son 
amyluy voulut bailler une échelle, mais tant se 
délecta au miel, que de l'arbre tomba et chaut 
en la fosse. 

L*exposiùon morallc sus le ptopôs. 

Cest homme n*e$t autre que le pécheur; la licorne, 
la mort, qui toujours ensuit l'homme ; la fosse, 
si est ce monde; Parbre. la vie, qui est consummée 
par la nuyt, et le tout dénotez par la blanche souiîs 
et la noire * les quatre vipères sont les quatre com- 
plections de l 'homme , qui procèdent -du fondement 
du corps humain , qui de jour en jour se pourrist; le 
dragon est le dyable, le puys profond enfer; la doul- 
ceur du miel, la délectation de péché, par laquelle 
l'homme si est séduit, si qu'il ne considère sa damp- 
nation; l'amy qui baille l'eschelle, Jesus-Christ, ob 
le prédicateur, Veschelle pénitente, laquelle l'hotnine 
refuse. Parquoy il tombe dedans la fosse d'enfer après 
la mort. 



DES Histoires romaines. ^91 




De la revocation du pécheur à la voye de pénitence. 
Chapitre CXXXVim. 

adis estoit un joueur de dez , qui ac- 
courut à saint Bernard, disant : <( Père, 
je veulx avec toy jouer, et veulx mon 
ame mettre contre ton cheval. » Ce 
voyant, saint Bernard descendit de cheval et 
dist : <( Si tu ^ectes plus de points que moy, le 
cheval sera tien ; et si j*en gecte plus que toy, 
ton ame sera à moy* » Le jeu fut ainsi confermé. 
Le joueur gecta huit points avec trois dez. Cela 
fait, il print la bryde du cheval, disant qu'il 
seroit à luy. Lors dist saint Bernard : « Cela 
n'est pas le bout du jeu. » Saint Bernard print 
les trois dez et fist dix-huit , qui fut dix pointz 
plus gue le joueur, parquoy le joueur, ce voyant, 
se mit aux pieds de saint Bernard, et luy requist 
pardon, se convertit et fut sauvé. 

L'exposition sus le propos» 

Ce joueur de dez est Phomme mondain aux va- 
nitez dédié et subject ; sainct Bernard est le sai- 
ge prélat ou . confesseur qui , en jouant spirituelle- 
ment, doit monstrer le jeu d'éternelle délectation et 
joye de Pâme. Son cheval doit en jeu mettre, c'est 
son cœur et son ame, totallement Texposer à ce la- 

I. Chap. 170 de Tédit. de Keller. Swan, t. 2, p. 346. — 
Récit emprunté à la vie de saint Bernard , et qui se trouve 
dans la Légende dorée. Swan (tl 2, p. 514) a reproduit le 
texte de la traduction angloise de Caxton. ' 



I' 



f 



)92 Le ViOLiKR ■ "^ 

tw pow le saBTeinert de ITKMmne , le rtàmsaBl à U 

"i^âiMc de salât. Les trtns dcz sont les ^ çcr- 
sooMS de U Trinité, qui ont plnâews pomti, qui 
sooiles ioyes iiiimes qui doivent ÇSt« "»o«?^ l 



penpie , "Sninie dit l'ÊTangiUe qu'en la m^J^ 
SeTve Père pluâeun maoSns sont U sont toate 
ddecUtioBS, et tant qne on ne les sçannMt|)^c: 
cinq cent mille ans : Repos sans labeur, W^ 
«rt,Joye sans tristesse, Dciectatom ^ doulî-. 
^ et toote flunière qu'on sçauroît estimer de joyc 




I D€ dUutiom €t grande fidelUi, a cotamat vend dû" 

f de U môrL^CHhPlTRS CXXXIX'. 

ienre, dict Alphonse, racomptc (p^ 
deux chevaliers estoient, desq-t.> 

__ __, l'ung demouroit en Egypte , l'autre « 
t KéMSK tenoit en Bakbch, entre lesquels soih 

vent messagpers alloîent pour porter les )s^ 

I. Chjrp. 171 de Tédit. de KcUer. Swan, L 2, p. 347' 
L'andenoe rédaakm angloise (Madden, chap. 47»?'^^ 
raconte U chose comme ayant en lien sons rempoc» ^ 
pius. V. ansâ U seconde partie, chap. iS, p. ?;7- j 

Ce léch se trouve dans le Decanuron de Boccatt v*i *- 
00 se rappcUe, en le lisant, ITiistoîre des Daix ««wu ^ 
biax (Barl)azan, t. a, p. î2). fl a fourni égaleœcm^^ ^ 
du poème dMrttr et ProfiUas , par Alexandre de 1^ . 
rnistoire Uttêrain de la France, t. 15), ainsi que de «^ 
«tapies diamatiqiies dn XVlle siècle : Cesippe, oa 1» 'T 
Ama, par Haidi; Gisippeet Tke^ on /er bons Amis,^^ 
vreau, Paris, i6)S. - - r.-v 

M Edclestand Du MérU [Histoire de la poésie scam^' 
prolégomènes, p. JS») signale diverses pièces an^^f 
allemandes qui ont également rapport à ce trait cdcwc ^ 

On rencontre cette anecdote dans les Sermoaes de SûJ^j^ 
d'Hérolt (dise. 21}, dans Its NôuvéUes de Bandello, <^ 






jiES Histoires romaines. 393 

qu'ils ré^crivoient l'un à l'autre , tei^jnenyàie 
amour fidelLe fut entre les deux. Un jlôur le c^ 
valier de Baldaçh se reposoit en son lict et pen- 
soit que jamais son compaignon d'Egygte ne 
l'a voit veu, et il luy faisoit si grand signe d'a- 
mour. Je le veulx aller veoir, dist-il ; ce qu'il 
fist, et fut honnestement de celluy d'Egypte re- 
ceu en sa maison et logé. Celluy chevalier d'E- 
gypte lors avoit une belle pucelle dedans sa 
maison , de laquelle celluy de Baldach fust fort 
amoureux, dès aussitost que il l'eust veue, si 
qu'il en fut malade. Ce voyant, le chevalier d'E- 
gypte luy demanda la cause de son mal, qui luy 
dist aue c'estoit l'amour delà pucelle. Lors le * 
chevalier d'Egypte fist venir toutes les femmes 

celles de Granucci (nov. 5), dans les Heures de récréation de 
Guichardin, et dans plusieurs vieux {>oêtes. Les conteurs 
orientaux n'ont point oublié des narrations de ce genre. On 
peut s'en convaincre en lisant Thistoire d'Attaf le Magna> 
nime (continuation des Mille et une Nuits, par Cazotte, Ca- 
binet des Fées , t. 38, p. 162, et Caussin de Perceval, Mille 
tt une Nuits, Paris, 1806, in -18, t, 9, p. i), et l'histoire de 
Kaziraddolé, d'Abdenahmane et de la bielle Zeyneb (Mille et 
un Jours, édit. de Loiseleur-Deslongchamp, p. 257):; cette 
dernière se trouve aussi , avec quelques petits changements, 
sous le nom d'histoire de Naz-Ragyar, dans les Œuvres ba- 
dines de Caylus, t. 7, p. 208. V. aussi Cardonne, Mélanges 
de littérature orientale, x, i, et Scott, Taies from thepersian, 
1800, p. 2$ 3. Un récit analogue à celui des Cesta se ttouve 
dans la Disciplina clericalis (ch. 3, p. ^6, de l'édition de 
Schmidt ; fab. 2 , p. 16 , de l'éd. de Pans). Il a passé dans 
l'ouvrage de Thomas de Canttmpré : Liber Apum qui dîcitur 
bonum universale;dains le Dialogus creaturarum (4ial, $6); 
dans la compilation intitulée : Spéculum exemplomm , Stras- 
bourg, 1 487, in-fol. (V. les liotes de Schmidt, Ç. 97, i o i ) . U n 
écrivain anglois, Lydgate, a raconté cette histoire en indi- 
quant la source où il l'a puiflée: : Fabàloduorum vmcatorum^ 
de et saper Gestis Romanomm, 



^94 ^E ViOLIER 

de sa maisoa, fois celle puceile, car il luy avok 
dict qu*il mourroh s'il ne Tavoit. Quant il eut 
toutes les femmes veues , il dit à son compai- 
gnoQ que de toutes celles là il ne se soucioit, 
mais qu'il y en avoit bien une plus belle qui le 
teooit en maladie; tellement que le chevalier 
d'Egypte b luy montra enfin. Et quant il l'eut 
veue, dit à l'autre que sa mort et sa vie estoient 
en celle pucelle. Lors dîst le dievalier d'Egypte : 
« Mon amy, dès la jeunesse de ceste fille je i'aj 
en ma maison nourrie pour Èstre ma femme. 
Tootesfbb je t'ayme tant que j'ajme mieuk la te 
donner ouetn mourusse. Et si veulx que tûajes 
tout son bien, lequel je devois avoir. » Le cheva^ 
lier fat joyeulx du don de l'autre , la pucelle qui 
devoit estre femme de son compai^on espousit 
pois l'emmena en son pap. Cela faict, peu après 
le dievalier d'Egypte devint si povre qu'il ne 
acavoît queÊûre, parquoy il pensa que son corn- 
pâignon, que tant il ajmoit , auroit pitié de sa 
necesàté, parquoy il vint par êaue en une âté 
de Baldach où d^ouroit son cômpaignon, sus 
la nuyty et ne se osa pas faire à congnoistre ce 
soir à luy, pour ce qu'd estoit mal vestu et sans 
serviteur, disant qu'A ne le congnoistroit pas, 
pour la mutation ae son vestement , jusques au 
matin» parquoy il fut contraihct entrer en une 
chapelle qui estoit ouverte pour soy herberger. 
Comme il vouloit commencer à dormir» il veif 
deux hoomies qui combattiMent, tellement que 
l*ung niist l'autre à mort et s'en dm par le cj- 
mcti^ de l'autre costé. Le bruyt fut de trouver 
œlluj qui estM interfecteur et meurtrier de Tau- 
tîe, parquoj celluy cbevuiîer couché en Peglise 



DES Histoires romaines. 395 

dist qu'on le prinl et qu'il estoit celluy, parquoy 
il vouloit mourir au gibet; toulesfois il ne Pavoit 
pas tué, mais ce disoit de paour ou de tris- 
tesse qu'il avoit. Il fut prins et mis en prison 
toute la nuyt. Le lendemain, au son de la cam^ 
pane, le juge le condamna à mourir; mené fut 
au gibet, et en le menant, son compagnon le 
congneut et dit en soy-mesmes : « Voilà mon 
compaignôn que m'a baillé en signe d'amour sa 
femme, lequel va mourir, et je sefay en vie. 
Cela à Dieu ne plaise. » Lors il s'ecrya à haulté 
voix et dist : « Helas! messeigneurs , qu'esse 
que vous faites ? laissez cestuy-là et tae pendez, 
car c'est moy qui ay l'homme tué. » Cela ouy, 
les sergens le prindrent et avec l'autre le menè- 
rent au gibet. Quant ils furent au gibet, celluy 
qui avoit fait l^homicide dé ce Cas pensa et dist : 
c( Ceulx-ci sont innocents , et on les veult faire 
mourir. Parqiioy j'en sérbye éause. Si je les 
laisse mourir sanà me aCtuser, Dieu pourra bien 
contre moy envoyer sa vengeailce, parqùoy il 
me Vault mieulx endurer témporellement que 
éternellement et à jamais.» Il ke escrya devant 
tous et dist : « Seigneur de justice, vrays ci- 
toyens, laissez ces deux allei: et mé pendez : car, 
pour vray, je suis celluy qui ay le cas commis, 
et non eulx par conseil ne par fait. » Chascun 
fut esbahy. Cestuy là fut priris et meiië devant 
le juge, qui fut tout estonnë et demanda pourquoy 
îlz estôîeht retournez. Chascun compta son cas. 
Alors lé juge demanda au chevalier d'Egypte 
pourquoy il avoit confessé qu'il estoit du iheur^ 
tre coulpàbie, qui respondit qu'il l'àvoit fait 
pour ce qu'il aymoit mieulx mourir que vivre , 



196 Lb VlOLIER 

pour la cause qu'il estoit devenu si povre que 
c'estoit chose ville. Tout son cas compta de 
poinct en poinct, et requist qu'on le fist mourir, 
car il ne aemandoit que la mort. Lors dist au 
second, chevalier de Baldach, le juge, pour- 
quoy il avoit dit que il estoit coulpable; oui re- 
spondit et dist toute la manière comment Vautre 
i'aymoit tant que il avoit laissé sa femme pour 
luy offrir, parquojr, quant il l'a veu en nécessité 
de mort, il vouloit oien pour luy mourir. «Et 
toy?» dist-il au tiers gui estoit coupable, qui 
respondit : « Sire, j'ay dit vérité, car j'ay le cas 
commis ; et ay pensé que, si je laissois mounr 
ceulx cy qui sont innocens, que Dieu m'en pu- 
niroit enfin, par quoy je aime mieulx maintenant 
mourir en contnction que estre dampné par 
faulte de confession. » Dist alors le juge : « Po?^ 
ce que tu as les innocens excusez, tu seras déli- 
vré. Amende ta vie piteusement et viz en paix.» 
Chascun loua adoncques le juge, qui se monstta 
constant, et s'en retourna chascun en sa maison, 
et fist le chevalier à l'autre grande feste, so- 
lempniié et joye. 

L'exposition sus U propos. 

Cest empereur est le Père céleste; les deux che- 
valiers, Jésus et Adam. Jesus-Christ a demeure 
en Egypte, selon PEscripture, qui dict : ExEiipio 
yocavifiîium meum; et Adam a faict mansion au champ 
de Damascène. Geulx ci estoient en grande amytié- 
Adam fut conduyt en la maison de Jesusr-Christ, ^^ 
il veit la- pucelle, Tame, que tant il désira, et eust com- 
me espouse garnie de toutes riclwsses ; piiis vint Adam 
en ce œpqde, Ceiaf^ty J^su^Christfttt&ict/H?''^ 



DES Histoires romaines. 397 

quant il print nostre chair humaine, là où combat- 
toit Tesprit et le corps. Jesus-Christ entra au temple 
de la Vierge : c'est son digne ventre précieux. La 
chair tua l'esprit , et la clameur en fut au ciel et en la 
terre. Parquoy Jesus-Christ, qui pas n'avoit occis 
Tesprit, voulut estre pugny pour les péchez d'autruy, 
disant que on laissast aller Adam, qui avoit fait te 
meurtre, car il vouloit mourir pour Phumain genre. 
Par le compaignon qui pour Jesus-Christ voulut mou- 
rir devons entendre les apostres , qui «pour son amour 
et sa foy soubstenir. ont voulu souffrir; par le tiers 
qui se disoit coupable, devons entendre le pécheur, 
qui en confession doit dire vérité , disant : E20 sum 
qui peccavi, qui malt egi. Si ainsi le faisons, \t juge 
muera la sentence. 



-r-r- 



De la constance de rame fidelle. 
Chapitre CXLï. 




1 estoit ung roy en Angleterre qui avoit 
deux chevaliers en son royaulme , ap- 
pelez l'ung Guyon , l'autre Tyrius. 
Guyon estoit fort victorieux , et ayma 
une t^Ue pucelle ; mais il ne la pouvoit avoir à 

1. Chap. 172 de Pédit. de Kelter. Swan, t. 2, p. 954. — 
Cette histoire est une de celles qoi , insérées dans le texte 

3ueMadden appelle anglo-latin (chap. 70), ont été exclues 
es anciennes rédactions angloises. 
Guy de Warwickesf un personnage historique dont il est 
question dans divers auteurs, telsqué Girard de Comouailles 
et Henri de Knightoà. Un roman de Guy et de Felice, fille du 
comte de 'Bnckingham, fut cdhifiosè en Vers an^iois. Il s'en 
trouve des extraits dans VHistoYy ûfpoetry de Warton (t. i, 
p. 151), et dans le BriUihlfibliografiuf d*Egeiton Brydges 
(t. 4, p. 268) ; rajeuni dans son style, il forme The Bœki qf 



)9S Le Violier 

femme jusques pour son amour il eust lempté et 
essayé grandes, ardues et difficiles batailles pour 
son amour, si qu'en fin il Peust par ce moyen, et 
Tespousa en grant honneur. La tierce nuyt, après 
le chant du cocq, Guy on se leva du lict, et en 
re^rdant contre le firmament, veit Jesus-Christ , 
qui lui deist : « Guyon, Guyon, comme tu as 
souvent fait les batailles pour l'amour d'une seulle 
pucelle , maintenant il faut que tu estudies pour 
ramour de moy virillement contre mes ennemys 
combattre. >• Cela dict, Jesus-Christ s'esva- 
nouyt. Guyon entendit que la volonté de Dieu le 
vouioit contre les infidelles conduyre, par quoy 
il dist à sa femme qu'il vouloit aller en la Terre 
Saincte, par auoy il la prioit de bien garder son 
enfant ^.Iqu'elle avoit en son ventre jà concea. 
Quant la dame congneut ces nouvelles, comme 
furieuse print ung couteau et deist que elle se 
tueroit avant. « J'ay, dist elle, longtemps atten- 

tke most yidoryotts prince Guy ofWarwick, Londres, sans 
date, in -4. 

Au Moyen Age, il y eut aussi en France des épopées dont 
ce paladin fut le héros : V. l'Histoire littéraire de la France^ 
t. 22 , p. 841 et suiv. Elles furent remaniées, mises en prose, 
et fournirent le sujet d'un roman de chevalerie fort rechercM 
des bibliophiles, et intitulé: Guy de Warwich, qui, en son 
temps ^ fit plusieurs prouesses et conquestes en AngMj^' 
Allemaigne, Ytalie et Dannemarche, et aussi sur 1er infimes 
ennemys de la chrestienté. Paris, IJ25, in-fol.; IJSO»*"'^' 
Un bel exemplaire de la première édition s*est élevé à 1 1 $0 "• 
i la vente des livres du prince d»Essling; la seconde éditioa 
a atteint 82 5 fr. à la vente du roi Louis-Philippe. Il y en a une 
analyse dans les Mélanges tirés d'une grande bibliothèque,}. 
10, p. 6). A regard d'un manuscrit qui se trouve à la w- 
Uiothèque de Wolfenbuttel, voir le Serapeum, publié à L«p- 
xîg, t. j, 1842, p. H 3 et ;69, et le Bulletin du bibliophiUy 

1845, p. 2$, 



DES Histoires romaines. 399 

du pour estre ta femme, je suis enceinte main- 
tenant, et me veulx tu laisser ? » Guyon lui osta 
le couteau des mains , et luy dist : u Madame, 
je me suis voué de aller en la Terre Saincte, 
par quoy il convient expédier mon voyage , 
sans attendre que je soye vieulx ; et en brief, s'il 
plaist à Dieu, retoumeray. )> Elle, confortée, luy 
Dailla ung anneau et luy deist : « Prendz cet an- 
neau , et , toutesfois que tu le regarderas en ton 
voyage, te souviegne de moy, et je seray chaste, 
souffrant et attendant ton retour. » Guyon la sa- 
lua par ung adieu piteux, et s'en alla menant avec 
luy son compaignon Tyrius. La dame ploroit tou- 
jours, et ne la po voit-on consoler. Quand elle fut 
à terme de faire son enfant , elle fut délivrée d'ung 
filz, lequel elle nourrit tendrement. Guyon et son 
compaignon, cependant, passèrent et allèrent en 
moult de royaulmes, et partout le pays de Asye , 
oui estoit destruict desmauldictz infidelles. Lors 
aist Guyon à son compaignon : « Mon amy, tu 
dois te tenir et demourer en ce royaulme pour 
ayder au roy, qui est trèsbon chrestien, et je 
m'en iray en Hierusalem et en la terre saincte 
pour combattre contre les ennemys ; et cela faict, 
je passeray par ces lieux , et en soûlas retourne- 
rons en Angleterre. Cela feist chascun, et au par- 
tir se baisèrent en plorant et gectant grosses dou- 
leurs. Guyon entra en la Terre Saincte , là* où il 
fist plusieurs batailles contre les payens, les vainc- 
quant et obtenant victoire. D'autre costé, en 
Dacie, Tirius debella les infidelles et eut victoire, 
si que la renommée des deux compaignons par 
tout couroit. Le roy aymoit Tyrius sur tous et le 
faisoit riche, tout Je peuple semblablement. Il y 



400 Le VioLiER 

avoit ung tyran cruel et vaillant nommé Plebeus, 
qui sur Tinus estoit envîeulx grandement, telle- 
ment que il l'accusa au roy de prodiction, qu il 
avoit voulu le roy expulser de son royaulme. Le 
roy, croyant au traystre, priva Tyrius de tous ses 
biensct de son honneur mérité, si qu'il ne povoU 
à peine son corps substanter, par quoy il ni 
moult dolent, et (fisoit : « Queferay je, mescbantet 
triste ? » Comme ung jour il estoit tout seul en 
quelque lieu soy espaciant, il rencontra Guyon, 
son amy, en forme de pèlerin , par quoy li ne le 
cogneut point; mais Guyon le congneul bien, 
toutesfois il ne se fist à congnoisue. Guyon m 
demanda d'où il estoit. « Je suis, dist Tynus, ae 
loingtaine région , et ay par long-temps en ces 
lieux demeuré. J'avois un compaignon qui fj 
me laissa pour combattre les infidelles et s en 
alla es parties de la Terre Saincte ; mais je ne sçaj 
s'il est mort ou non. » Lors dist Guyon : « Pour 
l'amour de ton compaignon, laisse rocjr ung 
petit en ton giron dormir, car je suis las "U che- 
min. ^) Ce qu'il feist. Comme il dormoit, Tynus 
\\xy veit saillir une blanche belette de la boucue; 
qui s'en alla vers une montaigne, laqueHe ^^^^^\^ 
na depuis après quelque peu de temps en sa 
mesme boucne. Guyon s'esveilla, et ^^^^^J^ 
tre qu'il avoit eu une merveilleux sonee, cr^^ 
assavoir, saillir une belette de sa boucne, pn» 
rentrer dedans. Dist alors Tyrius que ce J^^' 
avoit songé il avoit veu de ses yeulx, mais ii ?^ 
scavoit qu'elle avoit fait à là montaigne. Lors dist 
Guyon : « Allonsà la montaigne, car par advenfuf^ 
trouverons nous quelque chose qui sera utillc » 
Comme ilz momoient la montaigne^ lors ilz trou- 



.^ 






u 



DES Histoires ROMAINES. 401 

•'* 

vèrent ung dragon mort qui avoit ie ventre plain 
d'or, avec ung couteau bien poly, sur lequel estoit 
escript que parce couteau Guyonvainqueroitl'en- 
nemy de Tyrius, par quoy Guyon fut fort joyeulx, 
et dist à Tyrius : « Mon amy, je te donne ce trésor, 
mais le couteau sera à moy. » Lors dist Tyrius qu'il 
n'avoitpasce trésor mérité; lors dist Guyon qu'il 
levast les yeulx et qu'il le re^ardast , car il estoit 
son compaignon Guyon. Tyrius le regarda enten- 
tivement, et le congneut, et luy dist qu'il le suf- 
firoit de le voir, et qu'il en estoit tout joyeulx , 
et ploroit de joye. «Liève toy, dist Guyon, et je 
batailleray contre ton ennemy; mais garde toy 
de dire qui je suis ; puis nous nous en retourne- 
rons en Angleterre. » Tous deux s'entrebaisèrent, 
et tomba Tyrius sur le col de l'autre. Tyrius porta 
son trésor à sa maison , et Guyon s'en alla poul- 
ser à la porte du roy, qui luy fut ouverte, quant 
il dist qu'il venoit de la saincte terre. Le roy le 
. fist venir, et quant il fut devant luy, l'adversaire 
de Tyrius estoit assis auprès du roy. « Comment, 
dist le roy, se porte la saincte terre } » Guyon 
dist au roy qu'elle estoit eh bonne paix, et que 
plusieurs estoient faicts chrestiens. Lors dist. le 
roy : « As tu point congneu ung si gentil chevalier 
nommé Guyon ? — Ouy , dist ledit Guyon ; je l'ay 
veu et mangé avecques luy. » Puis adjousta \t 
roy : « Est il point question des roys chrestiens ? 
— Ouy, sire , de ta personne mesmement , dist 
Guyon ; l'on parle fort, dist Guyon, d'ung cheva- 
lier nommé Tyrius, qui a fait merveilles de com- 
battre payens et a obteiju victoire ; mais, comme 
on dit, vous l'avez, à la persuation d'unç autre, 
despouillé de son honneur, qui est fait injuste- 
Kio/ier. 1^ 






402 Le Violier 

ment : roylà qu'on dit de toy par delà. » (m 
Plebeus le trahîstre se vch blasmer, il m: 
« Faux pèlerin , que ces mensonges dis , veulx 
ta ces choses soubstcnîr? — Ouy, dist Guyon 



et contre toy, sur la vérification de ce, te conh 

pour Tyiius; et pourtant, ^re, «lom 

moy ceste Kberté de combattre pour le droit oe 



batray 



soubstenir mon propos.— J 'ensuis content, nm 
roy, encoresdeceteprie. » Leroy le fei^accotK- 
trer de tout ce qui lui estoit nécessaire, list prépa- 
rer le champ, et ordonna le jour du combat,» 
doubtanr que l'autre ne trahist Guyon, appela» 
fille, luy disant : « Sur ta vie, garde que cepeiOTn 
n'ayt trahison aucunement; baille tout ceqjH w 
est nécessaire. » Ce qu'elle fist. Elle menaCuF 
en sa chambre, le fist laver, baigner, et le fo\m 
de tout son affaire, si qu'il estoit à son coiMi^»°^ 
ment. Quant vint le jour de combattre , P^^^ 
vint tout en armes fi^pper à Ist porte du Pju^j 
disant : « Où est ce meschant et faute çelKn». 
Fault il que tant il demeure ? » Le peknn sau»t 



bien armé par les mains de la fille du roy. 
deux se combattoient si bien que P'ebeuscçj^j 
rendre l'esprit de prime face s'il n'ettst dcu. 
demanda congé à Guyon de boire , qui luy ^^^l 
par moyen cjue s'il avoit nécessité, qu'il wY 
droit le plaisir pour cas pareil. Il courent DO j 
puis retourna impétueusement contre ^^J ' 
et combattoient tous deux vîrillement, si <[ 
Guyon eut soif. Lors il dîst à Plebeus (^ " "^ 
rendist le plaisir, et qu'il eust congé de uoff ' 
mais Plebeus jura et voua à Dieu que point 
beura qu'en main forte. Guyon se deiïendit tou ' 
jours, et tant qu'il peust s'approcha de V^^^' 



^ 



DES Histoires romaines. 40) 

tdiement qu'il saillit dedans Feaue et beut tout 
son saoul ; puis saillît sur Plebeus comme ung 
lyoh rugissant ^ par si grant cueur qœ l'autre h 
"■ niyte demanda. Le roy , ce voyant , les fist sépa- 
rer jusques an lendemain. Le peleiin Guyon en- 
^ tra en la chambre de la fille du roy, qui le lava , 
'^ abilla ses playes , le fist manger et puis reposer 
^ noblement. Il dormit, car il estoit lassé. Pie- 
' beus avoit des enfans au nombre de sept , vail- 
■ lans, ausquels il dist : « Mes enfans , si vous ne 
■:- trouvez façon «t moyen d'estaindre ce pèlerin 
ceste nuyt,. sachez que demain nombre feray 
; ' parmy les morts , car c'est le plus puissant que 
:> )e veiz oncques. » Les enfans dirent ^ue celle 
nuyt seroit suffocqué. Quant vint la mmuyt, ils 
i- entrèrent en la chambre de la fille du roy, qui 
i estoit sus la mer construicte tellement que l'eaue 
; passoit par soubz la chambre, a Si nous le tuons^ 
:5 nous serons en&ns de mort ; mieulx vault le gec« 
f, ter lict et tout en Feaue ; par ainsi chascun dira 
qu'il s'en est fîiyt. » Cela firent, et en la mer le 
■■i gectèrent. Le pèlerin Guyon dormoit et n'en 
sentit oncques riens. En celle nuyt estoit un 
^. pescheur sus mer, qui fut esmeu au bruyt du lict 
i qui tomba; il y courut à la clarté de la lune. 
Quant il fut là, il deist : « Dy moy pour Dieu qui 
tu es, si que tu ne te submerges. » Guyon s'es- 
veilla , et , quand il vit la clarté de la lune, pas 
ne sçavoit où il estoit ; toutesfois il dist au pes- 
cheur qu'il entendit qu'il luy aydast et qu'il en 
seroit bien rémunéré. <c Je suis^ dist il, celiuy 
qui combatiz hier contre Plebeus, mais je ne 
scay comment }e suis icy descendu. » Le pes- 
cneur, ce voyant, le misit en sa nef et le mena 





I 



à b pane iki ray , cl dda an loj 
le pelciîa , a ^"3 ¥Îat ioosfier 
ses |nrO|[ks. Le roy, ce voyant, 
a a il^ q^cLe iâst anner k peile- 
La £je fsi as fict da peâeni et point Bc!e 
cJe te: bien doicnie. « Las! (§- 
Ba|T ier <^*est dcvena moD tic- 
r • Leioviesznt, qamooksedesoonfDftL 
en ne tnnra point le Ikt en bi diambre. 
2*2C cQBBa Aimtiua : : les nngs disoioit quH 
arsc ctte ine« les antres <|ii'il s'en esuxt fizT. 
Febens coctisnei^eBent Garnît à b filie dn rôr 
^'sLjt aenast son peleim et qn'îi en Yodok 




poor an lor picsenter. f>«Mm» 
ifyetti on dn pclcmiy le pesciicnr Tint 
na FUT, qa ait compta cpiH estoit en sa maison, 
et ^tMwuMui îà Taroit tronré ia nn^ dedans osg 
ict SOT FcaBe. Le roj TenToya qnerîr poor se 
préparer, et, quand Plebens entendit que le pde- 
nn ne estait pas aMrt, fl eut paooret denùmdj 
înd-jces Le nif ne hi^ Toohit donner onoqnes 
une nBonfie dlieme , païqooj Us enuèi e ni aa 
ckanq» et donnèrent cliascira denx coups , mais 
an ûeis coup Gnyon I07 tiandia le bras , pois la 
leste, qall presentaau rojr. Le roy fiist grande- 
ment jc^eabL de sa TÎcioîre; pois, quant il sœut 
que les enEns de Pkbeos aTcnent gecté en mer 
le pe&erin , Il les fist pendre par le col. Guyon 
pint congé da loy poor s'en retourner, et le roj 
laj fist promesse de grands Inens s'il YouloitaTec 
leroy demom^r; maïs il dist qu'il ne le pounoit 



DES Histoires romaines. 405 

faire ; par qnoy le roy le fist charger de grans 
dons, lesquels il donna à son compaignon Ty-- 
rius , et le fist remettre pins de devant en l'amour 
du roy. Ains que partit , le roy le pria qu'il luy 
dist son nom. « Je suis, distGuyon^ celluy che- 
valier Guyon duquel tu as tant ouy parler.» Qjiant 
le roy le cogneut, il luy promist la moytié de 
son royaulme, s'il vouloit avec luy demourer; 
ma|s il dist qu'il n'estoit pas possible ; par quoy 
il s'en alla en baisant le roy. Quant Guyon fut 
en Angleterre devant son chasteau , il trouva 
•une grande turbe de povres, devant lesquelz es- 
toit la contesse sa femme , qui leur administroit 
en habit de pèlerine, disant : « Priez pour mon- 
seigneur », et tous les jours leur donnant à chas- 
cun ung denier. Guyon estoit là personnellement 
en habit de pèlerin. Il advint ce mesme jour que 
son filz , qui estoit en la beaulté de sept ans , 
hpnnestement accoustré, estoit avec sa mère, 
lequel , oyant recommander Guyon aux povres , 
dist à sa mère si c'estoit son père que tant elle 
recomraandoit. « Ouy, dist la mère, lequel s'en 
alla la tierce nuyt après que tu fus engendré, et 
oncques puis ne le veiz. » Comme Paumosne la 
damefaisoit, elle vint à Guyon et luy donna 
Taumosne; mais elle ne le congnoissoit point, 
car il inclinoit la teste contre bas , si qu'elle ne 
le congneust. Guyon voyant son filz , lequel ja- 
mais il n'avoit veu, ne se peust contenir, ains le 
print et lé mist entre ses bras, et le baisoit, di- 
sant : (^0 mon enfant! Dieu te face la erace que 
tu luy puisses plaire. » Les damoiselles qui le 
virent baiser l'appellèrent, si qu'il s'en allast et 
ostast de làj pourpaourde quelque maladie des 



4o6 Le Viouer 

povics. Gtqron s'en alla à sa femme , luy àe- 
raandant qu'il luy pleust luy couceder ung tiea 
en sa forest pour là estre toi^oms, ce^'dk 
iist pour l'amour de Dieu et de son espoux, et 
luy fast taire quelque petite maisonnette , là où ji 
demoura longtemps. Quant il sentit qu'il devoh 
mourir, il appella son famillier d luy dist qrï 
poitast à la omtesse son anneau , luy (fisant que, 
si elle le voulcnt jamais veoir» qu'elle couinistlà 
légèrement. Le messagier fist son message; 
puis, quant la dame vdt l'anneau , elle le congneat 
et s'escria : « Voicy l'anneau de mon sâgneor!» 
Elle fut à la forest, mais, deyant qu'elle y inst, 
Guyon son mary fut mort et trepassé. Ce Yoyant, 
elle tomha smr son coq>s, disant : « Helas! que 
dois je faire î Tout mon espoir est decedé; mais 
où sont les aumosnes lesquelles j'avojs pour 
monseigneur faictes ? J'ay mon Aary veu , et Ivf 
ay donné comme à povres l'aumosne, toutesfois 
point ne l'ay congneu. Helas ! o doulx amj 
Guyon, tu as veu ton enfant, tu l'as baisé et 
n'en as faict semblant! O Guyon, que as tu fait? 
jamais je ne te verray. » Son corps mist en sé- 
pulture , puis le plora par long- temps. 

L'txposàm sas le propos. 

Par ce chevalier deTons entendre le Createofi qui 
a fait moult de batailles : premièrement au &/, 
' pour expulser Lucifer et ses sequaces; puis dedans U 
terre , souventes fois , quant il gecta l'est de Pharaon 
en la mer. et le jour du sainct vendredy : le tout pour 
l'amour d'une pucelle, qui est Tame. Depuis mena 
avec luy son compai^on, c'est assavoir liiumanité) 
qu'il pnnt pour expeiler les infidelles et les vices tfo 



DSS HlSTOlJlES mOHiLIKES. 4D7 

royanliiie âm coffs et fbator is ubIbl II odbBana 
Tyrins (c'est Ma^st, ^mr jkbst soe ^ooff ^es la 
Yoye de recÛBde. Doœs U vint ik k ^tisrt aiiirrte : 
c'est qiuat il jI^w^m^H de paeads; et sue omo»- 

Snon, le ^eare dakamaoss. tronTa es d o iiig iL eî TOfc 
e perdxtKNi. Il dorsal c9KBj^^EriM^aar!jujiBuitiDDiK 
nostre ciiâr Vrir''"* ddbas îa ^'i^^ Mark. Sailiil 
la belette, qm cA sôt Idba BoptaSte. yr ninlfi 
sur la mmilaigpK de nrajifaebe; pas TtSDorna 2 JesB 
Christ an Uaiitr if . le Uiylif wt <1 fcant : Hrcru^w 
Z^W. Saint Jehaa te jreanear eu QBÎft et ik inf 
prophetiza. lesB Chntt troava k dcnçn met , r tac 
à dire randeone knr qas c oai jti ît ks au^uKiiû g.. ei la 
fist inveatk» d'ni çriit trésor : oe «ot kf ds t»»- 
maixleiiieiB de b lor, icHKàs jb doin a ilHHHKL «0 
conipai^MiBy 9vec le CDHEm ae pmBWie. écobs: u 
retint, lumt il est esoi^r imàiaam tmam ^Âri «ns 
dabo. De ce cwtf i! tBa PSesices k T3r:aflL 1^ t9t 
le dyable, casse de rayakka; fbs iieac «î soniKit!::; 
de lIioBiiiie, ipaat il k li^ îraiwgrggr k& ^tnmsas- 
démens. Cote voit ^ fsr Jaftas dîner -psexSit 



vîei^ des neigts, oc ds anas de 



ma en la fluml w e de mom -watlpt fvecnBL. lis» «^ 
enfans le geetèim tcnia «er: <se wflt kgiw^ If^'?*^ 
moilids, qn §&FaM. cane de le $mp^ desoesw*^ HîÂaQ^ 
la mer de ce monde, là <é k penàonr^ ^ t3( je 
Saint Esprit, sar ky dén*^ <t 5tJl iM^OBft ap»«f. 
luy, et eniia est vîctoîre, s ^ae 4a «xàtioe <k»ant 
Dien le père rapporta. Parer m n yiJ rstana 4s xis 
payscdeste, nonshimntra— ga»de»to, yar k>^ 
quel nous poTOos avoir fflerKtk m. ^^iMt i^te^« 
son royanfme des ôoek, ses f»o» k dtetomneiiveai : 
ce sont les an^es, qn disoieat i)(4 aspfaBwc : Oi^^ 
€ft isle ^' lient ie fimi IwJîf «al^Kfai^ A i>f^^ iGe 
il les congpeat bien, et mms jm»^ €M 4lkmem ^tm 
nous baise, comme ses cdbH^ par bdi«te«r^fli«, 
sericorde. 



406 Ls VlOLICR 

povres. Ciiyon s'en alla à sa femme, hij dt- 
mandant qu'il luy pleust luy concéder ungfiea 
CQ sa forest pour là estre toi^ouis, ce qu'dk 
fist pour l'amour de Dieu et de son espoux , et 
luy tel taire quelque petite maisonnette , là où il 
demoura long-temps. Quant il sentit qu'il deroit 
mourir, il appella son famillier et luy dist qu'il 
portast à la contesse son anneau , Iut disant que, 
si elle le vouloit jamais veoir, qu'eue coumist là 
légèrement. Le messager fist son message; 
puis, quant la damevdt l'anneau, elle le congneot 
et s'escria : <r Voîcy l'anneau de mon seigneur!» 
Elle fut à la forest, mais , devant qu'elle y fost, 
Guyon son mary fut mort et trépassé. Ce voyant, 
elle tomba sur son corps, disant : « Helas! quue 
dois je faire ? Tout mon espoir est decedé; mais 
où sont les aumosnes lesquelles j'aroys pour 
monseigneur Êûctes ? J'ay mon ihary vcu, et \vj 
SLj donné comme à povres l'aumosne, toutesfoû 
p<Hnt ne l'ay congnen. Helas! o doulx amj 
Guyon, tu as veu ton enfent, tu l'as baisé et 
n'en as faict semblant! O Guyon, que as tu fait? 
jamais je ne te verray. » Son corps mist en sé- 
pulture , puis le plora par long- temps. 

« 

L'exposition sus le propos, 

• 

Par ce chevalier devons entendre le Créateur, qui 
a fait moult de batailles : premièrement au Ciel; 
pour expulser Lucifer et ses sequaces; puis dedans \i 
terre , souventes fois , quant il gecta Test de Pharaon 
en ta mer. et ie jour du sa! net vendredy : le tout pour 
l'amour a'une pucelle, qui est Tame. Depuis mena 
avec luy son compaignon, c'est assavoir Iliumanité, 
qu'il print pour expeJler les infidelles et les vices iv 



DES HlSTOIJlES ROMAINES. 407 

royaulme du corps et planter les vertus. Il ordonna 
Tyrius (c'est Moyse) pour mener son peuple vers la 
▼oye de rectitude. Depuis il vint de la terre saincte : 
c'est Quant il descendit de paradis; et son compai- 

§non, le ^nre des humains, trouva en douleur et voye 
e perdition. Il dormit en son giron par Tassumption^ de 
nostre chair humaine dedans la Vierge Marie. Saillit 
la belette, qui est saint Jehan Baptiste, pour monter 
sur la montaigne de prophétie; puis retourna à Jésus 
Christ au baptesme, le baptisant et disant : Ecce agnus 
DeL Saint Jehan fut précurseur du Christ et de iuy 
prophet'iza. Jésus Christ trouva le dragon mort , c'est 
a dire l'ancienne loy qui couvroit les cérémonies, et ta 
iist invention d'un grant trésor : ce sont les dix corn- 
mandemens de la loy, lesquels il donna à l'homme, son 
compaignon , avec le couteau de puissance , lequel il 
retint, comme il est escript : Judicmm meum alteri non 
iabo. De ce couteau il tua Plebeus le Tyrant, qui est 
le dyable , cause de l'expulsion des biens et honneurs 
de 1 homme , quant il le fist transgresser les comman- 
démens. Ceste mort fut par Tayde d'une pucelle, la 
vierge des vierges, oui des armes de nostre chair l'ar- 
ma en la chambre ae ^on ventre precieox. Les sept 
enfans le gectèrent en la mer : ce sont les sept péchez 
mortels, qui furent cause de le faire descendre dedans 
la mer de ce monde , là où le pescheur, qui est le 
Saint Esprit, sur Iuy déscehdit et fut toujours avec 
Iuy, et enfin eut victoire, si que la victoire devant 
Dieu le père rapporta. Par ce moyen retourna en son 
pays céleste, nous laissant l'anneau de sa foy, par le- 
quel nous povons avoir l'éternelle vie. Quant il fut en 
son royaulme des deux, ses parens le destongneurent : 
ce sont les anges, qui disoient à son ascention : Quis 
tst iste qui venit dt Edom Hncûs vcstibus de vostra. Mais 
il les congneut bien, et nous aussi, car chascun jour 
ootts baise, comme ses enfans, par la doulceur de mi-» 
sericorde. 



¥* 



Le VlOLICR 



• 
I 






a M SâtMit dotae Vott m fàk m ii 

jkgSc\m empereur aflcMt après llieaie 
Sic nûdj diasscr ; il trouva ung serpent 

f que fc$ pasteurs avoient attaché à ung 
pendant omtre tene, leqQo 




I Mil -(..-♦ 



i74derèfiL deRdIer. Suffl, t. J, V-jT^^ 
SKOMiecsriEaeM daas £c DadfÛaâdmc^ 

hîc a; ^ 4«» *c redit, de Paris . , mâs wfc <pidq»o a»; 

s: ce K'est pas bb philosophe, cfeaCiniieaaidqBir 

!: £BBt alkr dMd» h sookc de cet ap<*g!!Vf 
2 se tnim dans les faldes de Bidpa (T<tf bjeiRO- 

. ^R V. LûisefcBr-Dpdwgchawp» ea » «■f^T*'- 
des M^ €t n Jflwr, p. 47^), et <fa«J^*S 

lésÂe ée TïpQlogM îndîa iMîtrié : If Ar«w, k CITD^ 

rjLAn^kÊYmkutk ikamâ, qùfnt padieda/'^ 
roJ» SMMt par rabbéDBfaois, Pans, iS26,p.4r)4> 
T. iBSs k 2de coate de TooCi «flâdL . -kX 

Le tt«5!« ^Vaiiand Boner (£kUifiû , 71) > ^^'!i!i 
cil de ti nt»&nL Utt aMie âisen d'apologMS ((ikbb^ 

d^MDe-Mi■ v.lesMBde Sdnndt^p. ii9)«'*^ 

Oiflà;*» aLî]^ fcsfid»lidB greo oBt tiailé h "^ 
■K doHiife ; cie se tsooTC daiB u cooit apologne d^fr 
kcûaésaDÎeMe: U Fma tf & Sopcaf ; duis Sysop 
(lrii.2f, ôfiLdeHanhaet, r7Si>;daKBalirias,<|U*'Jr 
afeiésée. Pliè*« prisciMe VB rich scfldifaAte (lfo«0^ff^ 
ftnM¥, it::le9eipattKm biendEniev et pri»»r 

rï fnt appraMlie 2 ne poitf ic^ 
OtjtazKefnsdkMfndiS^^ 
latk da» la boKhe dB repiilt»'^ 



DES Histoires ROMAiN0k 409 

le delya, le mist en son seing et l'eschaufFa ; puis^ 
quant il fut eschauffé, l'empereur mordît. Alors 
luy dist Pempereur pourquoy il faisoit cela. 
« Tu me rendz le mal pour le bien. » Le serpent 
parla et dist que ce que nature faict on ne le 
peult oster. « Tu as faict ce qui estoit en toy, et 
moy selon ma nature : tu avoys du bien en toy, 
tu me l'as monstre ; et je n'avois que poyson et 
tout mal , je te l'ay monstre aussi : car je suis et 
seray toujours ennemy de l'homme, car par luy 
suis pugny et mauldict. » Comme ilz alterquoient 
ainsi, ung philosophe fut esleu pour les accorder. 
Le philosophe dist : « J'entens seulement par 
parolles, mais, si j'avoys veu comme il en est 
allé par faict, je jugerois mieulx à la vérité ; par 
quoy je veulx que le serpent soit comme il estoit 
à l'arbre lyé, puis, quant je l'auray veu au péril 
où il estoit et comme l'empereur l'a secouru, 
lors jugeray je pour les deux parties. » Ce qui 
fut fait; et, quant le serpent fut lyé , le philoso- 

Ï)he luy dist qu'il se delyast : a Je ne sçaurois », dist 
e serpent. «Tu mourras donc, dist le philosophe, 
selon droit jugement, car tu as esté subjet, et es 
toujours à l'homme nuysant , par quoy il te sera 
maintenant. » Le serpent demoura pendu , et le 
philosophe dist à l'empereur qu'il ostast le venin 
de son sein^, et que plus il ne se souciast et en- 
tremist de si grande fatuité et foUie : car le ser- 
pent ne peult que faire ce qui est en luy, c'est 

blâmé par quelques critiques ; il nous parott an contraire as- 
sez ingénieux d'avoir montré le serpent comme prononçant, 
après sa mauvaise action, des sentences morales. La fable de 
La Fontaine : Le Laboureur et le Serpent (1. VI, f. i }\ n'est 
pas une de ses meilleures. 



r 



410 Le VlOLlKR 

envcmmer les gens. L'empereur remerda foit le 
philosophe et rea sdla. 

Moralisadon sur cale fùstoirt. 

Cest empereur est chasciin bon chrestîen , 00 le 
bon preiat ecdesiasticqoe , ont tonjonrs doit aller 
à U chasse du salut des âmes. Il fouit qu'il passe par 
la forest de ce monde, là où il tronve le serpent à 
l'arbre \jè^ qui est le dyable d'enfer attaché à l'arbre 
de la croix, si qu'il n'a aucune puissance, sans la per- 
mission de Dieu , pour les hommes tempter. L'empe- 
reur, qui est Thomme, le deslye toutes fois et quantes 
qu'il va en péché mortel, et est dit le mettre dedans 
son giron eschauffer quant en son péché se délecte. 
Que nit le dyable? Lors il luy respand son Temo de 
pesché dedans le cueur. Péché sur péché et cavillaûos 
sur cavillalioa est grand poison et dangier. Piuaenrs 
sont de ce venin afiblez, gens de toutes sortes. Les 
pasteurs qui. ce serpent ont lyé sont les prophètes, 
patriarches, confesseurs et prédicateurs, qui de la 
langue de leur prédication le dyable si fort lyent 
qu'il n'a puissance de mal faire. Les oeuvres de mi- 
séricorde sont bonnes œuvres et oraison, mesmemeot 
le PâUr noster et VAn Maria, pour le dyable lyer. 
Quant tu es empoisonné par ce ayable facteur de pe- 
cnî, recours au sage philosophe et confessear discret, 
qui sçait discerner entre peoié et péché, distinguant 
la lèpre de la lèpre, leauel ne pKsult sentencier an 
vray, si premièrement le ayable n'est lyé par contric- 
tion, confession et satisfaction. Lors le confesseur nous 
donnera bon remède : c'est qu'il ne fauK plus pécher. 
Vade in face et amflius noH peccare. 



v> 



DES Histoires ROMAINES. 411 




De la diversité et des choses admirables du monde moral- 
lement exposées. — Chapitre CXLIIi. 

Une racompte qu'il y a des hommes 
qui ont teste de chien et parlent en 
aboyant^ et sont vestuz de peaulx de 
bestes : telz signifient les prédicateurs, 
qui doivent prescher et estre yestus de rudes 
peaulx, c'est assavoir de là sévérité de pénitence, 
pour aux autres donner bon exemple. Puis dit 
que au pays de Indie sont les hommes qui ont 
seullement ung œil sur le nez, au fronc, et usent 
de chair des hommes : ceulx là signifient qui ont- 
seulement ung œil de raison duquel ilz usent au 
fronc , et non à la volunté. Item en Libie sont 
des femmes sans teste qui ont en l'estomach les 
yeux et la bouche , qui signifient les humbles 

I. Chap* 175 de Tédit. de Kellcr. Swan, t. 2, p. 379. — 
Ce chapitre est surtout composé de détails empruntés a Pline 
et à Mandeville. Le naturaliste romain ^1. 7, 2) fait men- 
tion des hommes fabuleux à t6te de chien dont Hérodote 
flV, 191) avoit déjà pailé. (V. les commentateurs de ces 
deux écrivains.) C'est également chez Pline (1. 6, p. 2) que 
le rédacteur des Cesta a puisé ce qu'il dit des hommes n'ayant 
qu'an œil, de ceux qui n'ont qu'une jambe, des pygmées, 
etc. Les hommes dépourvus de nez ou ayant des pieds de 
chèvre se retrouvent dans les récits de Mandeville. L'exis- 
tence de femmes barbues est attestée par Pline (1. 6, chap. 
)o) et par Gervais de Tilbury (1. j , chap. 76). Plusieurs 
de ces assertions se rencontrent aussi dans les écrivains orien- 
taux; nous nous bornerons à citer les Contes turcs y publiés 
par M. Loiseleur Deslongchamps {MUU et un Jours, p. 35$ 
et 361), et nous renverrons, pour toutes ces merveilles, au 
savant ouvrage de M. Berger de Xivrey que nous avons 
déjà cité (Traditions tiratologifueSj p. 67-112). 



i 



j 411 Lb Violier 

qui yeuilent oberr de cueur, si qu'ilz considérait 
f en lear penser aevant que le faire, pan^uoy iiz 

ont la poictrine non trop legière. Puis dit qu'en 
Orient, contre paradis terrestre, sont hommes 
qui point ne mangent , car iiz ont la bouche si 
petite que ce qu'ilz boivent iiz le prennent avec 
une plume; seulement vivent de l'odeur des 
pommes et des fleurs, et meurent soubdainement 
de mauvais odeur : ceulx là dénotent les religieux 
et gens sobres, qui n'ont point de bouche quant à 
excès de man^r, mais vivent de l'odeur des 
pommes et des fleurs des commandemens et 
bonnes vertus, monstrant aux autres bon exeiH- 
ple. Pareillement iiz prennent avec une plume 
leur boire, c'est avec bonne discrétion; mais» 
s'ilz sentent odeur mauvais de péché , soubdai- 
nement iiz meurent en Jésus Christ. Autres sont 
sans nez là mesmes , et ont la face plaine ; ce 
qu'ilz voyent leur est et semble tout bon : ce sont 
les folz sans discrétion , si que tout leur semble 
bon quant il est selon leur volunté. Autres sont 
là qui ont le nez et les lèvres si longz contre bas 
qu'ilz mussent toute leur face quant iiz dorment: 
telz désignent les justes, qui ont les grandes la- 
bres de discrétion contre oas en considérant les 
vanitez de ce monde, detraction et mensonge; 
toutes fois, par la lèvre de bonne garde, toutes 
leurs vies gardent par continuelle méditation) si 
qu'ilz ne dorment en péché. En Scythiesontgcfl^ 
à si grandes aureilles qu'ils en couvrent tout le 
corps : ceux là représentent ceux quidient la pa- 
rolle de Dieu ; parquoy ils peuvent leur propï*. 
corps couvrir contre tout péché. Autres sontquj 
cheminent comme bestes^ et signifient ceulx 9»" 



\ 



DES Histoires romaines. 41) 

ne veulent honorer Dieu ne ses sainctz , mais 
comme bestes cheminent de pecbé en péché; 
parquoy dist le psalmiste : Nolitefieri sicut equus 
et muiusy quitus non est intellectus. Les autres sont 
comuz, ont le nez court et pieds de chièvre: 
telz sont les orgueilleux , qui en tout lieu mon- 
strent les cornes d'orgueil, et ontlesnez de briefve 
discrétion pour leur salut et les piedz de chièvre 
lascivieuse, courant à la luxure comme boucs 
puans. En Ethioppie sont autres qui n'ont que 
ung pied , et toutes fois ilz courent aussi fort 
que bestes : ce sont ceulx qui ont ung pied de 
j)erfection envers Dieu , selon le pied de cha- 
rité ; tels sont legiers vers le royaulme descieulx. 
En Indie sont les pigmées, de deux couldées 
de hault , chevauchant sur boucz , et guerroient 
contre les grues, signifiant ceuk qui sont pe- 
tis en la longitude de bonne vie, commençans 
et non perseverans, et combatent contre les 
grues, qui sont les péchés, mais non pas viril- 
lement. Autres sont qui ont six mains , nudz 
et veluz , demourans aux fleuves , qui désignent 
les studieux qui labourent pour obtenir l'éter- 
nelle vie; parquoy dist le psalmiste que tou- 
jours est en ses mains son ame. Par les hommes 
nudz sont les hommes de vertus despouillez en- 
tenduz, demourans es fleuves de ce monde. 
Femmes sont aussi qui ont la barbe jusques sur 
la poictrine, mais leur teste si est plaine; signi- 
fiant les justes observans la plaine voie des com- 
roandemens de l'Eglise. Sont en Europe les hom- 
mes beaulx, mais ils. ont le col et la teste lon- 
gue comme grues, et le bec forche , signifiant 
les juges 9 qui doivent avoir^ à la manière des 



414 ^K ViOLIER 

grues, le col long, par pmdeme co^tioacosH 
ment îiz doivent sentender devant par penser 
^ue par la bouche. Et si ainsi estoient tous les 
juges , si mauvaises ne seroient les sentences; 




ik la meduine spiritaelle. 
Chapitre CXLIII k 

adis eslott umf «ifet quiestoit divisé 
depuis le nomoril , tdlemenkii^'ii avoit 
deux testes et deux estomacz , et arait 
chascun ses propres sens , tellement 
que quant l'ung veiUoit l'autre ne veilioit pas. 
Après qu'ilz eurent vescu par deux ans , Fun^ 
mourut et l'autre survesquît trois jours. Il estait 
ung arbre dedans Indie, duquel les fleurs ont 
doulx odeur et le fruit bonne saveur, près du- 

Î|uel demeuroit ung serpent nommé Cacorlus , 
equel n'amoit point l'odeur de l'arbre; pourtant 
il empoiscmna la racine pour le £aire mourir; ce 
voyant , le jardinier print du ^riacle , leçiuel il 
mit à la summité d'une verge , puis le dispersa 
sur les rameauk , si que le vemn saillit et fut 

I. Chap. 176 de l'édit. de Keller. Swan, t. 2, p. j 82.— 
Ce traducteur obseive que l'idée de cette anecdote se trouve 
dans les fables de Pogge, où nous ne Pavons pas retrouvée. 
Dans les FacetU de ce polygraphe italien , éditées en 1798 
par Tabbé Noël, d'erotique mémoire auprès des bibliophiles, 
on rencontre (t. i, p. 42) une histoire relative à unmoiiistie 
marin, mab eue (fiflère de celle que nous présentent les Ctsia 
et que Jules Obsequens {De proaigiis^ cnap. 1 1 1] a proba- 
blement suggérée. Se rappeler aussi ce que Pline (1. 8, chap. 
2^7} dit du seipent appelé Jaculu». 



DES Histoires romaines. 41$ 

chassé de la racme^ par quoy l'arbre sterille fut 
fructueulx. 

L'exposition sus h propos. 

Par cest enfant est entendu tout homme constitué 
de deux , du corps et de Tame , si que chacune 
partie tient ses œuvres propres : car les œuvres de la 
chair sont fornication, immundicité, gulosité et luxure; . 
mais les œuvres de Tame, joye, paix et amour, Ion- 
guanîmité et pascience. Ces opérations sont contraires^ 




rations de mort, et Tame convoite les fafctz de la vie. 
Par cest arbre peult estre noté Phomme mortel, et par 
le fruict les bonnes œuvres : A fructifms eomm cognas- 
cetis eos. L'homnie porte bon fruict devant que pé- 
cher; mais le serpent^ le,dyable, mist le venin a fa 
racine de Phomme, qui est' Adam, si que le fruict fut 
nui jusques que le jardinier, le Père céleste, mist au 
bout d'une verge le tvriacle salutaire : c'est son Filz 
en la Vierge Marie, oe laquelle dit Isaias : Egndietur 
virga de radice Jesse. Par ce tyriacle fut l'arbre sterille 
de grâce fait fructifiant^ et porte le bon fruict de 
salut I . 

I. Cette moralisation présente dans le texte latin quatre 
vers empruntés à la 4e églogue de Virgile : 

Jam redit et virgo, redeunt satumia régna. 

.I.e vieux traducteur françois les a supprimés» 



4i6 . Le ViOLf'BR 




, r " 

De persectaion. — CHAPITRE CXLIV». 

e roy Assuerus fit ung grant convy à 
tous les princes et barons de son 
royaulme. La royne Vasti commanda 

à y venir pour veoir sa beauité, mais 

cUc n'y voulut pas aller, parquoy le roy la chassa 
de son royaulme , si que fut en son heu mise u 
dame qui fiit Hester nommée. Le roy sublima 
Aman en son domaine , luy subjuguant tous so 
princes; chascun venant devant luy flexoit le 
genoul à terre , fors MardocWe , qui estoit on- 
cle d'Esther , parquoy le mauvais Aman , oc 
ce envieuU , détermina , par le conseil de son 
mauvais courage, faire tous les Juifz mounr, et 
faire le gibet pour pendre Mardocheus. Cepen- 
dant Mardocheus accusa deux proditeiirs au roj 
qui le vouloient faire mourir, lesquels il pt pen 
et Mardochée monter en honneur, le feist coi^ 
rônner et mener par la cité pour Pbonnorer, 
Aman mesmement fat contramct de rhonnorer. 
Mardochée dit à la royne que le faux Aman avon 
juré la mort des Juifs, par quoy elle les fit ;eu^^ 
et en oraison mettre. La royne jeusna co""^ 
eux pour soy humilier envers Dieu , si qû'"^^.^^ 



de son peuple pitié , puis fit la royne le roj i»' 
viter à une convy qu'elle fist expressément, leq^e^ 
y fat , et là demonstra au 
vouloit traicterson peuple 

I. Chap. 177 de redit, de Kcller. Swan, t. 2, P- 



Y fut , et là demonstra au roy comment Aw*; 

Jontleroyfutfcrt 



i 



DES Hl&TOlREStROMÀINES. 417 

iriarry, et le fist au propre gibet pendre qu'il 
avoit fait faire pour les autres. Puis après con- 
stitua Mardochée sur le lieu du faulx Aman, et fut 
le premier de sa courte et tous les Juifs déli- 
vrés de mort. 

U exposition morallc sus h propos. 

Ce roy est Jesus-Christ, venu de la racine de Jessé. 
Il fist ung convy à ses princes , car son corps et 
FEscripture saincte de jour en jour nous donne pour 
manger. Il invita Vasti a ce disner : c'est la vieille sy- 
nagogue des Juifs; mais elle n'est point au bancquet 
venue, car point n*a creu en la foy d'icelluy, parquoy 
elle est du royaulme céleste privée. Mais Hester, oui 
est la loy des chrestiens, est en son lieu érigée. Le 
traistre Aman, qui est le peuple des Juifs, que Dieu 
a exalté en sa sacerdotion et royaulme , quiert la li- 
gnée de la royne totallement exturpcr, c'est assavoir 
Pesperit de l'Eglise chrestienne. Les deux qui ont 
conspiré contre le roy pour le faire mourir sont le 

Îeuple des Juifs et des gentilz, qui ont de la mort de 
esus donné conseil . lesquelz Mardochée le chrestien 
accuse pour l'improoation de leurs opérations. Par- 
quoy ils sont dampnés de Jesus-Christ, et est Mardo- 
chée de chascun veneré^ car tous les docteurs approu- 
vent la loy des chrestiens; et est contrainct Aman 
faire l'honneur à Mardochée, car les Juifs, bon gré 
ou mal gré, célèbrent aucunes choses des chrestiens, 
et les gentilz aussi. La royne le roy au convy ap- 
pelle, car l'Eçlise Jesus-Christ à la solennité cfe son 
sacrement de rautel invite. Par Aman, qui à Mardo- 
chée le çibet prépare, devons entendre l'anthecrist, qui 
le peuple chrestien menasse de mort, non corporelle, 
mais spirituelle. Mardochée si est seigneur sur tous 
constitué, car le peuple fidelle de son Sei^eur Jesus- 
Christ est vray possesseur de tous ses biens. La se- 
mence mauvaise par dampnation est examinée par la 
VioUcr, 27 



4i8 Le Violier 

maoTaistié d'Aman; mab le peuple de la royne s^ 
tairemeot est délivré , car la generaUon des |ustes sera 
benoiste en paradis. 




Dapukéd'adumre.— CHkPlTRK CXLV i. 

ous lisons d'ung roy qui avoit un ^ 
pard, un lyon et une lionne, l^g 
îl aymoit fort. La lionne se forfai J 

par adultère, quant son ^m^JfZ 

pas , avecques le léopard , et se souloit laver ci 
une fontaine près du chasteau, si que le lyonnj 
sentist la puanteur de sa luxure. Mais ung ; 
le roY fist fermer la fontaine, parquoyja uonuc 
fut deceue. Son masle la sentit avoir oflence, ^ 
la tua comme juge devant tous. 

Moralisation sus le propos » 

Ce roy est le Père céleste: le lyon ^}^Jf 
Christ, de la lignée de Juda; mais »» »^^^^^^^ 
cnifie Tame, qui souvent par péché avec ^^ J ^^ 
faulx léopard , adultère. Mais , quant elle se <W 
pollue, courir doit à la fontaine de confession Pj^ 
musser la puanlise de son péché; tout autremen^, 
,grant lyon, son espoux, la sentencera de mo" 
nelle. 

1. Chap. i8i de Tédit. de Kelïcr. Swan, t. 2, P- A^J^^ 
Cette historiette rappelle celle du chap. So ; nous ut» ^ 
vons pas dans les écrivains antérieur? à répoqû« <»« ^ ^ 
. daction des Gesta. Nice chapitre, ni les chapitres M^^ 
et 1 49, ne figurent dans les rédactions angloises des u« 



DES Histoires romaines. 419 




Des femmes adultères et execation d'aucuns prélats. 
Chapitre CXLVI i. 

Ing chevalier s'en alla vendanger sa 

! vigne, parquoy sa femme, sperant qu'il 

demourast plus qu'il ne nt, fit venir 

son amoureuix. Et comme ils estoieht 

ensemblement couchez, retourna le chevalier, 

1. Châp. 122 de redit, de Kellcr. Swan, t. 2, p. 162. 
— Ce récit se trouve dans la Disciplina clericaliSy fable lo (p. 
48 de l'édit. de Schmidt; fable 7, p. 58, de l'édit. parisien- 
ne). Une multitude de conteurs ont raconté ce trait de lama- 
lice féminine. On le rencontre dans les Fabliaux de Legrand 
d'Aussy, t. 3, p. 294; dans les Cent Nouvelles nouvelles 
(nouv. 16 y le Borgne aveugle) , dans VHeptameron de Mar- 
guerite de Navarre (Journ. J , nouv. 6) , dans les Contes de 
d'Ouville, t. 2, p. 215, etc. Les conteurs italiens se sont 
aussi emparés de cette donnée. Voir le Decameron de Boc- 
cace (7e journée , nouv. i ) , les Novelle de Celio Malespioi 
(nov. i6)jttVArcadia in Brenta {giorn. j). Bandello (part. 
I, nov. 23) raconte le fait avec une variante; chez lui c'est 
une jeune personne fort éveillée qui fait évader son amant en 
le dérobant aux regards d'une duègne borgne. Straparole a 
donné place dans ses Facétieuses Nuits (nuit $, conte 4) à un 
conte où une femme fait échapper son amant en employant 
une ru^e qui rappelle à certains égards celle qu'expose notre 
Violier (Voir les Nuits de Straparole , édit. Jannet , t. i , p. 
364). Adolphus, au commencement du 14e siècle (fabula 
tertia, apud Leyser, Hist. poet. medii xviy p. 201 1 ) a mis en 
vers latins l'historiette des Gesta; La Monnoye l'a racontée 
avec beaucoup plus d'élégance (V. le conte intitulé Uxor co^ 
cUtis, OEuvres choisies y 1770, t. 2, p. 354). Schmidt, dans 
ses notes sur la Disciplina clericaliSy p. 123-126, est entré 
sur ces diverses imitations dans des détails qu'il nous suffira 
d'indiquer. 

Un conte à peu près analogue circuloit chez les Hindous ; 
il figure dans le recueil connu sous le titre de VHitopadaa 



4^0 Le ViOLiER 

qui avoit esté fiappé en Toeil d'un ramel d'oGve. 
Quand fl fut entré, il fit appareiller son lict pour 
se coucher, pour ce qu'il estoit malade de bles- 
sure. Sa fenune jà avoit fait musser son amou- 
reulx en la chambre, paradventure derrière l'huis. 
La femme, doublant que son mary ne veistsai 
psûllard , (uy dist quelle le vouloit meded- 
ner ains que de se poser sur le lict. Elle nûst 
sa bouche sur l'oeil de son espoux qui estoà 
sain et fit signe de la main à son amooieuli 
qu'il saillist, ce qu'il fit sans estre veu. Lorsdst 
la femme : « Maintenant suis assearée çpt le 
mal de vostre mauvais oeil ne descendra }à sor 
le bon ; reposez vous maintenant et allez en ros- 
tre lict.» 

Moralisaùon sas le propos. 

Ce chevalier est le prélat de l'Eglise , qui a à 
garder TEglise saincte par le gouveroement de 
ses brebis à luy commises; la femme qui est aduhàe 
est l'ame qai pèche. Le prélat est en Pœil frappa? ^ 
toutes fois et quantes qu il est aveuglé par dons» p^r- 

ou l'iKStrttction utile (V. p. 42 de l'édition pabliée par \ 
Lancereaii, Paris, Janoet, i8f $ ; la note, p. 217-222, si- 
gnale diven auteurs qui ont traité le même sujet). H a ^^ 
les Orientaux , car il figure dans les Paraboles de Sendabs 
et dans le roman arabe des Sept Visirs, H a été mis plosiean 
fois en yers par des rimeurs modernes ; on le rencontre (p- 
106) dans un volume intitulé Contes en vers et quelques pot" 
sies fugitives , Paris, 1797, in-12. 

Ajoutons que, sortant du domaine de la fiction , ce stia- 
tagéme auroit été avec succès mis en œuvre afin de déroba 
à Monsieur, frère de Louis XIV, l'aspect du comte de Cé- 
' cbe surpris dans la société de la séduisante Henriette d'Ai- 
gleterre. (V. la Correspondance de Madame , duchesse d'Or- 
léans, traduite par G. Brunet, Paris, Charpentier, 18^»^ 
a, p. 7') 



DES Histoires romaines. 421 

quoy il fauit qu'il entre dedans la chambre de bonne 
vie pour oster toute cupidité et avarice par le sacre- 
ment de pénitence; maisj par charnelles affections, 
l'œil sain par leauel nous deussions Dieu contempler 
est obfusqué , tellement que le prélat ne congnoist la 
faulte de ses subjetz et son perii n'advertist. 




Comment les jeunes filles et femmes sont par leurs parens 

à restraindre de leur propre volunté. 

Chapitre CXLVII i. 

l estoit ung autre chevalier qui laissa 
son espouse pour garder à la mère 
d'icelle. Le mary s'en alla , et ce pen- 
dant fut amoureuse sa femme de quel- 
qu'un qu'elle fit venir par le moien de sa mère, 
qui au cas consentit comme macquerelle. D'a- 
venture vint le chevalier plustost qu'el ne cuy- 
doit, parquoy elle fut contraincte de le musser 
dedans le lict. Quant le mary fut entré, il com- 
manda qu'on habillast le lict et qu'il se vouloit 
reposer, car il estoit las. Mais la mère dist à la 
fille qu'el ne fist pas sitost le lict, et qu'el vou- 
loit avant montrer à son mary le beau linceul 
qu'el avoit fait pendant son voyage. Ce qui fut 
fait, et, en montrant le linceul, chascune print 

1. Chap. 1 1 ) de Pédit. de Keller. Swan, t. 2, p. 160. — 
Ce nouvel exemple des rases du sexe a été raconte fréquem- 
ment ; on le trouve dans la Disciplina clericalis de Pierre Al- 
phonse, fab. 1*1, p. 49 de Tédition de Schmidt, dont on peut, 
consulter les notes, p. 126. V. aussi le Chastoiementy fab. 8 ; 
les apologues de l'allemand Stainhœwel, f. 108 ; les Fabliaux 
de Legrand d*Aussy, t. 3, p. 29$. 



421 Le ViOLlER 

par ung bout , et tant l'estendirent que l'amou- 
reulx saillit hors de la chambre, parquoj le mary 
fut mocqué, et dist alors à la fille la mère : ce Main- 
tenant metz sur le lict de ton mary ce linceul, 
puisqu'il l'a veu. >> 

L'exposition sus le propos. 

Cestuy chevalier est chascun chrestien qui est ea 
ce monde comme pèlerin , comme dist le psal- 
miste : Ego peregnnus sum et fUius matris mec. Mais, 
en ceste pérégrination, la femme, oui est la chair, adul- 
tère par vices et concupiscence. Le chevalier à Thuys 
frappe toutes fois qu'il pense qu'il a Dieu delinqué, et 
pourtant il doit frapper par bonnes opérations et en- 
trer en la chambre de tonne vie vertueuse pour se 
reposer; mais la chair, conçnoissant qu'en voulant 
faire pénitence l'homme se dispose totailement, elle 
est troublée, car cela lu^ fait mal. Parquoy inconti- 
nent la mère de la chair, qui est ce monde, fait 
estendre le linceul , c'est la vanité du monde , si que 
l*homme tant se délecte qu'il oublye tout son péril et 
ne le congnoist point. 



Comment on ne doit aux femmes croire, ne leur déclarer 
son suretj car elles ru client rien quant elles sont mar- 
ries.— C^kï' il KE CXLVIII». 

l estoit ung chevalier qui avoit son roy 
offensé griefvement. Il envoya autres 
chevaliers pour intercéder pour luy de- 
vant le roy. Il eut l'amitié au roy et fut 
à luy reconcilié par telle condition qu'il iroità luy^ 

I. Chap. 124 de redit, de KeUer. Swan, t. 2 , p. 164.— 







DES Histoires ROMAINES. 42} 

moitié à cheval et moitié à pied ensemblement, et 
mèneroit son grant amy loyal et son ennemy des- 
loyal et ung joculateur. Le chevalier pensoit en 
douleur comment cela se pourroit faire. Comme 
ung jour estoit en sa maison q[uelque pèlerin logé, 
il dist à sa femme qu'il falloit le pèlerin tuer, et 
que par ce moyen son argent seroit à eux. La 
femme deist qu'il estoit bon de ce faire. Com- 
me chascun dormoit, le chevalier feit le pèlerin 
iiiyr, incontinent feist tuer ou lieu du pelenn ung 
veau, le mit en ung sac et dist à sa femme que 
c'estoit le pèlerin, qu'elle le mist en quelque lieu 
secret et que personne n'en sceust aucune chose. 
« Tant seulement n'est en ce sac que les bras et 
la teste, car i'ay musse tout le demourant et en- 
sepvely en restable »; puis luy bailla de l'ar- 
gent^ faignant que c'estoit celluy qu'il avoit osté 

Un récit semblable se trouve dans les Cento NoveUe antiche 
{FirenzCy 1724, p. io(), et dans le Dolopathos d'Herbers, 
qui £ait partie de la Bibliothèque elzevirienne (1856); voir 
p. 225 et suiv., l'histoire du jeune Romain qui sauva son 
père en le tenant caché pendant des années, et qui fut enfin 
trahi par sa femme. Le poète allemand Hans Sachs composa, 
au XVle siècle, une pièce sur ce sujet. V. les notes qui ac- 
compagnent la traduction allemande faite par Schmidt d'un 
choix de contes de Straparole, Berlin, 1 817, p. 292-. La 
première fable des Facétieuses Nuits de cet Italien expose lon- 
guement une narration qui rappelle celle que nous publions. 
V. t. I, p. 16, de l'édition Jannet (1857) ; la très curieuse 
préface de cette même édition signale, p. xiv, quelques ori- 
gines et imitations. 

Une historiette qui est en partie la même que celle-ci 
se trouve dans la rédaaion angloise des Gesta ; l'empereur 
porte le nom d'Adrien. V. le texte publié par Madden , chap. 
14, p. 40. Grimm, dans les notes jointes à son recueil de 
contes domestiques (Haus- Marchent t. 3 , 176, édit. 1819), 
a signalé quelques imitations de ce récit. 



424 Le ViOLIBR 

au B^lerin. Quant il hit jour, 3 print ung chien 
ùt sçn filz en son giron, et avec sa femme s'en 
alla à la cour du roy. Et quant il^'j^rodia du roj, 
il mist une cuisse sur le chien , ta suspendant en 
l'air, comme s'il eut esté à cheval, et rantremist 
en terre, dieminant, et ainsi entra devant le roy, 
qui futesmerveîUé et luy demanda où estoit son 
amy. Le chevalier tira son espée, puis du tran- 
chant blessa fort son chien, qui en cryant s'en 
fiiyt, mais il l'appela et revint; puis dist au roy: 
(( Sire, y<Â\k mon grant amy. » Il est vray,.disr 
le roy; mais où est ton joculateur? » H luy mon- 
tra son petit filz , qui jouoit devant luy et luy 
faisoit cnière. Le roy s'en contenta. « Or çà , 
dist le roy, où est ton grand ennemi? » Lors 
il frappa sa femme sur le visage, luy disant: 
(( Pourquoy reearde-tu monseigneur le roy si 
iropudiquement P » Lors s'écria Ta femme : « 
traistre, meurtrier, pourquoy me frappe-tu ? As- 
tu pas perpétré en ta maison trop détestable 
meurtre ? pour un peu d'argent, tu as le pèlerin 
tué. » De rechief le chevalier luy bailla sur la 
joue, disant : « meschante femme, pourquoy 
ne crains-tû faire cryer ton enfam, quant tu 
plores ? — Venez, venez , dist-elle, car je vous 
montreray le sac où est le pèlerin mort et son 
corps ensevely. » Le roy envoya en la maison, 
et lors fut trouvé que c'estoit seulement ung 
veau que le chevalier avoit occis. Parquoy chas- 
cun loua ledit Chevalier de son astuce, qm fut en 
l'amour du roy et de chascun. 



À 



DES Histoires romaines. 425 V 

i s- : 
Moraiisation sus le propos. ^ -^ ■' 

Ce chevalier aui a la. grâce de -son Seigneur perdue 
peult estre le pescheur, lequel, dquf la reçu;)e-' 
rer, transmet ses intercesseurs ; mais il fault qu'il aille 
moytié à pied, moytîé à cheval. Moytié à pied aller 
est conculauer les choses terrestres et corporelles, et 
moytié à cheval est contempler les choses célestes. II 
fault mener son amy à sa dextre : c'est son bon ange 
qui le régit, ou son bon prestre qui a en garde son 
ame, lequel, ncfa pourtant que souvent ^oit du cou- 
teau de ses péchez blessé, toutes fois fidellement il re- 
tourne pour le secourir. Le joculateur est sa propre 
conscience, qui est bien reillée pour le délecter. Son 
ennemy est sa femme, c'est assavoir sa propre chair 
et volupté charnelle, qui Taccusera devant le roy ce- 
leste lorsàl'heufe de la mort, et devant toute la turbe 
des anges, sainctz et sainctes de paradis. Mais le che- 
valier et pécheur sera excusé et trouvé non pas homi- 
cide, car il doit semblablement tuer.ung veau, c'est 
mortifier et macter son corps par jeusnes, oraisons et 
autres bonnes œuvres , et nos pas son ame meurtrir, 
tellement qu'il en puisse l'amour du Roy des roys re- 
couvrer. 



Comment les femmes mentent sauvent, oultre ce 

qu'elles ne peuvent tenir leur secret. 

Chapitre CXLIX'i. 

adis estoiem deux frères , l'un ^cLerc, 
l^autre lay. Le lay avoit ouy dire sou- 
vent à son frère que les femmes ne 
Ï louvoient celer aucune choie, parquoy 
e vray expérimenter. Il dist une nuyt 

e . ■ • 

i 

I. Chap. 125 de l'édita de Relier* Syan, t. 2, p. 168*— 




4x6 Le Violier 

à sa femme que s'elle vouloit tenir son cas se* 
cret, qu'il luy diroit merveilles ; mais au contraire, 
qu'elle le feroit confuz et infâme. « Ne crains 
point, dist la femme, car tu scez bien que toy 
et moy ne sommes qu'ung corps. Jamais ton se- 
aet ne revelleray. » Parquoy il luy dist que en 
allant à son secret de nature , luy estoit de la 
partie postérieure saillyung corbeau noir comme 
ung dyable, dontil estoit dolent.» Tu en dois estre 
joyeulx, dist sa femme, puisque tu es de telle pas- 
sion délivré.» Le lendemain, sa femme s'en alla 
à sa voisine luy denuncer comment du derrière 
de son mary estoient saillis et voilez deux cor- 
beaubc. Desjà elle mettoit en double sorte, car 
son mary ne luy avoit parlé que d'ung corbeau, 
encore n'estoit-il pas vray. Celle voisine fist 
encore plus, car elle dist à l'autre que le mary 

Une hi^oire semblable fait partie de la vieille rédaction al- 
lemande des Gesta; Graesse Ta reproduite (t. 2 , p. 14; ). 
Un poète anclois , Bvron ( ()u*il ne faut nullement confon- 
dre avec lord Byron) , a imité ce récit dans son conte des 
Trois Corbeaux noirs (The Three black Crows) inséré dans ses 
Mbcellaneous poems , t. i , p. M, et que Swan a jdacé 
dais ses notes, t. 2 , p. 4^. 

On reconnott dans ce récit le germe d*un des apologues de 
La Fontaine , les Femmes et le secret. Des narrations analo- 
^t^es, sauf quelques différences de détail , se retrouvent dans 
divers auteurs qi^e signale M. Robert {Fables inédites des 
XlIe^XlIie et XIV siècles, 182$, t. 2, p. 127); nous nous 
bornerons à mentionner le Chevalier de Latour Landry (chap. 
74, p. 1 5 1 , de Sédition de la Bibliothèque elzevirienne, 18(4), 
et nous n'oublierons pas dans Rabelais (1. 3, ch. 34) Phis- 
toirede la linotte du pape Jean XXII et des religieuses de 
Fontevrault (ou de l'abbaye de Cogne-au-fonds, selon d'au- 
très éditions), anecdote gue Grécourt a versifiée et que Tau- 
teur de Pantagruel' avoit empruntée aux Controverses des 
sexes masculin et féminin, par Gratién du Pont, ou aux Ser- 
mones J>isd/mli de tempore [Strm; 50). 



DES Histoires romaines. 427 

de telle pour vray avoit fait trois corbeaulx , et 
ainsi celle-là à l'autre de Quatre, tellement que 
le bruyt fut que cestuy nomme diffamé avoit 
fait Quarante corbeaulx. Celluy appella le peu- 
.pie, luy comptant toute la vérité, comment il 
avoit expérimenté le mensonge des femmes ; puis 
sa femme mourut, et il se fist moine, lequel a- 

Î>rint trois lettres, l'une noire, l'autre rouge, 
'autre blanche. 

Moralisation sus le propos. 

Cestuy que esprouve la malice des femmes est 
Phomme monaain , qui travaille de son cueur aux 
biens acquérir ; mais, quant il cuide sans offenser éva- 
der, il tombe souvent en plusieurs péchez et deffaulx, 
et cela est saillir et voiler du derrière le noir corbeau, 
c'est assavoir péché en effect; et aussi l'homme jà est 
diffamé, non seulement par sa femme, qui est la chair, 
mais par les voisines, qui sont les cinq sens de nature. 
Fais donc comme feist Phomme devant dit : convoc- 
que le peuple, c'est à noter tous les péchez passez et 

S resens, et te confesse ; puis tu entreras au monastère 
e saincte vie, là apprenant trois lettres salutaires. 
La première si est noire, c'est la recordation de tes 
péchez ; la seconde, rou^e, c'est la mémoire du rouge 
san^ de ton Créateur, qui pour toy mourut en la croix ; 
ta tierce ^ blanche , signifiant la recordation et le désir 
d'acquérir paradis : car ceulx qui le veullent posséder 
doivent estre de blanc vestus, c'est estre netz par pu- 
reté de conscience : Se^uuntur agnum Dei in albis quo- 
cumqut 'mit Se ces trois lettres nous retenons en noz 
cueurs, sans faulte nous aurons paradis, lequel nous 
vueille donner le Père , le Filz et le Sainct Esperit. 

Cyfinist le Violier des Histoires rommaines 
morafyeez. 



tf h ». -- - — —Z^-^-l^^J^- . -- ÎA 



J 





additions; 

n relisant les épreuves , nous nous sommes 
aperçu que quelques notes pouvoient rece- 
voir des développements fort succincts, 

mais utiles pour compléter les détails que 

nous avons réunis. C'est ce qui nous détermine à met- 
tre sous les yeux du lecteur les lignes suivantes : 

Chap. II, p. 28. Une femme nourrie de substances 
vénéneuses et donnant la mort à ceux oui l'approchent 
forme le sujet d'un conte sorti de la plume du roman- 
cier américain Hawthorne. Il en a paru une traduc- 
tion françoise dans le M oniteMr du i^ septembre 1857. 
Ceci rappelle les tentatives d'un écrivain anglois mort 
en 1 66 3 , Kenelm Digby, qui, époux d'une femme remar- 
quablement belle , eut recours , pour qu'elle conservât 
ses charmes, à de nombreuses et étranges expériences ; 
il ne lui laissa mander, pendant un certain temps , que 
des chapons nourris uniquement avec des vipères. 

Même Chapitre. Nous pouvons ajouter, au sujet du 
Secretum suretorum attribué à Aristote, qu'une traduc^ 
tion latine annoncée comme l'œuvre d'un nommé Jean 
et faite sur un texte grec, translatée ensuite en arabe, 
a été imprimée à Bologne en 1 501, à Venise en 1 5 16, 
à Paris en 1 520, à J^aples en 1 5 5j. Il en existe des 
manuscrits nombreux. Celui de la Bibliothèque impé- 
riale, à Paris (n© 8,501, quatorzième siècle), dit qu^A- 
ristote composa cet ouvrage dans sa vieillesse, qu'il 



4)0 Additions. 

fit beauconp de prodiges dont le récit seroit trop long, 
et qu'il monta au cleldans une colonne de feu. 

La rapsodie des Secrets eut toute la vogue que ne 
pouvoit manquer d'obtenir un livre de ce genre ; elle 
nit traduite en hébreu . en italien, en anglois, en fia* 
mand , en françois ; Pierre de Vemon la mit en vers 
au douzième siècle. V. De la Rue, Recherches sur les 
bardes, t. 2, p. 359-362. 

rWi iÇypL fi^;» La aflBÎèneéott Alexandre domote 
Bucépnale est racontée dans rotww gfe de. J«lcs Va- 
lerius^ Res gesta Alexandri magni^ composé veisk 
IVe siècle et publié pour la première fois à Milan, 
en 1817, P^ ^^ savant Angelo Mai. (V. sur cette 
production, remplie de fables et d'anachronismes, 
Letronne, Journal des Savants, 18 18, et les recher- 
ches déjà citées de M. G.'Favre sur les histoires 
fabuleuses d'Alexandre , Bibliothlqae universelle de Ce- 
nhe, mars 1 8 1 8, et Mélanges d'histoire littéraire, Ge- 
nève, 18 $6, t. 2, p. 52 et suiv.) Bucéphale étoit ainsi 
nommé parce qu'il portoit l'empreinte d'une tète de 
bœuf: 1 usage étoit alors d'imprimer aux chevaux des 
marques avec un fer chauffé. (V. Saumaise, Plinianx 
disstrtationcs , p. 627.) Selon Sainte-Croix {Examen 
des historiens d Alexandre, p. 2 1 5), ce coursier célèbre 
- étoit un jumart; mais M. Favre observe que le ju- 
mart n'existe pas. 

Chap. 97; p* 253. Il existe une tragédie peu con- 
nue sur la vie et le martyre de saint Eustache, composée 
par Pierre Bello, recteur de la chapelle Saint-Lau- 
rent à Dinan. Cette pièce, imprimée à Liège en 1632, 
est sans doute bien .rare, car elle manouoit dans la 
vaste collection dramatioue du duc de La Vallière, 
laquelle a servi de base a la Bibliothèque da Théâtre 
françois, publiée en 1768. Il s'en trouvoit un excm- 

{>laire dans la bibliothèque dramatique de M. de So- 
einne (t. 1 du Catalogue, 184), no 1089). 

Chap. 116, p. 310. Nous n'avons pas rencontré 



Additions. 431 

cette anecdote racontée tout à fait de la même ma- 
nière dans les nombreux ouvrages écrits en tant de 
langues au sujet de l'histoire fabuleuse d'Alexandre ; 
en revanche , ils contiennent de longs détails sur les 
combats que Parmée macédonienne eut à soutenir 
contre des serpents à cornes, contre des monstres lan- 
çant des flammes par la bouche, contre des coqs qui 
vomissoient du feu , contre des serpents gros comme 
des colonnes, contre des lions plus grands que des tau- 
reaux, contre des onagres à six yeux, etc. 

Chap. 1 32^ p. 375. Un lieu qui sert de s^oBr aux 
démons et qui bouillonne dès qu'on j jette une pierre 
se trouve également en S«bse, s'il faut en croire les 
divers écrivains do voyen âge. On l'appelle le lac de 
Pilate. Un «ntrage imprime plusieurs fois , au com- 
meaccmetit du seizième siècle, la Vie de Jésus-Christ, 
mec sa Passion , raconte de semblables merveilles d'un 
endroit dans te Rhône où fut précipité le célèbre 
proconsul de la Judée. 

Chap. 13c, p. 382. La Bibliothèaue impériale à 
Paris^ossèae un manuscrit intitulé Le Jus des Es- 
qiis. C'est un petit poème du treizième siècle, com- 
prenant 298 vers de nuit syllabes. On peut le regar- 
der comme le plus affecté, le plus obscur, de tous ces 
enseignements où le jeu a'échecs est moralisé. {Hist. 
litt. ae la France, t. 23, p. 291.) 





ERRATA. 

M«lgri tous nos smnSj quelques ïautes d'îoipreî- 
sioD n'ont pn être corrigées à temps. Nous en ag"'' 
Ions plosieurs; d'autres existent peut-être, mais dous 
nous Satlons qu'elles sont en petit nombre. 
P. 198, note, ligne i,Lai»ick^, (ûa Luzarck 
P. 2JA, aatt, UgD« II, Vierge de Judas, 'iw 
verge de Judas. 
P. a S}, note, ligne 22, tragegie, l/siitn^e- 
P. ÎÎ4, ligne ïi, commune, liia coounuée. 



'< 




TABLE DES MATIÈRES 



CONTENUES DANS CE VOttlMB. 



.... ■ ' 

Pages. 

Introduction. . ^,< . ; . '. v 

Dédicace.- ;. ; : . ^ ; « xxxix 

I. Des pensées dç&. femmes variables! i 

II. De misericorc^, -sus l'histoire de Titus 6 

IIlV De juste jugement sas le péché ^'adultère 8 

IV» De la justice et ordonnance de César. ..'.... lo 

V. De vraye fidélité ^ 1 1 

VI. De la prosecution de raison ^ • • . 15 

VII» De TetaTie des mauvais contre les bons 17 

Vin. De vainc gloire ; . . . 26 

-IX. De naturelle i]^alice par mansuétude qui retourne à 

bénignité; « . 24 

X. t>e la dispense de Pâme fidelle. 26 

.^I. D}i venin de péché duquel cbthidiennement sommes 

nolirris. . .........:.......... 28 

XU. De mauvais exemple. . 30 

XHK De Tamourmal ordonnée 33 

XIV. De l'honneur qu'on doit aux parens foire. ... yj 

XV. De Mtnt Alexis, fils d'Eufemian, empereur. . . 40 

XVI. De la vie qui est.exemplaire 49 

XVII> De la parfection de vie 51 

VioHtr. 7» 



4 

.M 



4)4 Table dbs Matières. 

XVIII. De ciMUH i rnie homidde sans .ypenvr. I3hn 
chetalia noHuaé Joiiin qui tna son père et sa 
méici ••..■•>>>••«■«••......• )9 

XIX. DapechëcPorgaca 62 

XX. De tribqtocioo et iiiaèxe i( 

XXI. De tende, dol ei coospiratioiiY et de U conteUe 
SH Ici choiet contraiics. .•....».....• 7^ 

XXII. De cxiiiiie nondaiie. 7z 

XXIII. De medediie spiritoeile. n 

XXIV. De ta sobsestioo dn dyabie par ki dx»ei ten- 
pofdlB. 74 

XXV. De rwMianfp des bénéfices et da mal dlngad- 
tilde. 7J 

XXVI. De UTertn dlnuiîiiié 77 

XXVII. DePoeaablefraiilde des vieilies. 7^ 

XXVIII. Des mauhrais jnsticieis 8j 

XXIX. De péché et jugemeiit «4 

XXX. De ta rigoenr de ta Mort U 

XXXI. De bonne manière d'inspaatk». tt 

XXXU. Dn péché de jactance. ............ K 

XXXIH. De ta grande pondération de vie. 90 

XXXIV. De ta refoonation de paix et de la vengonre 

de centa qoi ta dissipent 91 

XXXV. Dn conn de la vie de l'homme 9} 

XXXVI. De Terection de pensée vers le del 9) 

XXXVII. De ta canteOe d'efficer péché 9^ 

XXXVIII. De ta rccondliâtion de Dieu et des hommes. 97 

XXXIX. De ta mamère de temptadon et sdenoe de xe« 
sister . . . .98 

XL. De victoire, dilection et très grande charité d'i- 

celle . . , 100 

XLI. Dn de&nh de charité. ^ . . « 101 

XLII. De l^nfemalle dosture par la possioii de iaxuh 

Christ et mon voktniaiie d'icehiy. . . -. , •-,. , . , to2 

XLIII. Dn péché d'envie ....»• v . 104 

XLIV. Comment seulement lêÉ^ hooi p ankHnio ag ah 

loyaafane des deolz. . . . : .*.• ;--i • • '^ * * .: • .10$ 



^•» 



1 



Table DES MATièRÉà. 4^)5 

XLV. Des sept péchez mortels ;..... 108 

XLVI. Des troys roys. ...... ..... ,,.... 109 

XL VII. De la juste sexuelle des mativaîs. . : . . . . . m 

XLVIII. De la sùbtiiie manière d'ilusion dyabolique. .112 
XLIX. De la louenge de ceux qui jugent directement. . 114 

L.. Des injustes exacteurs .,115 

L.I. De grande fidélité. . 116 

L.II. bu royaulme.des cieulx. 117 

Lin. De, la révocation de l'ame pécheresse de Texîl du ., 
. péché par la satisfaction de la messe. .......118 

LIV. De la mémoire de la mort 125 

LV. De ia parfection de vie 128 

LVI. De confession. \ , .- 134 

LVII. Du péché d'orgueil, et comment les orgueilleux 

souvent parviennent à humilité. 135 

LVIII. Du péché d'avarice 146 

LIX. De préméditation tousjours avoir en noz cueurs. .149 

LX. De labeaultéde l'ame fidelle 152 

LXI. De la délectation des choses mondaines i $ $ 

LXII. De Pincamation du filz de Dieu 158 

LXIII. De la cure de Tame 160 

LXI V. De la vertu de constance. .. 162 

LXV. De non avoir excusation en la fin de la mort. . 164 
LXVI. De vérité non point celer jusques à la mort. . . 168 

LXVII. De chasteté 170 

LXVlil. De la componction de Tame fidelle 173 

LXIX. De la rémunération d'éternelle vie 17 S 

LXX. De U milice des Ingratz 177 

LXXU Du pech'é d'avarice qui aveugle chascun, .... 180 

LXXII. De pKP9(iection et providence. 182 

LXXIU.De la cure du monde non point à ensuivyr. . 185 

LXXIV. De la vraye concorde 186 

LXXVk Gomment on ne doit point trop conv^ker les 
richesses. ...........».....'.*... 189 

LXXVI. De la constance d'amour mutuel 190 

LXXVll. Comment oir ne doit point trop présumer. * . 191 



4)6 Table des Matières. . 

UUCVIII. De U finesse et mauTaisetié du dyaUe, et 

cooineiit lii jugements de Dfeu sont occultez. ... 192 
LXXIX. De l'adffiinUe dispense de Dieu et naissance de 

Grepiife, pape de Romme ^97 

LXXX. Dli jngement des adultères ^'^ 

LXXXI. De la timorease garde de l'ame 21e 

LXXXn. Des beneikesde Dieu à tousjoars remémorer. 219 
tXXJClll. OMunem oraison est la mélodie de Dieu. . 220 
LXXXIV. Comment Dieu benignement et copieuse- 
ment à cealz qui l'appeHent donne s» grâce . . . • ^21 

LXXXV. De Testât triple de ce monde "* 

LXXXVI. De U Uberté de son franc arbitre; ^^^ 

LXXXYIl. Comment toutes choses beDes, par la lèpre 
toutes infectes , ne peuvent ravoir leur pnstine beaul- 
té, fois que par les gemissemens fjt profonds souspiis 

dâ autres ' ^^7 

LXXXVIII. Comment la vie présente pour vray est la 

vie de remission et de grace ^^ 

LXXxix. De U mort ^^9 

XC. De la virille bataille de Jesuchrist et de sa victoire. 3 M 
XCI. Comment Jesuchrist ne précipite pas soudain ie 
pécheur selon sa justice, mais rattent à pénitence 
par miséricorde *î' 

XCII. Comment le monde totalement est mys en traU- 
gnitè et environné d*angoisses ^'^ 

XCI II. Des transgressions de Pâme, du péché et de ses 
playes ^" 

XCIV. De toutes choses avecques consentement et pro- 
vidence tousjours k faire '^ 

XCV. Comment on doit veiller contre les fraudes du 
dyaWe *^ 

XCVI. De la mémoire de mort , et comment on ne se 
doit point délecter es choses temporelles '^' 

XCVll. De la merveilleuse revocation des errans et pi- 
teuse consolation des affligez '^^ 

XCYIII. De la circonspection et de la garde de ses sub- 
jects. . t.v . •. . . "» 

XCIX. De la curatlon de Pâme par la médecine du me- 



jUj> 



•-^-v- 



Table des Matières. 437 

decin supercdeste, par laquelle sont aucuns sanez , 

les autres non , ... 267 

C. De la bataille spirituelle. Rémunération et loyer pour 
la victoire 269 

CI. De la délivrance d'humain lignaige de la fosse 
d'enfer 271 

Cil. De la mort de Jésus Christ pour notre reconcilia- 
tion ^ ... Jr7î 

CIH. De la grande dilection de Dieu, et comment il 
nous avme tous eguallement jusques que nous l'ayons ,. 
offensé. • - * ^75 

CI V. Comment l'homme , sus toutes les créatures , est 
ingrat des bénéfices qu'il reçoit de Dieu 277 

CV. De la subtille déception des femmes et execation 
des deceus. .'....» 282 

CVI. De la gloire du monde, qui plusieurs déçoit, et de 
la luxur^y qui à la mort conduit • • • - 289 

CVII. De la justice du juge discret Jésus Christ par ju- 
gemens occultes 292 

CVIII. Des hommes qui injustement les biens d'autruy * 
occupent , et comment en la fin en sera grande dis~ 
certation 294 

CIX. De la vraye probation d'amytié 297 

ex. Des riches et puissans ausquels on donne les biens, 
et des povres ausquels on les oste , puis comment 
Dieu éternellement les rémunère 299 

CXI. Des emrienli qui les bons infestent par mauvaise 
vie 301 

CXII. De la mort de Christ innocente 301 

CXIII. Conmient nous nous devons disposer à la péni- 
tence quand nous sentons nostre conscience blessée. 304 

CXIV. Comment le pasteur des âmes doit veiller. . . 306 

CXV. De la naturelle bénignité de Jésus Christ, misé- 
ricorde par laquelle naturellement aux convertis par 
donne leur offense 308 

CXVI. Des playes de Tame .310 

CXVII. De justice, vertu équitable, tousjours à trouver 
au temps futur et présent. 311 



4)& TaBLB DRS BftATI ÈRES. 

CXV1I1. Da sain ooaieil toqoois à gnyr ec refferer le 
coanaiie. ^....312 

CXIX. Gonmeai on doit ogner les princes et magnats 
de Icnn forfaits ^15 

CXX. Dn venin de péché qai Pâme suffoque 316 

CXXl. Gomment péché ne demeure point impugni ... 317 

CXXII. De vaine gloire, de laquelle moult de mauiz 
s'ensuTvent 318 

CXXIII. De la lonsée de la cdeste grâce 319 

CX3BV. De l'ame pécheresse par péché infecte, puis 
comment elle est guérie. . 520 

CXXV. De la tribuladon temporelle qui sera à la fin en 
joye commuée 324 

CXXYI. De la cdeste dté et pays supemel 364 

CXXVII. De la manière de bauiller en la passion de 
iesus Christ contre le dyable d'enfer. , 36s 

CXXVII1. De la cause de la destruction de Troye. - . 3^9 

CXXIX. De la perpétuité de Tame raisonnable 370 

CXXX. De l'invention des vignes 371 

CXXXI. De la retraction du dyable pour nous engarder 
de Uen faire , 373 

CXXXll. Des dioses qu'on doit éviter en prédication. 374 

CXXXIII. De la onûttte qui est inordonnée 378 

CXXXIV. De la perveràté du mondç 381 

GXXXV. Du jeu des eschects 382 

CXXXVI. Du bon consdl qui est à tenir. ....... 386 

CSXXXVII. De l'çterneUe dampnatien. ........ 389 

CXXXVIII. De la révocation du pécheur à la voye de 
pénitence. ^ 391 

CXXXIX. ^ dilecdon et grande fidélité, et comment 
vérité délivre de la mort 392 

CXL. De la constance de Pâme fideHe 397 

CXU.'Gomment ce one namre donne Pon ne penlt oster 
-du pedié dingratitnde. i .... 408 

CXLII. Delà dhrosité et des dioses adnûrables du monde 

nonUenenteiposées. ... ^ ,.,..... 411 

CXUll. DdanMdcdae spirîlaelle. ,.•*.»«••. 4U 
GXLIV, De perseontai. ,'^. . « » , . « « . 41^ 



. V 



Tablé des Matières. 4^9 

CXLV. Du pechi d'adultère 41S 

CXLV1 Du femmes adultéra et execation d'aucuns 

CXLVII. Comment lu jeunu filles et femmes sont par 
leurs parens â lesttamdte de lent propte volunté. 411 

CXLVIll. Comment on ne doit aux femmes doÎTe, ne 
leur déclarer ton secret , car eltu ne cileot rïen quant 
elles sont manies 411 

CXLIX. Comment les femmes necteut souvent, oultre 
ce qu'elles ne peuvent tenii leur secret 4) f 



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